‹ Les Prétendus (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · I.I8 PRfttKKDUS · texte numérisé non relu

I.I8 PRfttKKDUS

La marquise se mit à rire*

— Oh ! ne riez pas , madame , car vous 0e me comprenez pas non plus. Que vous diral-je? Je sais jeune, je suis riche, riche pour moi qui ai des goûts simples. J'ai un avenir tout fait , puisque je suis destiné à occuper un siège à la cour des pairs, et cependant, madame, je crains la solitude, j*ai peur de la réflejion. Dans cette lopgue soirée que j'ai passée ainsi que je vous l'ai dit, j'ai été plus triste que je ne l'avais été encore de ma vie, et cependant j'éprouvai un invinèible attrait à contempler ce spectacle» .Tous dire ce qdî me faisait pleurer au milieu de cette contemplation , c'est difficile; mais ja* mais je ne me suis senti si orphelin qu'en goûtant cette joie. Souffrir et être seul, ce n'est rien, je crois ; mais se sentir l'àme toute pleine d'une joie inconnue, d'une de ces joies qui n'ont pas de nom dans la vie usuelle, et n'avoir pas quelqu'un à qui le dire avec effusion !... Un fils n'est jamais ridicule devant sa mère , madame , et le souvenir qui m'est resté de la mienne m'a fait rêver que si j'étais resté chez elle pour lui dire ce que j'avais éprouvé, elle m'eût embrassé plus tendrement. Bien des fois depuis, j'ai pensé , j'ai réfléchi , et , je ne sais pourquoi , au bout de toutes mes réflexions arrivait une peur ou une tristesse. C'est une fâcheuse dispo-

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sition de mon esprit, sans donte ; mais quand je m'abandonne à une idée, elle s'empare de moi , me domine, m'entratne. Je la poursuis jusque dans ses possibilités les plus exagérées. Je me crée des bonheurs, un avenir qui s'en vont tout à coup à la première rencontre que je fais, à la première parole prononcée près de moi , et j'en ' souffre beaucoup,

— Je ne vous blâme pas, dit sérieusement madame d'Houdailles, de regretter la perte d'une mère , mais vous en avez été consolé mieux et plus qu'un autre.

— Non, madame, non, dit rapidement Tictor.

— C'est de l'ingratitude, monsieur Victor, et votre tante vous aime comme une mère, sans parler de mon frère , dont vous n'appréciez pas peut-être assez la tendresse.

— Moi ! dit Victor en souriant tristement : je connais H. Hénier, je le connais mieux que vous qui êtes sa sœur ; j'en sais plus qu'il ne croit sur son compte ; je sais qu'il a doublé ma fortune ; je sais qu'il n'y a pas en France un plus honnête homme et un meilleur ami ; mais , voyez-vous , madame', M. Hénier n'est pas de ma famille , et si ma tante avait été une femme plus sérieuse, il y a bien des choses qui me blessent et qui n'auraient pas lieu.

Ces paroles avaient été prononcées avec uq

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si étrange aeoent de mystère qu'elles excitàrent la curiosité de madame d'Houdailles. Cependant elle prit la question dans un sens qui devait dis-* simuler cette curiosité à Victor et repartit :

— Lui en voulez-vous d'avoir oublié la distance qui séparait sa naissance de celle de mim frère et de s'être alliée à un homme sans nom?...

— Non, certes, madame, dit Victor, mais laissons cela... Je ne sais rien et je n'ai le droit de juger personne : mais si vous me voyez si bruyant , si étourdi , c'est que je ne veux pas réfléchir* Je l'ai fait ce matin, et vous voyez, je suis triste, ennuyeux; je vous dis des choses qui n'ont pas le sens commun.

Nous ayons dit que la curiosité de madame d'Houdailles était éveillée ; c'est plus qu'une excuse à la question qu'elle fit à Victcnr. D'ailleurs , comme on le verra plus tard , ce n'était pas une curiosité frivole.

— A quoi donc , dit-elle , avez-vous réfléchi qui ait pu vous rendre si triste ?

— Vous ne me le pardonneriez pas si je vous le disais.

— Hoi ! dit madame d'Houdailles , à moins que cela ne regarde mon frère, je ne vois pas en quoi vos réflexions peuvent me blesser au point que je ne vous le pardonne pas.

M us PBiTBRDVS.

Victor la regardait en ce moment avec nne expression pleine d*anxiété' et d'émotion ; madame d'Houdailles ne voulait pas avoir Fair d'éviter ce regard et le soutînt courageusement. Tout à coup Victor baissa les yeux et reprit en secouant la tète :

— D'ailleurs, vous, ce n'est pas la même chose, vous êtes libre.

Il y avait toute une histoire dans ce peu de mots ; en en cherchant le sens, madame d*Houdailles crut y voir une accusation contre elle et conbe une autre, accusation qui, au dire de Victor , perdait de sa gravité vis-à-vis d'elle , grftce à son état de veuvage. Entre nous, pour si bien deviner, il faut qu'on ait frappé bien juste, et malgré tous ses efforts, madame d'Hondailles parut troublée.

A ce moment un coup de feu se fit entendre dans un champ voisin : un vol de perdrix traversa la route ; mais l'une d'elles , qui avait été blessée, s'abattit et tomba sur les genoux de madame d'Houdailles qui laissa échapper un cri; presque aussitôt deux chiens sortirent du champ , et sentant le gibier dans la voiture, se mirent à se dresser autour en jappant ; en même temps un chasseur parut sur le bord de la route et s'avança vers la voiture pour faire des excuses.

Xn PBtTEKDVS. 97

— Madame d'Houdailles ! s'écria^^il tout à conp.

— Ah! c'est TOUS, Cancel, dit brusquement Victor en lui jetant la perdrix sur la route. Vous Tenez de &ire un joli coup : la robe de madame est tonte tachée de sang.

