CHAPITRE XI
Nouveau complot contre Léon III. — Répressions sévères. — Insurrection. — Impopularité des domus cultœ. — Etienne IV. — Louis le Pieux couronné à Reims. — Le pape Pascal. — Le privilège de Louis. — Lothaire couronné empereur à Aix-la-Chapelle et à Rome. — Encore des complots et des répressions sanglantes. — Pascal, pape impopulaire. — Election d^Eugène IL — — Lothaire revient à Rome. — Constitution de 824. — Concile romain. — Les élections de 827 : Valentin, Grégoire IV.
Le rétablissement de l'Empire ne semble pas avoir modifié beaucoup la situation du pape à l'égard du prince franc et de ses pro- |)res sujets. A ceux-ci, la personne imposante de Charlemagne inspirait une terreur salutaire. Le pape en profita, non cependant jus-
qu'à se concilier l'opinion, car, peu après la mort de Charles (28 janvier 814), l'opposition des nobles commença de se reformer. Cette fois encore on procéda par voie de complot: on voulut se débarrasser du pape en l'assassinant. Nul ne pensait évidemment à changer une institution aussi solide que l'était alors le pontificat temporel; c'est la personne de Léon qui déplaisait; c'est à son administration que l'on en voulait.
La conspiration échoua; la police du pape réussit à l'éventer; les conjurés furent arrêtés, jugés, condamnés à mort et exécutés. Ils étaient nombreux. On leur avait appliqué la loi romaine sur le crime de lèse-majesté. L'événement, bientôt connu à la cour de Louis le Pieux, causa une émotion extraordinaire. La loi franque, disait-on, n'était pas si rigoureuse; en faisant une application si étendue de la peine de mort, et cela contre des nobles, le pape n'avait-il pas excédé son pouvoir ? Il aurait bien pu, à tout le moins, prendre d'abord l'avis de l'empereur. Quel pouvoir un empereur avait-il à Rome, si de pareilles choses pouvaient s'y passer sans qu'il fût seulement consulté ?
Louis vit peut-être dans l'attitude du pape une sorte de protestation contre la manière dont s'était opéré son avènement à l'empire. On n'avait pas demandé l'intervention du pape : le pape négligeait un empereur qu'il n'avait pas consacré.
Quoi qu'il en soit, le jeune roi d'Italie, Bernard, et Gérold, comte de la Marche orientale (Autriche), furent envoyés à Rome pour faire une enquête. Gérold se rendit ensuite à la cour impériale et fit son rapport. Le pape, pour se justifier, députa en France trois ambassadeurs, dont les explications ou les excuses donnèrent satisfaction à Louis. L'agitation , toutefois , continuait à Rome . Une insurrection éclata dans la campagne; les domus cultae furent attaquées et pillées^ Il est à croire que leurs milices avaient coopéré à la répression des conjurés, et que maintenant elles étaient l'objet de représailles. D'autre part, le développement incessant de ces lati-
1. Ami. Einh., 815 : (( prœdia quœ idem pontifex in singularum civitatum territoriis noviter exstnixit; )) — Vita Lud., c. 25 : (( prœdia omnia quœ illi domocultas appellant et noviter ab eodem apostolico instituta erant )>.
LA CONSTITUTJON DE LOTHAIHE. 187
lundia entraînait une quantité d'expropriations dont beaucoup prenaient, aux yeux de ceux qui les subissaient, l'aspect d'usurpations iniques. Quand les colonies agricoles eurent été brûlées, les insurgés marckèrent sur Rome, déclarant qu'ils voulaient rentrer dans leurs biens. Le pape était gravement menacé; mais le roi Bernard envoya à son secours le duc de Spolète, Winigis, qui fit rentrer les rebelles dans le devoir. Les plus compromis furent expédiés en France.
