Vie de saint Adalbert, M. G. Scr., t. IV, p
centius répondit en lui donnant un rival. L'évêque de Plaisance, Philagathe, se trouvait de passage à Rome, au retour d'une ambassade qu'il venait de remplir à Constantinople, au nom d'Otton III. C'était un Grec de Calabre, qui devait toute sa fortune, y compris son évèché, à la faveur de Théophano et de son fils. Crescentius jeta les yeux sur lui et le malheureux consentit à trahir ses bienfaiteurs. Il se laissa installer pape et prit le nom de Jean XVI. L'événement se produisit au mois d'avril 997.
Moins d'un an après, en février 998, Otton revint avec le pape allemand. Rome ouvrit ses portes; Philagathe s'enfuit, Crescentius s'enferma dans le château Saint-Ange. Pendant que l'on se préparait à l'assiéger dans les règles, le malheureux Jean XVI était rattrapé sur les chemins de la Campanie; ceux qui le prirent s'empressèrent de lui couper le nez et les oreilles, de lui arracher les yeux et la langue. C'est dans ce triste appareil qu'il fut produit au Latran, devant un concile, déposé suivant les formes et livré à la populace, qui lui fit subir la promenade de l'âne. En vain, le vénérable saint Nil, le patriarche des moines
LES PAPES d'empire. 361
grecs de l'Italie du sud, vint-il intercéder pour lui. On lui fit grâce de la vie : ce fut tout; il en profita encore une quinzaine d'années, car il ne mourut qu'en 1013, probablement à l'abbaye de Fulda.
Restait Crescentius. Les machines dressées contre le château Saint-Ange travaillèrent si bien que l'on put enfin livrer l'assaut. Le 29 avril 998, la forteresse fut emportée par les Allemands. Crescentius, fait prisonnier, fut décapité sur les créneaux, puis son corps et ceux de douze autres Romains furent suspendus à des gibets dressés sur le Monte Mario (mons Malus, nions Gaudii).
Ce supplice n'éteignit pas la race du patrice; il lui restait, outre des collatéraux, un /ils appelé Jean Crescentius, lequel fera bientôt parler de lui. Le siège du château Saint-i\nge, la résistance vigoureuse et la mort tragique de Crescentius firent une impression profonde sur les Romains. Crescentius devint bientôt un héros légendaire.
Depuis ce moment, Otton III fit de Rome son séjour ordinaire. Il ne fallait pas moins que sa présence pour contenir les Romains, encore qu'il s'attachât à les gagner en les flattant de
mille manières et en restaurant à leur profit une sorte de cour impériale à la mode antique. Grégoire V mourut le 18 février 999, empoisonné, dit-on, et peut-être d'une façon encore plus tragique. Otton remplaça son cousin par son ancien précepteur, Gerbert, alors archevêque de liavenne. Silvestre II ne se sentit pas plus à l'aise que son prédécesseur au milieu de ses ouailles romaines. Otton ne pouvait s'éloigner un moment sans qu'il le pressât de revenir.
I^es déplacements du jeune empereur étaient surtout des pèlerinages. Il se plaisait dans la compagnie des saintes gens. Tout près de sa résidence de l'Aventin s'élevait le couvent des saints Boniface et Alexis, alors dans toute la ferveur de sa fondation. Otton était en rapports d'amitié avec les moines ses voisins, dont quelques-uns étaient ses compatriotes. On le vit à Bénévent prier devant la châsse de l'apôtre Barthélémy; au Mont Cassin, au Monte Gargano, dans la solitude campanienne où saint Nil, chassé de Calabre par l'invasion sarrasine, s'était momentanément réfugié. A Ravenne il trouvait un autre patriarche monasti- (jue, saint Romuald, Mais ces pieux voyages le
menaient parfois beaucoup plus loin : à Aix-la- Chapelle, où l'attiraient les souvenirs de Charleinagne; à Gnesne, au fond de la Pologne, où reposait son ami saint Adalbert de Prague, massacré sur les bords de la Baltique par les Prussiens encore barbares.
