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114 LES PREMILHS TEMPS DE L'ÉTAf PONTIFICAL.

la capitale, mettaient en avant cette idée que, puisque le pape était devenu le souverain de tout le duché, il était juste que tous ses futurs sujets prissent part à l'élection. Qui omnibus prœsse débet ab omnibus eligaiur : ce vieux principe de droit canonique était transporté de l'élection épiscopale à l'élection du souverain, et cela d'autant plus naturellement que les gouverneurs de province autrefois, les ducs à une date plus rapprochée, étaient sortis, eux aussi, de l'élection. Voici comment ces idées se traduisirent en fait.

Un duc 1 Toto (Théodore), en résidence à Nepi, mais qui avait une maison à Rome, réunit autour de lui ses trois frères, Constantin, Passivus et Pascal, avec un certain nombre de complices, et, dans ce conciliabule, on ne parla de rien moins que d'aider le pape à trépasser. Ces mauvais desseins furent con-

1. Sur ces événements, les sources principales sont : 1° les lettres du Codex Carolinus; 2° les vies d'Etienne III et d'Hadrien dans le Liber Pontificatis; 3° les fragments du concile de 769; voir mon édition du Liber Pontificalis, commentaire de la vie d'Etienne III.

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li'ecarrés par le primicier Christophe. Il parvint même à obtenir que Toto jurât de laisser l'élection se faire suivant les formes. Mais le duc ne tint pas son serment; il appela à lui les troupes de la Tuscie romaine, recruta une multitude de paysans, et le corps ainsi formé se présenta devant la porte Saint-Pancrace, qui ne se ferma pas.

L'insurrection s'organisait à l'intérieur sous la direction des nouveau-venus, quand le pape mourut, le 28 juin. Aussitôt une première réunion eut lieu dans la basilique des Apôtres, où, grâce à l'influence de Christophe, le clergé et l'armée fraternisèrent et se comblèrent de garanties mutuelles. On croyait que tout pouvait s'arranger et que l'élection était renvoyée à quelques jours, suivant l'usage, lorsque Toto et son monde prirent la direction du Latran, entrèrent de force au palais et acclamèrent Constantin, l'aîné des trois frères. Il était militaire et non pas clerc; on ne s'arrêta pas à l'antique usage romain, souvent exprimé dans les textes canoniques, plus encore dans une pratique tout à fait constante, qui proscrivait de tels choix. L'évêque de Préneste, Georges, rencontré dans le

vicedominimn, fut contraint, malgré ses protestations, de conférer la tonsure à l'élu. On courut chercher Christophe pour l'associer à ' cette usurpation; il refusa énergiquement. V Le lendemain Constantin fut ordonné sousdiacre, puis diacre, dans l'oratoire Saint-Laul'cnt, toujours au Latran; puis il procéda à la cérémonie de l'installation et se fit prêter serment. Le dimanche suivant, 5 juillet, il fut consacré pape à Saint-Pierre, toujours par l'évêque de Préneste, cette fois assisté de ses collègues d'Albano et de Porto. Personne après cela ne fit difficulté de le reconnaître, sauf Christophe et les plus fidèles de ses partisans. Christophe était un adversaire irréductible; il avait eu l'influence sous les deux papes précédents; maintenant son règne était fini. Les vainqueurs cherchèrent à se débarrasser de lui et de ses partisans; un duc Grégoire, qui tenait pour lui, fut assassiné. Le primicier, ne se sentant plus en sûreté, s'enfuit avec ses enfants et se réfugia à Saint-Pierre. On essaya de les en tirer ; mais ils ne sortirent que quand Constantin luirrême •'ut venu leur assurer la vie sauve. Ils s'engagèrent en retour à demeurer tranquilles

jusqu'à Pâques, et, cette fête arrivée, à se retirer dans un monastère. Ce qui subsistait d'opposition locale lui bien vite dompté : il n'est pas question d'autres mesures de rigueur que celles dont Grégoire ainsi que Christophe et les siens furent l'objet. Les personnes qui avaient des scrui>u]es attendirent une occasion sûre pour les manifester. On racontait cependant, non sans terreur, que l'évêque de Préneste, paralysé de la main droite, n'avait pu s'en servir depuis qu'elle s'était étendue pour consacrer Constantin ; sa mort, qui survint peu après, fut considérée comme un châtiment divin.

