I. Lettre à Alcuin, Jaffé, Monum, Alcuiii. p
Les traîtres s'y étaient mal pris; Léon ne perdit ni la vue ni la parole, ou plutôt il ne tarda pas à recouvrer l'une et l'autre. Ils s'y prirent tout aussi mal pour le garder, car il put s'échapper de nuit, grâce à l'entremise d'un chambellan fidèle, Albinus, qui le conduisit à Saint-Pierre. Il y avait là un missus franc, Wirundus, et le duc de Spolète, Winigis, accourus à la première nouvelle. Ils emmenèrent le pape à Spolète, où bientôt il se vit entouré d'un certain nombre de Romains qui lui étaient restés fidèles.
De Spolète, Léon se rendit auprès de Charles, qu'il rejoignit en Saxe, à Paderborn. Le roi lui fit grand accueil, le garda quelque temps et le renvoya à Rome, accompagné de plusieurs évoques, Hildebald de Cologne, Arn de Salzbourg et autres, et de comtes chargés avec les prélats de le remettre en possesssion et de faire une enquête.
L'insurrection n'avait pas d'avenir. La situation de l'empire grec et de l'Italie était alors telle qu'on ne pouvait attendre de l'extérieur aucun secours. Aussi, après quelques opérations de pillage dans les propriétés de l'Eglise (domus cuUae), les révoltés se déci-
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fièrent à transformer en procès le mouvement commencé par une émeute et des attentats sacrilèges ^ Ils se posèrent en accusateurs du pape.
Celui-ci fut d'abord accueilli à Rome le 29 novembre, avec des démonstrations de pompe officielle et aussi de sympathie, si l'on en croit son biographe. Mais aussitôt les commissaires enquêteurs s'installèrent au Latran, dans le beau triclinium tout neuf, où Léon était représenté avec le roi Charles. Leur tâche n'était pas très facile. Si l'on en juge par certains détails de la correspondance d'Alcuin avec l'archevêque Arn, les griefs des conjurés n'auraient pas tous été sans fondement. Les principaux meneurs, ''notamment Pascal et Campulus, furent expédiés au roi.
Charles s'était apparemment réservé le dernier mot, car aucune sentence n'avait encore été rendue quand il vint de sa personne à Rome, un an après le retour de Léon. Le V décembre il réunit à Saint-Pierre une grande as-
1. L. P., t. II, p. 6 : (( post dira iniqua incendia quae in possessionibus seu rébus b. Pétri ap. gesserunt... »
semblée, à laquelle prirent pari les deux aristocraties de Rome, le haut clergé et les nobles; le prince était lui-même entouré de ses évêr ques, de ses abbés et de ses barons. Il exposa le but de son voyage, qui était de terminer la querelle pendante. Elle n'était pas aisée à débrouiller, car, d'une part, les accusateurs délaissaient la cause, et, si les griefs subsistaient, il n'y avait personne pour les soutenir; d'autre part, le monde ecclésiastique était pénétré de l'idée que nul n'est qualifié pour juger le pape. Celui-ci demeurait donc en face d'une accusation que personne ne pouvait ni prouver ni écarter. Il se décida à se justifier par serment^ procédé en faveur duquel on pouvait alléguer des précédents plus ou moins légendaires, et qui, s'il impliquait une certaine dose d'humiliation personnelle, ne mettait cependant en cause aucun principe, ne répudiait aucune prétention.
En droit canonique, il était clair que le pape n'avait pas de supérieur ecclésiastique. Aucun tribunal ecclésiastique légitime n'avait encore prononcé de sentence contre un pape. L'histoire du procès de Symmaque, en 501, avait montré, trois siècles auparavant, à quels em-
barras on s'exposait en portant devant un concile une accusation contre le primat de la chrétienté tout entière. Au for civil, il en était autrement. Des crimes de droit commun, homicide, adultère, lèse-majesté, les tribunaux ordinaires connaissaient, quel que fût le rang de l'accusé; tant qu'avait duré le régime impérial, le pape n'avait joui à cet égard d'aucune exemption. Mais maintenant la situation n'était plus la même. Le pape était souverain; on ne juge pas un souverain.
Il serait intéressant de savoir au juste de quoi Léon était accusé i, s'il s'agissait de ces levia delicta, comme dit la loi romaine, qui, étant commis contre la loi ecclésiastique, ne concernent que les tribunaux ecclésiastiques, ou de crimes de droit commun, justiciables
1. D'après une lettre crAlciiin (n° 120), on lui Intentait crimina adiiltey^ii et perinrii. Le mot adultère a-t-il ici toute sa portée juridique? Une autre lettre d'Alcuin (n^ 127) nous apprend que l'archevêque Arn se plaignait vivement de moribus apostolici. Pour la loi romaine, la fornication, même des clercs, n'est pas un crime punissable par le magistrat. Les clercs qui commettent ce péché ne sont justiciables que des tribunaux ecclésiastiques. Il en est tout autrement dans le cas de l'adultère proprement dit.
autrefois des tribunaux de l'empire. Malheureusement nous ne sommes point au clair sur cette question.