La voiture s*était arrêtée. Mais le beau jeune homme, à qui s'adressait cette remontrance, ne paroi pas l'entendre, car il regardait la marquise dans une muette contemplation. Celle-ci était si pâle et si troublée que Victor pensa que la frayeur la rendait muette , et il lui dit d*un ton peu aimable pour celui dont il parlait:

— C'est M. le comte de Cancel, madame, si surpris d'avoir fait une maladresse envers une dame, qui ne sait comment s'excuser.

Le jeune. homme murmura quelques mots inarticulés en forme d'excuse à madame d'Houdallles.

— Ce n'est rien , monsieur; j'ai eu peur, et je sais ravie de vous voir en parfaite santé.

£Ue fit un sif^e au cocher qui reprit sa marche , et ils laissèrent M. de Cancel sur la route inunobile comme une statue. Une colère intérieure , une agitation impatiente s'étaient emparées de madame dHoudailles.

— Vous connaissez Cancel? lui dit Victor.

xn piftmivini.

— Oai... antrefeis je l'ai va..* il y a dte lAen longues années.

— En ce cas, vous avez gardé un excellent souvenir Tan de l'autre, car vous vous êtes vile reconnus.

— Que signifient vos paroles? dit madame d'HoudaiUes avec une fierté indicible.

— C'est que je hais cet homme de toute mon âme , dit Victor d'un ton qui montrait combien ce sentiment était vrai en lui.

— Vous avez sans doute vos raisons pour cela, dit la marquise d'un ton sec, mais je sois peu curieuse de les apprendre.

— Puissiez -vous les ignorer toujours, madame, dit Victor d'un ton affectueux; mais croyez -moi, cet homme n'a ni loyaaté ni honneur dans le cœur... £h mais, j'y pense, s'écria -t-il tout à coup... Hier... Cette lettre...

Puis il releva les yeux sur madame d'HoudaiUes qui rougit, se troubla encore plus et détourna la tète. Victor parut ne ponvmr se contenir, à la pensée qui lui vint à l'esprit , et il s'écria sourdement :

— Ah! si je le savais, le misérable !...

Madame d'HoudaiUes était dans un état non

moins extraordinaire. Tout à coup encore Victor, comme poussé par une inspiration seu-

LIS PHÉtBII»L5. 99

daine , quitte sa place , s'assied en face de madame d'Houdailles et lui dit :

— Écoutez , madame , tous êtes la sœur de H. Hénier, et il tous aime trop pour que vous n'ayez pas comme lui une générosité immense.

Madame d'Houdailles fut encore plus troublée de cette brusque interpellation et ne répondit pas. Victor continua.

— Il faut que vous sachiez la vérité, madame, sanscela«..

Clara posa ses doigts sur ses lèvres en montrant le cocher de l'œil. £n effet, ils étaient dans une voiture découverte et le bruit de leurs paroles pouvait monter jusqu'à cet homme. Victor le comprit, et se penchant vers madame d'Houdailles, qui fit de même pour mieux Feutendre, il reprit à voix basse :

— Si c'est lui qui vous a écrit , ne répondez pas.

— Gomment, dit madame d'Houdailles, vous supposez que M. de Cancel...

— Ne vous fâchez pas ; mais enfin, voici ce qui s'est passé hier. Ce n'est pas pour le j^isir de sauter un mur que je me suis blessé le pied. Comme je rentrais au château et que j'allais gagner la porte qui est près du bois, j*aperçus de loin un homme qui paraissait faire le guet à cette porte. Cet homme même collait son oreille

100 LES PEtTBirras*

<xmiine poar écouter si quelqu'un venail« Cél homme était M. de GanceL Si j*avais pa croire que ce fût vous et mon <Hicle qui fussiez derrière cette porte, assis sur le banc où vdus ayez laissé votre mouchoir, j'aurais été à lui et je lui aurais peut-être demandé comment il se faisait qu'il fût ici quand il a dit qu'il retournerait à Paris. Mais quand j'y pense , j'aurais eu tort de le faire , car il était fort indifférent que je le trouvasse seul ou avec... la... personne que je croyais qu'il attendait. Je savais ou je croyais savoir pourquoi il était resté , et pendant le temps que j'aurais mis à le rejoindre, cette personne eût pu paraître, et je n'aime pas à espionner ceux que je voudrais irréprochables. C'est pour cela, madame, que j'ai passé par-dessus le mur , pour n'avoir pas à le rencontrer seul ou iivec elle.

Madame d'Houdailles tressaillit à cette dernière pai^ole, mais eUe n'eut pas la force de répondre.

— Vous ne me comprenez pas, madame , lui dit-il d'un ton douloureux, je ne puis pourtant pas en dire davanti^Cé y a beaucoup de ma faute dans ma manière d'être, les idées me viennent à peine que je les oublie ou plutôt que je les chasse ; de façon que ce que j'ai pu soupçonner hier, je n'y pensais plus ce matin. Vous

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.vous rappelez votre mouchoir; quand j'ai été leehercher, une lettre était posée à côté. C'était près de la porte où j'avais vu M. de Gancel ar^ rèté, mais ce n'était pas son écriture ; cette lettre était pour vous, je ne pensai pas qu'elle pût être de lui , et cependant ne sachant ni d'où elle venait, ni de qui elle venait, je vous la re^ mis sans paraître l'avoir découverte.

— Cette lettre, dit madame d'Houdsnlles, est une lettre que j'avais prise pour la montrer à mon frère*

— Une lettre que vous n'aviez pas encore décachetée.

— Monsieur, vous oubliez que ces suppositions vont plus loin que je ne le permettrai jamais à personne.

— Vous vous offensez, et vous avez tort , dit Victor, laissez-moi continuer et vous verrez.