Restait à obtenir la reconnaissance du roi des Francs. Constantin lui écrivit aussitôt ^ pour lui notifier son avènement ; mais Pépin ne se pressa pas de répondre. Il avait dû lui parvenir quelque rumeur. Une seconde lettre 2 fut expédiée au m.ois de septembre, sous prétexte de communiquer au prince des pièces arrivées d'Orient et relatives au culte des images. Constantin y revenait sur l'élec-

tion et s'efforçait de plaider les circonstances atténuantes ; il parlait de son indignité, de la violence qu'on lui avait faite, des décrets de la Providence, de tout ce qu'on allègue en pareil cas. Pépin était alors très occupé de sa guerre d'Aquitaine. Il est sûr qu'il n'intervint pas contre Constantin II ; mais il n'y a nulle trace d'une intervention en sa faveur. Il paraît s'être désintéressé de cette affaire ou du moins n'y avoir pas appliqué son attention. Les Lombards, de leur côté, se tinrent tranquilles et ne tentèrent rien contre l'état romain, signe que pour eux la protection franque couvrait, sinon la personne du nouveau pape, au moins le domaine consacré au prince des apôtres.

Vers le milieu d'avril (768), le primicier Christophe et son fils Serge, qui avait eu, sous le pape précédent, la charge de saccellaire, furent laissés libres d'entrer en religion. Ils choisirent à cet effet le monastère de Saint- Sauveur de Rieti, dans le duché de Spolète. L'abbé fut mandé et se chargea de ses deux novices. Mais ceux-ci, une fois en dehors de la frontière romaine, échappèrent à sa sunTillance, gagnèrent Spolète et adjurèrent le duc

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de les faire conduire à Pavie. Ils y parvinrent en effet, et, sans recourir pour le moment aux protecteurs transalpins, ils s'entendirent ayec le prince lombard. Didier, heureux de l'occasion qu'on lui offrait de pêcher en eau trouble, assura les dignitaires romains de sa bonne volonté, les fit reconduire à Spolète et donna ses instructions au duc. Celui-ci réunit une troupe et la mit aux ordres de Serge, qui prit les devants avec elle, flanqué d'un envoyé lombard, le prêtre Waldipert. On arriva devant le pont Salaro le 27 juillet au soir. Il y avait juste un an et un mois que Constantin II siégeait au Latran. Le lendemain on franchit l'Anio et le Tibre: puis, après une tentative infructueuse sur la porte Saint-Pierre, on se porta sur celle de Saint-Pancrace, qui couronne le Janicule et domine toute la ville. Des afïidés se trouvaient là ; la porte s'ouvrit et la troupe de Waldipert franchit les murs de Rome.

Il y avait deux siècles que les Lombards étaient en Italie. Bien des fois ils avaient assiégé Rome ; mais jamais encore ni défaillance ni trahison ne leur en avait permis l'accès. Aussi les nouveau-venus, étonnés de

leur succès, clemeuraient-ils tremblants sur les fortifications du Janicule, sans oser descendre en ville ^ Leur hésitation donna le temps d'accourir. Toto et Passivus montèrent à la porte Saint-Pancrace et firent si bien que les Lombards commencèrent à faire retraite. Mais la Irahison joua une seconde fois son rôle. Le duc Toto fut frappé par derrière, et sa mort déconcerta la défense. Passivus courut au Latran ; atterré, le malheureux Constantin se réfugia de chapelle en chapelle ; on le trouva blotti avec son frère Passivus et l'évèque Théodore, son vidame, dans l'oratoire du vestiaire.

Christophe était resté en arrière, retenu évidemment par quelque intrigue lombarde.

Waldipert profita de son absence, détourna l'attention de Serge, et, dès le lendemain, qui était un dimanche, fit acclamer comme pape un prêtre Philippe, personnage vénérable, qui dirigeait un monastère près de l'église Saint-

1. Le biographe d'Etienne III a le sentiment très vif de cette situation; il a beau être dévoué à Cliristophe, il ne peut s'empêcher de qualifier de nefandissimi proditores ceux qui ont ouvert la porte aux Lpmbards,

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Vit. Ce n'était pas un prêtre cardinal ; mais c'était évidemment un candidat agréable aux Lombards. Philippe fut acclamé avec le cérémonial d'usage, introduit dans la basilique de Latran et dans le palais ; il donna même un festin, suivant la coutume, aux plus notables de ses électeurs, ecclésiastiques ou militaires.

Ce fut le seul acte de son pontificat. Christophe, arrivé dans la journée devant Rome, avait un autre candidat en vue. Il fit dire aux Romains qu'il ne mettrait pas les pieds en ville tant (|ue Philippe sei'ait au Latran. On obéit. Un des assassins du duc Toto, un certain Gratiosus, se chargea du plus difficile et recoud nisit le pape lombard à son monastère de Saint-Vit.

