CHAPITRE VI
VITTORE GARPACCIO ET LA PEINTURE DÉCORATIVE
Il faudrait la plume ardente du plus coloriste des écrivains, rivalisant l'éclat des tons changeants et lumineux, pour faire revivre ainsi qu'il convient l'époque, et par conséquent Part, de celui qui s'impose à notre attention comme l'incarnation vivante du génie décoratif vénitien. Tel qu'il naquit il demeura, et sans doute fut-il le seul, parmi ces maîtres du xve siècle, qui n'eut à subir le contact d'aucune influence étrangère. De cette âme vénitienne du temps qui devait avec le xvie siècle s'affirmer en traits plus accusés et parfois même violents, il nous donne la fleur et le premier parfum. C'est comme un bouquet où s'entremêlent les essences les plus diverses et les plus rares qu'il faut admirer dans l'œuvre de cet incomparable maître de la couleur : Vittore Carpaccio.
Le plus pur des Vénitiens, disions-nous ! Nul ne s'y trompera en effet. Quel que soit le sujet des compositions auxquelles il s'applique, nul ne songera à chercher en son œuvre autre chose qu'une reconstitution de l'existence d'alors. Qu'il s'agisse de sainte Ursule ou de saint Georges, que le peintre vienne à nous retracer la touchante histoire de la jeune vierge, fille du roi Maurus, s'expatriant vers les brumes lointaines pour conquérir une Cime à Dieu, ou bien encore la lutte de saint Georges avec le Dragon, ce n'est toujours, on le verra, qu'ingénieux prétexte à nous restituer la vie élégante et décorative du temps. Dès le xvp siècle et le premier de tous,
.<»(i LES PRE MI l'IIS VENITIENS
Carpaccio inaugure cet usage qui deviendra d'application constante au XVIe, et fera le nom des Palina, des Bonifazio, des \ éronèse et des Titien, d'enfermer les légendes et les mythes d'autrefois dans le somptueux et magique décor de la vie vénitienne du temps. En ce sens, et pour la compréhension historique de l'art, l'étude dune série comme celle de sainte Ursule à l'Académie, est l'introduction nécessaire, le premier chapitre si Ton veut, de cette histoire de l'art décoratif qui tient à Venise une place si importante.
Comment il y parvint, de quelle manière, tout en nous léguant l'image précise de son temps, il atteignit à nous charmer ; comment enfin, tout en inaugurant cet art décoratif de \ cuise qui devait aboutir à des peintures si froides, si hâtives et si convenues, il manifesta des qualités d'expression vraiment uniques, une douceur, une poésie intime que nul autre après lui ne devait nous rendre : tels sont les points essentiels (prune analyse de son œuvre nous permettra d'éclairer. Fortune rare, cette œuvre se trouve tout entière sur la lagune, ou du moins les rares exemplaires que nous en offrent les musées étrangers n'ajoutent (pie peu de chose à ce que nous voyons ici. A la différence des maîtres du xvie siècle qui furent dispersés un peu partout à travers l'Europe civilisée, ceux du XIVe et du xv(' ne sortirent guère du sol natal, et leur œuvre est là, toute ramassée autour de nous, qui s'offre d'elle-même et sans effort à notre curiosité.
Ce qu'elle fut à Venise cette cxister.ee du XVe siècle, des pièces nombreuses et authentiques l'attestent, en dehors de l art luimême. Et certes il serait aisé d'accumuler les documents : les récits des voyageurs, les exclamations enthousiastes des visiteurs de marque, les vers des poètes du temps, et jusqu'aux pièces législatives par où les Doges et le Sénat se virent contraints de réprimer Je luxe des contemporains, autant de preuves qui placent la cité
V1TT0RK CAllPACCIO KT LA PEINTURE DECORATIVE m-
vénitienne du xvc siècle au premier rang du monde civilise. Je
V. Carpaccio. — Sainte Ursule devant so.n père (Académie des Beaux-Arts. Venise.
voudrais seulement détacher ici un feuillet dune chronique du temps qui présente une saveur si particulière qu'en vérité ce serait
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conscience de remettre. Il est de l'écrivain milanais Casola qui, conduit en cérémonie dans le palais d'une noble dame vénitienne du xve siècle, demeura stupéfait de la magnificence du spectacle : - « La reine de France, écrit-il en son naïf récit qu'il faut suivre à la lettre, ni autre seigneur de France, n'aurait eu en pareil cas si giaude pompe. 11 y avait une cheminée toute en marbre de Carrare, brillant comme l'or, avec ligures et feuillages si finement exécutés que Praxitèle et Phidias n'y auraient pu rien ajouter. Le plafond de la chambre avec ornementation d'or et de bleu d'outremer, et les murs étaient d'une richesse qui dépasse toute expression. Le lit seul était estimé cinq cents ducats, et les meubles de la chambre étaient à la vénitienne. 11 y avait tant de ligures si belles et si naturelles, et une telle profusion d'or, (pic je ne sais si à l'époque de Salomon qui fut roi des Juifs, où l'argent était réputé plus vil que le butin, on en vit jamais autant que nous en avons eu là sous les yeux. Ce qui est vrai, et que peut-être on ne croirait pas, si l'ambassadeur ducal n'était pas là pour confirmer mon dire, c'est qu'il y avait dans ladite chambre vingt-cinq demoiselles, toutes plus jolies l'une que l'autre, qui étaient venues rendre visite à l'accouchée. Très convenablement mises, comme je l'ai dit plus haut, à la vénitienne, elles ne laissaient voir (pie quatre ou six doigts de nu sous les épaules à droite et à gauche. Files avaient, ces demoiselles, tant de bijoux dans les cheveux, au cou et aux mains, c'est-à-dire de l'or, des pierres précieuses et des perles, que, d'après l'opinion commune des visiteurs, elles en portaient pour une valeur de cent mille ducats. Files avaient la ligure fort bien peinte, comme le reste du corps qui était à nu '. »
Sentez-vous à ces paroles comme le premier contact du Barbare avec le monde civilisé? Ft pourtant il ne s'agit pas d'un Barbare,
