CI. M A DA GONEGLIANO
l'horizon des montagnes qui enfermaient sa patrie d'élection. Car lui ne l'ut point une pure gloire vénitienne, comme \ ittore Carpaccio par exemple, ou les Bellini. Vénitien, il ne Tétait pas de naissance, mais seulement d'adoption '. Il ne s'arrêta pas aux merveilles pittorescpies de la ville, aux lignes constamment changeantes et mobiles des architectures. Des enseignements de l'école et des œuvres antérieures, il ne retint que la précellence accordée par les maîtres aux sujets religieux, et son talent, un peu froid sans doute, mais si précis et si sur, s'y appliqua tout entier. JNous avons vu à l'occasion comment son succès varia selon les sujets qu'il traita. \ oyons maintenant son œuvre aux églises, qui en contiennent de beaux et significatifs exemplaires !...
lie Baptême de Jésus, à San-Giovanni in Bragora, petite paroisse d'un quartier pauvre de A enise, mais qui renferme des chefsd'œuvre, telle est la composition qui le plus parfaitement exprime cet accord du paysage avec le sujet traité, il est complexe et délicieux, ce décor : une rivière serpentant au sein d'une riche vallée ; sur la gauche, une colline (pie domine un château fort, et dans le fond, après un premier étage vallonné, la ligne des montagnes bleues qui ferment l'horizon. Il convient d'insister sur ce paysage, car c'est l'un des plus complets et des plus caractérisés que l'école vénitienne ait produits. Les maîtres décorateurs de Venise, ceux que nous avons étudiés précédemment, les \ ittore Carpaccio et les Gentile Bellini, étaient pris trop exclusivement par la magnificence de leurs conceptions artificielles pour que les beautés de pure nature pussent librement se traduire en leurs œuvres. Leurs paysages étaient surtout des paysages de villes, si l'on peut ainsi parler, et si le rapprochement de ces deux mots se peut tolérer. Rappelez-vous le décor de nobles architectures au milieu desquelles
1 Gima naquit à Conegliano.
ils enferment le développement de leurs scènes pieuses ou profanes '. Sans doute, par intervalles, il y peut bien apparaître quelque coin de verdure, encadré dans la magnificence de palais grandioses, mais ce ne sera jamais qu'une rareté, ainsi qu'il en va de la ville même, où, pour ne citer qu'un exemple, les jardins du palais Papadopoli forment une ravissante exception. Ce qu'ils aimaient et sentaient avant tout, pour avoir eu dès les premières années leurs yeux ravis de tels spectacles, c'était la complexité ingénieuse du travail humain... Et sans doute ce paysage de (lima est lui aussi quelque peu artificiel, entendez qu'il a été compose, produit des éléments de beauté combinés qui, dans la nature, avaient frappé les yeux du peintre. Il n'en exerce pas moins par sa rareté sa prise immédiate sur nous, et la scène pieuse est désormais inséparable du décor où elle se trouve enfermée.
Est-ce <pie d'ailleurs une telle impression d'art ne répond pas de saisissante manière à lune des impressions de nature qui me furent les plus vives à chaque séjour (pie je lis ici? Dieu sait quelle prise merveilleuse cette ville exerce sur l'âme artiste, de quelle façon précise et sûre elle agit sur nos sens par la somme de beauté qu'elle enferme, et combien pour ma part je subis son attirance et sa magie. Il n'est point à mes yeux spectacle qui vaille celui de son impériale beauté à certaines heures du jour et dans une certaine disposition de l'âme; il n'en est point surtout qui nous monte au ton convenable pour goûter l'exaltation des chefs-d'œuvre. Encore tout cela est-il à la fin quelque peu artificiel ! Et Ton s'en rend un compte exact le jour où, l'ayant quittée avec une contraction douloureuse du cœur, les yeux goûtent une suavité d'ordre imprévu à la contemplation de ce dont ils s'étaient déshabitués : la verdure des prairies et la douceur des eaux vives. Par là je crois bien noter
1 Voir la suite Je la Légende d'Ursule.
CIMA DA CONEGLIANO
Ci. m a i)A Conegliano. — - Nativité (Église de! Carminé. Venise.)
une sensation <jui fut commune à toute âme éprise des beautés
i58 LES PREMIERS VENITIENS
naturelles, el (|iii ne connaît de parfaite satisfaction que dans la communion avec cet ordre de beauté, En tout cas, je la sentis s'imposer à moi, le jour où, pour la première fois dans cette ville tant aimée, mais de tension légèrement fatigante, l'œuvre exquise de Cinia, ce Baptême de Jésus, fit un contraste de nature avec l'art dont j'étais imprégné. 11 suffit pour s'en convaincre — et je recommande cette expérience à tout esprit curieux de noter ses propres émotions — de couper son séjour à \ enise par une excursion, si courte soit-elle, dans la campagne environnante1. L'effet s'en fera sentir aussitôt et peut-être reviendra-t-il, avec plus d'amour encore, à ses premières émotions!...
Voilà donc surtout ce que j'aime en vous, paysages verts et profonds peints par Cima, dans le Baptême de Jésus de l'église San-Giovanni in Bragora, dans cette Nativité de l'église dcl Carminé, de caractère et d'effet tout identiques. Vous nous apparaissez plus révélateurs que les légendes d'ailleurs exquises enfermées en ce décor. Quel accord et quel harmonieux équilibre entre ces scènes de piété si nobles, si pures, et le gracieux décor où elles se trouvent enserrées ! lia beauté des architectures ellesmêmes, si savamment transposées sur la toile par les Carpaccio et les Bellini, n'a point de noblesse supérieure à la simple ligne générale de ce paysage qui est à lui seul une architecture naturelle, et fait corps avec le sujet traité. Encore n'est-ce point une raison pour négliger celui-ci. Combien il serait injuste de méconnaître, dans le Baptême de Jésus, cette rudesse et cette simplicité de l'apôtre qui verse l'eau sur le front du Sauveur, conforme à l'idéal noté plus liant pour Y Incrédulité de saint Thomas! Une rude et simple piété est en lui, celle de l'âme naïve n'allant pas plus loin <pie la scène qui frappe ses yeux, et tout entière absorbée par
1 C'est là une impression < | l t « - l'on peut ('prouver complète et décisive en
allant passer quelques jours il Florence, puis en revenant a A enise.
CIM A DA CONEGLIANO
l'acte auquel elle collabore. Le même modèle sans doute posa pour l'artiste. Mais sou rôle à lui fut de varier les expressions, de donner aux traits du Baptiste, empreints pourtant dune égale rudesse. une signification toute contraire à celle de l'incrédule Thomas. On ne saurait non plus négliger les anges qui tiennent le manteau de Jésus, les ligures les plus pures et les plus attachantes qui soient sorties d\i pinceau de Cima ! une conception toute personnelle cette fois, qui ne se retrouve chez aucun des maîtres contemporains et vérifie encore notre hypothèse sur l'apport propre de l'artiste. Ce furent là ses Anges musiciens à lui, c'est-à-dire les créations de son imagination où il incarna la beauté qu'il rêvait, et que les précédents artistes avaient fixée en des têtes enfantines. Ainsi d'un maître à l'autre se répond l'àine des artistes, et c'est toujours la même génération spirituelle que nous retrouvons en chacun d'eux.