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L'ART DANS LES ÉGLISES

A Venise, comme à Florence, c'est aux églises qu'il faut aller pour emporter l'impression totale que peut donner l'art religieux : voilà un point qui a son intérêt et mérite qu'on s'y arrête.

Ici encore n'est-ce pas le lieu de reprendre ce que déjà nous avons dit à l'occasion de cette école florentine qui plus d'une fois nous fournira des exemples et nous permettra des rapprochements ? Dans l'ombre fraîche des chapelles, loin des touristes indiscrets qui par groupes assemblés développent leurs grossiers commentaires au milieu des salles de musée, les rendant inhabitables à partir d'une certaine heure, allons interroger ces maîtres du début, et prêtons l'oreille aux confidences qu'ils vont nous faire — car c'est ici qu'ils se révéleront pleinement à nous et nous parleront une langue intelligible. Ici seulement nous pourrons jouir de quelque silence, ou du moins n'entendrons-nous que les chuchotements du gardien, qui marmotte ses explications comme une vieille ses litanies, et qu'il est toujours possible de faire taire en lui glissant quelques sous.

Evidente, oui, trop évidente supériorité de ces chapelles silencieuses sur les salles des musées, quels qu'ils soient ! On n'y saurait assez insister, si paradoxal que cela paraisse tout d'abord. Et cela, non pas seulement pour le repos que Ton y trouve, pour le

calme et le silence où baignent toutes choses autour de nous, niais encore parce que l'œuvre d'art s'y présente à nos yeux dans le cadre et à la place même pour lesquels elle fut exécutée. Notre esprit se représente avec complaisance tous les traits accessoires à la composition de l'œuvre : comment elle fut peinte par le maître et placée ici par lui-même... et l'intérêt puissant qui s'attache aux vieilles choses demeurées intactes à travers la fuite des années prend je ne sais quel grossissement singulier, dû sans nul doute au caractère du lieu et aux raisons historiques qui s'y ajoutent. La voilà bien la vraie raison, la raison profonde et décisive pourquoi ces églises italiennes exercent sur nos yeux d'artistes un inégalable attrait. Toujours, par quelque considération d'ordre et de classement, par son principe même, artificiel, le musée nous agrée moins, avec son entassement inévitable d'œuvres disparates. Toujours il y aura en lui quelque chose qui offensera des yeux délicats, peut-être trop exigeants, mais infiniment sensibles. Dans les églises et les chapelles, nous goûtons la vraie volupté du Beau, cette volupté égoïste mais si prenante, qui ne souffre pas de dérangement et n'admet pas de partage. Elles sont si peu visitées par l'étranger, sauf quelques-unes plus particulièrement célèbres, si tranquilles et solitaires en ce pays où toute l'activité du touriste se dépense fiévreusement autour de la place Saint-Marc, ignorant les coins les plus rares de cette mystérieuse cité, de cette ville à jamais riche d'inconnu.

Toujours, pour ma part, j'ai regretté de n'y point rencontrer l'analogue ou du moins quelque chose approchant de ce couvent Saint-Marc qui me fut si doux à Florence. Dans la cité des doges, l'opposition eut été plus saisissante encore. La somptuosité de la vie du dehors, toute cette existence élégante et décorative que les conteurs du temps nous décrivent et que notre imagination peut recréer, eussent fourni le plus excitant des contrastes : — « Pour

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ce qui est des appartements, écrivait un chroniqueur du XVe siècle1, des meubles et des richesses extraordinaires des maisons, impossible de s'en faire une idée et de les décrire complètement. Si nos ancêtres étaient économes, ils se montraient magnifiques quand il s'agissait d'orner leurs demeures. Ce sont d'immenses constructions avec les fonds des chambres et des autres pièces couverts d'or et de peintures et historiées avec des sujets et des dessins superbes. » — Sur la rive la plus molle de cette molle cité toute baignée de lumière, non loin d'un de ces beaux palais du xve siècle où la magnificence des costumes ajoutait encore aux complexes richesses des architectures, les fenêtres grillées d'un couvent n'eussent point été d'un médiocre effet. Souvent je fais ce rêve qu'il est là, tout près de cette délicieuse Maison d'or aux arabesques composites et fouillées ainsi qu'une dentelle de pierres, perpétuel enchantement des yeux et qui nous est comme une invitation au plaisir! II m'apparait alors tel qu'un rappel à la vie intérieure, un avertissement salutaire, une de ces admonitions bienfaisantes dont parle le rite des églises, si nécessaires en une ville où le seul fait de vivre et d'ouvrir les yeux sur les choses est une volupté. Je vois aussi bien, sur les murs blanchis à la chaux des cellules, tels qu'Angelico les peignit à son couvent Saint-Marc, quelques touchants épisodes de la vie du divin Maître, en face desquels auraient vécu des générations d'àmcs pieuses, modelant leur existence sur ces exemples et se soumettant à ces enseignements !

Mais voilà, ce n'est qu'un pur rêve. 11 n'y a point de couvent à \ enise ; ou du moins, s'il en fut, nul ne put donner, à aucune époque, même aux temps où la civilisation naissante sortait des ombres du moyen âge, l'impression de retraite pieuse que toute âme réfléchie goûtera nécessairement aux cellules du couvent

1 Sansovino, liv. X.

Saint-Marc. L'atmosphère de volupté, qui fut celle de cette impériale courtisane, pénétra jusque dans les monastères, et nous avons à ce sujet des traits authentiques, qui ne permettent aucun doute sur le caractère de ces maisons. — « Les religieuses sont en grand nombre à Venise, lit-on dans un manuscrit du xvnc siècle ; pleines de licence, d'humeur indisciplinable, et religieuses par contrainte, elles disent publiquement que, puisqu'on les a forcées d'entrer en religion, elles feront le pis qu'elles pourront. Et lorsqu'il y a eu des prélats qui ont voulu les réformer, elles les ont chassés de vive force, et avec l'aide de leurs illustres parents, ont tout rétabli : de là vient qu'elles vivent sans piété ni dévotion. Quelques-unes s'habillent d'une manière excessivement libre, se frisent les cheveux, se décollètent, presque comme nos mondaines, et beaucoup d'entre elles ont leurs amoureux qui viennent les visiter souvent et faire la causette avec elles, échangeant sans cesse des présents... Pendant le carnaval, il y en a qui se déguisent, et leurs amants viennent les chercher en gondole. Elles vont à pied par toute la ville et dans les festins, et rentrent quand bon leur semble1. »

C'est là, on le voit, un tableau tout à fait significatif et fait plutôt pour inspirer la verve licencieuse d'un Casanova que pour nous inviter à rechercher des exemplaires d'art religieux ! On objectera peut-être que la relation est du xvnc siècle, et proche du temps de la décadence vénitienne. 11 n'est, à vrai dire, époque qui tienne, et les documents les plus authentiques établissent qu'au xivr siècle déjà la licence était grande dans les couvents, puisqu'un arrêté du 2(j juin i >j<) est pris contra illos qui committunt fornicationes in monasteriis . Donc c'est aux églises qu'il convient de s'arrêter ici, si Ion veut prendre un aperçu complet de l'art reli-

1 Relalione del stalo, coslumi, desordini de Venezia.

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