‹ Les Prétendus (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · I.S8 PEtTSNBOS. iZi · texte numérisé non relu

I.S8 PEtTSNBOS. iZi

CMUBQQçait la perquisition* Maçlame d'Houdailles, qui d'abord avait éprouvé une véritable terreur, ressentit en ce moment une vive in* dignation contre Tinsolente audace de cet homme.1 Elle avait envie d'appeler, mais à qui demander protection dans cette maison ? A son frère , plongé dans un état d'anéantissement effroyable, et que la vue d'Arthur de Gancel pouvait tuer ou pousser à un crime ? A sa belle-sœur, complice de cet homme? A des domestiques, pour ajouter un scandale de plus aux scandales dont ils étaient sans doute témoins? Le seul parti à prendre était de se retirer dans quelque af^artement éloigné et d'attendre que cet hcwime , fatigué d'une recherche inutile, se retirât aussi* Mais dans cette saison de l'année , le jour arrive vite et déjà les premières lueurs commençaient à éclairer les fenêtres du couloir ou se trouvait madame d'Houdailles. Or, il pouvait plaire à cet homme d'attendre assez pour qu'on jardinier le vit sortir par la fenêtre peu élevée de cet appartement , et c'était encore pis que d'avertir. Au milieu de ces cruelles alternatives , madame d'Houdaîlles entendit le bruit d'un briquet, puis elle entendit le grincement d'un flambeau sur le marbre : on venait d'allumer une bougie. Cet excès d'audace fit sur madame d'Houdaîlles une telle impression, que

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sans calculer ni hésiter davantage , elle ouvrit brusquement la porte et se trouva en face de M. de GanceL La colère lui avait donné une telle expression que celui-ci , qui s'était Vivement avancé vers elle , recula en la voyant.

— Sortez, lui dit à voix haute madame d'Houdailles , sortez , ou j'appelle pour vous faire chasser comme un laquais ou arrêter comme un malfaiteur.

M. de Gàncel prit un air digne et sérieux , et lui répondit froidement :

— Je suis ici de votre aveu , madame.

— De mon aveu !

— Vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite. Vous l'avez reçue , ajouta-t-il , et vous l'avez lue , car je vols ouvert sur cette table le volume qui sert à expliquer le chiffre. Je vous disais dans cette lettre que si à l'heure où tout le monde serait retiré je voyais s'éteindre votre bougie sans que votre croisée se fermât, je prendrais ce signal pour un consentement de me recevoir.

— C'est vrai , monsieur , dit madame d'Houdailles , et il a fallu un cruel concours de cir^ constances pour que, rentrée chez moi et pressée d'en sortir, j'aie oublié de fermer cette fenêtre en emportant ma bougie. Mais mon absence doit vous prouver que je ne voulais pas ce qui

est arrivé. Retirez-voiis donc, je vous l'ordonne.

— N'avez-vous donc rien à me dire , Clara ?

reprit M. de Gancel d'un ton triste et suppliant.

Madame d'Houdailles parut hésiter devant cet accent désespéré qui démentait complètement l'inconvenante audace de sa démarche. Puis elle ajouta avec une noble franchise :

— Pardon , monsieur , j'aurais voulu vous parler , mais pas ici et pas à cette heure.

— Ailleurs , c'est difficile , dit Gancel , à une autre heure , c'est impossible, car tous vos pas sont épiés , et une absence d'une demi-heure serait comprise et devinée.

— Qui donc , s'écria madame d'Houdailles avec hauteur, ose s'attribuer un pareil droit ?

Arthur baissa sa tête sans répondre , et madame d'Houdailles continua :

— Je devine , monsieur : cette jalousie qui m'a déjSi sacrifiée existe encore toute-puissante.

— C'est plus que de la jalousie, Clara, c'est une vengeance , car elle sait , elle comprend que je vous aime toujours.

— Vous , son amant ! s'écria madame d'Houdailles , dont le cœur se souleva d'une indignation où l'amour blessé parlait encore plus que la dignité du caractère.

