Vct est douteux
ETIENNE li. 59
possessions- de la république, ul illi placilwn lucrit exarchatum Ravennx et reipublicx iura scu loca reddere.
Jusqu'ici j'ai suivi la narration du Liber pontilicalis. Les chroniqueurs francs, eux aussi, sont bons à consulter. Celui de Moissac nous apprend que les supplications du pape se produisirent avec une certaine mise en scène. Le pontife et ses clercs se présentèrent vêtus de ciliées et couverts de cendres; ils se prosternèrent à terre, invoquant la miséricorde de Dieu, attestant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, et refusant de se lever tant que Pépin, ses fils et les nobles francs {optimates) ne leur eussent tendu la main en signe de concours et comme promesse de délivrance.
Le biographe a glissé légèrement sur cet appareil lugubre; les prostrations qu'il enregistre, ce sont celles du roi. Je crains aussi qu'il n'ait un peu altéré le caractère des revendications d'Etienne ÎI en donnant trop de relief à Ravenne. 11 semblerait, â le lire, que. dès la première entrevue, il ait été question de Ravenne et même qu'il ait été question de Ravenne à peu près exclusivement. Ceci n'est guère conforme à la vraisemblance, pas plus,
du resLe, qu'au témoignage exprès des annales Iranques. Le chroniqueur de Moissac et le continuateur de Frédégaire, écrivain quasiofficiel, s'accordent à ne parler que de Rome et des Romains.
Cependant il n'est pas douteux que, dans ses entrevues avec Pépin, Etietme II n'ait réclamé ou accepté ce que l'on appela la (( restitution » de Ravenne, avec l'Exarchat, la Pentapole et autres territoires conquis par Aistuîl. Cette (( restitution », en effet, fut opérée, ou du moins stipulée, à la suite de la première campagne de Pépin en Italie. Mais on ne rendit point propria propriis : ni le duché de Rome, ni l'Eglise romaine n'avaient le moindre titre à être considérés commue les détenteurs d'un droit quelconque de souveraineté sur ces provinces. Seul l'empereur Constantin V pouvait, je ne dis pas seulement revendiquer ce droit, mais être le suiet d'une reslitiition^ au sens rigoureux de ce terme. L'emploi qu'en fait le biographe d'Etienne II, et qui devint courant dans la chancellerie pontificale, indique la préoccupation de masquer ce qui pouvait sembler critiquable dans la façon dont le pape avait succédé à l'empereur.
Pour nous, et aussi pour le roi des Francs,
le droit n'est pas douteux; il se fonde sur la conquête. Aistulf a conquis les provinces impériales; elles sont à lui, tout comme la Ligvirie, le Frioul, les duchés de Spolète et de Bénévent. Pépin, vainqueur d'Aistulf, le tenant à discrétion, lui impose les conditions qu'il lui plaît. Au nombre de ces conditions figure la cession des provinces en question. Pépin, toujours d'après le droit de conquête, les a légitimement acquises; il les donne au pape, ou, si l'on veut, à saint i^ierre, considéré, dans son église et dans ses successeurs, comme capable de posséder et d'exercer la souveraineté.
Tout cela est très clair. Si les scribes romains s'y sont embrouillés, cela tient à deux causes. D'abord, ils ne pouvaient se détacher d'une certaine conception politique d'après laquelle, en Italie, tout ce qui n'était pas lombard était romain, rentrait dans une catégorie fort nuancée il est vrai, mais bien distincte des choses circonvoisines. Le terme de respublica i, dont ils se servent, est très
1. Le continuateur de Frédégaire l'emploie aussi, dans des expressions relatives aux méfaits d'Aistulf : qitod nequiter contra rernpuhlicani et sedem
62 LÈS PREMIERS TEMPS DE l'ÉTAT PONTlt'lCÀL.
impropre; il semblerait ne pouvoir s'appliquer qu'à un état défini, régi directement par l'empereur romain. En fait, il s'applique aux conditions diverses de la nationalité romaine, quel que soit le lien avec le pouvoir impérial. D'autre part, on répugnait, dans le monde pontifical, à s'avouer responsable de ce que les circonstances exigeaient, une infidélité à l'empire. Cette répugnance est très excusable : Rome sortant de l'empire romain, Rome cessant d'être romaine, c'était énorme, c'était un sacrilège politique. Et pourtant on ne voyait pas comment faire autrement. C'était le cas ou jamais de faire usage des ressources du stylé pour se défendre contre les remords qu'un vieux levain de loyalisme traditionnel entretenait dans la conscience.
