‹ Les premiers VénitiensChapitre 3 sur 22 · I , E S P R E M 1 E 1 1 S Y EN] T I E \ S · texte numérisé non relu

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Jésus. Délicieuse naïveté, (jui pourra faire sourire, mais ne nous retiendra pas longtemps, si nous songeons à l'élan intérieur qui les poussait. Combien d'autres trouverait-on, et de plus saisissants peut-être : car la tâche est facile de dénoncer les maladresses de dessin, la raideur des attitudes, le défaut des perspectives, bref toutes les insuffisances inhérentes à un art de début. Jl ne nous appartient pas de les relever ici : nos préoccupations sont autres et le genre d'effort où nous nous appliquons nous enseigne une direction toute contraire.

Cette direction, nous ne saurions trop y insister, ce tour, ou, si l'on préfère, cette orientation de l'esprit en face des œuvres produites par une nécessité intérieure, nous l'aurons suffisamment précisée en disant qu'elle est toute en une préoccupation passionnée de ce qui nous semble expressif d'une émotion réelle. Là se trouve, pensons-nous, le secret d'une compréhension vraiment totale de l'œuvre peinte; et les liens qui pour un œil clairvoyant rattachent la première formule bégayante aux expressions plus poussées de l'école, nous semblent tellement étroits que nous ne saurions nous en abstraire.

D'ailleurs nous ne sommes pas loin de rencontrer les premiers linéaments d'un art complet. Voici, de la seconde moitié du xive siècle, un panneau du peintre Catarino : le Couronnement de la J ierge. Sans doute l'expression physionomique est bien pauvre encore : dirons-nous qu'elle est presque inexistante dans les tètes du Christ et de la \ ierge. Mais cependant d'une part la préoccupation du groupement qui inspire à l'artiste la disposition de ces anges-musiciens rangés en cercle autour de Marie et de Jésus ; de l'autre ce souci d'ornementation qui apparaît dans les décorations complexes du vêtement; enfin les fonds d'or sur lesquels se détachent les auges : autant de traits syndiquant ici, qui plus lard deviendront fixes et, si j'ose dire, traditionnels,

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quelque chose connue la signature des maîtres qui viendront à la suite !

L'expression physionomique se dégage dès la fin du xive siècle. Non loin de Catarino, voici à l'Académie un panneau de Nicolo di maestro Pictro : la Vierge au trône, entourée d'anges, tenant l'enfant sur ses genoux. Vraiment, et pour la première fois peut-être ici, il faut noter une pensée dans cette tète : pensée tout embryonnaire, j'y souscris, rudiment de conscience, mais quelque chose cependant qui est comme l'éveil à la vie, et se traduit par la douceur du regard. Bien fixes encore et vagues, ces yeux sont néanmoins ouverts sur les choses, et nous voyons comme un sourire éclairer cette tète naïve. Tel est le suprême intérêt de ces études appliquées à l'évolution des écoles depuis leurs origines : noter l'éveil de la conscience au moment même où elle apparaît.

On ne saurait trop insister sur le caractère traditionnel du groupement des personnages que nous observions tout à L'heure dans l'œuvre de Catarino. Evident et manifeste dans toutes les subdivisions de l'école italienne, peut-être n'apparaît-il nulle part plus accusé que chez ces premiers maîtres de Venise. Un peintre de la fin du xive siècle, Jacobello del Fiore, nous en offre un saisissant exemple dans un panneau qui représente la Madone entourée de saints et de fidèles, lei c'est le groupement par trois personnages : la \ ierge au centre, avec un saint à droite et un autre saint à gauche. Mais c'est autre chose encore : c'est la \ ierge mère se constituant protectrice des fidèles, écartant les plis de son manteau pour les accueillir. Et la naïveté charmante de l'artiste les a groupés à genoux et mains jointes, de taille microscopique comme des fidèles de Lilliput, tandis qu'elle apparaît elle-même de grandeur démesurée... Thème ingénieux et nouveau, que nous retrouverons maintes fois repris par la suite, en des œuvres plus poussées et plus expressives, chez Yivarini par exemple, mais qui n'en

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fut pas moins pour la première fois indiqué au xivc siècle, avec les premiers balbutiements d'un art à ses débuts.

Ce même Jacobello del Fiore nous montre près de là un grand panneau décoratif, non moins curieux par son importance que par le caractère symbolique dont il est empreint. C'est la Justice des Archanges, avec au centre, une femme tenant les attributs de la justice, à droite et à gauche les deux archanges Raphaël et Gabriel.