— Sa haine pour vous en est la meilleure prWve.

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— U m'importe peu dQ savoir e^ que «'imagine la folle jalousie d^ Claire , dit madame d'Houdailles; mais, si vous êtes un homme d'honneur, vous briserez des liens qui portent le désordre dans une famille et qui tueront, c'est le mot , mon malheureuiL frère.

— Je ne le puis , dit Arthur d'un air sombre , à moins que vous même ne vous sentiez capable du plus héroïque sacrifice.

— Pour sauver mon frère je pourrai tout.

— Vous êtes veuve , Clara , vous êtes lilwe.

J'ai un nom honoré dans le monde.

— Sortez, monsieur; sortez! s'éeria vivement la marquise.

— Écoutez-moi.

— Sortez ! répéta madame d'Houdailles avec une telle colère que M. de Cancel l'ayant saluée sans répondre , passa rapidement devapt elle et quitta la chambre en sortant par la porte. £t elle enteudit peu à peu le bruit de ses pas se perdre dans le château.

Madame d'Houdailles était restée un moment anéantie devant tant d'audace. Enfin elle se décida à prendre un moment de repos ; mais l'inquiétude que lui causait l'état de son frère , la position étrange où elle se trouvait, éloignèrent longtemps le sommeil. Ce ne fut que dans la matinée que la fatigue l'emporta^ et la journée

était déjà assez avancée lorsqu'elle s'éveilla. La marquise sonna.

La haine de la servante a d'admirables instincts pour se venger de ses maîtres. En e£Pet, à peine la chambrière fut-elle entrée qu'elle s'empressa de demander des nouvelles de madame. Madame paraissait, bien fatiguée ; madame avait donc passé une bien mauvaise nuit. Ce n'était pas étonnant , car on ne pouvait pas dormir dans ce château, où l'on entendait toute la nuit des allées et venues.

Ce commérage allait son train et menaçait de continuer avec une effrayante rapidité, lorsque madame d'Houdaillés dit à la leste chambrière :

— Ce n'est pas vous , ce me semble , qui entrez chez moi le matin quand je sonne : c'est Lise.

Lise était la grosse et 6dèle Auvergnate qu'on a déjà vue au commencement de cette histoire.

— C'est vrai , dit la femme de chambre parisienne ; mais j'avais pensé que madame voulait se faire coiffer et habiller sur-le-champ, car il est si tard.

— Quand j'aurai besoin de vos services , je vous le ferai dire , reprit madame d'Houdailles. £n voyez-moi Lise.

La chambrière se retira et Lise arriva bientèt ,et la marquise fut on ne peut plus surprise

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des gros yeux fâchés qu'elle promena adtour de la chambre en entrant.

— £h bien , qu'as-tu ? lui dit sa maîtresse.

— Je n'ai rien , fift celle-ci d'un ton bourru.

— Ah çà , dit madame d'Houdailles , explique-toi ; qu'y a-t-il , que se passe-Ml?

— Est-ce que je sais ce qui se passe , moi?

dit Lise ; je croyais que la nuit était faite pour dormir , et je dormais , pendant que...

— Pendant que... répéta madame d'Houdailles en se levant avec colère, t'expliqueras-tu?...

— Dame , madame , fit Lise , c'est le valet de chambre de M. du Luc qu'a dit ça... qu'an monsieur était sorti de votre chambre à ce matin.

— Horreur ! s'écria madame d'HoudaiUe^, je suis tombée dans de pareils propos ! Envoyez chercher des chevaux , je pars dans une heure, à l'instant même , je quitte cette maison.

— Mais , madame. ..

— Pas un mot de réponse : je pars , je veux partir.