1 Casola. Voyage, p. ioi) et s.
V. Carpaccio. — Lk Roi Maurus congédie lf.s Ambassadeurs (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
mais d'un homme, ayant voyagé, ayant visite la cour de France,
no LES PREMIERS VENITIENS
ayant vu et comparé. Encore qu'avait-il vu qui put être mis en regard de cette beauté, de cette volupté vénitienne dont nul alors ne pouvait, sans l'avoir approchée, se composer une image précise ! 'Fout le reste de l'Europe n'était-il pas barbare auprès de cette luxuriante cité? Rappelez-vous le mot de Durer : — « Ici je suis devenu gentilhomme. » Et, quand il quitte \ enise : — « Hélas j'ai mangé mon pain blanc avant mon pain noir. Que je regretterai le soleil de \ enise! Ici je suis un grand seigneur. Chez moi, je ne serai plus qu'un pauvre diable1 ! » — Tel était donc l'effet produit par le contact avec cette impériale courtisane : aujourd'hui encore, déchue de son antique splendeur, elle agit sur nos sens avec une efficacité souveraine. Que devait-il advenir aux temps où seule elle était richesse et beauté !
Voilà bien ce qu'entre tous Carpaccio excelle à traduire. Eclat des costumes, somptuosité des simarres do soie et des robes traînant à plis nombreux, magnificence et variété du coloris, complexité des architectures fouillées comme des motifs de dentelle : n'est-ce pas là le triomphe de la vie extérieure et décorative, qui, sous ce ciel complaisant et lumineux, atteignait d'elle-même à sa plus complète expression? jVest-ce pas aussi bien ce qu'il enferme dans cette Légende de sainte Ursule qui développe ses panneaux le long des murailles de l'Académie, le plus magnifique exemplaire qui soit en aucun musée d'Europe d'un art tout à la fois intime e% décoratif , et dans lequel se trouve condensé tout le génie d'une race? C'est là-dessus qu'il convient d'appuyer pour quiconque est accoutumé à chercher dans une œuvre d'art le signe visible, l'expression précise des mouvements intérieurs. Et même dans un ensemble aussi purement décoratif, soyez convaincu qu'il en est de transparents et de passionnants !
1 Lettres d'Albert Diirer à Bilibald l'irkeimer.
lia LES PREMIERS VENITIENS
... Thème pictural bien des fois traité et repris, cette légende de la sainte ! On voit assez par où elle devait s'imposer aux imaginations du temps. Tout ce qu'il y avait de sentimentalité pieuse et touchante dans ce trait de la jeune vierge quittant sa vie et son milieu pour conquérir par l'amour une âme à Dieu, devait nécessairement trouver le chemin de ces cœurs simples encore et naïvement ouverts à la poésie des choses. Jamais nous ne dirons assez la puissance de prise du sentiment sur ces beaux maîtres d'origine, alors qu'en toute sincérité, en toute ingénuité de cœur et d'esprit, ils ouvraient les yeux sur le monde du dehors qui, du même coup, leur devenait expressif de la vie intérieure. Dans le même temps, sous les brumes du nord comme sous le ciel lumineux de Venise, la légende de la sainte devenait matière à chefs-d'œuvre. Faut-il rappeler la célèbre châsse de l'hôpital Saint-Jean de Bruges, et les peintures de Memmling? Et ce nom ne sufïit-il pas à marquer un contraste, le plus saisissant contraste d'art? Jean Memmling, \ ittore Carpaecio, merveilleux peintres tous deux, mais qui vécurent sous des cicux si différents, jamais l'opposition de leur génie ne s'offrit mieux à nia pensée qu'en cette salle de l'Académie de Venise!... A oyons donc les traits essentiels du maître qui nous occupe, et cherchons aussi bien, par l'étude de ses principales compositions, à dégager la portée de son œuvre.
La peinture n'est pas un art à effets successifs : entendez par là qu'elle est impuissante à se développer dans le temps, comme les autres expressions du Beau, la musique et la poésie ! D'où le besoin qu'éprouvèrent certains maîtres, aux époques d'origine, et quand la philosophie de leur art n'était pas encore consciente en eux, de lutter contre cette infériorité, de briser la synthèse de cette forme, pour en faire la rivale des autres formes de la pensée. Il en est de nombreux exemples, et des plus curieux, chez les tout premiers peintres. Dans ce premier panneau de la légende d'Ursule, où les
rS VENISE l
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ambassadeurs du roi d'Angleterre viennent demander au roi Maurus la main de la princesse, nous en trouvons un bien saisissant dans la scène à double motif qui représente le développement sériel de la pensée du peintre. Tandis qu'au centre se trouve le
Y. Caiipaccio.
Sainte Ursule devant le Pape (Académie des Beaux-Arts. Venise
motif principal, et que les ambassadeurs à genoux, dans un décor de fête, présentent la requête du roi d'Angleterre, la partie droite du tableau nous montre une chambre où le roi Maurus tient le coude appuyé sur son lit, dans une attitude songeuse. Sa fille, debout en face de lui, tente de le persuader, dans l'espoir de cou-
iif LES PREMIERS VENITIENS
ver tir son futur époux au christianisme. Au bas de l'escalier, une vieille femme est assise, peinte dans une manière étonnamment réaliste, qui, sans doute inspira Titien pour sa vieille de la Présentation.
Jusqu'à quel point cet art est un art de réalité — observation déjà faite pour toutes les manifestations antérieures du génie vénitien — il faut le redire encore à l'occasion de Yittore Carpaeeio, car nous tenons par là, et dès le seuil de cette étude, le lien qui le rattache aux précédents artistes, ses devanciers ou ses contemporains. Ainsi encore se manifeste la parfaite unité de tendances que nous observions au début de cet ouvrage et qui donne raison à nos hypothèses. Jusqu'à quel point cet art est un art de portraits, où s'affirme la préoccupation constante du modèle vivant, observé dans la nature, et posant sans trêve sous l'œil des peintres, toutes ces tètes en font foi. En présence d'une telle œuvre, on regrette ardemment de n'avoir pas sous la main d'authentiques confidences sur la manière dont travaillaient ces maîtres : c'est ici (pie l'on voudrait des documents précis qui nous seraient de précieuses indications. Dans la partie gauche de ce panneau, sous une série d'arcades longeant \\n canal, morceau purement décoratif dans l'ensemble de l'œuvre, et comme une réponse harmonieuse à la méditation du Roi, des nobles vénitiens regardent, en apparence désintéressés de la scène. Il y a là une application des visages, une tension des physionomies, une fixité des yeux, qui vous pénètrent et vous suivent, par où nous sommes complètement édifiés sur les tendances du maître, sur ses préoccupations dominantes et sur l'esprit de la race dont il sortit.
