CI. M A DA CONEGLIANO
lèvent lo voile fin de cette nature humide, une longue rangée
Ci.m.v d.v CoNEGLiANO. — Saint Jean-Baptistje (Église de la Ma doua (l(.-ir Oi-io. Venise
d'arbres se profile et se reflète dans l'eau. La délicate enveloppe de cette atmosphère translucide fait aux choses une parure dia-
i.Y{ LES PREMIERS VENITIENS
phane et chatoyante, comme le reflet d'une riche étoffe, moire changeante et mobile avec les jeux de la lumière. Les touches roses des voiles de pêcheurs, dispersées sur la lagune ou faisant retour à la rive des Esclavons, se fondent avec le rose divin du soleil levant qui jette sa note tendre et douce que nul artiste1 ne parvint à fixer, et (pie nulle autre part on ne retrouve, vraie gloire de \ enise.
Tel est le spectacle du matin, imprécis et fuyant comme la brume qui l'enveloppe. C'est dans la perpétuelle transformation de ces aspects changeants que réside le charme unique de cette ville incomparable. En face de telles beautés, l'œil vraiment artiste, organisé pour « déguster la lumière », selon la savoureuse expression du poète, goûte une volupté sans égale. A l'approche du soir, toutes choses se transforment et les lignes se précisent avec l'éclat du soleil couchant. Les horizons lointains s'affirment : c'est d'abord la ligne bleue de l'Adriatique qui s'étend infinie au delà de la lagune ; mais surtout, à la droite de \ enise, grandiose toile de fond pour cette cité merveilleuse, le décor des montagnes blanches de neige et teintées par les lueurs du soleil déclinant; à gauche enfin, la ligne des monts Euganéens chantés par Virgile, si réguliers et si purs, d'un dessin si parfaitement antique, évoquant des images de noblesse et de beauté.
C'est ce fond de montagnes, décor grandiose d'une part, si pur et si harmonieux de l'autre, qui sans doute servit à Cima pour les paysages que nous voyons en ses tableaux. De même que Léonard se plaisait à enfermer ses figures expressives et de vie intérieure si intense dans le décor apaisant des fonds bleuâtres que la nature lombarde faisait poser devant ses yeux, pareillement aussi Cima, plus que les autres peintres vénitiens du temps, sortit de la ville, thème admirable sans doute, mais qui ne répondait pas à ses ambitions, pour regarder au delà, vers les lointains fuyants, vers