L' I N F L U E N C E E T R A N G E II E
peine des obscures ténèbres du moyen âge. Songeons à Durer, au grave Durer arrivant à Venise, puis écrivant après son voyage : « Ici je suis devenu gentilhomme. » A cette époque évidemment —
Carlo Crivelli. — Deux Saints (Académie des Beaux-Arts. Venist
entendez le xv° siècle — je la vois comme le point de mire de quiconque pouvait quitter la terre natale. C'est là sans doute un point de vue dont aujourd'hui nous ne nous rendons plus un compte exact. Déchue de son antique splendeur, et tout ensevelie dans le glorieux souvenir d'un passé qui fut sans analogue, nous avons
quelque peine à nous la représenter telle qu'elle était voiei quatre siècles. Reine de l 'Adriatique, disait-on pour marquer sa toutepuissance, et Ton connaît cette orgueilleuse peinture de Tiepolo, en une salle du Palais Ducal, où la cité, symbolisée par une altière patricienne, reçoit les richesses de la mer que viennent déposer à ses pieds des vieillards humblement soumis. Reine de l'Adriatique : ce titre orgueilleux ne répondait pas seulement à sa souveraineté locale. C'était encore comme une affirmation de son influence internationale, du rôle prépondérant (pie sa situation géographique et son importance commerciale l'appelaient à tenir. Elle dut être, à un certain moment, sans doute aux environs de l'an i5oo, la véritable Babel où s'opérait la confusion des langues, quelque chose comme un vaste marché international où se mélangèrent toutes les races, où se parlèrent tous les idiomes. De nombreux et authentiques témoignages ne laissent subsister aucun doute sur ce point : « Au fond de l'existence vénitienne, dit l'écrivain de la Vie privée à Venise1, se dressent ces figures d'hommes et de femmes sans patrie, jetés au milieu des lagunes, on ne sait par quel singulier hasard. Dès les temps les plus reculés, des lois aussi sévères qu'impuissantes punissaient de mort les marchands vénitiens qui exerçaient le commerce infâme de la chair humaine... Jl arrivait des cargaisons d'esclaves à Venise, et on les vendait aux enchères à Saint-Georges et au Rialto. C'étaient la plupart des Tartares, des Russes, des Sarrasins, des Mingréliens, des Bosniens, des Grecs. LesCircassiennes, les Géorgiennes et les femmes des contrées voisines, jeunes filles de douze, quatorze et seize ans déclarées « saines et intègres de leurs membres occultes et manifestes » , étaient vendues au xivc siècle quarante , cinquante et soixante ducats d'or, prix très élevé si Ton tient compte du temps.
' Molmenti. La vie privée à Venise.
Carlo Ckivelli. — Df.ux Saints (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
De i393 à i^\)i, les archives des notaires vénitiens enregistrent cent cinquante ventes d'esclaves des doux sexes, depuis l'âge le plus tendre jusqu'à trente-sept ans. L'esclave vendue, en vertu du contrat devenait la propriété de l'acheteur : il pouvait en faire ce qu'il voulait, disposer de son âme et de son corps comme de sa propre chose. »
C'est là un tableau curieux de la Venise du xve siècle dans ses rapports avec les races du midi, bien fait pour nous édifier sur cette décadence des mœurs qui se manifeste dès la fin du xvc siècle. Point de vue tout spécial sur lequel nous n'avions à insister que pour mieux marquer l'exacte physionomie de ce vaste marché international. C'est seulement dans ses rapports avec les races du nord que nous devons envisager la reine de l'Adriatique. Ici, par un contraste tout à fait curieux et saisissant, c'est le style des maîtres allemands qui semble avoir le plus efficacement réagi sur l'évolution de l'art. Voici un peintre, Carlo Crivelli, dont la production s'étendit de iZj^i à ii<p. Regardez de lui ce petit panneau de Quatre Saints, qui se trouve à l'Académie de Venise : celui qui montre avec tristesse sa jambe dévêtue et meurtrie; le saint Sébastien percé de flèches qui lève son regard douloureux vers le ciel ; l'évèque tenant sa