CHAPITRE IV
LES VIVARINI ET L'ÉCOLE DE MURÀNO
En face de Venise, sur la lagune, et non loin de cette Torcello où nous vîmes se dégager les premières origines de l'art vénitien, se trouve une petite île, l'île de Murano, qui fut le berceau de toute une école de peintres, dont les plus fameux s'appelèrent les \ ivarini : Antonio, Bartolomeo, Alvise \ ivarini, trois noms qu'il faut toujours tenir rapprochés, ainsi que leur talent et leur œuvre.
Ile charmante autrefois, cette Murano, où nous ne voyons plus maintenant que pâles vestiges d'une antique splendeur : toujours belle cependant par sa situation d'avant-garde sur la lagune, d'où l'on découvre, mieux que de partout ailleurs, la magnifique chaîne des montagnes s'enflammant au déclin du jour ! Glorieuse aussi, non point seulement pour nous avoir légué toute une école de peintres qui préparèrent le riche épanouissement du xvie siècle et contribuèrent par des oeuvres durables à la splendeur de la patrie, elle tint son rôle dans cette renaissance littéraire de la fin du xv1' siècle, et c'est encore tout embaumée d'hellénisme qu'elle nous apparaît aujourd'hui. Sous les frais ombrages de ses jardins fameux alors, se réunissait en manière d'Académie, tout imprégnée de cette culture nouvelle qui parlait à leur âme, une société d'esprits délicats où nous trouvons les noms de Francesco Sansovino, Nâvagero, Sperone Speroni, Bembo, Jacopo Zane, l'Arétin et Bernardo Tasso. « Véritable paradis terrestre, dit un auteur du
XVe siècle, pour la douceur de l'air et la beauté du site, séjour des nymphes et des demi-dieux ». Tous ordres de sensations rares et fines s'y trouvaient cultivés en cette belle époque de la fin du xv(> siècle, car une lettre de Bembo, parlant de cette académie, nous rapporte que « Navagero n'excellait pas moins à y cultiver les études littéraires que ses amis. Je me réjouis, continue l'auteur, qu'il ait passé l'été dans ses jardins de Murano, car je ne doute pas qu'il ait retiré un fruit durable de si agréables loisirs. J'apprends même que pour le récréer et l'abriter du soleil, beaucoup de cèdres ont apporté du Benacus (lac de Garde) leur riant om braire ».
Hélas ! je vis bien qu'à Murano il n'est plus ni cèdres ni riants ombrages. Ce sont là souvenirs d'un passé lointain, mais qui nous touche encore, pour ce qu'il évoque en notre âme d'images nobles et gracieuses. Et les plus pures de nos jouissances, à nous tous qui vivons surtout dans le songe du passé, sont ainsi faites de l'attrait charmant qu'une imagination complaisante prête au décor des civilisations disparues. N'est-ce pas là la séduction suprême de cette Venise si belle, si attirante et prenante? Et si nous n'avions, pour nous y retenir, que les spectacles de nature, tant beaux soient-ils pourtant, que la ville nous offre, encore ne serait-ce point assez sans doute pour qu'elle exerçât sa fascination complète! Les œuvres d'art elles-mêmes, si précieuses et si riches, ne nous sont d'un tel attrait que pour l'image, quelles tiennent constamment sous nos yeux, d'une civilisation et d'un milieu qu'elles nous permettent, mieux que tout, de faire revivre. Pour cette œuvre de restitution, à laquelle vont collaborer tous les maîtres du temps, les trois Vivarini, Antonio, Bartolomeo, Alvise, marquent l'apport propre de cette île de Murano.
Du premier, Antonio \ ivarini, l'Académie de Venise nous montre deux peintures infiniment curieuses. C'est d'abord un
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Paradis, tout à t'ait intéressant par le nombre1 et le groupement des personnages. Bienheureux, aux tètes cerclées d'or, d'expression monotone encore, et trop ramassés les uns contre les autres, mais qui dénotent un effort de composition et d'arrangement vraiment exceptionnel pour l'époque !