Lise sortit et madame d'Houdailles demeura seule; alors seulement elle se laissa aUer à pleurer, maudissant M. de Gancel et surtout sa belle-sœur, désespérée d'abandonner son frère, prévoyant un dénoûment tragique aux intri-

LES PBÉTENOOS. 157

gaes coupables de Glaire, mais ne se sentant pas le courage de s'y mêler pour les faire cesser .au prix de son honneur et de son repos. Elle était véritablement désespérée, car elle ne voyait pas que sa fuite fût une justification , et Fidée lui vint tout à coup que s'il plaisait à M. de Cancel de partir comme elle , sa fuite deviendrait un motif d'accusation de plus. Dans une telle conjoncture, madame d'Houdailles ne voulut pas quitter le château sans laisser à quelqu'un l'explication de sa conduite. A son frère? c'était impossible. A sa belle-sœur? c'était inutile. A Victor? pouvait-elle se mettre sous la protection d'un enfant. A. M. du Luc? il était trop habile à tirer parti du moindre avantage qu'on pourrait lui laisser prendre , et une femme comme madame d'Houdailles se confiant à lui ferait bien plus que se compromettre, elle s'engagerait. Restait M. de Sommerive, homme d'un âge déjà mûr , dans une position grave , élevée , d'un caractère estimé , d'un esprit sage, réunissant enfin toutes, les qualités probables d'un confident. Madame d'Houdailles le choisit et le fit prier de monter chez elle.

Lorsque M. de Sommerive arriva^ il était embarrassé et avait un air de retenue pincée qui dès l'abord donna à la marquise le regret d'avoir fait cette démarche. Mais le premier pas

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était fait , et reculer eût été plus maladi^it que de se confier à M. de Sommerive; madame d*Houdàilles aborda donc franchement la question.

— Vous savez sans doute ce qui se passe ici , monsieur?

— Non , madame , non , je l'ignore absola-ment.

— Vous n'avez rien entendu dire sur mon compte , monsieur? reprit la marquise avec autorité.

— Je fais très-peu d'attention aux propos qui se tiennent autour de moi , madame.

La marquise regarda longtemps M. de Sommerive , qui se tenait précieusement enfermé dans un air mystique et glacé. Cet air voulait dire absolument : Madame , je puis encore rester poli vis-à-vis de vous en ayant l'air de ne rien savoir, mais mon opinion est faite , et je ne suis pas homme à me laisser duper par de fausses protestations, si habilement qu'elles soient faites.

Madame d'Houdailles le comprit ainsi, car elle s'inclina lentement en disant :

— Veuillez m'excuser, monsieur , je me suis trompée. Recevez aussi mes adieux.

— Quoi ! vous partez , madame? s'écria M. de Sommerive.

LES PBÈTBftDUB. 139

— J'attends des chevaux , monsieur , et dans une heure je ne serai plus ici.

M. de Sommerivë parut si frappé de cette soudaine détermination , elle Fétonnait à un point qu'il considérait madame d'Houdailles comme quelqu'un qui a perdu l'esprit. Enfin il lui dit :

— Permettez-moi de vous demander si vous avez bien réfléchi à un pareil départ , si vous ne cédez pas à l'entraineinent d'un sentiment trop vif?

La marquise se méprit au sens de ce dernier mot et répondit :

— La colère est une mauvaise conseillère , je lésais, monsieur. Mais ce premier mouvement passé me laisse encore dans la résolution de quitter ce château.

La figure de M. Sommerivë changea de surprise et il répondit :

— C'est la colère qui vous fait partir ?

Madame d'Houdailles le regarda de la tète

aux pieds , et après un moment de silence eile lui dit :

— Oui , monsieur , la colère , ou » si vous aimes mieux , l'indignation , ou , si vous le voulez encore , la honte que j'éprouve de ce qui se fait , de ce qui se dit et peut-être aussi de ce qui se pense.

140 LIS PEtTEIlDDS.

Cette déclaration fit tout aussitôt l'effet nécessaire en pareille circonstance. Le sévère M. de Sommerive , qui semblait ne pas vouloir de la confidence de madame d'Houdailles » fut pris du plus violent désir de l'entendre; et au lieu de se retirer , comme le lui ordonnaient le geste et la parole de la marquise , il repartit :

— Cependant , madame , cet entretien avait un but ?