crosse, et le religieux en prière, les mains jointes et serrant contre lui son bâton de frère mendiant. Vous verrez dans l'expression de ces quatre physionomies, si parfaitement sœurs, et procédant d'une même inspiration, je ne sais quoi de douloureux et de tendu, la naissance d'une vie intérieure et méditative, qui marquent au plus haut degré l'apparition d'un idéal nouveau. Combien ce sont là traits opposés au pur génie de la race : est-il besoin d'y insister encore, et tout ce que nous savons d'elle par la connaissance du milieu où elle grandit ne suffit-il pas amplement à nous édifier ! Encore n'est-ce point assez de parler du jeu des visages. Il convient encore de référer aux attitudes, à
(PINACOTHEQUE DE MILAN
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la disposition du costume, à la ligne du corps, jusqu'à ces plus minuscules détails du dessin, la structure des pieds et des mains, par où se précise le style propre des écoles, et qu'un œil exercé ne saurait omettre. Tout près de là deux autres panneaux de ce même Crivclli, l'un saint Pierre et saint Paul, l'autre saint Augus-
Makco Basaïti. -- Le Ciùust mort (Académie des Beaux-Arts. Venise.)
tin et saint Jérôme, ces deux derniers surtout, reportent invinciblement la pensée vers le style des maîtres allemands dont ils apparaissent tout imprégnés \
Cette influence étrangère que nous constatons aujourd'hui pour la première fois, nous devrons à maintes reprises encore en noter les résultats dans l'évolution progressive des maîtres vénitiens. Si opposée qu elle semble tout d'abord, pour ne pas dire antipathique au tempérament de la race, elle n'en vint pas moins se fondre avec lui chez certains artistes, pour aboutir à un accord harmonieux et bienfaisant. Car ce n'est point seulement à notre
1 Voir aussi, dans cet ordre d'idées, le magnifique tableau qui est au musée de Brera, à Milan, et dont nous donnons la reproduction hors texte.
époque de production critique, où les influences les plus diverses et souvent les plus mal assimilées viennent inquiéter l'imagination créatrice, ce n'est point seulement alors que se manifeste la réaction d'une àme sur d'autres àmes qui lui semblent toutes contraires. En des âges de production plus saine et plus vivace, plus spontanée aussi, toute spontanée faut-il dire, il nous plaît de marquer ce trait essentiel. Peut-être que sans cette influence certaines œuvres du plus fécond des artistes que nous aurons à étudier, Giovanni Bellini, ne se fussent pas produites au jour. Tout ce que nous verrons en lui de grave et de douloureux, d'intime et de poignant, n'allez pas l'attribuer au génie de sa race, mais bien plutôt, comme il nous sera facile de l'établir à son heure, à la réaction salutaire, en cette àme méditative et cultivée, des styles étrangers qu'il étudia pour s'en pénétrer. Un tel apport des génies voisins devait compenser en lui ce que le tempérament du Vénitien pouvait offrir de trop purement extérieur et d'insuffisamment réfléchi. L'exemple de Bellini nous sera plus tard un enseignement décisif. Mais n'était-il pas curieux déjà de constater ce trait capital chez un peintre de second plan comme Carlo Crivelli, dont la production fut relativement courte, puisqu'elle n'embrassa qu'une période de trente années, et qui n'eût en tout cas ni le même prestige, ni la même influence?
Si l'on veut avoir une notion précise du pur génie vénitien d'alors, du tempérament propre de la race, isolé de toute influence, rien ne saurait être plus édifiant que de jeter les yeux sur l'œuvre d'un peintre tout voisin de Carlo Crivelli, par l'époque de son développement. Voici, de Marco Basaïti, un petit panneau tout en largeur, portant ce titre : Gcsu morto. On ne saurait imaginer plus de fraîcheur, plus de calme, moins d'émotion surtout, moins de vie intérieure et d'expression forte. Délicieux corps d'adolescent que la douleur n'a pas contracté, le Christ de Basaïti étend ses membres