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EGLISE S. GIOVANNI IN BR AGORA -VEN I SE

CIMA DA CONEGLIANO

dule apparaît en son regard, en même temps qu'un calme supernaturel par où s'affirme sans doute en la pensée du peintre la distance de la créature au Rédempteur. Plus saisissante encore se marque cette distance pour éclater en pleine lumière de contraste, si nous opposons à la figure de Jésus celle de l'apôtre, d'un réalisme si intense1, dune si exceptionnelle vérité expressive . Sa bouche est entrouverte, prête à parler ; ses traits sont contractés par l'étonnement : morceaux merveilleux de vie et de vérité, du plus pénétrant, du plus puissant réalisme physionomique — déjà nous l'avons dit, mais nous ne saurions trop le répéter — c'est-àdire tels que nul ne saurait plus énergiquenient nous traduire par l'accentuation des traits et le jeu des visages les mouvements intérieurs d'une âme toute convulsée par l'étonnement. Dans une telle œuvre, notons-le bien, car ce point c'est la vie même de l'œuvre, nul souci de se conformer aux rites de la tradition chrétienne et de marquer jusque dans les traits de l'apôtre incrédule l'empreinte sacrée que de pieuses exigences y viendront surajouter; mais simplement la préoccupation d'exprimer le plus sincère et le plus humain entre tous les mouvements de lame, celui du doute en présence du fait dépassant la raison.

La voilà donc — et je n'en sais chez aucun maître, non plus seulement de cette école, aussi saisissante incarnation, — la ligure de Y Apôtre* conçu selon la réalité historique, et non déformé par les nécessités du culte : cette ligure aux traits rudes et simples, si réelle et si peuple en même temps. Il ne fallait rien moins (pie le caractère1 positif et précis du génie vénitien [toussé jusqu'au point où il atteignit avec Cima, pour arriver à nous rendre ce beau contraste. Contraste admirable du caractère divin de Jésus et <le

1 Ce type physique et moral se trouve plusieurs fois reproctuil clans l'œuvre de Ci ni a.

2 Voir de ce même Cima le Baptême de Jésus à Sun-Giovanni in Bragora.

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l'humanité chancelante de Thomas, jamais il ne m'est apparu mieux qu'en cette œuvre qui va loin dans notre âme. Et certes si elle y pénètre à ce point, ce n'est pas, soyez-en sûrs, par la simple transposition esthétique dune des plus profondes légendes de la vie de Jésus. A ce seul titre assurément elle atteindrait à nous émouvoir. Mais ne faut-il pas y voir davantage encore, et quelque chose qui nous touche de plus près? Ce regard de Jésus si indulgent et si noble, descendant de si haut sur l'apôtre, qu'est-ce autre chose à vrai dire que le transparent symbole de l'intelligence supérieure ayant pénétré les raisons et les causes, et qu'à ce titre ne peuvent surprendre ni erreurs ni défaillances ! Voilà bien le contraste éternel de lame simple et de l'âme voyante, tout ramassé en ce symbole pieux. Et notez qu'un tel résultat fut atteint tout simplement par l'accord, cette fois parfait et décisif, entre le tempérament dii peintre et le sujet traité. C'est là en effet le caractère d'expression physionomique qui par-dessus tout autre répondait à l'âme de Cima : cette tète rude et positive s'harmonise à merveille avec le talent précis du peintre, et l'accord est complet. 11 y fallait insister, puisqu'en aucune œuvre de l'Académie nous ne trouvons pareille rencontre. Je néglige les qualités d'exécution qui sont à la hauteur des qualités d'invention. Jl est rare que dans une peinture aussi fortement conçue, aussi expressive de l'âme d'un artiste, il n'y ait pas entre elles parfaite correspondance...

Lorsque au matin on quitte Venise pour gagner la pleine mer, ou s'arrêter à quelqu'une de ces îles, Burano, Torccllo, Malamoeco, Chioggia, perles d'un collier merveilleux égrenées autour de la parure centrale, c'est un spectacle unique à ravir le regard, 'l'ont auprès, sur la lagune, et tels que des îlots' flottants, émergent les bancs de sable. Par un effet assez semblable à celui du mirage, la mer, ainsi qu'un miroir parfaitement poli, paraît immobile et comme glacée. A l'horizon, parmi les brumes du matin qui sou-

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