Ce qui est sûr, c'est que le pape se justifia par serment, dans une assemblée publique, où tout le peuple fut convoqué. Elle se tint à Saint-Pierre, le 23 décembre 800. Nous avons le texte de la déclaration qu'il lut du haut de l'ambon, en protestant qu'il le faisait librement, sans avoir été ni jugé, ni contraint, sans qu'il y eût à cet égard aucune loi ou coutume, sans que de sa démarche il pût résulter une obligation pour ses successeurs, s'il se représentait un cas semblable.
En dépit de toutes ces réserves, le pape avait juré, et tout le monde voyait que, s'il avait juré, c'est que le roi Charles l'estimait nécessaire. Le pauvre Léon faisait en somme petite figure à côté de son protecteur. Il était clair que c'était par la grâce de celui-ci, et par sa gi'Ace seulement, qu'il continuait à régner sur les Romains.
Le surlendemain, la solennité de Noël réunit à Saint-Pierre les Romains et leurs amis francs. Le roi s'y trouvait. Comme il se rele-
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vait, après s'être prosterné devant la coni'ession, le pape lui mit une couronne sur la tète, et rassistancc prévenue exécuta l'acclamation : « A Charles Auguste couronné par (' Dieu giaud et pacifique empereur des Ro- (* mains, vie et victoire ! » Puis éclata le chant des laudes impériales, pendant que le pontife versait l'huile sainte sur le front, non du nouvel empereu]\ dès longtemps consacré, mais de son jeune fils Charles, (|ui l'avait accompagné à Rome et se trouvait à ses côtés.
Charles sortit de cette messe de Noël avec la (pudité d'empereur romain. Il était fort mécontent, nous dit Eginhard, témoin bien renseigné. De l'ensemble des témoignages contemporains il résulte, il est vrai, que cette métamoi'phose n'avait rien.de contraire à ses vues personnelles et qu'elle correspondait à certaines tendances de l'opinion occidentale. Mais il est possible qu'il ait eu ses idées à lui sur les voies et moyens. Le trône impérial légitime, celui de Constantinople, était alors occupé par une femme, l'impératrice Irène, et cette femme se trouvait libre de sa main. Le mariage qui fut tenté après coup, était peutêtre le procédé rêvé dès lors par le roi franc.
On peut dire aussi, non sans vraisemblance, qu'il eût désiré un autre cérémonial et que ce couronnement improvisé, où éclatait l'initiative du pape, correspondait mal à ses idées sur les formes de la transmission du pouvoir. Il est sûr que, sur la fin de sa vie, il couronna et proclama lui-même son fils Louis comme son successeur à l'empire.
Quoi qu'il en soit, le fait était accompli, le précédent existait. Charlemagne était empereur et c'était le pape qui l'avait couronné. Ce jour de Noël, qui est le premier jour du neuvième siècle, inaugure une ère dans l'histoire de l'Occident, et de Rome en particulier.
En ce qui regarde l'Occident, ce ne fut d'abord qu'une question de titre et de cérémonial; la politique intérieure du royaume franc et du royaume lombard ne se ressentit pas du changement. A l'extérieur, il y eut, depuis lors, des efforts assez soutenus pour faire admettre à Constantinople cette résurrection franque de l'ancien empire romain. Mais ceci n'affecta que faiblement les questions italiennes.
A Rome, la transformation du patrice en empereur lui donnait une situation plus nette.
Nul ne savait au juste quels droits comportait ce titre de pairicius Romanorum, imaginé par le pape Etienne II et ses conseillers. En revanche, le titre d'imperator était fort clair; l'histoire, la tradition, le droit écrit, le définissaient sans obscurité possible. L'empereur était le souverain de Rome; tout le monde, le pape y compris, y était devant lui dans la condition de sujet. Administrateur, juge, chef militaire, son autorité s'étendait à tout, excepté cependant le domaine religieux, que les empereurs d'Occident avaient toujours respecté, ou à peu près.
