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CHAPITRE IX

L'autorité du pape à Ravenne. — Les archevêques Serge et Léon. — Spolète et Bénévent. — Charles, roi des Lombards. — Abandon du pacte de 774. — Arrangements de 781, relatifs à Terracine, aux duchés de Spolète et de Toscane, à la Sabine. — Concessions de territoires en Toscane et en Campanie (787). — Le patriciat du roi franc et la souveraineté du pape. — Election de Léon m. — Le triclinium du Latran,

Aussitôt après la chute de Pavie, Charles avait donné ordre aux autorités lombardes d'évacuer les cités de l'Emilie que Didier avait cédées au pape par le traité de 756, mais qu'il avait depuis ou gardées ou reprises. Cornac-

cliio, Ferrare, Faenza appartenaient à cette dernière catégorie; Imola et Bologne à la première. Ce fut, pour le moment, tout ce que le roi accorda au pape. Encore celui-ci put-il craindre de n'en pas jouir, car l'archevêque de Ravenne mit aussitôt la main sur les villes attribuées au Saint-Siège.

L'église de Ravenne honorait comme son fondateur saint Apollinaire, martyr, disciple de saint Pierre, d'après sa légende, et disciple fidèle. Il n'en fut pas toujours de même de ses successeurs. Fiers de l'importance de leur ville, ils se distinguèrent bientôt par leur âpreté à revendiquer des titres, des préséances, et par une tendance fort marquée à s'émanciper de ce qu'ils appelaient volontiers le joug de la servitude romaine, iugum Romanorum servitutis. Les papes du septième siècle eurent fort à faire pour les maintenir dans l'obéissance hiérarchique. Les querelles à peine éteintes se ravivaient sans cesse, car l'opposition venait moins des archevêques eux-mêmes que du clergé ravennate dans son ensemble, et même de toute la population sans distinction de classe.

Aux derniers jours de l'Exarchat, quand les

Lombards se montrèrent aux abords de Ravenne, on fut heureux de voir le pape intervenir. Zacharie, quand il passa par Ravenne lors de son voyage à Pavie, fut accueilli des Ravennates comme un libérateur, comme le père de la patrie. L'enthousiasme fut moindre en 756, quand l'abbé Fulrad et le pape Etienne II inaugurèrent le nouveau régime. La première conséquence de celui-ci, c'était l'entière décapitalisation de Ravenne. Les Lombards fussent restés maîtres du pays, que Ravenne aurait gardé une grande situation. Ses habitants pouvaient espérer que les rois lombards, reprenant la tradition de Théodoric et d'Honorius, y transporteraient leur résidence, ou tout au moins viendraient souvent habiter ses palais splendides et traditionnels. On ne serait plus sujets de l'empereur; mais on demeurerait encore citoyens d'une ville royale. La donation de Pépin fit évanouir cette perspective. On allait passer sous le joug du pape et de ses Romains, et cela sans aucune compensation, car il n'était pas possible au successeur de saint Pierre de quitter le lieu de son siège et de son tombeau. La servitus Romanorum pesait déjà dans le domaine spirituel: voici

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maintenant ([u'elle se compliquait d'une sujétion temporelle. Le pape réclamait, contre les prétentions ravennates, le droit de vérifier l'élection de l'archevêque, de le consacrer de ses mains, de le convoquer à ses conciles, de casser ses sentences. Il avait bien fallu en passer par là. Maintenant on allait voir, on voyait, arriver de Rome des fonctionnaires munis d une commission du pape, chargés de présider à l'administration des villes, au gouvernement de la province, au recouvrement des impôts. C'était vraiment trop dur.

L'archevêque Serge se mit en avant dès le premier jour. Il interpréta la donation de Pépin dans ce sens que saint Pierre aurait sans doute la jouissance de l'Exarchat et de la Pentapole, mais dans la personne de son disciple saint Apollinaire. Sans attendre que ses vues fussent approuvées à Piome, il nomma des fonctionnaires et se posa en chef du gouvernement dans les provinces cédées par Aistulf. Etienne II, irrité de cette attitude, manda l'archevêque à Rome, et grâce, je crois, à l'appui de l'abbé Fulrad, il réussit à le faire comparaître. Il le retint même auprès de lui et, pendant qu'il le gardait, les fonctionnaires pontificaux

s'installèrent clans le pa^^s d'outre-Apennin^. En 758, Serge était toujours retenu à Rome; le roi Pépin, qui désirait que ses protégés italiens vécussent en paix les uns avec les autres, s'intéressait à sa situation 2. Le pape Paul parvint à s'entendre avec lui. Serge rentra à Ravenne; une certaine autorité lui fut reconnue dans l'Exarchat et la Pentapole, mais non le droit de nommer les fonctionnaires ni celui de percevoir les impôts ^.