Romanani apostolicam admiserat... quicquid contra Romanam ecclesiam vel sedem apostolicam contra legis ordinem fecerat... nlterius ad sedem apostolicam Romanam et rempiihlicam hostiliter numquam accéder et. Rien n'oblige à croire que le chroniqueur a eu spécialement en vue Texarchat de Ravenne. Ce qui l'intéresse, c'est le pape, le Saint-Siège; ce qu'il peut y avoir de respublica autour du siège apostolique est mentionné en même temps, mais sans cette précision qui est la marque de l'intérêt.
L'idée de saint Pierre souverain de l'Exarchat supposait l'idée de saint Pierre souverain de Rome. Quand on est maître chez les autres, c'est bien le moins qu'on le soit aussi chez soi. Il semble bien que, pour les princes carolingiens, la souveraineté du pape à Rome ait été considérée comme un fait sur le(juel on pouvait tabler. En tout cas, ils n'ont nullement touché, au moins dans les premiers temps, soit à la situation intérieure du pape, soit à ses relations avec Constantinople. A ces deux égards, ils l'ont laissé s'arranger au mieux des circonstances, se contentant de l'assurer de leur amitié, de lui promettre leur protection, dans les termes les plus généraux, et, en retour, comptant sur la fidélité de leur nouvel ami. On se sert d'une expression trop précise quand on dit que Pépin reconnut le duché de Rome comme étant indépendant.
Aucun document, aucune preuve, même indirecte, de cette reconnaissance ne saurait être alléguée. Pépin demeura toujours en bons rapports officiels avec l'empire; les papes eurent beau le décorer, lui et ses fils, du titre de patricius Romanorum, il ne le prit jamais dans ses actes; son chroniqueur officiel, le
continuateur de Frédégaire, ne le lui donne pas davantage ^
Ce titre, toutefpis, ne manque dans aucun des documents émanés de Rome, qu'ils soient rédigés au nom du pape ou au nom d'autres personnes 2. On a beaucoup discuté sur son origine et sur sa signification. Le litre de patrice était, dans l'empire, une haute distinction, rien de plus; des exarques, des stratèges, des ducs l'avaient porté; chez les Francs, on le donnait aux gouverneurs de Provence, comme Mumraolus et D^mamius, au sixième siècle, Abbon au huitième. Mais il ne s'agit pas ici du titre de patrice en général; il s'agit du titre de patrice des Romains : le mot Romanorum est toujours exprimé. Plus
1. On le trouve dans la Clausula de Pippino, qui est un document privé.
2. Cependant, il faut noter que le biographe d'Etienne II n'en parle pas. Quant à la vie de son successeur Paul, elle est absolument muette sur les Francs et leur prince; et c'est un silence voulu, car la translation de sainte Pétronille l'obligeait, en quelque sorte, à en parler. Pour Fauteur de cette vie, les souverains régnants, geux qui comptent et par qui l'on date, ce sont les empereurs grecs, Constantin V et Léon IV. Le titre de patrice n'apparaît que dans la vie d'Etienne III.
tard, après 774, Charlemagne le fit entrer dans sa titulature avec ceux de rex Francorum et de i^ex Langobardorum; ces trois titres lui servaient à exprimer ses droits sur les Francs, sur les Lombards et sur les Romains, mais sur les Romains du pape, non sur les autres. Il iaut donc voir dans l'expression patricius Ronianorum un titre d'origine non pas impériale, mais romaine au sens strict.
S'il m'est permis de hasarder une conjecture, je dirai que ce titre a été donné par le pape Etienne aux princes francs, d'abord comme expression de leur protectorat sur le nouvel ordre de choses, on général: en second lieu pouj' se dispenser de ressusciter l'exarque à Ravenne el de maintenir le duc à Rome. Depuis 754, en effet, il n'est plus question du duc de Rome; il y a des ducs à Rome, des ducs au pluriel, que ce titre ait ou non un sens administratif ou militaire bien déterminé; mais le rWjç Pwar,ç a disparu. Il en est de même de l'exarque. Toutes les autres fonctions sont conservées, excepté ces deux-là; et il faut noter que le patriciat, au moins dans les derniers temps, avait été attribué aux titulaires de l'une et de l'autre. Le pape rj'a dé-
sormais besoin ni de l'exarcjne ni du duc; pour leur évite]' la ientalion de renaître, il les remplace, autant qu'il est en lui, par un palricius Romanorum, éloigné il est vrai, mais très fort par le prestige de sa puissance et par le souvenir des services rendus.