Tel était l'état des choses quand Léon III mourut, le 12 juin 816. Le clergé, toujours maître de l'élection, comprit qu'il fallait choisir un homme plus populaire et plus accommodant que le pape défunt. Il porta ses suffrages sur le diacre Etienne, homme de noble famille, dont le pape Hadrien avait patronné les débuts, et qui, nous dit son biographe, était fort aimé des Romains. Etienne IV fut consacré, suivant l'usage, le dimanche après son élection (22 juin). Son attitude fut aussitôt celle d'un prince ami de la paix, désireux d'effacer la trace des querelles passées et d'accepter franchement le protectorat impérial. Il commença par faire prêter aux Romains un
serment de fidélité à l'empereur; puis il notifia son avènement à la cour franque, et annonça en même temps l'intention de se rencontrer avec Louis. L'entrevue eut lieu en effet, à Reims, au mois d'octobre. Bien des choses y furent réglées; mais nous n'en connaissons que deux de quelque importance. Louis et sa femme Ermengarde furent couronnés par le pape; celui-ci avait apporté lui-même une couronne d'or. De cette façon, ce qui avait pu manquer au nouvel empereur au point de vue des idées romaines se trouva suppléé. Je ne sais si les contemporains attribuèrent beaucoup d'importance à cette cérémonie; elle n'en constitua pas moins un second précédent, une secîonde mainmise de la papauté sur l'institution impériale. D'autre part, le pape Etienne ramena avec lui les exilés qui se trouvaient en France, peut-être ceux de l'insurrection de 799, peut-être seulement ceux de la dernière révolte.
Le pontificat d'Etienne s'annonçait donc comme devant être pacifique. Malheureusement il ne dura pas. Le mois de janvier 817 n'était pas achevé, que le nouveau pape allait rejoindre son prédécesseur.
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Le jour même (25 janvier) de sa mort, on lui donna pour successeur le prêtre Pascal, qui était en même temps abbé de l'un des monastères du Vatican. Il n'appartenait pas à la noblesse : l'esprit qui l'anima semble avoir été plutôt celui de Léon III que celui d'Hadrien. Aussitôt ordonné, il notifia son avènement à l'empereur, protestant qu'il avait été élu contre son gré.
Peu après, un autre envoyé du pape, le nomenclateur Théodore, vint demander à Louis le Pieux le renouvellement officiel du pacte entre la papauté et la maison carolingienne. Ce pacte avait été déjà consigné dans plusieurs documents sous les précédents règnes et pontificats. Mais aucune de ces pièces si importantes ne nous est parvenue. Le privilège délivré par Louis le Pieux au pape Pascal est le plus ancien dont nous ayons la teneur. 11 contient d'abord une confirmation des droits de l'église romaine sur les territoires italiens qui, d'une façon ou de l'auti'e, rentrent dans son domaine : la ville de Home, la Tuscie romaine dans ses limites d'avant 787, la région de Pérouse, l'ancienne Campanie, Tibur, l'Exarchat tout entier, la
Pentapole, y compris Ancône, Umana et Osimo, le territoire de Sabine, la Tuscie lombarde dans ses limites où elle avait été cédée par Charlemagne, la rente payée jadis au palais de Pavie par le reste de la Toscane lombarde et le duché de Spolète; enfin les territoires d'outre-Liris et les patrimoines de l'Italie du sud, c'est-à-dire des domaines sur lesquels le pape avait des titres, mais des titres seulement. Pour toutes ces possessions ou revendications, l'empereur accorde sa garantie. Il promet en outre de laisser au pape le libre exercice de sa souveraineté, sauf le cas de violence et d'injuste oppression de la part des potentiores, c'est-à-dire, évidemment, du gouvernement pontifical lui-même. Enfin il s'interdit toute intervention dans le choix du pape, lequel doit avoir lieu conformément aux canons et d'un consentement unanime. Toutefois, le pape devra, après sa consécration, envoyer au roi des Francs des représentants chargés de renouveler le pacte d'amitié.
Ce document correspond en somme à la situation de fait au moment où il fut rédigé : protectorat du souverain franc, liberté des
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Romains dans le choix du pape, de celui-ci dans l'exercice de sa souveraineté, sauf le cas d'abus de pouvoir.
