BARTOLOMEO MONTAGNA ET L'ÉCOLE DE VIGENCE
Lorsqu'on a quitté \ eniso, et que l'on regagne par Vérone les plaines de la Lombardie, il n'est pas sans intérêt de faire halte à Vicence. Je néglige pour l'instant l'intérêt trop évident du critique et de l'amateur d'art pour qui cette visite équivaut à la révélation d'un maître inconnu que l'on ne peut voir ([n'en son pays natal, et dont le nom n'éveille aucune idée précise pour celui qui ne l'a pas étudié ici. C'est là un point de vue sur lequel nous aurons à nous étendre. Mais il convient encore de s'arrêter à Vicence pour Vicence elle-même, car c'est un des plus curieux coins de cette région où Vérone et Venise ont fait le vide autour d'elles par leur absorbante renommée.
Il est doux d'y laisser reposer les yeux déshabitués de verdure, sur la campagne aux tons frais et printaniers qu'Avril l'ait fleurir devant nous. Avec quelle intensité ce spectacle me reporte aux souvenirs de Florence, je ne saurais assez le dire ! C'est le même dessin de collines aux formes nobles et régulières, toutes parées de vert tendre, avec le contraste fréquent des verts sombres qu'y disposent les pointes des cyprès piqués ça et là, ou rangés en muraille auprès de quelque tour rougeâtre. Et les pêchers en fleurs jettent par tout le paysage leur note vive, si tendre et si gaie, qui s'entremêle à la verdure des treilles régulières. Rien de plus doux au regard que ce paysage, moyen, il faut bien le reconnaître,
dépourvu de cette grandeur et de cette sauvagerie propres à tel spectacle de nature que nous voyons encore llotter devant nous, mais d'une prise si directe, quand, les yeux tout emplis et sans doute un peu lassés de la rayonnante splendeur vénitienne, éprouvent le besoin de se reposer sur quelque chose de moins artificiel. Florence devient alors, comme tout ce qui en approche, et notamment ces environs de Vicence, un merveilleux élément de contraste, précieux à qui sait ordonner ses émotions. 11 n'y faudrait pas d'ailleurs chercher le seul aspect des beautés naturelles : nulle part en Italie, je crois bien, la nature ne s'offre aux yeux sous cet aspect de virginité qu'elle revêt en d'autres régions. Campagne composite aussi, cette campagne de Vicence, où la main des hommes est intervenue, mais si jolie, si élégante, et disposée comme par l'entremise de quelque ingénieux artiste ! Jls n'eurent vraiment qu'à transcrire les images de beauté qui posaient sous leurs yeux, ceux qui la transposèrent sur leurs toiles comme fond de leurs peintures. Etrange privilège de cette Italie, où la nature et l'art sont en perpétuelle correspondance, et se rattachent l'un à l'autre par un lien si étroit qu'on ne saurait impunément le briser ! . . .
Une école locale est apparue et a grandi dans ce milieu, avec tous les caractères d'un art qui eut son originalité, et pourtant subit le contact des influences voisines, pour aboutir à un maître contemporain des Bellini, qui fut l'égal des plus grands, et dont nous voyons ici un chef-d'œuvre digne de figurer auprès des compositions les plus fameuses. Lui seul vaudrait que l'on s'arrêtât à Vicence ; mais il n'est pas notre unique motif d'attrait, et c'est la loi môme de sa production qui nous intéresse par-dessus tout. Ainsi en va-t-il presque nécessairement de toutes ces cités italiennes, qui par leur importance politique aux temps de la Renaissance jouèrent un rôle plus ou moins considérable dans le déve-
BARTOLOMEO MONT A GN A ET L'ÉCOLE DE VICENCE i65
loppement de la mère-patrie. Assez semblables, pour ne pas dire identiques, les lois qui régissent leur évolution d'art sont au plus
Marcello Focolino. — L'Adoration di:s Rois Mages (Musée Civique de Vicence.
haut point dignes d'attention. C'est toujours par le caractère de groupement qu'elles s'imposent, et sur aucun sol de la vieille
Europe l'appellation à'Ëcole n'aura été plus justifiée. Jamais les artistes ne s'y montrent isolés : c'est toujours par ce trait d'un développement progressif 'que la peinture s'impose à nous. Jamais, en aucun lieu du monde, ni à aucune époque, sauf peut-être dans la Grèce antique, le rapport n'est apparu plus évident entre la constitution politique d'une part et l'épanouissement d'un art qui n'est après tout que la suprême efflorescence de la vie sociale. Il y a là une unité de moyens bien faite pour entraîner la conviction. Noyez Parme, voyez Ferrare, voyez Bologne : identique fut leur formation et les artistes s'y groupèrent suivant des procédés sensiblement analogues. Nous allons voir maintenant \ ieence, et dans cette cité resserrée entre ses deux absorbantes voisines, Vérone et \ cuise, il y aura place néanmoins pour une école locale qui se développera non loin d'elle, avec moins d'éclat sans doute, mais d'après une méthode identique : des artistes du xivc siècle préparant la venue d'un maître incontesté.
