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LES PHENOMENES NATURELS ET LES CORRESPONDANCES LOGIQUES

Les correspondances fournies par les phénomènes naturels — c'est-à-dire par le monde extérieur n'ayant subi aucune modification de la part de l'hortirae — sontelles des correspondances logiques? Montrer quelle réponse — consciente ou inconsciente — firent à cette question les physiciens anciens, et quelle les physiciens modernes, tel est l'objet du suivant article de M. Georges Sorel.

Les physiciens anciens — entendons jusqu'à ces trente dernières années — répondaient : oui, les correspondances fournies par les phénomènes naturels sont

(i) « Nos équations expriment des rapports et, si ces équations restent vraies, c'est que ces rapports conservent leur réalité. Elles nous apprennent, après comme avant, qu'il y a tel rapport entre quelque chose et quelque autre chose ; feulement, ce quelque chose nous l'appelions autrefois mouvement, nous l'appelons maintenant courant électrique. Mais ces appellations n'étaient que des images substituées aux objets réels que la nature nous cachera éternellement. Les rapports véritables entre ces objets réels sont la seule réalité que nous puissions atteindre, et la seule condition, c'est qu'il y ait les mêmes rapports entre ces objets qu'entre les images que nous sommes forcés de mettre à leur place. Si ces rapports nous sont connus, qu'importe si nous jugeons commode de remplacer une image par une autre. » (Science et Hypothèse, page 190)

Julien Benda

logiques. [On prétendit même ensuite ramener ces correspondances logiques à un type unique, dit « équations de Lagrange ». Représenter tout phénomène naturel par un système d'équations de Lagrange concentra tous les efforts de la physique, parmi lesquels un des plus brillants lut la théorie mécanique de l'électricité par Maxwell.] Pour ces physiciens, le cas des phénomènes astronomiques, lesquels sont précisément capables de correspondances logiques, devait être le cas général des phénomènes naturels ; ceux des phénomènes naturels, non encore capables de correspondances logiques (phénomènes de frottement ou irréversibles) (i) ne devaient cette incapacité qu'à un mauvais choix des grandeurs entre lesquelles on établissait une correspondance ou au mauvais choix de cette correspondance même (Helmholtz, Boltzmann); ils ne la devaient point à ce que leur essence fût incapable de lois. — C'est cette position qu'on appelle « déterminisme scientifique ». (Rien de commun avec le déterminisme philosophique.) Les physiciens modernes — du moins certains d'entre eux — semblent répondre : non, les correspondances fournies par les phénomènes naturels ne sont point en général des correspondances logiques. Le cas des phénomènes astronomiques est un heureux cas particulier ; le cas des phénomènes irréversibles est le cas général, et leur incapacité de correspondances logiques tient, non pas à l'insuffisance de notre effort, mais à l'essence

(i) On sait que tout ce que l'on a pu établir, pour les correspondances présentées par ces phénomènes, c'est que leur écart d'avec une certaine correspondance logique (dite « loi d'entropie ») a toujours lieu dans Le même sens. C'est la célèbre « inégalité de Clausius ».

AVANT-PROPOS

même de ces phénomènes, (i) C'est dire, avec Fresnel, que la nature ne se soucie pas de nos dilficultés analytiques, ou, avec Epicure, que les dieux ne se soucient pas de la commodité des hommes. — On voit ici que, si « admettre le miracle » c'est ne point repousser la possibilité d'un illogisme dans la succession des choses naturelles, si c'est admettre que le monde de demain puisse présenter des relations tout autres que le monde passé, certains savants modernes admettent le miracle. On peut même dire qu'ils sont seuls à l'envisager bien en face, isolément, courageusement : le religieux en elTet et le métaphysicien classicpje ne pouvant se défendre, en même temps qu'ils posent le miracle, de poser l'existence d'un être semblable à eux (Dieu, la « Providence », l'Être infini,...) au regard de qui le miracle cesse d'être miracle pour devenir chose logique. (2) On peut ajouter que ces savants, — en professant que, s'il est possible que l'homme réussisse un jour à établir partout des correspondances logiques, il y a beaucoup plus de chances pour qu'il n'y réussisse pas, — sont un assez bon exemple de non-orgueil humain.

Reconnue incapable de lois, la nature ne sera donc pas l'objet de la science. Le savant moderne a du moins appris où ne s'égarera plus son elTorl : sauf en queUjues cas particuliers, il renonce à connaître la nature. Ce

(i) « Si, au contraire, le principe de Clausius se réduit à une inégalité, ce n'est pas Timperfection de nos moyens d'observation qui en est la cause, mais la nature même de la question. » (Henri Poincaré, Thermodynamique, préface, page xiii. Voir aussi idem, chapitre XVII.)

(2) C'est aussi, au fond, le rôle du « petit démon » de Maxwell. (Voir, sur ce sujet, lord Kelvin, Constitution de la matière, page 90, et aussi E. Picard, Quelques réflexions sur la mécanique, page 37.)

Julien Benda

qu'il cherche à connaître — et, par là, d'observateur il devient expérimentateur, «ouvrier», montrera M. Sorel — c'est un monde extérieur modifié par ses soins de manière à être capable de lois (par la suppression des frottements, comme dans la chimie des hautes températures, par exemple, ou par leur soumission à certaines conditions, comme dans la physique des modifications permanentes de M. Pierre Duhem); (i) monde restreint et inajusté à la nature même partielle, mais dont pratiquement la connaissance semble singulièrement fructueuse à l'homme et même suffisante... Il abandonne la possession de la nature à l'artiste, au poète, à l'amant : a qu'elle s'éveille aux bras d'un autre plus heureux que moi... »

Julien Benda

(i) Sur le» moyens de faire un monde capable de lois, voir M. Poincaré (Science et Hypothèse, pages i8i et suivantes).

Georges Sorel

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