Rien n'égale-t-il la magnificence et l'intensité des couleurs <|in retiennent les veux dans le second panneau : Le roi Maurus donnant eongé aux ambassadeurs d Angleterre^, .le doute que dans l'ensemble de la légende il y ait morceau plus accompli, et par le
VITTORE CARPACCIO ET LA PEINTURE DECORATIVE n5
détail des tonalités aussi variées que riches, et par le ton doré qui constitue sa lumière propre. Et puisque nous en sommes à cette
V. Carpaccio. — Arrivé* du savihh conduisant sainte Ursule (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
question de l'a couleur, j'ajouterai que, pour mon goût, il n'est pas, dans toute la suite de l'école, une seule œuvre qui dépasse ce merveilleux panneau. Revoyons par le souvenir toute cette série
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de peintures dites de la grande époque : ces mythologies de Tintore t et de Titien, ces allégories de Véronèse qui étalent leur faste au Palais-Ducal, et reconnaissons qu'en aucune d'elles l'art de peindre, surtout ce sens de la couleur et cette richesse des matières, n'atteignirent à pareil degré de perfection. (1 convient de le dire, si osé que cela doive paraître à certains qui réclameront peut-être en faveur des maîtres du xvi1' siècle : Vittore Carpaccio est le plus puissant coloriste de l'Ecole !
Ce sont là qualités de facture, qui impressionneront surtout un œil de peintre. Mais n'est-ce point par où les œuvres vivent et conquièrent définitivement avec le temps la place qui peut leur être refusée pendant telle période d'injuste oubli; à laquelle cependant elles finissent par atteindre, sous l'influence de causes qui nous échappent parfois? Et voici bien l'une des plus évidentes : nul doute que, si ces premiers maîtres n'avaient pas été les merveilleux artisans de la couleur que nous admirons, leur œuvre ne fût pas arrivée à la fortune que nous constatons aujourd'hui... Encore n'est-ce point assez pour la justifier pleinement. Plus que tout en effet, nous touchent en cette composition les qualités expressives de certaines tètes, celles des petits pages qui sont devant la porte, et du jeune scribe à boucles blondes, occupé à écrire ce qu'on lui dicte : les conditions du mariage. (Le Prince devra envoyer à sa fiancée dix nobles demoiselles, accompagnées chacune de mille vierges.)
Figures délicates et presque malicieuses en votre finesse, avec vos traits si purs et ces boucles molles retombant sur vos épaules, j'aime à vous retrouver presque identiques, répondant au même idéal de beauté, chez les maîtres différents qui me furent chers!... Car à mes yeux vous symbolisez la grâce fragile et si tôt passée de la première jeunesse, cette Heur d'adolescence qui vous para de la faiblesse des femmes, par où nous nous sentons attirés vers
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vous! Pages élégants do Vittore Carpaccio, autant que vous, délicieux jeunes hommes de Bernardino Luiui, dont les contours
imprécis laissent flotter une incertitude sur le sexe; comme vous encore, têtes exquises de Pinturicchio peintes aux murailles de la
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cathédrale de Sienne, ce que nous aimons en vous, ce n'est pas seulement l'incarnation d'un idéal de beauté qui se retrouve sous toutes les latitudes de ce doux ciel italien, mais bien plutôt encore de nous apparaître comme le vivant symbole de toute grâce et de toute faiblesse, et de vivifier en nous la notion d'amour!... Ainsi, par les musées innombrables de cette belle Italie, dans les chapelles fraîches emplies d'ombre où notre curiosité sans cesse en éveil interroge le génie des maîtres, et jusqu'en ces couvents, où l'art devait pénétrer aussi pour mieux affirmer sa puissance souveraine, il est certaines figures qui nous deviennent inoubliables, car elles touchèrent en nous les cordes les plus fines d'une sensibilité tout impressionnable. Et vous êtes de ce nombre, délicieux pages de Carpaccio, tendres jeunes hommes de Bernardino Luini, ligures charmantes de Pinturicchio, qui, sur ces confins de la Renaissance, nous évoquez la poésie de l'âge précédent, cette poésie du moyen àgc aux contours indécis et fuyants, qui par son intime pénétration sut exercer sa prise immédiate sur nos cœurs! iNulle part, à vrai dire, je ne sais plus saisissante analogie?
J'ai dit que cet art de Carpaccio était avant tout un art de décoration : voilà l'instant venu d'appuyer sur ce point. Si l'on entend par affirmation de l'élément décoratif dans un morceau de peinture l'importance majeure attribuée par l'artiste aux grandes lignes de l'ensemble, aux arabesques du dessin, à la réponse harmonieuse et à l'équilibre des diverses parties de l'œuvre ; si l'on y ajoute encore cette observation, que Ton ne saurait guère imaginer d'œuvre décorative où la beauté de la vie extérieure ne s'affirmât sous des couleurs ardentes et vives, il devient difficile d'en concevoir un plus saisissant exemplaire que ce quatrième panneau de la légende, maîtresse œuvre de la scène, à ne considérer en lui que l'effort de composition. Scène double encore cellelà, enfermant deux épisodes successifs séparés par un étendard :
celui du prince anglais quittant sa patrie, et celui où il se présente au-devant de sa fiancée.