— Auquel , monsieur , je ne crois pas pouvoir arriver, et par conséquent cet entretien est inutile.

— Mais , madame , reprit M. de Sommerive , qui peut vous faire croire à cette inutilité ? Vous ne doutez pas , je l-espère , de mon empressement à faire tout ce qui peut vous être agréable?

Madame d'Houdailles sourit d'un air ironique et repartit :

— £h bien, monsieur, puisque vous désirez faire quelque chose qui me soit agréable, soyez assez bon pour présenter mes adieux à madame Ménier et m'excuser auprès d'elle de mon départ précipé.

— Mais , madame , dit Sommerive , madame Ménier sera désolée , et j'ose vous conseiller de ne pas partir.

— Nous ne nous comprenons pas , à ce que

LES PRÉTENDCS. 141 «

je vois , monsieur ; une seconde fois , veuillez m'excuser de vous avoir dérangé.

Tout à coup la porte de Fappartement s*ou vrit vivement , et madame Ménier parut.

Madame Hénier était pâle ; sa figure , d^oinlinaire si souriante , avait une expression menaçante ; ses yeux brillaient d'une colère qu'elle ne pouvait dominer. A l'aspect de M. de Sommerive elle se contint et essaya de reprendre le ton doux et caressant avec lequel elle parlait sans cesse ; mais sa voix hésitait et tremblait lorsqu'elle dit :

— Que vient-on me dire , chère Clara , vous partes ?

La marquise eut peur d'une explication avec

madame Ménîer , et dit à M. de Sommer! ve , qui s'inclinait pour sortir :

— Demeurez , monsieur , nous n'avons rien à nous dire , ma sœur et moi , que vous ne puissiez entendre.

Df. de Sommeri ve s'arrêta ; madame Ménier lai lança un regard qui le fit treiiibler.

— Je ne savais pas que M. de Sommerlve , dit-elle , fût le confident de vos projets de fuite.

— Je les lui apprenais à l'instant où vous êtes entrée , dit la marquise.

— £t vous lui en avez sans doute dit le but ?

— Je ne lui en ai pas dit les raisons , reprit madame d'Houdailles avec une dignité glacée.

^~Je suis ravie d'être venue à temps pour les apprendre.

— Je m'imaginais que vous les connaissiez , dit madame d'Houdailles en clouant pour ainsi dire sa parole par un regard menaçant au front de madame Ménier.

Mais l'exaspération de celle-ci ne sentait plus de frein , et elle repartit :

— Doit-on fuir ainsi ses anciens amis après deux jours ! Gela n'est pas bien... à moins que ce ne soit pour aller en retrouver de plus chers.

Tant d'audace confondit madame d'Houdailles , qui demeura un moment muette tandis que M. de Sommerive l'examinait comme s'il

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voyait enfin aborder la véritable question. Il parut avoir pitié de l'embarras de madame d'Houdailles et dît doucement :

— Aussi vous disais-je, madame, qu'il valait mieux ne pas partir.

— Ah ! dit madame d*Houdailles avec une indignation véritable, c'était là le sens que vous donniez au sentiment qui m'entraînait?

— Madame... dit M. de Sommerive.

— Je n'ai qu'une chose à répondre à vous et à d'autres , monsieur , c'est que rien ne m'ap* pelle hors d'ici, mais quelque chose m'en chasse.

— Que voulez-vous dire? s'écria madame Ménier en prenant une attitude de tristesse désolée ; la maison de votre frère vous paraitelle insupportable parce qu'un accident plus rare que vous ne pensez peut-être est venu hier interrompre vos plaisirs? Vous saviez cependant ce qui en était.

— Ah ! Claire , lui dit madame d'Houdailles avec amertume , est-ce ainsi que vous traduisez une résolution...?