Le lendemain, V août, Christophe, absolument maître de la situation, réunit in Tribus Fatis, c'est-à-dire sur l'antique Forum, près de l'église Saint-Hadrien, toute la population romaine, le clergé, l'aristocratie laïque, enfin tout le monde. On discourut, et l'on finit par s'entendre sur le candidat du primicier, Etienne, prêtre de Sainte-Cécile. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, un prêtre de carrière, originaire de Sicile, qui n'a-

vait jamais vécu que dans les monastères, le palais épiscopal et les églises. A sa piété, qui le recommandait à l'opinion, il joignait un caractère assez faible pour que Christophe et sa famille se crussent assurés de régner sous son nom. On le mena au Latran, dont il prit régulièrement possession, et la consécration épiscopale fut célébrée le dimanche suivant, 7 août.

Mais les vainqueurs n'attendirent pas cette cérémonie pour se livrer aux plus odieuses vengeances. Les prisonniers que l'on avait faits le 30 juillet dans l'oratoire du vestiaire furent extraits de leur geôle. L'évêque Théodore et Passivus eurent les yeux crevés et furent incarcérés dans les monastères. Quant au malheureux Constantin, on lui fit d'abord su.bir l'ignominie d'une cavalcade ridicule ; puis, la veille de l'ordination d'Etienne, on le fit conq)araître devant un tribunal ecclésiastique qui le déclara déchu du pontificat ; enfin, peu de jours après, un groupe de partisans força l'entrée du monastère de Saint-Sabas, ([ui servait de prison à cet infortuné ; on le tira dehors et on lui creva les yeux. Le même sort échut à diverses personr -i), en particulier

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au tribun d'Alatri, Gracilis, et au prêtre lombard Waldipert. Celui-ci eut beau se réfugier à Sainte-Marie-Majeure, se couvrir d'une image sainte; il fut arraché à l'asile sacré, jeté dans une prison du Latran, enfin traîné sur la place, devant le palais, où on lui creva les yeux. Transporté dans un hôpital voisin, il y mourut presque aus--ilôt i.

C'est dans ces circonstances édifiantes que le nouveau pape Etienne III inaugura son pontificat. L'émeute apaisée enfin, faute de victimes, les vainqueurs s'empressèrent de notifier au roi des Francs le succès qu'ils venaient de remporter. Serge fut chargé de cette mission. Un tel négociateur était bien choisi pour présenter les choses sous un aspect favorable. Quand il arriva en France, l'illustre Pépin venait de mourir. Serge s'adressa à ses deux fils, Charles et Carloman, et parvint à leur faire admettre que ce qu'il y avait de plus pressé, c'était de réparer l'accroc fait au

1. Cet attentat contre un représentant du roi Didier suppose que le corps lombard avait déjà quitté Rome.

droit canonique par l'élection de Constantin ^ On demandait l'envoi à Rome d'un certain nombre de membres de l'épiscopat franc. Les princes les choisirent parmi les personnes les plus versées dans les Ecritures et « les cérémonies des saints canons. » En tête de la liste figure Wilchar, l'ancien évêque de Nomentum, maintenant pourvu de l'évéché de Sens et qualifié d'archevêque des Gaules; puis venaient les métropolitains de Alayence, Tours, Lyon, Bourges, Narbonne, Reims; enfin les évêques d'Amiens, M eaux, Worms, Wurzbourg, Langres, Noyon. Ces treize prélats, arrivés à Rome, s'assemblèrent avec une quarantaine d'évêques italiens, tant du pays romain que du territoire lombard; le concile se réunit après les fêtes de Pâques (769), dans la basilique de Latran. On fit d'abord comparaître le malheureux Constantin, iam extra oculos, avec ses yeux crevés. Il se défendit en faisant valoir la violence dont il avait été l'objet et la réaction contre la dureté du pape Paul; on avait voulu protester en l'élisant.

1. En réalité, on n'était pas tranquille sur la légitinuté d'Etienne IIL

Il ajouta (jue, après tout, les canons dont on se faisait fort contre lui étaient souvent violés au profit des autres; que, sur les sièges de Ravenne et de Naples, il y avait en ce moment des évoques qui étaient encore laïques la veille de leur élection. Il se jetait à terre, demandant grâce et miséricorde. Les prélats furent inflexil^les. S'inspirant de Caïphe un })eu plus que de saint Grégoire, ils firent soufileter le pauvre aveugle, le jetèrent dehors et commandèrent de brûler son décret d'élection. Cela fait, le pape Etienne, ses clercs et ses fidèles, se prosternèrent, avouant la faute qu'ils avaient commise en acceptant la communion de Constantin et demandant pénitence. On chanta sur eux d'hypocrites litanies, ([ui durent provoquer le soiuùre des anges, si les anges sourient.