Comme il se comprend qu'un tel sujet, si varié dans ses détails,
"Se
es
non plus seulement touchant par son fond sentimental, ait tenté le pinceau de ce maître, et retenu son attention pour une période nécessairement prolongée de sa vie ! Nous n'avons aucun rensei-
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gnement sur la composition de cette œuvre. J'imagine qu'il y dut consacrer de longues et laborieuses années... Il faut s'arrêter à la magnificence des fonds et du décor. D'une part, à gauche, les tours crénelées et les châteaux de puissance féodale, la montagne que domine un donjon, marquant que nous sommes à peine sortis du moyen âge. De l'autre, dans la partie droite du tableau, la splendeur de la vie vénitienne exprimée par ces galères aux voiles gonflées, par les dômes des églises, par l'architecture dentelée des palais, par le chatoiement et l'éclat des costumes, par le concours du peuple, des servants et des pages qui soufflent dans leurs trompettes pour annoncer la venue du prince. . . Magnifique et savant contraste, qui symbolise deux temps et deux pa}'S, ces doubles architectures qui se répondent ! Contraste, non plus seulement de décoration pure, mais de sentiment et d'idée qui, dans la pensée du peintre épris de sa chère Venise, enfermait toute beauté et tout amour en la splendeur de ses nobles architectures ! — « Je ne parle pas, dit Casola, le naïf chroniqueur déjà cité, de la multitude des grands, riches et beaux palais, l'un de cent, l'autre de cinquante, un autre de trente mille ducats, ni de leurs propriétaires : ce serait une tâche au-dessus de mes forces, et qui exigerait un séjour prolongé dans ladite ville de Venise. »
Voilà pour cet élément de beauté propre et, si j'ose dire, technique, qui se trouve en toute grande œuvre d'art, et s'analyse grâce à l'intervention des facultés raisonnantes. 11 faut qu'il soit en chacune, et le rôle du critique est de le dégager. Encore n'est-ce (pie peu de chose dans la compréhension totale de l'œuvre; et s'y tenir, ce serait n'embrasser qu'une part bien incomplète de la réalité. Ici en effet, par de là l'élément décoratif, comme tout à l'heure par delà les qualités de surprenante couleur, nous touche et nous retient la signification expressive des personnages. La tète charmante du jeune homme agenouillé devant son père qui s'incline
VITTORE CARPACCIO ET LA PEINTURE DECORATIVE m
vers lui et laisse tomber un regard de tendresse émue ; ce même visage d'étrange et naïve pureté avec ses boucles blondes recouvrant ses épaules, avec ses yeux empreints de la plus douce candeur : c'est de quoi difficilement se détacher, et nous nous sommes suffisamment expliqué sur ce point pour qu'il soit aisé maintenant de comprendre nos préférences.
C'est aussi bien l'affirmation nouvelle de cet élément d'expression intime dans la peinture décorative, par où l'œuvre de Vittore Carpaccio nous apparaît la plus triomphante, la plus précieuse manifestation d'art, avec celle de Giovanni Belliïii, en ce xvc siècle vénitien. Vous voici enfin, Sommeil de sainte Ursule, qui confirmez ce dire et lui prêtez votre appui ! Qu'un peintre ait pu obtenir; dans une composition de telle importance, cet effet de douceur et de rêve, surtout qu'il ait pu l'obtenir avec cette exécution profondément réaliste, c'est le point merveilleux ! Tous les détails de vie matérielle sont là, comme dans la peinture d'un petit maître flamand : au pied du lit, les pantoufles que la jeune femme vient de quitter; le petit chien sur le premier plan du tableau; devant le lit, la couronne; dans la partie profonde de la pièce, un tabouret et une table, avec le livre entr'ouvert qu'Ursule méditait tout à l'heure. Détails exquis qui nous retiennent, et sont essentiels au touchant effet de l'ensemble.
Doucement étendue sur un lit à deux places, Ursule dort d'un sommeil profond, pourtant visité par les rêves. Sa main droite, repliée, soutient sa tête au front si pur que surmontent les tresses régulières de ses cheveux nattés à la vénitienne. Avec une si parfaite précision se dessine le corps de la jeune femme que l'extrémité des pieds marque une saillie sous la couverture. La blancheur neigeuse de l'oreiller libre auprès d'elle et la porte encore entrouverte, ne sont-ce pas là de délicats et transparents symboles où nous lisons la pensée du peintre? Il n'y a plus (pie la Sainte désOr-
iG
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mais, appelée par Dieu à sa mission céleste, et le songe qui la visite la porte tout entière vers ses nouvelles destinées. En face du lit se présente l'ange annonciateur qui tient les palmes du martyre et c'est de lui uniquement que son rêve la rapproche !
Nous touchons décidément aux raisons profondes pour lesquelles cet art exerce sa prise immédiate sur notre âme. Ce qui fait sa supériorité, n'en doutons pas, ou mieux son caractère exceptionnel, c'est la parfaite fusion de ce double élément, lélément intime et décoratif, par l'harmonie qu'elle nous offre et le style expressif qu'elle nous rend. Rencontre unique dans tout ce développement vénitien, ne vaut-elle pas qu'on s'y arrête, puisque, nous permettant d'opposer entre elles deux périodes successives de l'art, elle nous éclaire aussi bien sur la nature de nos exigences. ]Ne faut-il pas ajouter encore que c'est là une rencontre unique dans l'histoire tout entière de l'art? Le caractère presque exclusivement religieux des maîtres de S^lorcnce qui peignaient aux mêmes temps, maintenait leur invention dans un ordre de sujets où les détails de la vie intime et journalière1 n'avaient guère à intervenir. Seul peut-être le doux et gracieux Benozzo Gozzoli, (Mi ses fresques du Palais Ricardi de Florence, et surtout du Campo-Santo de Pise, nous dévoile tel trait d'intimité qui le rapproche du peintre vénitien. Encore n'est-ce là qu'exceptionnel et nullement de l'essence de son art.