Serge vécut depuis en assez bonne intelligence avec Paul. Par une lettre de celui-ci^ on

3. J., 2408. Il faut rapprocher de cette lettre les indications qui se dégagent des souvenirs fort confus recueillis par Agnellus, dans la vie de Serge (157, 158, 159). Agnellus a connu le séjour forcé de l'archevêque à Rome, dans les derniers temps d'Etienne II, son entente avec Paul (il intervertit ces deux papes), suivie de la remise au pape, c'està-dire à ses représentants, de sommes considérables (indûment perçues) qui se trouvaient dans la caisse ecclésiastique de Ravenne; le mauvais accueil fait à ce dernier acte par les Ravennates, clercs et fidèles; la punition de certains meneurs; enfin la judicature suprême conférée à l'archevêque.

voit que l'archevêque se montrait fidèle au nouvel ordre de choses et n'hésitait i)as à mettre le pape au courant des intrigues qui se formaient aulour de lui en vue d'une restauration hyzanline. 11 députa au concile romain de 7()9.

Le pape Paul avait eu raison. Il était impossihle de ne pas s'entendre avec un personnage aussi important que l'archevêque de Ravenne. L'exarcjue disparu, il n'y avait, dans les provinces de l'Adriatique, aucun centre comparahle à sa ville épiscopale, aucun corps aussi influent que son clergé. Le mal est qu'avec les Ravennates il était difficile de maintenir les concessions dans des limites certaines; on devait s'attendre à des empiétements, qui réduiraient le pouvoir du pape à une suzeraineté plutôt idéale.

Cela ne tarda pas. Serge étant mort le 25 aoiit 769, les Ravennates lui donnèrent pour successeur un certain Michaelius, scriniarius de son état, peut-être tonsuré, en tout cas nullement engagé dans les ordres. L'encre venait à peine de sécher sur les protocoles du concile romain, où les promotions de ce genre étaient sévèrement interdites. Le pape Etienne III refusa d'accepter Michaelius. Mais celui-ci,

soutenu par une partie au moins de la population et par le roi Didier, qui intriguait partout, réussit à se maintenir pendant un an en possession de l'archevêché. Si le pape ne l'en débusqua pas, ce n'est pas que l'envie lui en ait manqué; mais il ne le pouvait pas, et ceci donne une idée de ce qu'était en réalité son autorité dans l'Exarchat. Enfin, des envoyés de Charlemagne i étant Avenus à Rome, Etienne les intéressa à cette affaire; ils se rendirent à Ravenne; le pape y envoya lui-même. En combinant les efforts, on réussit à provoquer une émeute. Michaelius, évincé, fut expédié à Rome; les Ravennates élurent à sa place leur archidiacre Léon. Celui-ci avait, dès le principe, groupé autour de lui beaucoup de sympathies, car les insurgés avaient jugé bon de s'assurer de sa personne et de l'interner à Rimini. Une fois élu, Léon vint à Rome, et le pape le consacra,

C'est ce Léon que nous avons vu si pressé de se débarrasser de Paul Afiarta, l'ami du

1. La lettre d'Hadrien, J., 2467, nomme un missii.s appelé Hucbald. C'est, avec le Liber Poritificalls (Etienne III), la seile source d'information sur cette affaire.