— Qui est une offense pour nous , Clara, dit madame Ménier , car si rien ne vous appelle hors d'ici , si quelque chose vous en chasse , qu'est-ce donc , si ce n'est pas le déplorable état de votre frère?

LM PRBTBHDUS. 13

146 LIS PftÉTIllDUS.

Madame d'Houdailles parut prête à céder à rindignation que loi causait cette ruse impudente, mais elle se contint en pensant à M% Ménier ; plus calme , elleo^pondit :

. — Ma résolution est inébranlable; je laisse à chacun à lui donner Texplication qui lui paraîtra la plus utile à ses intérêts.

— Comme il vous plaira , ma chère , dit ma* dame Ménier ; mais n'oubliez pas que si cette explication est peu bienveillante, vous aurez mis vos amis dans Timpossibilité d'y répondre.

— Je n'attends de protection de personne, dit madame d'Houdailles , et je n'en ai pas besoin.

La porte s'ouvrit de nouveau , et Lise entra en disant :

— Madame , les chevaux seront ici dans nne demi-heure.

— C'est bien , dit la marquise , je serai prête. Madame Ménier s'approcha de sa beUe-sœur ,

et , lui prenant la main avec une sorte de rage convulsive , elle lui dit à voix basse :

— Ce n'est pas possible , Clara , vous ne partirez pas !

— Je partirai , madame !

— Vous avez rencontré M. de Cancel , vous l'avez vu cette nuit ; je le sais , j'en suis sûre ; vous voulez fuir ensemble, reprit madame Ménier les dents serrées , les lèvres tremblantes

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et là voix sifflante : vous ne partirez pas , ou vous m'écraserez sous les roues de votre voi* ture.

Cette menace , l'expression égarée de madame Ménier épouvantèrent la marquise ; elle fit un signe à M. de Sommerive , qui sortit.

— Glaire , dit la marquise , vous êtes folle !

— Un mot , et je verrai ce qui me reste à faire , lui dit madame Ménier : partez-vous avec lui 9 oui ou non ?

— Je pars seule , et je ne reverral volontairement M. de Gancel de ma vie.

— Volontairement ! répéta madame Ménier.

— Je ne suis pas à l'abri d'une persécution , et je puis le rencontrer malgré moi , comme je Tai rencontré ici , dans ma chambre , cette nuit.

— Oh ! misérable que je suis ! dit madame Ménier avec une douleur forcenée ; il vous aime encore , il vous aime toujours I

— Eh bien ! reprit madame d'Houdailles , sachez le traiter comme il le mérite ; rompez avec un homme qui n'est pas digne de vous !

— Pour qu'il vous puisse aimer , n'est-ce pas? dit madame Ménier ; pour que vous deveniez sa femme , car vous l'aimez encore aussi... vous l'aimez... n'est-ce pas? Et ses yeux dévoraient la marquise.

Madame d'Houdailles n'avait jamais vu par

devant elle ces passions violentes , excessives , qui ne connaissent plus aucun frein , qui n'écoutent aucune raison ; elle s'indigna contre la supposition que renfermaient les dernières pa« rôles de madame Ménier.

— Que je l'aime ou non, il y a un abtme entre nous.

— Folle ! lui dit madame Ménier, vous vous croyez forte contre votre amour. Vous le serez un jour , un mois ; mais quand il s'attachera à vos pas à toutes les heures , à tous les instants , vous finirez par l'écouter , et quand vous l'écouterez , il sera justifié.

— Je vous ai déjà dît que je ne reverrais jamais M. de GanceL

— £h bien , reprit madame Ménier , donnezmoi un gage de votre bonne foi. Mariez-vous.

La proposition parut si outrageante à madame d'Houdailles qu'elle ne put s'empêcher de lui répondre :

— Croyez- vous donc le mariage une garantie inviolable contre un amour tel que celui que vous me supposez ?

