Surtout J
non moins doucement les remontrances cju'il jugeait opportunes. Tout se passait amicalement. Hadrien était assez avisé pour savoir céder au moment voulu et ne pas provoquer de ces conflits qui ne se dénouent que par les grands moyens ni de ces discussions qui aboutissent fatalement à des traités où l'avantage reste au plus fort.
En somme, aucun pas ne fut fait sous Hadrien dans la voie constitutionnelle. On vécut sur des cotes mal taillées, sur des arrangements provisoires et tacites. Quand le pape mourut, à la fm de l'année 795, Charlemagne le pleura comme un ami: il lui fit même composer et graver une fort belle épitaphe, monument à la l'ois de la s^aiipathie royale et de la renaissance littéraire, qui, sous les auspices du grand prince, commençait à porter ses fruits.
A la place d'Hadrien, mort le 26 décembre 795, Léon IK fut élu, le même jour, et consacré le lendemain, qui était un dimanche. C'était le chef du vesiiarium pontifical, par suite un des hommes de confiance du pape défunt. Toute sa carrière s'était écoulée dans cette administration; même sa promotion à
la prêtrise cardinalice ne l'en avait point détaché. Son église titulaire était celle de Sainte-Susanne; il lui prodigua bientôt des témoignages de sa munificence.
Aussitôt installé, le nouveau pape envoya à Charlemagne copie de l'acte de son élection (decretalis cartula), avec les clefs de la confession de saint Pierre et l'étendard de- la ville de Rome. Cet envoi était accompagné d'une lettre dont le contenu n'est connu que par la réponse du roi ^. L'un des annalistes francs dit 2 que le pape pria le roi d'envoyer à Rome un de ses dignitaires (optimates) pour faire prêter serment au peuple romain. Angilbert, abbé de Saint-Riquier, fut choisi à cet effet.
Nous avons encore la réponse de Charlemagne au pape, et même les instructions qu'il donna à son missus Angilbert : ces documents ne parlent pas de la prestation de serment. L'envoi des clefs et de l'étendard symbolisait
1. Jaffé, Monum. Carol, p. 354; cf. p. 353, la lettre de Charles à Angilbert.
2. « Rogavitque ut aliquem de suis optiniatibus Romam mitteret, qui populum Romanum ad suam fidem atque subjectionem per sacra menta firmaret. » {Ann. Einh.)
assez bien la reconnaissance du protectorat exercé par le prince franc sur le tombeau de saint Pierre et de son domaine temporel, devenu en grande partie un domaine politique. Il était naturel qu'à chaque changement de personne, celui qui était appelé à garder la confession de l'apôtre et à régner sur ses sujets témoignât de son allégeance envers le roi protecteur. Cependant ces formalités n'avaient point été remplies à l'avènement des papes précédents; il ne semble pas non plus qu'il y ait eu, avant Léon III, communication officielle du décret d'élection. Soit que ces manifestations nouvelles aient été spontanées, soit qu'elles eussent été convenues avec le pape Hadrien, il est clair qu'il y avait progrès dans l'alliance et même dans la subordination.
Quant à la prestation de serment, il faut dire d'abord que ce fait n'est pas aussi bien attesté que les autres; ensuite que le texte est obscur sur un point important : il ne dit pas clairement à qui le serment doit être prêté, au pape ou au roi. Cependant, comme l'élection elle-même était accompagnée de promesses d'obéissance et de fidélité envers l'élu, il est plus probable qu'il s'agit ici d'un ser-
ment envers le roi. Quoi qu'il en soit, l'intervention d'un missus franc dans une pareille affaire doit être considérée comme un acte de protectorat. Le pape n'est pas absolument le maître de ses sujets, puisque d'autres y reçoivent ou y font prêter des serments politiques.
Les lettres de Charles à Léon III et à Angilbert ne contiennent guère que des exhortations morales. Que Léon soit un bon pape, pieux, fidèle à ses devoirs, attentif à maintenir la discipline, en particulier à réprimer la simonie; qu'il s'attache fermement aux bonnes relations entretenues jusqu'à ce jour entre le Saint-Siège et la cour franque, en particulier à sauvegarder les droits du patriciat royal : voilà ce que Charles lui recommande, avec une certaine conscience de son autorité morale et de l'intérêt qu'il y a pour son royaume à posséder de bons évêques.
Léon ne paraît pas avoir fait difficulté d'accepter cette situation et ce langage, qui, du reste, n'avaient rien que de conforme aux idées et aux nécessités du temps. Peu après son avènement, il fit construire dans le palais de Latran une grande salle (tricUmum) dont l'abside était ornée d'une mosaïque représentant
le Christ entouré des douze apôtres. Des deux côtés de la scène principale, on voyait deux groupes de trois personnages chacun : le Christ donnant les clefs à saint Silvestre et l'étendard à Constantin; saint Pierre donnant le pallium à Léon III et l'étendard à Charlemagne i. Rien n'était plus propre à exprimer la situation présente de Rome et des Romains : ils avaient deux maîtres, le pape et le roi franc.
1. De cette mosaïque, maintenant détruite, il reste des copies anciennes, faites à diverses époques, et une reproduction, en mosaïque aussi, exécutée du temps de Benoît XIV sur un des côtés extérieurs du Sancta Scmctorum. Cf. L. P., t. II, p. 35.