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roi Didier. Il avait ses raisons pour ne vouloir aucun bien au souverain lombard. Il paraît avoir joué un certain rôle, ou du moins avoir montré du zèle, au moment de l'expédition de Charles en Italie^. Aussi s'attribua-t-il, avec quelque empressement, les dépouilles du vaincu. Toutes les cités cédées dans l'Emilie, Bologne, Ferrare, etc., furent considérées par lui comme le patrimoine de saint Apollinaire; il renvoya même les fonctionnaires pontificaux des autres localités de l'Exarchat; il en eût agi ainsi en Pentapole, si, de ce côté, il ne se fût heurté à la résistance des habitants. Hadrien, indigné de cette audace, écrivit à Charlemagne^; mais rarchevétfue se transporta de sa personne auprès du souverain franc et en revint avec plus d'assurance que jamais. On ne sait comment se termina cette affaire. Le pape, en 775, était convaincu que l'archevêque trahissait Charlemagne et ne s'interdisait pas de le dénoncer comme tel. Quoi qu'il en soit, Léon mourut peu près, en 777 ou 778; la paix

1. C'est ce qui résulte de sa notice, fort mutilée dans Agnellus.

paraît avoir régné entre Hadrien et ses successeurs.

L'archevêque de Flavenne n'était pas seul à causer des ennuis au pape. A Spolète, le duc Hildeprand prenait une attitude indépendante, bien peu d'accord avec les promesses de 773 et avec l'origine de son autorité. A Bénévent, le duc Arichis n'inspirait qu'une médiocre confiance. Hadrien se doutait qu'il devait tramer quelque chose avec l'ancien roi Adelchis, réfugié dans les territoires byzantins de l'extrême sud. Enfin, des lettres du patriarche de Grado l'informèrent des préparatifs de révolte qui se faisaient en Frioul. Il n'était pas jusqu'au duc de Chiusi qui ne méditât quelque chose en Toscane. Les mécontents devenaient des conjurés; derrière eux se dessinait une intervention de l'empire grec. Vers l'automne 775, deux envoyés de Charlemagne, l'évêque Possessor et l'abbé Rabigaudus, visitèrent Spolète, Bénévent, Rome, s'efforcèrent en vain de réconcilier le pape avec le duc Hildebrand, et finirent par rapporter à Charlemagne de tels renseignements, que celui-ci crut nécessaire d'intervenir. Au printemps 776, il parut dans l'Italie du Nord où

le duc de Frioiil, Rotgaud, avait précisé son attitude et levé l'étendard. Le malheureux périt à la première bataille; les autres n'osèrent pas remuer. La mort de l'empereur Constantin V (14 septembre 775) paraît les avoir déconcertés. Charles put reprendre le chemin de la France et même faire campagne en Saxe.

Le pape aurait bien voulu qu'il fût venu à Rome et surtout qu'il se fût décidé à exécuter le programme de Kiersy. ]\lais Charles, dès son entrée à Pavie, en 774. avait pris le titre de roi des Lombards; il n'était plus disposé à dépecer un état devenu sien. Hadrien fit l'impossible pour l'amener à ses idées; il n'y réussit que faiblement.

(Charles reparut en Italie en 780; il passa l'hiver en Lombardie, puis vint à Rome aux fêtes de Pâques 781. Les années précédentes, le pape avait eu fort à faire du côté de Terracine. Il s'était emparé de cette ville qui, jusqu'alors, était restée, semble-t-il, aux mains des Grecs de Gaète et de Naples; mais ceux-ci, commandés par le patrice de Sicile, avaient reconquis la place et ravagé la Campanie romaine. Hadrien était sans doute parvenu à les repousser, mais ils étaient revenus. Dans cette

affaire on voyait, à Rome, la main du duc Arichis. Au fond, le pape ne tenait guère à Terracine, localité à peu près inaccessible autrement que par mer ou par le territoire de Gaète; il l'aurait volontiers échangée contre la jouissance de ses domaines (patrimonia) dans les parties byzantines de l'ancienne Campanie.

Un arrangement de ce genre dut être passé pendant le séjour de Charlemagne à Rome. Charles avait alors toutes sortes de raisons pour s'entendre avec les Grecs. On négociait le mariage de sa fille Rotrude avec le jeune empereur Constantin VI, qui venait (780) de succéder à son père Léon IV, sous la tutelle de sa mère l'impératrice Irène. Terracine, depuis lors, ne fait plus partie de l'état pontifical. En revanche, celui-ci s'augmenta du territoire de Sabine; les abbés de Saint-Martin et de Saint-Denis, Itherius et Magenarius, furent chargés de le délimiter du côté de Riefi, c'est-à-dire vers le duché de Spolète.

C'est alors aussi, je crois, que furent passées les conventions., d'après lesquelles le pape renonçait 1 aux duchés de Toscane et de Spo-

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