Louis s'était laissé couronner à Reims par Etienne IV; mais, pas plus que son père, il n'admettait qu'il y eût dans cette intervention pontificale autre chose qu'une consécration religieuse de droits -venus d'ailleurs. En 817 il couronna lui-même l'aîné de ses fils, Lothaire, dans une grande assemblée tenue à Aix-la-Chapelle; il le couronna comme empereur. En même temps ses deux autres fils, Pépin et Louis, lurent créés par lui rois d'Aquitaine et de Bavière. Le roi d'Italie, Bernard, petit-fils de Charlemagne par son défunt père, Pépin, refusa d'accepter cette organisation nouvelle. Il se révolta, mais on eut raison de lui; il eut les yeux crevés et mourut aussitôt (avril 818). En 822, son royaume fut confié à Lothaire, qui partit pour en prendre possession. Le voyant en Italie, le pape Pascal profita de l'occasion, invita le jeune prince à venir à Rome, et, sans doute en vertu d'une entente avec son père, il le sacra empereur le jour de Pâques (5 avril) 823. Déjà, en 821, les légats romains étaient allés à Thionville
assister à son mariage. En somme, malgré la courtoisie des formes, le conflit persistait. Les princes francs ne voulaient point être empereurs par la grâce du pape; le pape, au contraire, tenait à les consacrer. Il savait ce qu'il faisait, et sa persévérance fmit par fixer la tradition.
Depuis l'année 800, c'est-à-dire depuis l'origine de l'institution, on n'avait point vu l'empereur à Rome. Lothaire y tint un plaid de justice; l'abbé de Farfa, Ingoald \ porta devant lui un procès qu'il soutenait depuis longtemps contre l'administration pontificale. Il eut gain de cause : Pascal renonça à ses revendications sur le temporel de l'abbaye et sur le choix de l'abbé. Celui-ci était un des plus grands seigneurs de l'état romain. La présence momentanée de l'empereur, et d'un empereur jeune, peu disposé à subir l'influence cléricale, le fait que ce prince devait résider désormais en Italie, à proximité de Rome, tout cela encouragea l'opposition. Le pape Pascal, dont le gouvernement n'était
1. Voyez le diplôme de Lothaire de l'année 840 (BôHMER-MûHLB., n^ 1043; Begistr, Farf. n» 298).
guère aimé, vit croître ses embarras. Les personnes qui avaient à se plaindre de lui se posèrent en champions des droits impériaux de Lothaire. Peu après le départ de celui-ci, deux dignitaires de premier ordre, le primiciei' Théodore et le nomenclateur Léon, lurent désignés à la lamilia s. Pétri, c'est-à-dire à la milice des colonies agricoles, comme des ennemis du pape. Ils eurent d'abord les yeux crevés, puis on les massacra tout à fait. A cette nouvelle, l'empereur Louis désigna des conmiissaires chargés d'aller à Rome informer sur cette affaire; ils n'étaient pas encore partis quand on vit arriver trois légats pontificaux, qui protestèrent que leur maître n'avait été pour rien dans cette tragédie. Louis les écouta, mais n'en envoya pas moins ses commissaires, l'abbé de Saint-Waast et le comte de Coire. L'enquête fut en effet commencée, mais elle n'aboutit pas à grand chose. Le pape se soumit à la formalité de la purgatio per sacvamentum. Il jura devant une assemblée solennelle où figuraient vingt-quatre évoques, qu'il n'avait eu aucune part au meurtre des deux victimes. Il ajouta que celles-ci n'étaient pas innocentes, et que coupa-.
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bles de lèse-majesté, elles avaient mérité la mort.
Cela pouvait être vrai; mais il n'en était pas moins clair que Théodore et Léon avaient péri victimes d'un coup de force, que nulle forme judiciaire n'avait été employée à leur égard; que le pape n'était pas le maître de ses partisans, sans parler de ses adversaires.
Pascal envoya une seconde ambassade à l'empereur Louis, lequel, faute de voir comment sortir de là, se contenta des explications qu'on lui offrit. Les légats revinrent à Rome; ils y trouvèrent le pape gravement malade. Pascal mourut le 11 février 824. Il était tellement détesté qu'on ne put l'enterrer à Saint- Pierre, la population faisant résistance.