— J'étais bien jeune quand vous vous êtes mariée, madame , et c'est parce que j'étais un enfant que j'ai souvent entendu mon oncle quereller sa femme de ce qu'elle avait usé de son influence sur votre père pour vous sacrifier au vieux marquis d'Houdailles , lorsqu'elle savait l'amour que vous aviez pour M. de Cancel.

Ces souvenirs me sont revenus à l'instant où vous lui avez parlé comme à quelqu'un qu'on donnait, et à ce moment même j'ai cru, j'ai

lOft LM PltTBNDIIi.

supposé que cette lettre pouvait être de lui. Madame d'Houdailles sourit le plus gaiement qu'elle put en disant :

— Il est vrai, monsieur, que vous oublies bien vite vos propres idées et même vos propres observations ; c'est vous qui avez remarqué que ce n'était pas l'écriture de M. le comte de Gancel.

— Oht\ dit Victor d'un air sombre , M. de Cancel est un de ces messieurs qui font métier d'avoir des manteaux couleur de muraille et des écritures à toutes mains. Blaîs Dieu soit loué, madame, que la lettre ne soit pas 4e lui ; tant mieux pour vous et pour une autre.* Tant mieux pour lui surtout.

La marquise était dans une position terrible ; elle comprenait tout ce que voulait lui dire Victor, cependant elle ne voulait pas en avoir l'air, elle ne voulait pas être de moitié dans des secrets dont elle e^t osé à peine s'entretenir avec un homme d'un âge avancé. Ne sacbaiit que répondre, elle se taisait.

— Vous ne me comprenez pas , madame, dit Victor; eh bien! tant mieux encore, j'aime mieux cela : mais pouvez-vous feire une chose sans m'en demander la raison ?

— C'est selon, je ne m'engage pas aisément, monsieur.

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— Cela n'est pas difficile à faire, reprit Victor. Ne dites pas à mon onde, ne dité^ à personne, je vous en supplie , que n<ms avons rencontré H. de Cancel.

— Vous avez raison, dit madame d'Houdaillës, oubliant que cet assentiment empressé était la meilleure preuve qu'elle pût donner qu'elle avait compris Victor. Elle y fit si peu d'attention qu'elle fit un geste d'impatience, et, montrant le cocher, elle murmura tout bas :

— Mais cet homme*. •

— Ah! dit vivement Victor, mon oncle ne descend pas à s'informer, à de telles gens.

Tout le secret venait de se dévoiler dans oe dernier mot. îl parut impossible à madame dVoudailles de paraître plus longtemps ne pas comprendre ; mais l'âge de Victor l'arrêta encore, et elle se tut en poussant un profond sou* pir de regret.

— Eh bien! lui dit Victor, qui sentit bien que la marquise en savait autant que lui , n'en parlons plus ; cela vous afflige , mais pas plus que moi. Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas... mais... Allons! cria-t-il tout à coup, Pierre, pousse donc un peu tes chevaux, nous allons au pas.

La voiture prit un grand train, et Victor, soit qu'il fût fatigué d'une conversation presque

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jnystérieuse , soit qu'il voulût en distraire TesjMrit de madalhe d'Houdailles, se mit à lui dire :

— Ah ! si vous aimez les sites romantiques , vous allez en voir un admirable ; la ruine est fort riche et toutes ses parties admirablement tournées» *

— Vous la connaissez?

-^ Je l'ai visitée vingt fois.

— Sans doute, dit madame d'Houdailles avec une sorte de familiarité amicale, elle a sa chronique bien noire et bien épouvantable?

— Mais il n'y manque rien , dit Victor en riant* Adultère, duel, meurtre,^ empoisonne* ment, rivalité de deux sœurs...

Victor avait commencé cette nomenclature assez rapidement , mais peu à peu ses paroles s'étaient ralenties, comme si à mesure qu'il les prononçait, le drame qu'elles lui rappelaient lui faisait peur. Il s'arrêta tout à fait, devint sombre et baissa la tète en disant :

— C'est* une histoire terrible , qui peut ce* pendant être vraie.

Une larme lui vint aux yeux, et il murmura tout bas :

— Ma pauvre tante ! ma pauvre tante !

— Monsieur Victor, lui dit doucement madame d'Houdailles, vous vous alarmez à tort.

— C'est qu'après tout, reprit celui-ci, elle

LES PRtTBIfDCS. 10^

m*aime, moi , elle m'a traité comme son fils. Je ne puis yaccuser, et je la défendrai contre son mari , s'il le faut. Ah ! tenez , madame , je voalais partir , je ne voulais phys revenir ici , j'aurais mieux fait.

— Et moi aussi , dît madame d'Houdailles , j'aurais mieux fait de ne pas venir.

— U faut absolument que cet homme parte , s'écria Victor, il faut qu'il parte, ou je le tuerai ! Moi, ça m'est facile : une impertinence est bientôt dite ; il me hait comme je le hais, et s'il me tue, après tout, elle n'osera plus le revoir après ma mort, et elle sera peut-être sauvée.

Madame d'Houdailles contempla Victor avec une véritable admiration; il était si naïf, si franc, si sûr de faire ce qu'il disait, il y avait si peu d'ostentation dans cette menace, tant de facilité dans le sacrifice qu'il faisait de sa vie , qu'elle ne put s'empêcher de lui prendre la main et de Ibl dire :

— Vous êtes bon, monsieur Victor, vous êtes bon ; mais il y a des choses en ce monde qu'il

, but toujours paraître ignorer ; il y a des choses dans lesquelles l'intervention du meilleur ami est souvent une cause de malheur.

— C'est possible, dit Victor ; j'attendrai.

