CHAPITRE XII
Dislocation de Fétat franc. — Les Sarrasins dans la mer Tyrrhénienne. - - Gregoriopolis. — ' Election de Serge II (844). — Louis II et Drogon à Rome. — Mauvais gouvernement du pape Serge. — Débarquement des Sarrasins. — Violation des sanctuaires apostoliques. — Mesures réparatrices.
Grégoire IV siégea quatorze ans. Sous ce pontificat éclatèrent les lamentables discordes entre Louis le Pieux et les fils de sa première femme, Lothaire, Pépin et Louis le Germanique. Le pape eut le tort de s'y laisser mêler, d'y prendre parti, et cela pour les fils rebelles. Il se trouva au Champ du Mensonge, d'où il revint humilié et triste.
Quelques années après, l'empereur Louis
inoLiriit (20 juin SiO). On sait à quelles guerres donna lieu le règlement de sa sueeession. Le traité de Verdun consacra la dislocation de l'empire franc. Il y eut désormais un royaume de France occidentale, un royaume de Germanie, puis, entre les deux, le royaume de Lotliaire, depuis les bouches de la Meuse et du Rhin jusqu'à celles du Rhône. A celui-ci, dont le titulaire, Lothaire, conservait, avec le nom d'empereur, la ville sacrée de Charlemagne, Aix-la-Chapelle, l'ut adjoint le royaume d'Italie.
L'empereui* Louis n'avait jamais ^ mis les pieds à Rome depuis sa tendre enfance (781); dès ([u'il eut confié l'Italie à Lothaire, il se déchargea sur lui des affaires romaines, et en particulier de la protection du Saint-Siège. Les graves événements de 840-843 n'apportaient donc pas un changement bien notable dans les relations du pape, ni, en général, dans la situation de l'Italie. Mais celle-ci était troublée alors par l'intervention de nouveauvenus, les Sarrasins.
1. En 837 il fut sur le point de faire le voyage ad l'miina\ mais il en fut détourné par une invasion normande.'-
Les Sarrasins d'Occident avaient cessé depuis longtemps d'obéir aux mêmes princes. On distinguait alors ceux d'Espagne, sujets du calife ommiade de Cordoue; ceux de l'ancienne Mauritanie, gouvernés par la dynastie des Edrisites, dont la résidence royale était à Fez ou à Tlemcen; enfin ceux de Numidie et des provinces orientales d'Afrique, y compris Tunis et Tripoli; sur eux régnaient les Aglabites, dans leur capitale de Kairouan. C'est principalement à ceux-ci que les états italiens eurent affaire. Pendant longtemps ils se bornèrent à des entreprises de piraterie. Le patrice de Sicile, soutenu par les flottes de Naples, d'Amalfî et de Gaète, défendait comme il pouvait le littoral byzantin, y compris l'île de Sardaigne. La Corse i, qui faisait partie de l'empire franc, était confiée à la tutelle (iutela) du marquis de Toscane; celui-ci et le pape se partageaient la surveillance et la protection des côtes entre Luni et Terracine. Ce n'était pas une petite affaire. Depuis 831, les musul-
1. Sur la situation des îles de Corse et de Sardaigne aux temps carolingiens, voir le mémoire de M. A. Dove dans les comptes rendus de l'Académie de Munich, 1894.
mans étaient maîtres de Païenne, et la Sicile tombait pièce à pièce entre leurs mains; d'autre part, depuis 840, le duché de Bénévent était disputé par deux prétendants, Radelgise et Siconulfe, qui l'un et l'autre appelèrent à leur secours des bandes sarrasines et donnèrent ainsi à l'Islam toute facilité pour prendre pied sur le sol italien.
Le pape Grégoire IV, dans ses dernières années, construisit près d'Ostie une forteresse appelée Gregoriopolis, qui subsiste encore. On vit bientôt que cette précaution, loin d'être inutile, était encore insuffisante.
