CHAPITRE IV
Voyage du pe.pe à Pavie et en France, — Entrevue de Ponthion. — Négociations à piopos de Rome et de Ravenne. — Le patriciat romain décerné aux rois francs. — Tentatives de conciliation. — Assemblées de Braisne et de Kiersy. — Pépin en Italie. — La paix signée, puis rompue. — Aistalf assiège Rome. — Seconde expédition de Pépin. — Donation de l'Exarchat et de la Pentapole. — Mort d'Aistulf. — Négociations avec Didier i.
Le pape n'avait pas perdu son temps pendant l'hiver 752-753. Il y avait des années qne
1. Les documents sont peu nombreux; il n'y en a aucun de source byzantine ou lombarde; du côté romain, nous avons la vie d'Etienne II, dans le Liber Pontificalis] c'est la meilleure pièce du dossier; le biographe paraît avoir accompagné le pape
l'on réfléchissait au La Iran sur une situât io.i en somme assez claire. Le moment était Venu d'agir. Etienne II entama les négociations avec le roi des Francs. Un pèlerin lui servit d'intermédiaire; tout se passa dans le plus grand secret. Nous n'avons plus ces premières lettres; d'après ce qu'en dit le Liber pontilicalis, on peut conjecturer qu'il n'y était question que de la province romaine et de la nécessité de la soustraire au joug lombard. Pépin répondit favorablement et envoya coup sur coup deux personnes de confiance, Droctigand, abbé de Jumièges, et un autre de ses familiers. Ceux-ci retournèrent bientôt en France, avec des instructions orales, dont la substance était que le pape désirait se rendre auprès de Pépin, qu'il priait celui-ci de l'envoyer prendre et d'assurer son passage par le royaume lombard. Deux lettres, emportées
en France. On peut y joindre deux lettres d'Etienne II, adressées en 753 à Pépin et aux ducs francs. Du côté franc, il n'y a guère que le continuatetir de Frédégaire. On voit que les parties dont les droits ou les espérances furent sacrifiés ne sauraient être entendues; les gagnants ont seuls la parole. Il convient, en bonne justice, de tenir compte de cette circonstance.
par l'abbé de Juinièges, ont été insérées dans le Codex Caroliuus; elles sont conçues en termes très généraux et se bornent à invoquer, pour défendre les intérêts de l'apôtre Pierre, la bonne volonté du roi et des autres chefs de la nation franque.
Pépin, entrant dans les vues du pape, lui dépêcha deux grands personnages, Chrodegang, évêque de Metz et le duc Autchaire, si célèbre dans les légendes sous le nom d'Oger. Quand ces envoyés arrivèrent à Rome, ils trouvèrent Etienne tout prêt à se mettre en route. Le silentiaire Jean et l'ambassadeur lombard étaient revenus de Constantinople; le premier apportait au pape l'ordre de se rendre en personne auprès d'Aistulf, pour négocier la restitution de Ravenne. Déjà le pape avait obtenu un sauf -conduit pour se rendre à Pavie. Il n'y avait plus qu'a se mettre en route. Tout le monde partit ensemble, ?e 14 octobre 753. A Saint-Pierre le pape prit congé de son peuple auquel s'étaient joints beaucoup d'habitants des cités voisines. Sa suite se composait d'un certain nombre de clercs de haut rang; il emmenait aussi des représentants de l'aristocratie militaire, ex
militix oplimatibus. Le légat impérial était aussi tie la caravane, avec les deux envoyés francs.
Autchaire prit les devants et parvint le premier à Pavie; Aistulf, informé de l'arrivée du pape, envoya à sa rencontre et le fit prier de ne pas dire le moindre mot de riLxarchai et des autres possessions impériales (reipublicœ loca) dont lui ou ses prédécesseurs avaient fait la concjuète. Le pape, dont le cou rage était raffermi par la })résence des ambassadeurs francs, déclara qu'il parlerait quand même. Il parla, en effet, avec larmes et présents; le légat impérial parla aussi; l'empereur lui-même parla par ses lettres dont il fu! donné lecture. Aistulf fut chaleureusement exhorté à rendre <( les brebis du Seigneur qu'il avait emportées et le bien à qui il appartenait, ut dominicas quas ahstiderat redderet oies et propria propriis restitueret. Tout fut inutile; on n'obtint du roi aucune concession.