De tels voyages paraissaient bien longs au pape Silvestre. Cependant ils n'eurent pas de conséquences fâcheuses. La catastrophe vint d'ailleurs. Dans les environs immédiats ck Pvome il y avait alors plusieurs grandes seigneuries. Diverses branches de la famille de Théophylacte s'étaient taillé de larges domaines dont ïusculum sur la montagne Albaine, Préneste, Arci en Sabine, Calera sur la route de Toscane, étaient les centres et les forteresses principales. L'abbé de Farfa était aussi un baron de premier ordre. Mais on ne rencontre qu'une seule cité vivant de sa vie propre, c'est Tivoli. Grâce en partie à une conservation telle quelle des institutions municipales de l'antiffue Tibur, grâce aussi au progrès de l'organisation locale, sous les auspices et la tutelle de l'évêque, Tivoli comptait pour quelque chose. Elle existait à côté de Rome, et même elle avait dès lors le don d'aga-
cer les Romains par le fait même de son existence et de sa prospérité. Les Romains exécraient Tivoli, comme plus tard ils exécrèrent Tusculum, d'une haine aussi implacable qu'irréfléchie. En 1001, les gens de Tivoli ayant eu l'imprudence de se révolter contre l'empereur, celui-ci partit en guerre pour les mettre à la raison. Les Romains prirent part à l'expédition, se flattant de recueillir les dépouilles. Mais le pape et l'évêqiie Bernard d'IIildesheim ^ décidèrent les rebelles à faire • soumission; l'empereur, les ayant à merci, les épargna.
Rien n'était plus propre à mécontenter les Romains. Rentré à Rome, Otton III vit bientôt l'émeute battre les portes de son palais de l'Aventin. On eut quelque peine à lui ménager une issue; il s'enfuit, emmenant le pape Silvestre, et se transporta à Ra venue. On était au 16 février 1001. Depuis lors, Otton ne rentra plus à Rome, bien que ses expéditions militaires contre les provinces méridionales l'amenassent à passer quelquefois en vue de
1. Sa vie, par Tangmar, est une source intéressante (M. G. ScT., t. IV, p. 754}.
ses remparts. Il mourut l'année suivante, le 24 janvier, à Paterno, près du mont Soracte. Ce prince si romain, si amant de Rome, aurait dû y trouver une sépulture auprès de son père Otton IL Mais Rome était fermée; il fallut l'emporter jusqu'à Aix-la-Chapelle. Il n'était pas encore marié; la descendance masculine d'Otton le Grand s'éteignit en lui. Les Allemands placèrent à leur tête Henri, duc de Ravière, petit-neveu du grand empereur.
L'Italie de son côté se donna, pour la dernière fois, un roi national. Dès le 15 février, Arduin, marquis d'Ivrée, fut proclamé à Pavie. A Rome le pouvoir revint, comme de luimême, à la famille de Crescentius. Il est à croire que Jean Crescentius, le fds du supplicié de 998, n'avait pas été étranger à la révolte de l'an 1001, et que dès lors les Romains lui avaient remis l'autorité suprême. Après la mort d'Otton, il prit le titre de patricius Romanorum et le garda paisiblement.
La tradition se continuait: depuis trente ans on passait alternativement d'Otton à Crescentius, de Crescentius à Otton, Ce n'était pas toujours le même Otton ni le même Crescen-
tius; mais c'était toujours le même conflit entre le chef national et le prince étranger.
Silvestre II rentra à Rome, où le patrice le laissa mourir en paix. Quand le Saint-Siège fut devenu vacant, ce qui arriva le 12 mai 1003, il lui fut donné pour successeur Jean XVII, remplacé bientôt par Jean XVIII; le premier ne dura que six mois, l'autre se maintint jusc^u'en 1009. Après^ lui vint Serge IV {Buccaporca), fils d'un cordonnier de Rome, qui s'était élevé jusqu'au rang d'évêque d'Albano. Il mourut en 1012, le 12 mai; le patrice l'avait précédé de quelques semaines seulement dans la tombe.