Après la mort de Grégoire, au commencement de l'année 844, son remplacement causa quelques difficultés. I^n parti, qui n'était pas celui des nobles, acclama le diacre Jean, et réussit môme à l'introduire au Latran. .Mais l'aristocratie laïque avait jeté ses vues sur un vieux prêtre goutteux, faible de caractère, emporté, mal embouché, qui gérait le titre de Saint-Martin sur l'Esquilin. Il était noble, lui aussi; c'est de sa famille qu'était déjà sorti le pape Etienne lY et que sortira plus tard Hadrien II. On alla le chercher dans son église et on le conduisit, en grande cavalcade, jus-
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qu'au palais de Latran. Il neigeait, ce qui, à Rome, est un signe de joie et un heureux présage. L'infortuné Jean fut bientôt débusqué de la demeure pontificale. Parmi ses vainqueurs, plus d'un réclamait qu'on le mît en morceaux. Serge se contenta de le destituer. Il fui lui-même installé et ordonné à Saint- Pierre, sans qu'on prît la peine de consulter l'empereur.
Lothaire jugea que les Romains se mettaient trop à l'aise avec lui; il voulut voir clair dans cette élection contestée, et surtout maintenir son droit de confirmation, dont on avait si prestement fait litière, il envoya à Rome son fils Louis, le futur empereur Louis II, et son oncle Drogon, fils naturel de Charlemagne et évèque de Metz^ Les deux princes étaient accompagnés d'une armée assez nombreuse, qui, une fois sur le territoire romain, se conduisit comme en pays conquis, pillant et ravageant, apparemment pour donner un témoignage de la colère impériale. Quand ils furent arrivés à
1. «... Actiiros ne deinceps decedente apostolico quisquam il lie praeter siii iussionem missovuiiique suorum praeseriliani ordinetur antistes. » — Prudence, Aiui., 844.
Rome, le pape les reçut au Vatican, avec les honneurs d'usage. Mais après cette première cérémonie, l'enquête commença. Outre Drogon, vingt-deux évêques italiens avaient suivi le roi Louis. Ces prélats appartenaient au royaume lombard; l'archevêque de Ravenne, sujet du pape, mais toujours disposé à lui faire opposition, s'était joint à eux. Ils discutèrent longuement avec les évêques suburbicaires, les chefs du clergé romain et ceux de l'aristocratie laïque. Ces pourparlers aboutirent à la reconnaissance de Serge comme pape légitime; il fut de nouveau stipulé que nul ne serait plus consacré pape si ce n'est avec l'approbation (iussio) de l'empereur et en présence de ses légats. Serge donna ensuite l'onction royale au jeune prince; puis il prêta, et les RoiPiains prêtèrent après lui, serment de fidélité à l'empereur. Pour bien marquer son désir de plaire à celui-ci, il conféra à l'évêque Drogon le vicariat apostolique et une sorte de suprématie sur tous les évêques des divers pays francs. Cependant il s'abstint de réhabiliter les archevêques de Reims et de Narbonne, Ebbon et Barthélémy, déposés dans leur pays et connus comme partisans de Lothaire. Reims
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et Narbonne faisaient partie du royaume de Charles le Chauve. Le pape fut assez avisé pour ne pas aider Lothaire à causer des désagréments à son frère et voisin.
Tout ceci se passait au mois de juin 844. Une fois Louis II parti avec son armée et son concile, le pape Serge respira plus librement. Son règne, hélas î fut celui de la simonie. La tradition d'Eugène II était bien effacée. On s'était émancipé de la constitution de Lothaire; on prenait également ses aises avec le concile de 826. Tout fut bientôt à vendre. Le pape avait un frère appelé Benoît, rustre et de mœurs corrompues; il lui donna l'évêché d'Albano et se déchargea sur lui des soins du gouvernement^. Pour assouvir leur rapacité et subvenir à leurs dépenses, ils dépouillèrent les couvents et les particuliers. Benoît, par un singulier revirement, était en grand crédit près de l'empereur; il.en avait obtenu soit la qualité de missus impérial, soit la confirmation de celle de missus pontifical. Toujours est-il qu'on le représente comme exerçant à Rome une sorte d'autorité tyrannique, avec des formes légales.