Tout à fait notable et digne d'attention cette apparition du Symbole dans la peinture vénitienne des premiers temps. Je crois bien qu'il n'y aura pas à en signaler un second exemple. Il n'y faut pas voir un simple hasard, mais bien plutôt une justification de l'esprit et du tempérament vénitiens. Cet esprit, nous en aurons par la suite mainte preuve décisive, fut avant tout positif et précis même dans les œuvres où la part du rêve et de la fantaisie créatrice semblait devoir s'imposer. Si ce n'était assez des exemples que nous prodiguent leurs peintres à toutes les époques de l'art, depuis les orig-ines jusqu'à la décadence, on pourrait se référer au talent littéraire de leurs écrivains. Une race en effet qui a produit des esprits aussi nets et tranchés que l'Arétin et Goldoni se dénonce elle-même par des traits qui ne peuvent tromper. Très fortement impressionnés par les spectacles de la vie réelle, leurs yeux d'artistes trouvaient un perpétuel enchantement dans la vision de l'univers changeant et coloré qui posait devant eux. Nous avons vu l'action décisive, immédiate et despotique, de cette beauté tout extérieure, agissant sur l'âme avec son impérieuse souveraineté. Il n'y a qu'à s'abandonner à cette séduction si précise et si particulière, pour en être tout empli et soudainement grisé. Qu'auraient-ils été chercher ailleurs qui, plus complètement que le décor de cette vie, les eût satisfaits ! Bon pour ceux-là dont les yeux épris de songe reposent sur de choquantes et répulsives réalités ! 11 se comprend

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que leur esprit, détourné do la contemplation des spectacles du dehors, se replie tout sur lui-même, et soit conduit à se composer un univers intime, pour satisfaire des appétits contrariés : c'est alors la naissance du rêve et la déformation par lui des insuffisantes réalités; mais ici en vérité quelle fonction tiendrait-il quand la vie se manifeste si belle, et comment songer à modifier un univers qui s'offre au regard paré de si resplendissantes couleurs! Ne cherchons donc en leur œuvre ni symbole ni rêve, ces éléments déformateurs de la réalité. Contentons-nous d'y voir une transposition lumineuse des plus beaux spectacles de la vie. Aussi bien le mot imagination, quand il s'agit de ces maîtres, ne signifiera jamais fantaisie créatrice, comme chez tels visionnaires du nord, mais simplement pouvoir de se figurer avec une intensité plus vive, pour les transposer en œuvres d'art, les scènes colorées de la vie. C'est l'immuable différence entre les races du nord et celles du midi ; et le développement complet de l'école se trouve déjà en germe chez les maîtres d'origine.

Dans les compositions par panneaux assemblés s'accentue l'expression physionoinique dont nous parlions plus haut. Il en est de précieux exemplaires à l'Académie de Venise : d'abord un Couronnement de la Vierge, d'un peintre inconnu du xiv° siècle. Le couronnement, qui occupe le panneau central, est à vrai dire ce qui nous intéresse le moins : c'est presque une reproduction intégrale, comme forme et comme attitudes, de celui de Catarino ; on y sent la roideur des premiers débuts. Mais combien en. revanche nous attirent et nous retiennent, par la variété des groupements, par l'effort complexe et si remarquable pour l'époque de la composition, les panneaux adjacents qui se réfèrent à la vie de Jésus et à celle de saint François ! Naissance, baptême, repas avec les apôtres, épisodes du crucifiement et de la résurrection : autant de scènes où la foi naïve du maître inconnu appliqua sa ferveur émue.

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Quelques-unes font songer à Giotto, au Giotto de la Madona deir Arena de Padoue, avec je ne sais quoi de plus poussé, déplus expressif; ou peut-être bien est-ce que cette réunion d'un grand nombre de sujets ramassés en un si petit espace leur communique à la faveur du groupement une intensité que les peintures murales de Padoue sont impuissantes à atteindre. Le Baptême de Jésus offre d'étranges analogies, dans la disposition des personnages, avec celui de Giotto. Nul doute (Tailleurs que son illustre voisin l'ait influencé. II faut aller plus loin encore et continuer la comparaison. Voici un petit panneau, de qualité tout exceptionnelle, qui reporte invinciblement notre esprit vers les cellules de ce couvent Saint- Marc à Florence, où le pur Angelico transcrivit une par une les légendes de son Dieu. Usant du procédé qui correspond à la marche même de l'esprit, le maître vénitien a réuni dans un mémo petit cadre deux épisodes consécutifs de la vie du Sauveur : la Résurrection et Je Noli me tangere.