L'élection qui suivit fut très agitée; le parti des nobles et celui du clergé se dessinèrent nettement : ïexercitus Romanus et la lamilia s. Pétri, depuis longtemps hostiles, mesurèrent lel^^s forces respectives. Ni l'un ni l'autre n'avait voix au chapitre. Le choix du pape était, depuis 769, aux mains du clergé, et du clergé seul. Mais le clergé lui-même était divisé, sinon sur l'idéal du régime, au moins sur la conduite à tenir en face des nécessités
présentes. La division fut même si vive que deux candidats furent proclamés. Le schisme, heureusement, ne dura pas. Le célèbre moine Wala, conseiller du jeune empereur Lothaire, se trouvait à Rome; il parvint à incliner les volontés vers l'acceptation du candidat préféré par les nobles, l'archiprêtre Eugène, du titre de Sainte-Sabine.
Son premier acte fut l'envoi d'une députation à l'empereur Louis; il s'occupa aussi des funérailles de son prédécesseur, qui purent enfin avoir lieu.
La cour franque était très préoccupée des affaires de Rome, qui, depuis la mort de Chaiiemagne, c'est-à-dire depuis dix ans, avaient été en s'embrouillant de plus en plus. On n'entendait parler que de conjurations, d'insurrections, d'émeutes, d'exécutions sommaires. Rien n'était lamentable comme le spectacle d'un pape accusé par l'opinion et réduit à se disculper par serment. Ce spectacle, les hommes de la présente génération l'avaient eu deux fois. Pour comble d'infortune, le schisme reparaissait, un fléau dont on n'avait eu que rarement à souffrir depuis près de trois
siècles. Il était trop clair que l'origine du mal gisait dans l'opposition du clergé et de la noblesse, dans le conflit perpétuel de leurs intérêts et de leurs ambitions. Ce conflit n'était pas particulier à Rome. Ailleurs, toutefois, le pouvoir souverain était encore assez fort pour imposer la paix. Il n'en était pas de même à Rome, où l'autorité se trouvait entre les mains de l'un des deux corps rivaux, et justement de celui qui disposait le moins facilement de la force matérielle. De là, des recours aux bas .moyens, des intrigues, .des abus de pouvoir. L'empereur Louis jugea que ce qu'il avait de mieux à faire c'était de rendre présente et agissante à Rome l'autorité du souverain protecteur, autorité jusque là trop éloignée, mal renseignée, d'une application difficile et intermittente. Il ne pouvait venir à sa pensée d'en arriver là par des coups de force, par des attaques ouvertes contre la souveraineté du pape, une souveraineté qui, après tout, ne procédait pas complètement des concessions de ses prédécesseurs, qu'ils avaient plutôt garantie que fondée; qui, si les princes francs l'avaient couverte de leur protection, se défendait aussi par
sa tradition propre, et par le caractère auguste de son dépositaire.
Lotliaire fut envoyé à Rome, toujours escorté de Wala. Il fut reconnu que les désordres étaient imputables à la perversité ou à la faiblesse de certains pontifes ^ (Léon III et Pascal), ainsi qu'à l'avidité de leurs fonctionnaires. Un grand nombre de propriétés qui avaient été incorporées au domaine pontifical furent rendues à ceux qui les réclamaient. Réparation fut faite aux veuves des dignitaires massacrés, Théodore, Florus et Serge, Les exilés furent rappelés -. Pour l'avenir, les droits de chacun furent réglés par une
1. Ces expressions ne se trouvent pas, il est vrai, dans les deux documents officiels de 824- qui sont venus jusqu'à nous, la Constituîlo et le Sacramentam; elles ne se "rencontrent alors que dans les annales franques; mais le diplôme d'Otton (962), re- Ijroduisa.nt ici des actes officiels antérieurs, et précisément du temps où nous sommes, porte expressément : propler diversds nccessitatcs cl yojitificinii erga populum sihi siibicctum aspcrifr'tes retuiidendas.