Dans cette négociation, Etienne II agissait encore en sujet de l'empereur. C'est par l'ordre de Constantin V qu'il s'était transporté à Pavie; ce sont les intérêts de l'empire qu'il défendait de concert avec le silentiaire Jean. Quelque intérêt que l'Exarchat pût lui inspi-
rer, il est évident que ce qui lui tenait le plus à cœur, à lui pape, c'était la situation du duché de Rome. De cela, le biographe ne parle pas; mais il ne put manquer d'en être question. Déjà, du reste, le pape avait ses idées arrêtées sur ce point. A Pavie, il y avait deux nommes en lui : le représentant de l'empereur, qui sollicitait au nom de celui-ci la restitution de Ravenne, et le pontife de Rome, préoccupé d'assurer en même temps l'indépendance de ses concitoyens vis-à-vis du royaume lombard et sa propre indépendance, vis-à-vis de ses concitoyens. Le premier de ces deux hommes était à l'extérieur; il jouait son rôle sans conviction, sans espérance, y voyant peut-être un dernier témoignage de respect envers le régime dont il allait se détacher. L'autre suivait sa pensée, plein de confian^,e dans le succès.
La question de Ravenne étant ainsi écartée, le pape, sans prolonger les pourparlers au sujet de Rome, demanda qu'on le laissât passer en France. Aistulf fit l'impossible pour l'en détourner, mais le pontife tint bon et les envoyés francs parlèrent assez haut pour faire tomber les obstacles.
On se sépara. Le légat impérial revint à
Rome, escorté des optimales militiœ; les clercs seuls demeurèrent avec le pape. Pou»' ce que l'on allait l'aire en France, on n'avait pas besoin de l'aristocratie laïque, moins encore d'un diplomate byzantin. Le départ d'Etienne eut lieu le 15 novembre. On atteignit rapidement l'entrée du val d'Aoste (Francorum clusas); là, on élait en terre franque; le pape rendit grâces à Dieu et respira plus librement. Il n'y avait plus qu'à franchir le Saint-Bernard et à descendre jusqu'à l'abbaye de Saint-Maurice, où le roi avait promis de se trouver. Les cœurs étaient remplis de joie; on avait la conscience d'accomplir une grande œuvre, le salut de Rome : in Ronia salvanda petebant regno Francorum i, dit en son style barbare l'épitaphe d'un des voyageurs, le primicier Ambroise. Celui-ci n'avait pu résister aux fatigues de cette expédition, (jui, pour lui, n'était pas la première. Il moiii'ut à Sainl- Maurice.
Pépin ne s'était point ti'ansjjorté jus(|ue là. Le pape ne trouva que deux envoyés, le duc Rotard et l'abbé de Saint-Denis, Fulrad,
chargés de le conduire à la résidence royale de Ponthion. Aux environs de Langres, à cent milles environ de Ponlliion, on rencontra Charles, l'un des fils du roi, le futur Charlemagne. Pépin lui-même s'avança avec sa famille jusqu'à trois milles de sa demeure. A la vue du pape, il descendit de cheval, se prosterna, puis, se relevant, il prit l'étrier et marcha ainsi quelque temps à côté de la monture pontificale. C'est là le plus ancien exemple de cet ollicium strcdoris, qui, transform.é plus tard en ohligation, donna lieu à de grosses querelles. Le cortège se remit en route au chant des psaumes et atleignil enfin le palais de Ponthion. On était au jour de l'Epiphanie. La première conversation officielle eut lieu dans l'oratoire du palais. Le pape, les larmes aux yeux, supplia le roi d'intervenir (^ pacifiquement pour arranger les affaires de saint Pierre et de la république des Romains, ut causam beali Pelri et ^ reÂputiticœ liomanorum disponeret ». Le roi promit de satisfaire le pape et de faire rendre, à sa convenance, l'exarchat de Ravenne et les droits ou