Tous deux restèrent alors dans un silenee absolu jusqu'au moment où ils arrivèrent à la Ruine où se trouvaient déjà un grand nombre de chasseurs, et, parmi les premiers, MM. Ménier, du Luc et de Sommerive. Madame dHoudailles était à peine remise des émotions que lui avaient causées la rencontre de M. de Gancel et l'entre* tien de Victor, qu*à Tinstant même où elle mit le pied sur le marchepied de la calèche, Fépreuve recommença. Du Luc offrait la main à la marquise d'un côté et M. Ménler de Tautre,

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— Ah , mon Dieu ! s'écria tout à coup celuici, est-ce que tu t*es blessée? Qu'est-ce que c'est que ces taches de sang sur ta robe ?

C'était la perdrix blesséej)ar M« de Cancel et«> tombée sur les genoux de madame d'Houdailles qui avait laissé ces traces sanglantes. L'interpellation fut si soudaine, si inattendue, si précise, que madame d'Houdailles se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Je ne sais, dit-elle d'un ton embarrassé ; je ne comprends pas.

— £h ! mon Dieu ! s'écria Victor en descendant après elle , c'est moi qui me suis piqué à un ardillon et qui aurai fait cette maladresse.

— Ah ! dit du Luc d'un ton railleur ; et tandis que madame d'Houdailles s'éloignait, ce n'est pas une si grande maladresse. Votre main blessée posait donc sur les genoux de la marquise?

— C'est une indignité que vous dites là, reprit Victor à voix basse , et si f en avais le droit, je vous en demanderais raison.

— C'est un droit que je reconnais à quiconque n'est pas satisfeit de mes paroles, dit du Luc d'un ton hautain.

— Mais c'est un droit que je ne me reconnais pas, de mêler à une affaire pareille le nom d'une femme qui se trouverait compromise parce qu'elle veut peut-être en sauver une autre.

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Mais 8*ii vous convient de ne pas être de mon avis dans la première discussion venue...

— Je suis d'abord du vôtre, dit du Luc en •souriant, sur Finconvenance de mon observation ; mais, ajouta-t-il en retenant les mains de Victor, vous serez du mien en convenant que ce n'est pas une égratignure de votre fait qui a amené cette tache de sang, car vos mains sont intactes.

— Vous avez raison, dît Victor d'un air triste ; mais au nom du ciel, allez au secours de madame dloudailles et délivrez -la des questions de mon oncle qui veut absolument savoir pourquoi ma tante n'est pas venue.

— Ah ! c'est cela, fit du Luc ; bien...

£n e£fet, la dernière prière de Victor rapprochée de la phrase où il disait que madame d'Houdailles se sacrifiait pour une autre, expliquèrent à Femand une partie de la vérité. Il s'approcha de M. Ménier et de Clara, et avec cette aisance, cette liberté même avec laquelle il osait et savait s'introduire dans un entretien, il demanda à madame d'Houdailles des nouvelles de sa route, eut soin de répondre pour elle quand elle n'était pas prête à la question, et fit si bien que M. Ménier ne put pas placer un mot. Clara le coihprit, et quoique contrariée de recevoir un secours quelconque de M. du Luc, elle accepta le sien

LES PRBTIlfDUS. 10

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avec tant d'empressement , que M. Ménier les laissa tête à tête en murmurant en lui-même :

— Ah ! elles sont donc toutes les mêmes ; la suffisance, Féclat d'un nom, le dédain même les dominent et les soumettent.

En se retirant, il aperçut M. de Sommerive qui examinait du Luc et la marquise d'un regard jaloux, et il lui dit d'un ton caustique qui ne lui était pas habituel :

— On vous devance, Sommerive, comme on vous a battu hier,

— Que voulez-vous , mon cher ! lui répondit celui-ci d'un ton chagrin ; c'est la destinée des hommes qui ont passé la quarantaine : ils sont toujours dupes quand ils veulent lutter avec les jeunes gens.

Nos lecteurs ont dû comprendre assez bien le secret qui avait préoccupé Victor et madame d'Houdailles, pour concevoir que ces paroles pussent paraître une allusion insultante pour M. Ménier ; mais H. de Sommerive lui semblait si absorbé par son propre désappointement, qu'il ne crut pas pouvoir lui prêter une intention malveillante et qu'il s'éloigna. Cependant la tache de sang imprimée au genou de la robe de madame d'Houdailles était demeurée inexpliquée pour tout le monde malgré les paroles de Victor. Madame du Hauty, qui était du nombre

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des ioTitées, ne Tayait pas traduite dans les mêmes termes matériels que M. du Luc, mais elle avait abordé le côté moral de la question et faisait les plaisanteries les plus directes sur le voyage en téte-à-tète de M. Victor et de madame d'Houdailles, avec toutes sortes d'exclamations sur les bontés de madame Ménier qui avait laissé le champ libre aux déclarations de son neveu.

— C'est maintenant le tour de M. du Luc, disait-elle ; celui-là n'a besoin ni de la permission ni de la protection de personne pour se mettre en avant ; cependant l'écolier a l'air tranquille comme un triomphateur. Mais voyez la fureur de Sommerive : il tourne autour du téte-à-tête comme un gros carlin empâté qui voit un beau et vigoureux lévrier s'emparer du morceau qu'il convoite ; il voudrait bien en avoir sa part, mais il n'ose approcher de peur d'un coup de dent ; il est ravissant de ridicule, le brave homme !