Quittons un instant les salles de l'Académie, et transportonsnous dans les vastes appartements du Palais-Ducal. Ici, comme dans l'œuvre de ^. ittore Carpaccio, c'est un Triomphe de I enise que nous allons voir. Allégories, mythes et symboles, si précis qu'ils deviennent enfermés dans la forme1 que leur impose le caractère positif de l'esprit vénitien, ne vont qu'à glorifier la splendeur de la République, à retracer les hauts faits de ses armes, à nous traduire cette souveraineté effective qu'elle exerçait sur le monde
VITTORE CARPACCIO ET LA PEINTURE DÉCORATIVE i23
Y. Cakpaccio. — Ange musicien. Détail i> ic la Présentation (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
civilise. Ils se développent tout le long- des murailles ; les plafonds en sont recouverts, et par toute cette somptueuse demeure,
i.j LES PREMIERS VENITIENS
il n'est pas un coin de caisson qui ne dise la grandeur de la patrie vénitienne. Allégories de Paul \ éronèse et de Palma, si rayonnantes pourtant, et qui développez avec tant de faste la magnificence de vos récits, combien vous nous semblez froides aujourd'hui ! Et cependant vous nous apparûtes autrefois, quand notre attention ne s'était pas encore arrêtée à des œuvres plus pures, comme le suprême effort de l'art décoratif. .Mais la raison pour laquelle maintenant vous exercez si peu de prise sur notre âme, c'est bien, je le perçois, que vos qualités expressives sont à peu près nulles, et que le caractère décoratif où vous vous tenez est exclusif de toute émotion. Faut-il rappeler encore ce que nous disions à l'occasion de Bellini et de sa Mère de Douleur, cette œuvre si exceptionnelle et si étrange auprès de celles qui recouvrent ces murailles. Ils ne nous sont plus de rien, ces glorieux récits d'autrefois, qui n'apparaissent que comme des épisodes refroidis, impuissants à nous émouvoir, tandis qu'elle, la sublime Mère nous prend et nous retient par tout ce qu'il y a en nous de contagieuse sympathie, symbole éternel de la maternité souffrante.
Pareillement, ce que nous aimons chez le beau maître qui fait l'objet de cette étude, c'est bien moins, chacun l'a senti au cours de notre analyse, la reconstitution historique du temps où il vécut, si curieuse pourtant, que tels traits d'émotion délicate et touchante, par où il exprime l'âme éternelle, et sait trouver- le chemin de notre cœur. Je donnerais volontiers toutes les indications précises, si utiles cependant à la restitution historique du temps, pour l'exquise physionomie des petits pages, pour la ligure non moins charmante du jeune homme aux genoux de son père, pour ce chaste et pur visage de la jeune femme visitée par son rêve ! C'est par là que Vittore Carpaccio manifesta ce don merveilleux d'intimité qui, par sa fusion avec l'élément décoratif de l'œuvre, aboutit à
VITTORE CARPACCIO ET LA PEINTURE DECORATIVE n.1
ces ravissantes compositions. Grâce à l'analyse nous arrivons à
Gestile Bellini. — Portrait du [doge [Foscari (Musée Civique. Venise
démonter les pièces principales de la machine : moyen précis et sur, mais si artificiel ! Combien tout cela est froid, mis en face de
la vivante réalité, tissée de ravissantes couleurs et de lignes harmonieuses !
Il faut pourtant marquer les défaillances, et quelle que soit notre admiration pour l'art de <-e maître, reconnaître en quoi il fut inférieur à ses grands rivaux florentins, les Bartolomeo, les Lippi, les Angelico... (Test — déjà vous l'avez pressenti, — dans l'expression des émotions religieuses. On en déduira la cause facilement de notre admiration même, et la composition centrale de la scène : Sainte Ursule dans sa gloire, nous en fournira la preuve, [ci vraiment les qualités expressives de Carpaccio ne présentent ni le même relief ni la même variété. Qu'est devenue cette diversité charmante des jeux physionomiques qui faisait des précédents panneaux un spectacle d'intérêt toujours changeant et renouvelé? Qu'est devenue cette fine et délicate émotion qui se trouvait empreinte sur les traits du jeune prince à genoux devant son père, et tendant la main à sa fiancée, par où ces exquises figures allaient droit à notre âme? Au lieu de cette variété, c'est une monotonie fatigante répandue par foule l'œuvre : les compagnes dl rsule, qui lèvent les veux vers le ciel, ont une même attitude, conventionnelle si j'ose dire, et médiocrement expressive. Dans celte œuvre, évidemment le talent du peintre n'était pas soutenu par un aussi sincère désir de rendre1 ce qui était en lui, et, détad notable parce qu'il confirme une fois de plus l'intime rapport existant entre la conception première et l'exécution, les qualités de couleur sont inefficaces à nous retenir en cette apothéose.
Les raisons vont nous en paraître évidentes, une l'ois marqué cet intime rapport entre l'exécution et l'invention, qui se produit clic/ tous les artistes sincères et passionnés, et nécessairement subordonne l'une à l'autre. Jl se comprend que chez un maître aussi pleinement expressif du génie vénitien que Vittore Carpaccio les images d'émotion religieuse n'aient pu prendre la même intensité
VITTORE CAR PAC CIO ET LA PEINTURE DÉCORATIVE 127 ([iic celles ([ni soulevaient l'àme dos Bartolomeo et des Angelico...