C'est ce dernier qui par-dessus tout dans mon souvenir se trouve lié aux fresques impressionnantes du couvent Saint-Marc. Et rien n'est doux comme de revivre ici. à quelques mois de distance, ces émotions délicates qui furent suscitées en nous par la révélation d'un art complètement inconnu. Rien n'est édifiant comme de suivre, en des œuvres conçues et exécutées à cette distance l'une de l'autre, une identique inspiration ! Voilà deux maîtres qui, à n'en pas douter, n'eurent aucun rapport : Angelico, on le sait, passa son existence entière dans le couvent qui lavait accueilli, à l'illustration duquel il devait consacrer son génie. \ oilà deux procédés de peinture aussi divergents, aussi opposés (pie possible ; et pourtant l'état d'âme, ou, si vous préférez, la puissance de vie intérieure qui soutenait les deux artistes, leur a dicté des gestes presque identiques. Bras tendus de la Madeleine à genoux devant le Sauveur, dans une attitude de repentante adoration ;

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Lambertini. — La Vierge et l'Enfant entourés de Saints (Académie des Beaux-Arts. Venise.)

mouvement noble et touchant de Jésus, l'écartant du geste ; n'êtes-

vous pas pareils au couvent de Florence, dans la cellule blanchie de chaux, qui demeure immuable après cinq siècles, oui, les mêmes assurément que sur ce panneau de bois exilé aujourd'hui en un milieu bruyant !

Edifiant et magnifique exemple, celui de ces maîtres à qui la tradition n'avait rien légué, et qui durent tout tirer d'eux-mêmes! Dans la sincérité de leur foi, dans l'impérieux besoin d'exprimer au dehors ce qui tant émotionnait leur àme, ils trouvèrent la puissance d'invention qui maintenant nous déconcerte, comme ils surent se créer une forme expressive où condenser leurs rêves. N'offrissent-ils que cette prise unique à nos facultés d'observateurs analystes, ils vaudraient qu'on s'arrêtât pour interroger leur génie... Tel est en effet l'intérêt supérieur de l'œuvre d'art pour qui lui demande avant tout une manifestation de la vie : nous permettre de dégager, en dépit de la disparité ou de l'éloigncment des écoles, une identique ferveur d'âme, une même tendance spirituelle, de nous représenter en un mot, par un effort d'imagination psychologique, ce qui fît la force intérieure et la raison suprême de vivre pour quelques âmes d'élite !

Encore celui-ci, le maître inconnu que nous quittons, doit-il être nettement rangé dans la catégorie des Primitifs. Mais en abordant le précieux et admirable panneau de Michaele di Mattco Lambertini : la Vierge avec l'Enfant et des saints, il nous faut nécessairement renoncer à cette dénomination trop brève et désormais insuffisante. Ici les figures présentent une telle pureté, les tètes offrent une telle noblesse, le corps des personnages se trouve drapé avec une telle variété, enfin les couleurs des étoffes deviennent si complexes et si riches, qu'il est indispensable de marquer un trait séparatif entre cette œuvre et celles qui la précèdent. Une des saintes représentées en ce panneau, la Madeleine à droite de la Vierge, est une des plus délicieuses et des plus attirantes entre toutes les

tètes de femme que l'art des premiers âges ait conçues et exécutées, il semble bien qu'ici déjà le peintre se dégage du pur instinct qui jusqu'alors avait sui'li, pour arriver à la conscience, pour atteindre à la conception d'un idéal de beauté qui s'individualise et lui appartient en propre. C'est à ce trait, nous le savons, que dans tout effort de la pensée humaine il nous faut reconnaître l'éveil de la conscience, au sens précis où nous entendons ce mot.

Premiers 1 cniticns, dirons-nous donc désormais, et non plus Primitifs. Et comme l'instant est venu de nous expliquer sur la valeur du mot, la peinture de Michaele Lambertini nous en donne l'occasion. Réservons ce terme : Primitifs, pour les œuvres des premières origines , par où les écoles esquissèrent leurs premiers efforts : ce seront Cimabue et Giottoà Florence, Simone da Cusighe et Catarino à Venise, Jacobello del Fiore aussi: nous n'atteignons point avec eux, ceci est entendu, jusqu'à la conscience individuelle qui seule crée les œuvres individuelles. Chez de tels peintres, qui d'ailleurs eurent cet ineffable mérite de frayer à leurs successeurs la voie encore inexplorée du Beau, qui furent, dans toute la forée du terme, les Précurseurs sans lesquels aucun développement ultérieur ne se fût accompli, les caractères sont manifestes, et non moins évidents les traits communs qui nous permettent de les grouper : cette roideur des attitudes, cette simplification du dessin, cette monotonie d'expression, cette uniformité de groupement, bref tout cet ensemble d'insuffisances dans les moyens, inhérentes à un art de début, qui d'ailleurs laissent intactes les qualités d'émotions grâce auxquelles ils ont su nous retenir. Mais gardons-nous de les confondre avec ceux qui, venant à la suite, marquent la transition nécessaire avec les formes les plus poussées de l'art : ce sont Angelieo et Botticelli à Florence, Lambertini et Negroponte à A enise, joignons-y encore les Vivarini et toute l'école de

Mtirano. Nous citons simplement quelques noms, sans avoir la pensée (répuiser une liste. Mais n'est-ce point suffisant pour préciser lidée? A mesure que nous avancerons, celle-ci prendra une signification plus nette encore, et les tableaux des églises deviendront une confirmation nouvelle dans un ordre d'idées qui n'a point encore été accepté.

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