2. Ce détail nous vient du Liber pontificalis. C'est le seul trait par lequel la notice d'Eugène II, très courte et très mal rédigée, trahit la connaissance des graves événements de 824.
constitution dont nous avons encore le texte ^ Les termes en sont toujours respectueux pour le pape; mais il est clair que, clans l'ensemble, c'est contre lui que la législation est dirigée. Elle peut se résumer en cinq points qui concernent : P la protection impériale; 2** le droit personnel; 3" le choix des fonctionnaires; A" l'organisation du protectorat; 5° l'élection pontificale.
P Sur le premier point, il est déclaré que les personnes qui sont sous la protection spéciale du pape et de l'empereur sont inviolables 2. — Ceci doit s'entendre en ce sens que les autorités pontificales n'ont pas le droit de faire exécuter un protégé de l'empereur. Cette protection ayant été assez largement accordée, les nobles romains et les dignitaires ecclésiastiques se trouvèrent dès lors à l'abri des exécutions pour crime de lèse-majesté, dont on avait beaucoup abusé par le passé.
1. Il se trouvera dans Migne, t. XCVII, p. 459; Hardouin. Conc, t. IV, p. 1261, M. G. Lerjes, t. IV, p. 545; CapituL, t. I, p. 322, etc.
2. Ut oimies qui suh speciali defensione domni apostolici et nostra fuerint suscepti impetrata inviolahiliter iusta iitantur defensione.
2° Les Romains doivent être interrogés sur la loi qu'ils préfèrent et jugés d'après celle qu'ils auront choisie. — En fait, le choix portait sur le droit romain, la loi salique et la loi lombarde. Ces deux dernières lois, moins prodigues de peines capitales, pouvaient sembler à quelques-uns préférables au droit romain.
3° Les magistrats de Rome doivent se présenter devant l'empereur, non pour être investis par lui, mais pour qu'il connaisse leurs noms et leur nombre et aussi pour qu'il puisse les admonester sur l'exercice de leurs fonctions.
4° Deux missi doivent être constitués, l'un par le pape, l'autre par l'empereur. Ils seront en permanence à Rome; chaque année, ils feront à l'empereur un rapport sur le fonctionnement de l'administration; ils écouteront les plaintes qui seraient soulevées contre elle et les feront connaître au pape; au cas où celui-ci ne ferait pas justice, l'empereur sera averti et pourvoira.
5° L'élection du pape se fera par les Romains seuls; les laïques y participeront comme le clergé, nonobstant la décision du concile
de 769; enfin, avant sa consécration, l'élu prêtera serment devant le missus impérial et devant le peuple, suivant une formule déterminée 1.
Des dispositions secondaires prohibent les déprédations et recommandent à tous les Romains l'obéissance envers le pape, qu'ils soient ou non protégés spéciaux de l'empereur.
Entre cette législation et l'état de choses que nous avons observé jusqu'à présent, la différence, pour ne pas dire le contraste, est manifeste. Désormais, l'élection du pape est soumise à la ratification de l'empereur; on n'a pas osé le dire ouvertement, mais l'histoire
1. Le serment n'est pas mentionné dans la Constitution elle-même, mais dans une formule d.^ rerment qui fut imposée alors à tous les Romaiïis et qui fait suite au texte de la Constitution. Qtnmt à la réforme du système électoral de 769, elle est indiquée en termes voilés : (( Voiumus ut in e.ectione pontificis nullus prœsumat venire, neque liber neque servus, qui aliquod im])edimentLm faciat illis solummodo Romanis quibus antiqidtus fuit consuetudo concessa per constitutionem ss. Patrum eligendi pontificem. » Ce qu'il y a d'ambigu dans ces termes est clairement expliqué par les récits d'élections dans le TAher Pontificalis et ailleurs.
LA CONSTITUTION Dt. LOTHAIRE. 201
supplée ici aux lacunes de la législation écrite ^.