Giîxthe Belliki. — Portrait de Lorenzo Justin iaki (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
( >n sait te] trait de ce dernier, rapporté par ses biographes, qui nous découvre une âme uniquement régie par l'amour de son Dieu, et
i9.8 LES PREMIERS VENITIENS
pour qui la vie intérieure devenait l'unique raison de peindre. Une visite au couvent Saint-Marc de Florence suffit à édifier l'observateur sur l'essence même de son art. Quels points communs pouvaient exister, sauf l'amour delà peinture et l'identité des croyances, entre Vittore Carpaccio et les maîtres du cloilre? -Mais cette identité des croyances ne pouvait se traduire en œuvres de même caractère, chez cet artiste pour qui les images de la vie élégante du temps étaient l'habituel spectacle offert à ses regards, et chez ceux-là au contraire qui passèrent leur existence dans les pieuses méditations du cloître. — « \ oici la cellule dans laquelle il vécut disions-nous autre part, à l'occasion d'Angelico : àme rayonnante et pure qui sans doute n'avait qu'une faible conscience de son lumineux génie. Menant l'existence commune et s'égalant à ceux dont il partageait la vie, aux heures de la prière il humiliait son esprit. Puis, quand il prenait son pinceau , c'était en quelque manière une exaltation nouvelle et plus ardente encore, puisqu'en face de l'image qui lui présentait son Dieu souffrant pour lui, il advenait, nous disent ses biographes, que ses yeux s'emplissent de pleurs pitoyables. » De ce maître à Carpaccio s'affirme une telle divergence de vie, de nature et de tempérament, que leur œuvre, cette expression sincère de leur àme, doit nous en être la confirmation éclatante ; et c'est une satisfaction d'ordre tout psychologique que nous goûtons à continuer le rapprochement. L'effort tenté est le même ; l'idéal poursuivi par le peintre de A enise ne diffère pas sensiblement de celui qui soutenait ses grands rivaux florentins. Combien diverse la réussite! On n'insistera jamais assez sur ces dessous psychologiques qui expliquent les plus saillants contrastes et sont des arguments aussi valables, à quelque forme de beauté que l'on s'attache.
Continuons donc notre empiète, et puisque l'Académie nous en donne le moyen, goûtons ce plaisir de vérifier à nouveau nos pré-
' / '/ '///rrr-f/f f tw/>//,
I MUSÉE CIVIQUE . VF.NISE
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cédentes observations. Carpaccio lui aussi traita le sujet, tant de fois repris par les peintres antérieurs et contemporains, de la Madone avec l'enfant. Il y développa également le thème des Enfants musiciens. Ici, c'est avec une Présentation de Jésus au temple, où la Vierge est entourée de quatre ligures se répondant. Ah! l'étrange dualité du tableau, et qui jette une lumière plus éclatante que jamais sur la question qui nous retient! Rien déplus froid, de plus convenu, de plus purement traditionnel, si je puis dire, et dénué de sentiment, que ce groupe religieux! On dirait que le souci de composer une œuvre qui répondit par sa forme et sa donnée à une certaine idée préconçue a éteint chez ce maître la faculté d'expression. Songez que l'auteur de ces figures sans intérêt, de ces physionomies glacées et dépourvues de sentiment intime, est le même qui, dans la noble série de la Légende décorative, trouvait cette saisissante diversité pour rendre les plus fines émotions d'âme*, pour faire vibrer en nous les cordes les plus délicates.
Maintenant, au-dessous de la composition principale, laissez tomber vos regards sur le groupe des Enfants-musiciens — je ne dis plus : anges-musiciens, comme pour le tableau de Giovanni Bellini à l'église des Frari. Il répond, dans la salle de l'Académie, à une composition identique de ce Bellini qui permet d'étudier par rapprochement la facture de ces deux grands maîtres. Arrêtezvous surtout à cette exquise figure d'enfant qui joue de la viole sur la marche du trône, aux pieds de la Madone, et dites s'il n'est pas, lui aussi, quelque page charmant détaché de la légende de sainte Ursule. Sans doute il fut peint aux mêmes heures, et, je n'en doute pas, pour répondre au même idéal de beauté que le jeune scribe aux boucles blondes dont nous admirions la grâce, je lis dans ses yeux toute la malicieuse jeunesse de ces « pages de plaisir », comme les appelait un des plus délicats esprits que je
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sache, parlant des pages de Pinturicchio à Sienne1. Aussi bien dans l'imagination du peintre est-il frère et jumeau de ces gracieux enfants'. D'émotion religieuse, vous n'en sauriez trouver ici; et c'est parce qu'il se rattache plus immédiatement à l'âme vénitienne que nous aimons en lui cet oubli des préoccupations qui ne sont pas de sa race.
Pour faire retour au pur génie de ce beau maître, reprenons les compositions où le caractère in t ime se manifeste avec évidence. On en voit la plus magnifique et la plus complète expression dans le précieux tableau des Courtisanes, orgueil du musée civique de Venise. Perle de cette collection, la, peinture de Carpaccio présente un double intérêt : d'abord parce qu'elle s'impose à nous comme le plus extraordinaire joyau de couleur, le plus fini, le plus pousse-, qui ait été produit au xv° siècle, et parce qu'elle nous apparaît encore comme la plus parfaite' restitution du costume féminin de l'époque. Sur la richesse et la somptuosité des modes, les documents abondent, quelques-uns des plus curieux : — « On ne saurait dire, écrit Sansovino, quelle est la richesse du linge et du vêtement des \ énitiennes : car tous leurs effets, tant de soie que de lin, sont brodés, ornés, ouvrés, et revêtus d'un tel cachet de distinction, par l'artifice de l'aiguille, de la soie, de l'argent, de l'or, si pleins de délicatesse et de goût, qu'il est impossible, tout le monde en convient, de trouver ailleurs rien de mieux que ce luxe, véritable indice d'une âme candide cl pure et d'un jugement achevé. » — Les conclusions de Sansovino sont pour le moins curieuses et révèlent un état d'âme assez particulier. 'Tous les conteurs du temps ne sont pas aussi indulgents que lui aux fantaisies bizarres et aux transformations de modes que les années amènent : — « Si une bizarrerie apparaît, dit un autre, c'est à