.le n'hésite pas à lui préférer pour ma part le grand panneau détaché dune église que l'on a placé dans la salle de la Présentation de la I ierge, où se trouve la peinture célèbre de Titien rapportée au lieu exact pour lequel elle fut composée. C'est une Madone avec l'Enfant, entourée d'anges et de Pères de l'Eglise. Ce qu'il faut chercher dans cette œuvre, ce n'est pas, non plus que dans le Paradis, la valeur de l'expression physionomique. A cet égard, combien distante elle nous apparaît des délicieuses Vierges de la Capella d'Oro de San-Zaccaria, et de l'église San-Francesco délia Vigna ! J'allais dire : combien inférieures, bien qu'elle soit d'une époque plus rapprochée de nous! Mais ce ne sont pas les mêmes qualités qui se développent nécessairement et simultanément chez les maîtres d'une même école, si unis qu'ils nous semblent entre eux par les tendances essentielles de la race. Il peut arriver — et nous en verrons plus d'un exemple — que certains traits de leur talent qui apparurent éminents dès le début, disparaissent durant tout une période de leur évolution, pour ne se manifester à nouveau que plus tard et sous l'influence de causes qui nous avaient échappé. N'est-ce pas en ce sens qu'on a pu dire avec la plus rigoureuse exactitude que l'art se développait suivant des lois aussi précises que la vie elle-même? Seulement nous n'en percevons qu'une faible part, et les plus essentielles parfois se réfèrent à ce domaine de l'inconscient aussi obscur pour nous qu'il est important dans la réalité des choses.
Cette mère d'Antonio Vivarini ne s'est pas encore élevée jusqu'à la vie, bien qu'elle approche du véritable sentiment de la
maternité. Aucun lien ne la rattache au petit être qu'elle tient
debout sur ses genoux. C'est une grande figure hiératique, impassible, aux traits immobiles et comme figés, qui semble se ressentir du voisinage de la grande \ ierge de Torcello. Il en faut dire autant des petits anges qui supportent le dais au-dessus de sa tète. Et les Pères de l'Eglise eux-mêmes, en dépit de leurs nobles attitudes, ont cette ordonnance monotone que nous observions dans le Paradis : grandes figures pareillement hiératiques, répondant au besoin de symétrie et d'architecture qui s'imposait à la conception de ces maîtres ! Mais l'éclat des couleurs, la disposition des ors et la richesse de l'ensemble, prêtent à cette composition une importance qui justifie la place d'honneur où elle se trouve admise. Par là vraiment nous voyons en Vivarini le précurseur d'une école qui fut avant tout coloriste : et c'est bien le
vrai, le pur tempérament de la race qu'il faut chercher dans une
œuvre aussi caractéristique que celle-ci !
Antonio Vivaiuni. — L'Archange Gabriel (Académie «les Beaux-Arts. Venise.)
LES VIVARIXI ET V ECOLE DE MURANO
Le musée de Berlin possède une merveille de cet Antonio \ ivarini, lune des rares peintures
de ces premiers maîtres qui soient sorties de la patrie vénitienne pour aller faire l'orgueil des collections étrangères.
C'est une Adoration des Mages, composition de la plus précieuse qualité, et qui nous semble affirmer, par-dessus tout autre, le caractère décoratif de ce beau peintre. Sur le devant de l'étable, où se trouve encadrée la tete du bœuf et de l'âne, la Vierge est assise, tenant sur ses genoux le banibino, qui tend son pied à baiser au vieux Roi-Mage prosterné à genoux. Derrière lui, toute la foule des servants tenant les offrandes, parés de manteaux somptueux, portant des bijoux et des bannières, arrivent en masses pressées par les chemins figurés à l'arrièrc-plan du tableau et qui vont se perdre dans la montagne, tandis que sur la gauche une ville du
Antonio Vivahini. — L'Annonciation (Académie îles Beaux-Arls. Venise.]
moyen âge développe ses tours crénelées. Œuvre de complexité décorative, qui de manière irrésistible évoque à notre pensée le souvenir des Florentins :