Voici, par exemple, de Giovanni Buonconsiglio une Déposition malheureusement fort abîmée, où la robe de la Madeleine dénote un sens de la couleur tout à fait remarquable. De Marcello Fogoliuo, une Adoration des mages, magnifique peinture qui présente la plus grande analogie avec certains maîtres florentins, avecGentile (la Fabriano entre autres, pour la manière de disposer les ors et les teintes plates des draperies. Lfn des rois mages est à genoux devant l'Enfant que la \ ierge lui présente : les autres sont debout derrière lui. Sur la droite du tableau un page est assis avec la coiffure» moyen âge, tenant un perroquet. Dans le lointain, le cortège qui les accompagne se développe en un fond de paysage.
C'est cette importance attribuée au paysage qui relie nécessairement les œuvres au milieu où ces maîtres grandirent, et forme entre tous le trait d'union. Que l'on se rappelle notre observation à propos de Giovanni Bellini, sur l'assise profondément, intime-
BARTOLOMEO MONTAGNÀ ET L'ÉCOLE DE VICENCE i riment réelle de cet art vénitien. Elle s'appliquait alors, dans notre pensée, tout simplement à l'étude du visage humain et au caractère expressif des physionomies : elle ne pouvait aller au delà, puisque dans l'œuvre de ce beau maître le décor ne présente qu'une importance secondaire. Ici, c'est au décor qu'il convient de l'étendre, et par-dessus tout au paysage. Vous retrouverez ce trait, non plus seulement dans les compositions principales, mais encore dans les petites scènes accessoires peintes en séries au-dessous des tableaux. Je prends par exemple ce Bartolomeo Montagna auquel il faut arriver, et, dans son œuvre exposée au musée civique de Vicence, ce tableau de la Madone avec Y Enfant entourée de quatre saints : œuvre de jeunesse sans doute, d'un coloris assez effacé, d'une ordonnance régulière et symétrique, où l'on retrouve tous les traits essentiels de la peinture religieuse, telle que nous l'avons étudiée à Venise : d'abord la disposition identique, souvent un peu monotone, des personnages par groupes de deux, l'attitude hiératique et parfois légèrement affectée de la Vierge-Mère, surtout le motif des Enfants musiciens au bas du troue, qui durent être, en toute cette période du xv1' siècle, la préoccupation maîtresse de l'école.
Tous ces traits sont traditionnels, nous l'avons dit; et bien qu'à l'état de pure ébauche, à demi conscients chez un peintre comme Bartolomeo Montagna, ils le rattachent à l'école purement vénitienne par un imbrisable lien. Là où je constate son apport personnel, c'est dans l'importance du paysage et dans les petites scènes sériées qui sont peintes au-dessous de la composition principale. Elles représentent les différents épisodes de la vie et du martyre d'un saint, et toutes elles ont pour fonds des paysages analogues à ceux qui, sur les collines de Vicence, se développent sous nos yeux.
Voyez cette Vierge à genoux devant Jésus, avec sainte Monique et sainte Madeleine. L'Enfant est posé sur un tertre et la robe de
if>8 LES PREMIERS VENITIENS
la \ ierge, d'un bleu assez semblable à celui dos Angelico do Florence, le protège seul du contact do la terre. La Madone a les yeux
abaisses vers lui, et tient ses mains jointes en prière. Sur la droite une femme présente un ostensoir, tandis qu'une autre tient un crucifix.
loi les préoccupations de couleur sont beaucoup plus sensibles que dans l'œuvre précédente. Mais oo qui remporte, c'est encore l'influence locale du paysage qui, dans le fond du tableau, transporte un coin de la campagne environnante. 11 apparaît encore, mais cette fois plus composé, plus artificiel si je puis dire, dans les peintures où l'influence des écoles voisines se fait sentir plus directement. Telle cette petite composition à trois panneaux : le Martyre de sari Biagio; où l'action d'Andréa Mantegna sur Bartolomeo Montagna est d'une saisissante évidence. Dans le premier, le saint, au milieu do la grotte caresse des animaux. Dans le second, il est lié à un poteau et martyrisé. Enfin, le voici décapité. Et les costumes des personnages , leurs attitudes, le stylo de l'ensemble, jusqu'aux ornementations , rappellent à tel point Mantegna qu'il est impossible d'en détacher sa pensée. C'est ainsi que, dans l'évolution d'un maître, on traverse les influences successives qui modelèrent son talent pour arriver pou à pou à sa manière originale et à ses œuvres fortes...
... 11 faut faire le pèlerinage du Monte-Berico, et s'arrêter à l'église do la Abu loua del Monte, pour bien connaître cet artiste, car c'est là (pie se trouve son chef-d'œuvre. Une route aux poules rudes y conduit, avec une suite ininterrompue d'arcades qui, par de fréquentes trouées, permettent de jeter les yeux sur le paysage. Il est délicieux ce paysage, avec sa campagne verdoyante, ses couleurs fraîches d'avril, les cyprès pointant tout autour Jour note sombre, et, sur l'arrièro-plan, les collines progressivement plus liantes, pour se terminer par le fond do montagnes qui dominent