Madame du Hauty, appelant M. de Sommerive brave homme et le comparant à un gros carlin, devait avoir un terrible ressentiment de sa défaite de la veille. Les quatre ou cinq beaux des environs qui l'écoutaient riaient à toute gorge des plaisanteries de la belle dame, de façon à ce que cette gaieté attirât tous les regards. Du Luc

113 LES PRtTKpUS.

devina ce qui se passait, et quittant aussitôt madame d'Houdailles, il s'avança vers le groupe du Hauty de Fair dégagé d'un homme qui veut prendre sa part de ce festin de joie. Hais il n'avait pas fait la moitié du chemin qui le séparait des rieurs , que madame d'Houdailîes avait adressé un salut à Sommerive qui s'était empressé d'accourir, malgré sa mauvaise humeur, si bien que madame du Hauty eut le temps de s'écrier à voix basse :

— Voici le tour du carlin.

— Mais que sera donc Victor, dit quelqu'un, dans ce beau trio?

— Mais le roquet...

— Admirable ! dit-on de tous côtés avec de nouveaux éclats de rire.

Du Luc arriva en ce moment et dit à madame du Hauty avec la plus impertinente fatuité :

— De qui se moque-t-on ici?

— De vous, monsieur, lui répondit tout droit madame du Hauty en pinçant les lèvres et en souriant.

— C'est une permission qui vous est tout acquise, madame, et que je ne veux pas disputer à ces messieurs, car je suis assuré qu'il leur a été impossible de ne pas rire des gracieuses plaisanteries que vous avez faites sur mon compte.

LES PRtTSIfOUS* lis

— Quand le sujet prête, monsieur, la plaisanterie est facile.

— Pardon, reprit du Luc, vous vous trompez ; c*est quand le sujet s'y prête , que vous voulez dire.

— Peut-être ne tiendrais-je pas de compte de sa mauvaise volonté.

— Voila qui est mieux, madame, repartit le vicomte, car vous avez dit peut-être. C'est déjà uQ doute.

Madame du Hauty se mordit les lèvres et répliqua avec dépit :

— C'est un doute si léger que je vous conseille de ne pas vous y fier.

— Ah ! dit du Luc de l'air le plus fat, je ne me fie à rien ; c'est pour cela que je viens vous demander grâce.

— De quoi , s'il vous plait?

— De la manière de valser de Sommerive.

Un éclair de fureur parut sur le visage de

madame du Hauty. On écoutait, on la regardait. Elle s'approcha de du Luc et lui dit tout has en le prenant à part :

— rfe pouvez-vous causer avec une femme sans être grossier?

— Ne pouvez-vous en rencontrer une sans médire d'elle ?

— Quel intérêt avez-vous à la défendre ?

114 LSS PBÉTERDVS.

-- Je veux répouser, dit froidement du Luc.

— Ah ! fît madame du Hauty en devenant sérieuse sans paraître fâchée, ce serait une belle affaire. Mon mari le sait-il ?

— Je vous prie de le lui dire. Vous me comprenez parfaitement. /

— A merveille. Mais voilà Sommerive qui a l'air radieux.

— Entre nous, ce n'est pas lui que je crains.

— Serait-ce par hasard le petit ?. ..

— Oui, le petit. Et vous seriez la plus aimable des femmes de l'occuper.

— Vous me donnez là une jolie commission!

— Si la commission était de dix pour cent?

fit du Luc.

— Sur la dot ?

— Non, sur la dette.

— Nous disons des niaiseries. Faites vos affaires.

— Ce sont un peu les vôtres. C'est à vous personnellement et non à du Hauty que je dois cent mille écus. C'est ce que nous appelons des propres f puisque c'est une créance qui vous vient de votre père, et du Hauty y compte si peu qu*il vous a promis de vous en laisser l'usage absolu. Cela vaut bien un peu d'aide.

Cette dernière phrase, qui expUquait un côté

LES PRÉTENDUS. 11 tt

des relations de du Luc et de madame du Hauty, fît réfléchir celle-ci et elle répondit :

— Gomment, vous croyez que ce jeune homme. ••

-^ Je crois qu'il y a un secret entre lui et madame d'Hottdailles.

— A quel propos ?

— Àh ! dit Fun des chasseurs en s*approchant : voici le secret de la tache de sang. Le cocher de madame d'Houdailles l'a conté à mon piqueur, qui me le redisait comme un hasard bizarre.

£t il se mit aussitôt à dire la rencontre de M. deCancel, qu'on disait être à Paris, et qui se trouvait être demeuré incognito.

— Pour qui donc? dit madame du Hauty.

— n me semble, dit le chasseur, que la discrétion de madame d'Houdailles en dit assez.

D'ailleurs il a dû l'épouser autrefois.

Du Luc devînt triste et mécontent tandis que madame du Hauty lui disait à l'oreille :

— J'ai grand'peur pour mes cent mille écus.

— C'est ce que nous verrons, dit le vicomte.

En ce moment on annonça que le déjeuner

était servi. On entra dans la ruine et on arriva à une antique salle d'armes où on trouva une table magnifiquement servie. Malgré les diverses préoccupations de quelques-uns des convi-

ves, le repas fut d*une gaieté bruyante qui entraîna Victor lui-même. Quanta M. deSommerive il paraissait sincèrement aux anges. Du Luc était trop habile pour ne pas montrer une gaieté extrême, et Fhumeur calme et railleuse de M. Ménier fut ce qu'elle était toujours. Madame d'Houdailles seule était triste et préoccupée, et semblait impatiente de voir finir cette fête. Cependant on parlait déjà de se retirer, lorsque l'un des amphitryons se leva , prit la parole et dit d'un ton d'orateur :

— Mesdames, ce serait manquer à toutes les coutumes du pays que de nous séparer sans que quelqu'un de nous eût chanté la ballade du château de Saint-Metral.

— Bah ! bah ! s'écria tout à coup Victor. Cette ballade est absurbe, et nous la savons tous par cœur.

— Je ne l'ai jamais entendue, dit du Luc, qui n'était pas fâché de contrarier Victor; je crois que madame d'Houdailles est aussi ignorante que moi, et ne fût-ce que pour elle...