La succession de Serge IV donna lieu à une double élection, conséquence naturelle des conflits de l'aristocratie. En face des Crescentius se dressait l'influence croissante des comtes de Tusculum, qui se rattachaient, eux aussi, à la famille du grand prince Albéric et au lointain ancêtre Théophylacte. Grégoire, le chef de lamaison, figure au temps d'Otton II avec le titre de prœlectus navalis. C'est sans doute lui qui avait restauré l'acropole de la vieille cité latine, abandonnée depuis des siè-
des, et l'avait transformée en un véritable château-lort. Il avait trois fils, Albéric, Romain et Théophylacte; celui-ci était cardinal. Depuis longtemps, sans doute, cette puissante famille aspirait à succéder aux Crescentius dans le gouvernement de l'état romain i. Mais cela était difficile. Les Crescentius avaient la possession du pouvoir; ils représentaient la tradition d'indépendance, autant qu'il était possible de la faire valoir depuis l'apparition des rois saxons sur le théâtre de l'Italie. Suivant que l'autorité germanique était forte ou faible, présente ou absente, les Crescentius savaient ployer ou se raidir, se résigner ou protester. D'une façon ou de l'autre ils donnaient une expression aussi exacte que possible au sentiment de la population, ou plutôt de l'aristocratie, la seule classe qui comptait alors. Les Tusculains, pour leur faire échec, affectèrent un dévouement spécial aux intérêts germaniques. Au
1. Dans les campagnes, les principales forteresses des Crescentius étaient entre le Tibre et Farfa, à IMonticelli, Nomentum, Arci. A Rome ils tenaient le château Saint-Ange, héritage, à ce qu'il semble, de la famille de Théophylacte.
fond, ils ne s'en souciaient pas beaucoup plus que leurs rivaux; mais il est sûr qu'ils étaient mieux vus au delà des Alpes.
Le patrice des Romains étant mort, les deux candidats au Saint-Siège, un certain Grégoire, poussé par ce qui restait de l'influence crescentienne, et Théophylacte, le troisième fils du comte de Tusculum, s'adressèrent au roi Henri IL Celui-ci avait déjà fait en 1004 une campagne dans l'Italie du nord, et même pénétré dans Pavie; mais la vieille capitale lombarde s'était soulevée contre lui, et, bien que la révolte eût été réprimée par l'incendie, Henri n'avait pas cru devoir prolonger son séjour dans le royaume italien. Après son départ, le roi national, Arduin, avait repris pied, et la diplomatie de Jean Crescentius, concourant avec les difficultés intérieures du royaume germanique, avait retenu Henri II au nord des Alpes. Maintenant la situation était devenue plus favorable. Henri donna de bonnes paroles aux légats de Grégoire, mais réserva sa décision, laquelle fut évidemment influencée par le fait que Théophylacte, installé sous le nom de Benoît VIII par les soins de son père et de ses
frères, avait réussi à s'affermir et paraissait à la fois plus solide et plus désirable.
Henri II entra en Italie à la fin de 1013; Arduin disparut. Le 14 février 1014, le roi de Germanie et sa femme, la reine Cunégonde, reçurent à Saint-Pierre la couronne impériale des mains de Benoît VIII. Une dernière révolte d'Arduin fut réprimée peu après, et le dernier roi « des Lombards » n'eut d'autre ressource que de prendre le froc, sous lequel il mourut.