Pépin ne pouvait renvoyer le pape à Rome sans voir quelle tournure prendraient les affaires à la suite de ses premières démarches, aux(|uelles il entendait, d'accord avec le pontife, donner un caractère pacifique. D'autre part, la saison ne se prêtait pas à faire voyager de vénérables vieillards. Le roi conduisit son hôte à l'abbaye de Saint-Denis; il profita de l'occasion pour se faire sacrer à nouveau, lui, sa femme et ses fils. Puis le pape, fatigué du voyage, éprouvé par l'hiver, tomba gravement malade, si bien que l'on en désespéra. Cependant il revint à la santé, ce que les moines de Saint-Denis ne manquèrent pas d'attribuer au mérite de leur patron ^.
Pendant ce temps, les négociations suivaient
1. Le Libej' PontificaUs ne mentionne pas Tintervention de saint Denis.
leur cours. Les ambassadeurs de Pépin multiplièrent les instances (bis et terlio) auprès du roi des Lombards. Ce fut en vain. Le biograpbe d'Etienne II dit qu'ils avaient été envoyés ])ropler pacis loedera cl propiietaUs sanclix' Dei ecclesiœ iei])ul)licœ rcslUuenda jura. Dans cette expression bizari'e se trouvent combinées des cboses assez différentes; elle reparaît plusieurs fois dans ces récits. Le continuateur de Frédégaire est beaucoup plus clair; d'après lui, Pépin demandait à Aistulf de s'abstenir, par respect pour les apôtres Pierre et Paul, de toute bostilité du côté de lUnne [in parUbiis Roiuiv) et de renoncer, par considération pour lui, Pépin, à des impositions contraires à l'usage. On ne sait quelles raisons Aistulf opposait aux sollicitations du souverain franc; une seule chose est connue, c'est qu'il envoya en France im ambassadeur revêtu, lui aussi, d'un caractère sacré, le propre frère de Pépin le Bref, Carloman, jadis roi de la partie orientale de l'empii^e franc, maintenant moine au i\Iont- Cassin. Ce vénérable personnage ne réussit ]3as plus auprès du pape et du roi franc que les envoyés de Pépin n'avaient réussi auprès
d'Aistulf. On jugea même qu'il suivrait plus utilement sa vocation en terre iranque; au lieu de, retourner dans son monastère italien, il fut installé dans un couvent de Vienne, où il mourut peu après.
Au P" mars 754 et à Pâques (14 avril), eurent lieu à Braisne et à Kiersy-sur-Oise de grandes assemblées nationales, où il fut décidé non sans opposition i, semble-t-il, que l'on ferait la guerre au roi des Lombards pour l'obliger à donner satisfaction aux demandes du pape. Une dernière sommation fut adressée à Aistulf lorsque l'armée était déjà sur le chemin de l'Italie: le pape joignit ses lettres à celles du roi Pépin; tout demeura inutile. L'armée franque se dirigea par la Maurienne vers le col du Mont-Cenis. De ce côtélà aussi, les passages étaient en terre franque; le val de Suse avait une garnison assez faible, que Ton renforça pour em-
1. C'est Eginhard qui le dit, Vita KaroU, 6 : «... Stephano papa supplicante, cinii magna difficultate (bellum) susceptum est. Q^iin quidam e primoribus Francorum, cum quibus consultare solebat, adeo voluntati eius renisi sunt ut se regem deserturos, domumque redituros libéra voce proclamarent. )>
pêcher les Lombards de l'occuper. Aistulf se présenta plus toi qu'on ne l'avait cru; mais l'avant-garde lit si bonne contenance que les Lombards prirent peur et s'enfuirent en désordre vers leur capitale. Pépin franchit tranquillement les Alpes et vint mettre le siège devant Pavie; le pape le suivait à peu de distance.
Aistulf dut céder; il traita, sur la base de la rétrocession de Ravenne et des autres provinces conquises par lui; il consentit môme à rendre Narni, au nord du duché de Rome; cette place avait été annexée sous Liut})rand. Tout cela fut consigné dans un acte écrit, signé et juré K Pépin s'en conlen(a: Etienne II, qui se défiait d 'Aistulf, ei non sans raison, eût bien voulu que le roi des Francs prît des garanties plus sûres et se fît remettre de suite les provinces cédées; mais on ne l'écouta pas 2.
Pépin fit reconduire le pape jusqu'à Rome, par son frère Jérôme ^ et d'autres personna-
2. Dans les lettres d'Etienne II, Jaffé, 2322, 2323, etc., il est souvent fait allusion à ces représentations du pape.