— Je suis fort peu curieuse de lugubres histoires , dit vivement madame d'Houdailles :

pour ma part , je ne désire nullement l'entendre.

£n disant cela, elle fit un mouvement comme pour se lever ; mais personne né suivit l'impul-

LES prAterdus. 117

sioD, et quelques voix crièrent : La ballade ! la ballade !

— Allons , dit l'orateur à Victor , c'est vous, Perdignan, à qui revient cedroît ; exécutez-vous de bonne grâce.

Par un mouvement instinctif d'effroi, madame d'Houdailles qui était assise près de lui , le poussa doucement du genou et lui dit de re* fuser :

Du Luc vit le mouvement de ses lèvres et reprit :

— Eh bien ! Victor, nous attendons.

— Je ne suis pas en voix, dit celui-ci, et pour n'avoir pas l'air de me faire prier, je vous déclare très-expressément que je ne la chanterai pas.

Ceci fut dit d'un air si sec, que tout le monde se regarda d'un air surpris.

— £h^ mon Dieu ! fit M. Ménier de l'air le plus bonhomme du monde, tu nous l'as chantée vingt fois. Qu'est-ce qui t'arrive donc?

-Il souffre beaucoup, dit madame d'Houdailles pendant que Victor se détournait d'un air dépité de voir arriver contre lui l'intervention de son oncle.

— Eh bien ! dit M. Ménier d'un air si étrange que madame d'Houdailles en tressaillit, je remplacerai mon neveu, etje chanterai la ballade si on veut bien m'accepter.

118 LI8 PRÉÎBltDOS.

Ce farent des remerciments unanimed, des bravos prolongés. Madame d'Hoadailles et Victor seuls parurent consternés. Clara jeta autour de la table un regard alarmé comme si elle demandait appui à quelqu'un , et rencontra les yeux de du Luc attachés sur elle. Elle ne lui envoya qu'un rayon à demi voilé de son regard, et du Luc sembla la comprendre.

— Un moment ! s'écria-t-il ; la ballade doit être nécessairement le bouquet de la fête ; la chanter tout de suite serait commencer par la fin, et par conséquent nous enlever le droit de prier ces dames de chanter. Madame du Hauty , madame d'fioudailles ont, je le sais, un talent supérieur.

— Ah ! l'horreur^ dit madame du Hauty en riant, voilà M. du Luc qui nous demande des chansons de table !

— Je ne vous demande rien, que de vous entendre, dit du Luc.

— £n plein air, sans accompagnement !...

— Je suis sûr que madame d'Hôudallles y mettra moins d'obstacles, dit du Luc.

— Oh ! mon Dieu Je ferai ce qu'il vous plaira, dit celle-ci d'une voix altérée. Mais je ne sais que dire...

— Nous attendrons que vous ayez trouvé , dit du Luc , et pour vous donner le temps , je vais, moi, vous chanter une valse avec parûtes.

LES PBtTENDUf, 119

— Qu'66t-ce que c'est? dit-on de tous côtés.

— C'est une ballade aussi, avec un tra la la de valse qui demande à être exécuté à trois voix. Victor se chargera du dessus, Sommerive fera la basse^ et vous, messieurs, attention : il Csiutque vous ayez fait juste le tour de la table en valsant, avec ces dames , à la fin de chaque couplet.

La proposition fut acceptée et quelques dames consentirent à faire un tour de valse sur cet (orchestre de voix, d'autres suivirent au second couplet, et tout le monde était en valse au quatrième.

Gela avait déjà désorganisé l'ordre de la table : les hommes s'étaient levés, les femmes ne s*étaient pas assises, et lorsque après le dernier couplet on entendit tout à coup éclater sous les fenêtres les fanfares de tous les piqueurs réunis, tout le monde courut aux fenêtres tandis que du Lac s'approchait de madame d'Houdailles et lui disait :

— Je leur ai fait dire de corner pendant une demi-heure et je vous jure qu'ils nousécorchefont assez durement les oreilles pour qu'il ne soit plus parlé de ballade après ce féroce concert. D'ailleurs voilà qu'on sort déjà, la victoire est à nous !

Madame d'Houdailles, obligée de reconnaître

lâO IBS PEÉTEIfDDS.

que c'était au vicomte qu'elle devait cet important service, fut blessée de l'avantage qu'il en prenait, et répondit froidement :

— C'est un ennui que vous m'avez sauvé , voilà tout.

— Ce n'est guère, dit du Luc, et j'ai bien envie de faire taire nos piqueurs et de rappeler à l'assemblée que vous nous avez promis de chanter : cela rétablira immédiatement un ordre et un silence qui permettront à M. Ménier de réclamer son tour.

La marquise laissa échapper un geste d'impatience et lui dit d'un ton plus amical :

— Comment se fait-il que vous gâtez toujours une chose bien faite?

— Parce que je ne suis pas dans vos secrets, lui dit Fernand.

— Mes secrets ! lui dit madame d'Houdailies avec un air de hauteur souveraine. Vous allez trop loin, monsieur le vicomte, je n'ai pas de secrets à vous confier.

— J'attendrai que vous ayez besoin de moi.

£t il se retira avant que madame d'Houdailies

eût pu répondre à cette nouvelle impertinence. — Qu'as-tu donc ? lui dit M. Ménier en Tabordant.

— Ah! dit-elle avec impatience^ ce M. du Luc est d'une fatuité 1 . . .

us PRtTBNDDS. 121

— U est complaisant du moins, fit H. Ménier d*ati ton sombre , il a empêché de chanter la ballade qui te déplaît tant.

— Pourquoi me déplairait-elle , puisque je ne la connais pas? dit madame d'Houdailles.

— Soit, dit M. Ménier, dont le visage avait une expression sinistre ; je la chanterai une autre fois. Puis il murmura tout bas : £t je Anirai peut-être par la jouer !