1 M. Maurice Barres. Du sang, de la volupté et de lu mort.
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qui s'en emparera... N'a-t-on pas vu des femmes avec le fichu
tellement ouvert qu'elles laissaient voir plus bas que les aisselles- Et puis elles firent un saut et se couvrirent le cou jusqu'aux
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oreilles. Les femmes portent des capuches et des manteaux. Elles n'ont plus qu'à prendre des caleçons, et elles auront tout pris. » — Casola enfin, notre chroniqueur déjà cité, écrit, sur la mode de porter la gorge nue, cette page amusante : — « Les femmes de Venise se font gloire en public, surtout les plus jolies, de montrer la poitrine, c'est-à-dire la gorge et les épaules, si bien qu'à les voir on s'étonne que leurs robes ne tombent pas à terre. Celles qui en ont les moyens, et même celles qui ne les ont pas, font grand étalage de toilette, et ont beaucoup de bijoux, des perles dans les cheveux, autour du cou ; elles portent aux doigts beaucoup de bagues, rubis et diamants. J'ai dit celles même qui n'en ont pas les moyens, parce qu'on m'a dit que beaucoup en prenaient en location. Elles s'arrangent artificiellement le visage, comme tout le reste de leur personne, afin de paraître plus belles. »
Faut-il, dans l'œuvre fameuse du musée civique, voir une allusion à cet édit curieux qui prescrivait aux courtisanes de se montrer à leur balcon la gorge nue, pour détourner les hommes des vices honteux qui s'étaient développés à Venise au contact des civilisations orientales ? Il se pourrait. Les deux femmes peintes par Vittore Carpaccio sont assises à leur balcon, ce balcon sculpté de petit palais qu'on aperçoit à chaque détour des canaux. L'une est inclinée vers la terre et montre ses seins découverts, occupée à jouer avec son chien; l'autre est droite, le coude appuyé et tenant à la main son mouchoir. Leurs yeux sont étranges et fixes, avec ce je ne sais quoi de vague (pie donnent aux femmes de plaisir l'usage et l'abus du plaisir. Tout autour d'elles sont représentés les animaux familiers, pigeons et faisans, qu'un petit page vient caresser. Des colliers de perles entourent leur cou. Des perles également sont égrenées dans le haut du corsage ; et la ceinture qui marque à peine la taille, soutient leur gorge blanche et forte.
OEuvre unique par son caractère et sa facture, on ne saurait
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assez le dire, dans ce développement des premiers maîtres de l'école, et qui nous est, pour cette école vénitienne, d'une aussi précieuse signification que les plus vivants intérieurs des petits maîtres de la Hollande pour la restitution de la vie intime du nord ! Plus précieuse encore, pour cette raison qu'elle est unique, tandis qu'ils sont innombrables, à travers les musées d'Europe, les exemplaires de cet art flamand. Quant à l'intensité de la couleur, à la qualité des matières, je ne lui sais à vrai dire d'analogue que la petite composition des Offices de Florence, qui lui est un digne pendant, que j'aimerais à voir ici, et qui nous montre décidément en Carpaccio le plus vibrant coloriste de ce XVe siècle vénitien !...
C'est le caractère intime, familier, du génie de Carpaccio qui se précise et s'accentue encore dans la grande composition de l'Académie : Miracle du saint bois de la croix. Peinture tout à fait délicieuse et prenante, elle nous montre la ville en ce coin du llialto, tel qu'il était alors, avec son pont de bois percé à jour et se relevant par le milieu, ses délicats palais du fond, sa vie grouillante du bord : seigneurs en grands costumes, étalant des étoffes rouges, bleues, vertes, regardant le spectacle de leurs gondoles, avec, comme gondoliers, des servants plus chamarrés et plus brillants qu'eux-mêmes. Certains d'entre ceux-ci ont des corps de femmes, pinces à la taille et des hanches saillantes : tel le beau jeune homme qui, près du portique, lève les yeux sur la scène du miracle. De magnifiques cheveux d'or sont répandus sur son dos, et une toque de velours rouge couvre le sommet de sa tète... : poétique réalisation de cette vie tout à la fois intime et décorative, qu'il nous est impossible de ne pas recréer par imagination sympathique, puisque chaque tournant de cette ville unique nous y invite et nous en offre le moyen... Oui, c'est bien là le genre de charme et d'attrait souverain qu'exerce sur nous le beau génie d'un Car-
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paccio, vuMans le cadre où se forma son art élégant et parfait. Au cours de nos promenades solitaires, dans les quartiers mystérieux et par les ruelles silencieuses, il n'est pas un coin de cette cité qui ne reporte l'âme sondeuse vers la vie d'autrefois. L'imagination collabore à ce rêve qui fut celui de tout amoureux fervent des civilisations disparues, d'un spectacle vivant et coloré, qui nous rendrait pour un instant ce qui fut la grâce et le charme de cette vie... Et le monotone spectacle de l'existence contemporaine, tant de laids et disgracieux visages qui déshonorent de leur présence cette ville merveilleuse, viennent, de leur triste réalité, fortifier encore l'élan d'un tel désir. C'est le plus sûr effet de cette beauté italienne, sous le ciel de Florence autant que sur la lagune de Venise, d'aviver en nous par la toute-puissance du contraste ces vaines aspirations vers les réalités disparues. Il n'y faudrait que le costume, songe-t-on tout d'abord, puisque c'est cette laideur extérieure qui nous impressionne... Et sans doute y faudrait-il bien autre chose encore que rien jamais ne pourra nous restituer!... Continuons donc de rêver devant ces poétiques évocations de \ ittore Carpaccio. D'autres nous en offrent encore de curieux exemplaires; mais nul ne sut nous prendre et nous retenir comme le beau maître qui s'exprima tout entier dans la légende de sainte Ursule...
La restitution de la vie vénitienne du xve siècle ne serait pas complète, telle que nous la présente l'art décoratif du temps, si l'on ne joignait à cette légende de sainte Ursule les peintures de Gentile Bcllini, de Lazare Sebastiani et de Giovanni Mansueti. A côté de cette salle de Sainte-Ursule et pour lui faire suite1 — telle
1 Les salles de l'Académie de Venise ont été entièrement remaniées et réorganisées en i8cj5. A cette époque lut installée la salle des tout premiers Primitifs : Catarino, Simone cla Cusighe, Jacobello del Fiore et autres. A celle époque aussi furent réunies et placées dans leur vrai jour, les peintures des maîtres décorateurs, et notamment la série de Sainte-Ursule.
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fut évidemment la pensée des réorganisateurs de l'Académie — se continue la série de ceux que nous avons appelés les maîtres
décorateurs de l'Ecole, dont les œuvres offrent toutes ce caractère commun d'être une reconstitution de l'existence vénitienne d'alors.