On n'a guère que du bien à dire de Benoît YIII, qui siégea douze ans, jusqu'au 7 avril 1024. Il semble avoir toujours marché avec l'empereur, la main dans la main. Il conduisit une expédition navale contre les Sarrasins, qui s'étaient emparés de Luni (1016), visita l'x^llemagne en 1020, accompagna l'empereur en 1022 dans l'Italie du sud, et, de concert avec lui, tint à Pavie, la même année, un synode où l'on proclama de nouveau les anciennes règles, fort oubliées, sur le célibat ecclésiastique.
Benoît avait tout loisir pour s'occuper des choses religieuses; son frère Bomain, avec le titre de senator omnium Romanorum, re-
nouvelé du temps d'Albéric, le déchargeait du gouvernement temporel. De cette façon toute la papauté, spirituelle et politique, se trouvait aux mains des seigneurs de Tusculum.
Cependant ceux-ci devaient, en fait de temporel, compter avec l'autorité suprême de l'empereur. Comme les Crescentius, ils étaient plutôt des vice-gérants, des missi perpétuels, que des princes indépendants. Albéric n'avait relevé de personne, aucun empereur n'étant là pour s'imposer à lui. Depuis le sacre de 962, la situation avait bien changé; les chefs laï([ues de l'aristocratie romaine avaient essayé, sous les Crescentius, surtout sous les deux premiers, de s'insurger contre le régime impérial; avec les Tusculains on était arrivé à l'entente. Quand l'empereur était absent de Rome, ce qui était le cas ordinaire, c'était la famille de Tusculum qui gouvernait. S'il était là, l'autorité lui revenait d'elle-même; il présidait les plaids de justice et modifiait au besoin la législation. C'est ainsi que nous avons un rescrit de l'empereur Conrad II \
i. Mon. Germ. Leges, II, 40.
adressé aux juges romains, par lequel est abrogé le droit personnel lombard dans tout le territoire romain. Le privilège d'Otton P"", qui reproduit tant de clauses de la Constitution de 824, n'avait pas inséré l'article sur le droit personnel. Toutefois, dans un procès soutenu devant Otton III par l'abbé de Farfa, celui-ci invoqua encore la loi lombarde, et il fut fait droit à sa réclamation. Alais le document, fort curieux, par lequel nous connaissons ce procès montre combien il était difficile de trouver à Rome des magistrats experts en droit lombard. Conrad fit cesser cette bigarrure et ordonna ut quœcumque negotia mot'a luerint tam inter Romanœ urbis mœnia quam etiam de loris in Romanis pertineniiis, adore Langobardo vel reo, a vobis diimlaxat Romanis legibus terminentur.
Ce fait est propre à montrer que les empereurs du onzième siècle, tout comme ceux du neuvième, se considéraient à Rome comme de véritables souverains, et spécialement comme législateurs. D'un tel pouvoir il n'est pas question dans les chartes de privilège; mais cela prouve seulement que ces chartes doivent cire employées avec prudence quand il
s'agit de définir les relations réelles. Henri II en décerna une à Benoît VIII, à l'occasion de son sacre; elle reproduit exactement celle d'Otton. Il est à croire qu'à chaque sacre impérial un document de ce genre était délivré.
Benoît mort, le sénateur s'installa à sa place, purement et simplement. Il prit le nom de Jean XIX. C'était le pendant de l'avènement de Jean XII; an observait les traditions de la famille. Le nouveau pape, qui, comme dit un chroniqueur, uno eodemque die prœlectus luit et papa i, était peu qualifié pour suivre les idées de Benoît VIII, ou plutôt de l'empereur Henri II, sur la réforme ecclésiastique. Les vieux abus reprirent comme de plus belle. En 1027, Jean XIX couronna empereur Conrad II, successeur (1024) de Henri. C'est l'événement le plus notable de son pontificat, qui se termina en 1032.
Des trois fils du comte Grégoire, il ne restait plus que l'aîné, le comte Albéric. Celui-ci ne jugea pas à propos de ceindre lui-même la tiare. Il avait quatre fils : à l'un d'eux, Gré-