L'air de son frère parut déterminer madame d'Houdailles à une grande résolution ; elle se dit à son tour :

— C'est le seul moyen de prévenir un malheur.

C'est une admirable faculté de la plus parfaite créature de Dieu que celle qui lui donne le pou* voir de cacher ses sentiments. C'est le principe de toute sociabilité , et chose horrible à penser et plus horrible encore à dire, mais il faut bien le reconnaître, le mensonge est l'Ingrédient le plus nécessaire au maintien des relations sociales. Que chacun osât proclamer hautement ce qu'il pense de lui-même et ce qu'il pense des autres, et ce serait la dipersion générale dé toute réunion, à supposer même que l'on ne mit en jeu que les vanités. Jugez donc de ce qui arriverait s'il fallait metti^e au joqr tous les mauvais désirs, toutes les méchantes actions ;

tÈ% u» pfttniiDiis»

soyez-en sùr^ la société humaine ne résisterait pas à une confession générale, et nous nous en retournerions tous dans les bois, chacun avec sa tanière et, tout au plus, sa femme.

Hais ce sujet archiphilosophique ne peut recevoir tous les développements qu'il exige , il me suffira seulement à faire comprendre à mes lecteurs que malgré tous les nombreux petits incidents que, nous avons racontés plus haut, le retour au château et le commencement du souper furent d'une gaieté et d'un entrain délicfeux. Quant à madame Ménier, jamais elle n'avait été si rayonnante. Elle était belle à force de bonheur, et comme il arrive toujours quand la maîtresse de la maison le veut et le sait faire, elle donne à ses convives l'allure et le ton qui lui plait. Sommerivé ne se doutait de rien, Victor oubliait vite, du Luc savait être ce qu'il voulait paraître, et madame d'Houdailles jouait aussi son réle avec assez de bonheur. Mais parmi les plus gais, il fallait citer M. Ménier ; il interpellait tout le monde, provoquait les toasts, animait le repas au point que sa femme lui en fit des compliments, et attribua l'excès de celte joyeuse humeur à la présence de madame d'Houdailles.

Cependant la bruyante gaieté de son frère alarmait la marquise , et elle essaya -plusieurs

LK8 YR&TEIVDVS. 123

fois de la calmer, comme si elle eût découvert un ciSfôrt qui pouvait lui coûter cher. M. Ménier n'en tint compte, et comme s'il eût craint que sa raison ne se laissât atteindre par les doux avis de madame d'Houdailles , il se mit à rire au point que peu à peu ses rires couvrirent toutes les voix. Quelques hommes ayant suivi l'exemple de M. Ménier, le bruit se changea bientôt en tumulte, les paroles en cris. Quel que soit l'entraînement d'une pareille scène , les femmes , qui d'abord avaient accepté cette folle orgie, parurent assez embarrassées, et quelqnes-unes avaient déjà fait signe à madame Ménier de se lever ; mais elle avait paru ne pas entendre. Madame d'Houdailles, de son côté , considérait son frère avec une sorte d'effroi et semblait incapable de prendre une pareille résolution , lorsque tout à coup il se passa une chose fort extraordinaire et qui dénoua cette scène d'une façon très-'inattendue. A un moment où les paroles déjà incohérentes et les ri* res devenus sinistres de M. Ménier avaient amené un dlenee presque général, Catherine, la cuisinière , parut au milieu de la salle du banquet, et, appuyant avec plus d'autorité encore que de familiarité sa main sur l'épaule de M. Ménier, elle lui dit d'une voix impérative :

124 LES PRfiTEIfDUS.

— Monsieur, il est temps de se coucher.

Gomme si cet homme eût été frappé par une

baguette magique, cette gaieté forcenée s*apaisa tout à coup, il regarda Catherine d'un air hébété, et murmura comme un enfant mutin :

— Je veux rester.

— U est temps de me suivre , monsieur , dit Catherine avec un accent presque menaçant.

— J'y vais ! j'y vais ! dit M. Ménier en se levant, la tète basse, et en suivant Catherine qui l'emmena aussitôt.

On doit penser quel effet produisit cet incident sur tous ceux qui en furent témoins. Un étonnement profond se manifesta dans toute l'assemblée, et madame Ménier laissa échapper un geste de rage. Mais à peine son mari fut-il sorti qu'elle se leva et qu'on passa dans le salon. Mais les efforts de madame Ménier furent vains pour organiser quelques contredanses, on prétexta les fatigues de la veille et de la journée, et au bout d'une demi-heure tout le monde était parti et les habitants du château eux-mêmes étaient rentrés chacun dans son appartement.

Une nuit passée en danse, une journée passée en chasse, une autre nuit passée en festin, vainqairent les plus Tivespréoccupations, etun quart d'heure après qu'ils furent chez eux, Sommerive , Victor et du Luc dormaient du plus profond sommeil. Mais les femmes ont, en fait de veilles, une faculté qui semble infatigable. Quelques minutes après que le château fut redevenu calme et muet , Clara sortit de sa chambre , se glissd doucement le long du corridor qui le tra-

126 LES PBÉTBnDVd.

versait dans toute sa longueur, monta un escalier dérobé et frappa à une porte matelassée. On fut quelque temps sans venir lui ouvrir , elle refrappa avec force, et bientôt elle entendit une voix grondeuse qui lui demanda à travers la porte qui était là.

— Moi Clara, madame d'Houdailles.

La porte s'ouvrit et elle vit Catherine, Catherine le yeux rouges et tout en larmes, Catherine dont les vêtements en désordre attestaient une lutte violente.^

— Bonne Catherine , lui dit madame d'Houdailles en lui tendant la main, que fait-il maintenant?