Ce ne fut pas tout : les ordinations de Constantin, et, en général, tous ses actes, furent déclarés invalides; on le soumit lui-même à la pénitence, c'est-à-dire qu'on l'interna dans un monastère.

Pour prévenir le retour de tels désordres, le concile déclara que les cardinaux prêtres ou diacres seraient seuls éligibles; de plus.

que les laïques militaires ou civils, et surtout les personnes étrangères à la ville de Rome, seraient désormais exclus du corps électoral proprement dit. Une fois le pape élu et installé au Latran, les laïques romains seraient admis à le saluer et à ratifier par leurs signatures l'acte de son élection. Cette disposition, qui introduisait un changement des plus graves, fut appliquée quelque temps, comme on le verra; mais elle finit par être écartée.

Enfin l'assemblée confirma le culte des images et prononça l'anathème contre le concile iconoclaste de 754. Tous ces décrets furent l'objet d'une promulgation solennelle, à Saint- Pierre, devant une nombreuse assemblée du clergé et du peuple.

Les rapports étaient rétablis entre la France et le Saint-Siège; le parti militaire était dompté, l'aristocratie laïque exclue des élections pontificales. Mais Christophe et Serge, les conseillers du pape et les détenteurs réels du pouvoir, avaient donné au roi Didier les plus graves sujets de plainte. C'est grâce à son appui qu'ils avaient renversé Constantin II: pour le récompenser, non seulement ils avaient exclu son

candidat à la papauté, mais ils avaient laissé assassiner son envoyé Waldipert. Didier ne pouvait manquer de leur en vouloir. Aussi firent-ils les plus grands efforts pour orienter la politique pontificale dans le sens d'un renforcement de l'alliance franque. Plusieurs lettres de cette inspiration se sont conservées dans le Codex Carolinus ^. On y proteste toujoin^s que les Lombards négligent les satisfactions (iustitias) qu'ils doivent à saint Pierre. L'une de ces pièces ^ a pour but de détourner les princes francs d'une alliance de famille avec le roi Didier. On y fait valoir toutes les sottises que le populaire débitait sur les Lombards, la lèpre, la puanteur, et ainsi de suite. Le mariage eut lieu cependant. Desiderata fut la première femme légitime ou plutôt officielle de Charlemagne (770), qui la répudia, il est vrai, peu de temps après ^. La reine-

3. Eginhard, Yita Karoli, 18; cf. Vita Adalardi, c. 7 (M. G., SS., t. II, p. 525) Eginhard dit <( un an » après; mais ce n'est pas possible. Dès cette année 770 il remplaça Désirée par Hiidegarde. Voir Julien Havet, Bihl. de V Ecole des Chartes, t. XLVIII, p. 50.

mère Bertrade était venue elle-même en Italie pour négocier cette affaire; elle avait poussé jusqu'à Rome, où elle paraît avoir communicfué au pape de bonnes paroles du roi Didier, relativement aux litiges entre eux deux.

Etienne III commençait à se lasser de la tutelle de Christophe. Didier, à qui la reine Bertrade avait plus ou moins consciemment préparé les voies, résolut de s'aboucher avec le pape. On le vit arriver à Rome, au carême de 771, en pèlerinage, orationis causa. Il avait des intelligences dans l'entourage pontifical, notamment un chambellan appelé Paul Afiarta. Instruits des intentions pieuses du roi lombard, Christophe et Serge ne manquèrent pas de s'en défier : ils appelèrent à Rome des troupes de la campagne et même du duché de Pérouse; ils renforcèrent les portes et se disposèrent à faire bonne contenance. Carloman, celui des deux rois francs dont les états avoisinaient l'Italie, avait à Rome un missus appelé Dodo, qui prit énergiquement leur parti. On savait assez à qui Didier en voulait. Il arriva, campa près du Vatican, et pria le pape de venir s'entretenir avec lui. Etienne se rendit en effet à Saint-Pierre, puis rentra au La-

tran. Ce l'ut ^ le signal d'un conflit des plus aigus.