Cependant il faut prendre garde que cette conception claire du droit impérial, les Romains de l'an 800 ne l'avaient pas au même degré que nous. Elle était limitée à leurs yeux par le sentiment traditionnel de l'extrême importance du pape dans le domaine politique local. Des souvenirs comme ceux de saint Grégoire et d'Honorius, à l'extrême lointain, de Grégoire II, Zacharie, Paul, Hadrien, sur un plan plus rapproché, écrasaient le Code Justinien d'un commentaire en désaccord, il est vrai, avec le texte, mais absolument irrésistible. D'autre part, il y avait la forme du
couronnement; et ceci devint d'autant plus grave que, les circonstances du fait s'effaçant de jour en jour dans l'oubli, il ne subsista l3ientot plus, dans la mémoire des hommes, (jLrane image significative : Charlemagne à genoux, Léon III lui imposant la couronne impériale. A Constantinople on voyait cela très sou-vent : c'était le patriarche qui couronnait l'empereur. Mais ce qu'on voyait plus souvent encore, ce que l'on voyait journellement, c'est que le patriarche n'était que la créature de l'empereur, son serviteur très humble, presque son chapelain domestique. Qu'il mît à certains jours la couronne impériale sur la tête du souverain, cela ne tirait guère plus à conséquence que la supériorité de son rôle dans les cérémonies liturgiques ordinaires.
A Rome il n'en était pas de même. Jamais on n'avait encore vu un empereur couronné par un pape; jamais les papes n'avaient eu l'apparence d'archichapelains. La nouvelle institution bénéficia complètement de son origine. On eut beau faire : la basihque de Saint- Pierre avait été le berceau de l'empire ; c'est le vicaire de l'Apôtre, le pape, qui l'avait
appelé à la vie. Charlemagne avait donné le pli : qui fut plus grand que Charlemagne ? (juelle tradition était en mesure de se substituer à la sienne ?
Il n'y eut à ce premier moment aucune convention écrite, aucun arrangement précis.
L'empire fut restauré sans que l'on définît au juste ce que l'on voulait en faire. Cependant sa charte existait déjà. La fausse donation de Constantin, antérieure de vingt-cinq ans au moins à l'an 800, exprime avec netteté la conception que les Romains, j'entends surtout le clergé romain, se firent bientôt et se firent de plus en plus du nouveau régime impérial. Un souverain bienveillant, bienfaisant, protecteur, qui laisse Rome au pape et réside, au loin, le plus loin possible, voilà l'idéal. Fidèle successeur de Constantin, trônez à Aix-la-Chapelle ou ailleurs, pourvu que ce soit à distance de Rome et que l'héritier de saint Silvestre ne se sente pas gêné par vous. Cela n'exclut pas voire devoir d'intervenir en Italie, dans les cas extraordinaires, quand on aura besoin de vous et qu'on vous réclamera.
En dehors de cette constitution symbolique, la Donation de Constantin offrait déjà, en 800,
pour qui l'acceptait (ce n'était pas encore le grand nombre), et surtout offrit plus tard, quand elle fut mieux accréditée, une excellente base juridique à l'intervention du pape dans ce domaine. Suivant les idées qui prévalurent plus tard, l'empereur avait des droits sur l'Occident tout entier, et ces droits il les tenait du pape, son consécrateur. Mais le pape, d'où les tenait-il? La Donation répond. Le pape les tenait de Constantim, qui avait cédé à saint Silvestre omnes Italiœ seu occidentalium regionum provincias loca et civitates. Il était donc en état d'en disposer à son gré.
Loin de moi la pensée que le pape Léon III ait fait un tel usage de la Donation, qu'il en ait déduit et son droit de relever l'empire et la théorie constitutionnelle de celui-ci. Mais ce document, la plupart des critiques le font remonter jusqu'aux abords de l'année 774; il a été fabriqué à Rome, et vraisemblablement au Latran, ce même palais où Léon débutait alors dans l'administration du vestiaire. Il est difficile qu'il n'y ait pas eu quelque chose de commun entre la conception qui l'inspire et la façon dont le pape et son entourage conce-
valent, vers l'an 800, les rapports théoriques, ou, tout au moins, souhaitables, des deux pouvoirs. De telles idées, on le pense bien, n'étaient pas faites pour agréer à Charlemagne. D'autre part, il est douteux qu'il eût luie exacte notion de l'ancien pouvoir impérial. De grands changements étaient survenus; même un roi puissant comme lui, même les successeurs byzantins de l'empire authentique, ne pouvaient plus prétendre à une autorité aussi absolue qu'un Trajan ou un Constantin. En Occident surtout, il fallait compter avec l'aristocratie militaire, puissance sérieuse, d'où ' allait sortir la féodalité.
En somme on avait fait, le jour de Noël de l'an 800, une chose très grande et très importante, mais sans en avoir une idée bien nette. Cela s'est vu d'autres fois.