\ oici par exemple ce Gentile Bellini, frère du grand Giovanni, de qui nous savons peu de chose, sauf ce que rapporte A asari. Jl excella, nous dit ce biographe, dans l'art du portrait, et l'on se rappelle le trait curieux du sénat vénitien renvoyant au Grand- Turc pour tenir la place de son frère, trop âgé pour risquer pareil voyage, et dont le talent était jugé trop précieux pour que l'on consentît à le voir quitter sa patrie. Gentile fut un grand portraitiste. Il y a, de sa main, dans une salle du musée civique, un portrait de doge d'une étrange et virile énergie : tète vigoureuse et pleine, qui exprime, autant qu'aucune œuvre du temps, les instincts de vie positive et pratique qui furent ceux du xv° siècle vénitien. Ici pareillement, dans la salle de ces maîtres décorateurs, et avec un tout autre style, ce magnifique portrait de San Lorenzo Justiniani, qui nous reporte invinciblement vers la tète de Dante, telle que nous la voyons à Vérone, telle aussi que la gravure l'a popularisée. Œuvre de style hiératique, encore tout imprégnée de la rudesse du moyen âge : figure d'ascète amaigrie par les veilles et les jeûnes, et -qui forme un étrange contraste, du plus rare et du plus impressionnant effet, avec les habituels spectacles que cet art nous présente. Faut-il y voir, par exception, ainsi que nous l'avons observé pour Giovanni Bellini, un résultat de l'influence allemande, qui put s'exercer sur Gentile tout aussi bien que sur son frère, plus fameux que lui? J'inclinerais volontiers à cette explication qui donne la clef de cette œuvre exceptionnelle. Quoi qu'il en soit, il convient d'insister sur ces deux portraits, car à vrai dire tout son art est là et les compositions qu'il nous a laissées ne sont guère autre chose qu'une accumulation de portraits. Par là nous sentons le lien avec Yittore Carpaccio, mais également la différence, si frappante et qui le place loin de ce rival... Art de portraits, disions-nous en effet à l'occasion de la légende de sainte Ursule : oui sans doute1, niais qui jamais ne s'affirme tel que dans
les parties accessoires de l'œuvre, et qui jamais ne nuit à la vie, non plus qu'à l'expression physionomique de l'œuvre ! Chez Gentile Bellini, bien au contraire, le portrait est continu, et par là même distingue le sujet principal des parties accessoires.
Voyez de lui cette immense toile : la Procession de la Sainte- Croix, la plus importante et la plus vaste des restitutions qui nous soient parvenues de ce xv0 siècle vénitien. Voici la place Saint- Marc, telle qu'elle était alors, avec cette prestigieuse façade de la basilique, intacte et non déshonorée par les affreuses mosaïques modernes. Sur la droite on aperçoit les premiers arceaux et les dentelures du Palais-Ducal, ainsi que le bas du campanile de Saint- Marc et les premières colonnes des Procuraties ; à gauche, toute la suite des vieilles Procuraties. Un déploiement de pompe religieuse accompagne la procession de la Croix. Au milieu de la place, des seigneurs et des dames en grand costume, qui font de cette scène une très belle et très intéressante restitution, mais simplement une restitution. OEuvre, je le répète, dans laquelle l'instinct décoratif prime tout, où jamais il ne se trouve subordonné, comme dans la Légende de sainte Ursule, au sentiment intime et à lame du sujet, llappelons-nous cette fusion merveilleuse de l'élément intune et décoratif, où nous avons vu le trait essentiel de la supériorité de Carpaccio, d'un contraste si saisissant avec cette peinture de Centile Bellini, composition religieuse par le sujet, mais représentation toute profane et de pur apparat!
Ce n'est point — déjà nous nous sommes expliqué à ce sujet — une œuvre d'érudition critique que nous avons tentée ici ; mais simplement nous avons voulu dégager les éléments essentiels de ce merveilleux génie plastique du xvp siècle vénitien, à l'aide des compositions les plus significatives : ce qui nous a paru d'un intérêt bien plus immédiat qu'une analyse critique de l'ensemble des œuvres. Que peuvent ajouter, pour ne prendre qu'un exemple, le Miracle de la
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Sainte-Croix, peint par Gentile Bellini, aux traits que nous avons dégagés de la procession devant Saint-Marc! Rien, absolument rien. Et pourtant c'est une peinture qui, par elle-même, offre un véritable intérêt et qu'un érudit ne saurait omettre. Tel est, on le voit, notre point de vue; tel il s'est maintenu, depuis les premiers maîtres du xiv(' siècle jusqu'à cette fin du xve et jusqu'au début du ,xvi° siècle vénitien : négliger de parti pris telle œuvre pour donner à telle autre plus de relief et de saillie ; voir avant tout dans l'œuvre d'art la transcription de l'état d'âme qu'elle manifeste et ne s'arrêter à aucune qui ne soit significative de l'esprit du temps.
Il convient encore, pour y demeurer fidèle, de faire balte au Miracle de la Sainte-Croix peint par Giovanni Mansueti. C'est la peinture la plus brillante et la plus somptueuse de cette salle ; celle qui, le plus complètement, nous donne l'idée de la richesse des intérieurs en cette fin du XVe siècle ; celle enfin qui nous apparaît la plus précise illustration de la Chronique de Casola citée au début même de cette étude. Ils sont là, ces « marbres de Carrare brillants comme l'or, avec figures et feuillages si finement exécutés que Praxitèle et Phidias n'y auraient pu rien ajouter ». Là aussi on voit le plafond « avec ornementations d'or, et les murs d'une richesse qui dépasse toute expression ». Là, pareillement, « ces demoiselles vénitiennes, avec tant de bijoux au cou et aux mains, c'est-à-dire de l'or, des pierres précieuses et des perles, que d'après l'opinion commune des visiteurs elles en portent pour une valeur de cent mille ducats ». — Quant au Miracle de la Sainte-Croix, vous avez bien compris que c'est là un point accessoire et que l'artiste ne s'en souciait guère. Aussi bien aurons-nous tout dit quand, une fois encore et pour conclure, nous aurons appuyé sur cette différence qui sépare les autres maîtres décorateurs du xvr siècle de ce délicat Carpaccio, et qui tient toute à la prépondérance chez lui du sentiment et des émotions de l'âme.