Afiarta et Christophe étaient déjà très montés l'un contre l'autre; par leurs soins et pour leurs querelles, Rome, depuis quelque temps, se divisait en deux camps. Au retour du pape, Christophe et Serge crièrent à la trahison. Ils se présentèrent au Latran fortement escortés et réclamèrent leurs ennemis. Le pape les apaisa et prêta môme serment sur les plus saintes reliques. Mais une fois l'émeute partie, il retourna auprès du roi et, moyennant de nouvelles promesses sur les iustitiœ s. Pétri, il lui abandonna lâchement ceux à qui il devait la tiare. Deux évêques se présentèrent de sa part à la porte la plus voisine et sommèrent Christophe avec son fils Serge de venir à Saint-Pierre se remettre aux mains du pape. Les deux nobles romains apprirent ce jour-là jusqu'où peuvent aller la couardise et la trahison. Leurs partisans s'empressèrent d'écouter

1. Outre le Liber Pontificalis et la lettre par laquelle Etienne III notifia ces événements à la reine Bertrade et à Charlemagne, nous avons de précieux détails dans une chronique bavaroise, assez mal conservée, il est vrai, dont j'ai reproduit le texte à la note 58 de la vie d'Etienne III.

la voix du pape, prisonnier moral des Lombards. Gratiosus, le traître de 768, l'assassin du duc Toto, l'auteur des attentats contre la personne de Constantin II et de tant d'autres crimes, Gratiosus, devenu duc par la grâce de Christophe, fut le premier à le sacrifier. Pour se rendre à l'appel du pape, il enfonça la porte de Porto; son attitude décida le mouvement. Serge et Christophe, épouvantés de ce revirement, furent assez affolés pour se confier euxmêmes aux mains de leur ennemi. Ceci se passait au milieu de la nuit.

Le lendemain, le pape célébra la messe devant le roi Didier; puis il rentra dans Rome, laissant Christophe et Serge dans la basiUque de Saint-Pierre. Il désirait, nous dit son biographe, qu'ils entrassent en religion; mais il ne pouvait ignorer qu'en s'abstenant de les ramener avec lui il les livrait à 4a discrétion de ceux qui leur voulaient du mal. En effet, le soir venu, Afiarta et ses partisans s'entendirent avec le roi. Christophe et Serge, arrachés de l'asile le plus vénérable de la chrétienté, furent conduits auprès du pont Saint- Ange, et là on leur creva les yeux. Trois jours après, Christophe mourut de ce traitement

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barbare. Quant à Serge, on le jeta dans la grande geôle du LaLran, où il survécut plus d'une année. Huit jours avant la mort d'Etienne III, Afiarta et le duc Jean, frère du pape, le firent extraire de sa prison par des gens chargés de l'assassiner. On l'étrangla à moitié, et on l'enterra, encore vivant, sous une arcade de la via Merulana, tout près du palais. Afiarta craignait apparemment que le malheureux n'obtînt sa grâce après la mort du pape. Il est certain que si cette réparation lui fut refusée, il fut au moins fait justice de ses meurtriers.

Quant au lamentable Etienne III, après avoir sacrifié ses bienfaiteurs, il eut le regret de se voir joué par Didier, qui se garda bien de lui accorder la moindre satisfaction. « Com- (( ment, » disait le roi, <( le pape réclame en- « core quelque chose, après que je l'ai débar- <( rassé de ses tuteurs! Qu'il se tienne donc « tranquille et qu'il ne se brouille pas avec « moi! Carloman est l'ami de Christophe et « de Serge; il va lui demander des comptes « à leur sujet: si je ne prends sa défense, il (( est perdu. »

Didier raisonnait juste. Etienne le reconnut

sans doute, car il s'abstint d'écrire à Carloman, peu disposé à l'écouler. Mais il écrivit à Charles et à la reine-mère Bertrade iine lettre ^ que nous avons encore, où les tristes choses dont je viens de parler sont racontées au point de vue d'Afiarta, devenu son mentor, et du roi Didier, qu'il représente comme plein de zèle pour sa personne et pour les temporalités du Saint-Siège. Il y iijsiste beaucoup sur le rôle de Dodo, exploitant bassement les germes de discorde entre les deux frères, lui qui, deux ans auparavant, les exhortait à la concorde 2.

Carloman mourut (771) au commencement de décembre. Le pape et ses nouveaux conseillers respirèrent plus librement. Mais leur satisfaction dura peu. Deux mois après Carloman, le 3 février 772, Etienne alla rejoindre dans l'autre monde ses anciens amis Christophe et Serge. Ceux-ci avaient cru trouver en lui un docile instrument : ils ne s'étaient pas trompés. Mais de tels instruments, pour commodes qu'ils soient, sont dangereux à manier et vous échappent quelquefois.

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