— Il est apaisé, il dort, dit Catherine en contenant ses larmes.

— Vous êtes arrivée à temps, Catherine; un moment plus tard il avait une de ces horribles attaques devant tout le monde.

-^ C'est ce que madame eût bien voulu, reprit Catherine d'un ton brusque.

— Catherine! dit doucement madame d'Houdailles , mais avec un accent de reproche.

— £h ! madame , fit la belle fille avec sa rade franchise et sa parole vulgaire , un mari qui tombe du haut mal est une si bonne excase pour qu'on vous pardonne un amant.

Tout le secret de cette histoire venait d'être

LBB FltTBllODS. 127

formulé en ces quatre mots brutaux, mais devant lesquels il n'y avait pas à chercher de subterfuge. Madame d'Houdailles tressaillit en baissant les yeux et ne répondit pas.

— Je voudrais voir mon frère, dit la marquise.

— N'entrez pas, dît Catherine avec vivacité, c'est inutile pour lui et ce serait trop pénible pour vous.

— Hélas ! dit madame d'Houdailles, je croyais que cette terrible maladie était passée, car je n'osais en parler dans mes lettres , vous devet le comprendre. C'est donc un mal incurable?

— Oh ! dit Catherine , non , madame , non, ce n'est pas un mal incurable ; mais ce n'est pas des remèdes d'apothicaire qu'il lui fallait. Le bonheur eût pu le guérir. Il ne l'a pas trouvé , et maintenant c'est une afifiaire finie.

Madame d'Houdailles ne put s'empêcher de remarquer cette délicatesse de pensée et cette rudesse d'expression. Alors elle lui dit en la regardant avec attention :

-^ £t dans les paroles incohérentes qu'il prononce quelquefois dans son délire, n'a-t-il fait aucune allusion à ce qui s'est passé aujourd'hui?

^ Je ne puis pas vous dire s'il avait une idée à propos d'aujourd'hui , mais il a plus de

128 us PEtTENDUS.

vingt fois repété la fin d'un couplet de la Bal-lade de Saint-Metral .*

L^une est ma sœur,

L*autre est ma femme.

Laquelle des deux est Tinfàme, Laquelle des deux doit mourir?

— Oh ! s*écria madame d'Houdailles en pâlissant , il a dit cela?...

— Oui , madame , reprit Catherine ; et , tenez , croyez-moi , un jour d'attaque , ça finira mal. Il arrivera un malheur. Mon Dieu ! reprit-elle avec des sanglots , si je n'étais parvenue à le calmer aujourd'hui , il eût été la tuer au milieu de tout le monde. Madame est folle , voyez-vous , de le braver comme ça. Elle n'a pas voulu aller avec vous, c'est tout simple : elle attendait M. Arthur.

— M. de Gancel est venu ici aujourd'hui? dit vivement la marquise.

— Croyez-vous, répliqua brutalement Catherine , que ce soit pour le plaisir de visiter mon pot au feu qu'elle soit restée ?

Le ton , l'expression de cette réponse blessèrent vivement madame d'Houdailles ; comme femme du monde autant peut-être que comme belle-sœur de madame Ménier, il lui était aif-

LKS pb£tendus. 129

freux d'entendre parler ainsi de la femme de son frère par sa propre servante. Mais cette fille s'était dévouée à servir M. Ménier , à le protéger contre l'effrayante infirmité dont il était frappé , elle seule au monde avait sur lui une autorité qui rendait ses attaques moins terribles, et qui surtout , comme nous l'avons vu, les dérobait aux yeux du monde. Il fallait donc accepter sans se récrier tout ce qu'elle se croyait le droit de dire. Ce qui rendait encore cette nécessité plus impérieuse, c'est que Catherine n'avait jamais voulu être payée de ce cruel service , et que c'était de sa part un véritable dévouement. Quel en était le secret , voilà ce que madame d'Houdailles ignorait , mais ce qu'elle n'osait pas lui demander. Elle n'avait pas répondu à ce que Catherine lui avait dit ; alors celle-ci reprit :

— Vous , madame , ne pourriez-vous pas lui faire entendre raison ? Car enfin ce n'est déjà plus une jeune femme , madame Ménier ; il y a un âge pour tout , et si elle ne veut pas que ça finisse mal , elle devrait y prendre garde.

— £h bien ! Catherine , dit madame d'Houdailles , je verrai , j'essayerai.

— Il faut dire aussi qu'elle ne vous aime guère , madame , et que ce n'est pas sûr qu'elle veuille vous écouter.

150 LES ^afiTBKDVS.

— Ce n'est pas à elle que Je m'adresserai, et* si M. de Gancel n'est pas un misérable...

Catherine leva les yeux au ciel, comme si elle disait: «Dieu fasse que vous réussissiez ! » Puis elle s'écria tout à coup :

— Allez-vous-en, madame, le voilà qui s'éveille.

On entendit la voix de M. Ménier appeler doucement Catherine .

— Il parait tranquille, dit madame d'Houdailles.

— Allez-vous-en ! allez-vous-en ! dit Catherine en entrant dans la chambre et fermant la porte avec violence. Cette seconde porte était soigneusement matelassée comme la première , et madame d*Houdailles ne put rien entendre.

Elle sortit de cet appartement pour reùtrer chez elle , se glissa légèrement , comme elle avait fait, le long du couloir, et arriva jusqu'à sa porte. Mais au moment d'entrer il lui sembla entelQdre du bruit dans sa propre chambre , et elle s'arrêta épouvantée. Certainement on y marchait à tâtons et en même temps on parlait à voix basse. *^

— Ne vous cachez pas , Clara , disait cette voix... n'ayez pas peur... c'est moi... Arthur.

Puis on s'arrêtait comme pour attendre une réponse , et comme elle ne venait pas , <a to^

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