— Je vous comprends. Vous me reprochez ma faute , Clara , lui dit madame Ménier ; vous êtes bien fière parce que la vertu vous a été facile. Vous n'étiez pas enchaînée à un malheureux...

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— Une pareille explication serait trop affreuse , dit madame d'Houdailles ; veuillez m*en dispenser.

— Oh ! que vous êtes bien comme toutes vos pareilles. Femmes sans cœur, impitoyables parce qu'elles n'aiment rien , et qui sont ci heureuses de condamner , qu'elles refusent d entendre.

— Je ne vous juge pas, Claire, dit doucement la marquise , je ne veux pas vous juger ; mais vous comprenez vous-même que j'aurais mieux fait de ne pas venir , et qu'il est nécessaire que je parte.

— Mais il part aussi, madame, et vous le saviez ! s'écria madame Ménier.

— Mais enfin , reprit madame d'Houdailles , suis-je donc l'esclave de vos caprioes jaloux ? Je partirai parce que cela me plait , parce que je le veux , parce que je ne veux pas être en butte aux espionnages de vos valets et aux propos de vos amis.

Madame Ménier eut un mouvement furieux de rage impuissante , mais elle se calma soudainement et reprit d'un ton larmoyant :

— Et que dirai-je à mon mari pour lui expliquer votre départ ?

— Ce que vous voudrez , vous pourrez même m'accuser à votre aise*

1^ LIS PBtTEKDUS.

— Il ne me croira pas , et Dieu sait ce qui m*en arrivera !

— £h bien ! madame , dit la marquise d'un air résolu, j'irai moi-même lui apprendre mon départ , et je me charge de le lui faire comprendre , comme venant de motifs qui vous sont tout à fait étrangers.

A Finstant même on annonça que les che* vaux venaient d'arriver et madame d'Uoudailles quitta sa belle-sœur en lui disant qu'elle allait se rendre auprès de M. Ménier. Dans un mouvement de vivacité la marquise avait promis à madame Ménier plus qu'elle n'eût voulu. En effet, à peine ful-eUe à la porte de d'appartement de son frère qu'elle sentît le courage lui faillir. Quel prétexte prendre , quelle raison donner ? Elle laissa un peu au hasard à la servir et entra dans la chambre de M. Hénier. 11 était debout derrière le carreau d'une fenêtre qui avait vue sur les communs du château. En entendant entrer quelqu'un il se retourna et reconnut sa so&ur. Elle fut épouvantée de l'horrible pâleur de ses traits , de l'air de désespoir sombre qui avait succédé à son expression habituelle de bonhomie.

— Ainsi tu pars? lui dit-il en s'approchant d'elle.

Cette interpellation directe surprit la mar-

LES PBÉTEIID08. 1b1

quise , qui balbutia , et à laquelle M. Hénier dit avant qu'elle eût le temps de répondre :

— Tu pars, je le sais, et je sais pourquoi.

Tu £ais bien , tu n'as pas autre chose à faire et je V,en remercie.

U lui prit la main et ajouta plus tristement encore :

— Adieu pour longtemps , adieu pour toujours , peut-être !

— Oh ! je reviendrai , dit madame d*Houdailles avec des larmes.

M. Ménier ne répondit que par un sourire glacé.

— Hais , lui dit madame d'Houdailles consternée , si tu dois m'en vouloir ainsi , je resterai , je vais rester.

— Rester ! s'écria M. Ménier avec une colère qui fit tressaillir sa sœur ; non , non , il faut que tu partes, c'est la condition nécessaire. Us t'ont forcée de quitter le château, ils t'ont chassée de chez moi ; mon tour est venu, je suis libre à présent , et ce sera bientôt fait.

— Que veux-tu dire , Edouard ? reprit ma* dame d*Houdailles ; que signifient ces paroles ?

— Rien , rien , dit M. Ménier en haussant les épaules.

Madame d'Houdailles le regarda avec une terreur inquiète dont M. IMlénier s'aperçut.

ItfS LES PRtrBHDDS.