Le pape reste maître du choix des fonctionnaires; mais l'empereur se reconnaît le droit de les appeler, de les admonester, surtout de les inspecter, et, au besoin, de réformer leurs jugements. Certaines personnes privilégiées sont soustraites à la haute justice du pape et ne relèvent en cela que de l'empereur. Enfin celui-ci est sans cesse présent par son missus, dont l'œil demeure ouvert sur l'ensemble des affaires romaines.
Le pape Eugène II accepta cette réforme imposée. Lui-même en provo(fua une autre,
1. Avant Justiiiieij, ni les f'iHpoi'C'ui'.s ni les rois gotFis îi'étaient intervenus dans les élections pontific;iles, si ce n'est en cas de schisme, comme arbitres ou connue gardiens de Tordre public. Sous le régime byzantin, Télection, pour être suivie de consécration, dut être cVabord ratifiée par l'empereur, ce qui, vu l'éloignement de Constantinople, entraînait de longs retards. Après îe sixième concile œcuménique (681), l'empereur chargea l'exarque de délivrer les lettres de ratification, ce cjui abrégea les délais. Cette formalité disparut, naturellement, avec l'Exarchat lui-même. Les Romains ne s'y étaient soumis qu'à contre-cœur; la ratification franque leur agréait tout aussi peu. Ils ne négligèrent pas les occasions de s"y soustraire.
dans l'ordre ecclésiastique. Il réunit, au mois de novembre 826, un concile de ses suffragants directs, soixante-deux évêques en tout, et décréta avec cette assemblée une quarantaine de règles disciplinaires en rapport avec les nécessités présentes ^.
Ce pontife excellent et soucieux de ses devoirs mourut trop tôt, au mois d'août 827. Un diacre Valentin fut élu et consacré, mais il né survécut que peu de semaines à son installation. A sa place, les Romains choisirent le prêtre Grégoire, du titre de Saint-Marc; toutefois, il ne fut ordonné qu'après vérification de l'élection par un légat impérial ^. Le Liber pontilicalis a passé ce détail sous silence. En revanche, il décrit complètement les deux élections de 827, et de façon à montrer que dans l'une et l'autre la noblesse laï-
1. D'après Deusdebit (1 123) ce concile se serait aussi occupé de l'élection pontificale a sacerdotihus seu primatihus, nobilibus seu ciincto concilio Romance ecclesiœ.
2. Ann. Einhardi : « Sed non prius ordinatus est quam legatus imperatoris Romam venit et electionem populi qualis esset examinavit. » L'ordination eut lieu le 29 mars 828; elle est marquée à ce jour dans certains manuscrits du martyrologe hiéronymien {Acta SS. nov., t. Il, p. XXXII).
que intervint dès le premier moment, qu elle eut part aux délibérations sur le choix de la personne et à l'intronisation de l'élu dans le palais de Lalran. D'après le droit créé par le concile de 769, elle ne devait entrer en scène qu'une fois ces deux actes accomplis ^ Comme elle était alors admise à signer le décret d'élection, le principe de la participation des laïques était sauvé en théorie, et l'on pouvait encore dire que le pape avait été élu a sacerdotibus seu proceribus et omni clero necnon et optimatibus vel cuncto populo Romano. Cette formule est employée par le Liber pontilicalis pour les papes Léon III et Pascal; pour Hadrien et Etienne IV, il ne spécifie pas; pour Eugène II, il emploie l'expression vague a Romanis cunctis elecius. Au contraire, depuis Valentin, cette partie de la notice pontificale
1. (( Et postquarn pontifex electus fuerit et in patriarchium deductus, omnes optimales militiae vel cunctus exercitus et cives honesti atque universa generalitas huius Romanœ urbis ad salutandum eum sicut omnium domlnum properare deheat. Et more solito decretum facientes et in eo cuncti pariter concordantes subscribere debent ». — La variante priusquam, dépourvue de sens, est écartée par le texte de ce décret dans Deusdedit.
est toujours traitée avec détail et de façon à mettre en relief le rôle de l'aristocratie laïque ; ce rôle est même si accentué que celui du clergé se trouve souvent négligé.
Ainsi, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la situation de la noblesse s'est considérablement renforcée.