— Ah ! lui dit-il avec une amére tristesse , n'aie pas peur : le démon n'est pas toujours avec moi; je ne suis pas fou... Mais c'est affreux, ma pauvre sœur, d'avoir rêvé un peu d'amitié près de moi après quinze ans de solitude , et de tout perdre.

— Est-ce pour moi que tu parles ainsi , pauvre frère? Est-ce mon amitié dont tu doutes?

Oh ! bien , je resterai , je resterai malgré toi !

— Non , Clara , non , ne reste pas. Pourquoi serais-tu le témoin d'une catastrophe inévitable?

— Mon frère!...

— Tu n'es ni une femme sans'courage ni une femme sans raison; tu dois prévoir la fin de tout ceci , et tu combattrais mes projets par des paroles , que tu les approuverais au fond de l'âme. D'ailleurs , foutes mes dispositions sont prises et personne n'aura à se plaindre de moi.

La marquise ne savait pas assez à quel genre de mal elle avait affaire; elle considérait son frère comme un homme dont la raison commence à s'altérer, et ne voulant pas discuter avec lui, mais frapper son esprit par une vive émotion , elle ouvrit la fenêtre et cria à Lise , qui était dans la cour :

— Renvoyez les chevaux , je ne pars pas !

M. Hénier en effet parut interdit de cette

LK9 PRÉTEIIDVS. IKS

brusque résolution , mais après un moment de silence il reprit :

— N'importe ! c'est résolu.

£t avant que sa sœur eût eu le temps de lui demander l'explication de ces paroles , il sonna et dit au domestique qui parut :

— Je vais m'habiller et sortir ; qu'on mette des chevaux à une voiture. Priez M« le vicomte du Luc de m'attendre , j'ai à lui parler.

Il se tourna ensuite vers sa sœur et lui dit affectueusement :

— Avant de sortir, je te verrai , Clara.

— Tu me le promets ? lui dit celle-ci.

— Je te le jure.

La marquise sortît, et descendant rapidement au salon , elle arriva près du vicomte au moment où le domestique lui transmettait le désir de M. Ménier.

M. de Sommerive et Victor étaient dans le salon , mais madame d'Houdailles ne fit que leur rendre rapidement le salut froid et cérémonieux qu'ils lui adressèrent; elle s'avança vers du Luc et lui dit tout bas :

— J'ai un service à vous demander , monsieur; seriez- vous assez bon pour me suivre ?

— Je suis à vos ordres , madame , lui dit du Luc ayec empressement. Et tout aussitôt il entra dans le parc avec elle.

1S4 LES PEftTKfîDCS.

— Monsieur , lui dît vivement madame d*Houdailles, vous avez trop vécu dans le monde, vous en savez trop bien pénétrer les secrets pour que je sois obligée de vous expliquer longuement le motif de l'intervention que j^attends de vous. D'ailleurs je n'en aurais pas le temps. Mon frère vous a fait demander un moment d'entretien. Je crois , je suis sûre même qu'il s'agit de réclamer votre assistance pour une rencontre avec M. de Cancel , et je viens vous prier de prévenir ce combat.

'— Ce combat ne peut avoir lieu , madame , du moins pour le moment , repartit froidement M. du Luc.

— M. de Cancel serait-il parti ?

— Non, madame, M. de Cancel est blessé.

— Comment cela? dit rapidement madame d'Houdailles.

— C'est une blessure légère, madame; la colère de Victor l'a empêché de tirer avec sa justesse ordinaire.

— Mais quel a été le sujet de cette rencon* tre , monsieur ?

— Ah ! mon Dieu f répondit du Luc , la moindre des choses , comme il arrive toujours quand les jeunes gens ont envie de faire leurs preuves. Victor prétendait que M. de Cancel ne s'était pas hier suffisamment excusé de sa mala*

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dresse quand il ataé cette malheureuse perdrix au-dessus de votre tête; il prétendait aussi que M. de Gancel avait paru ne pas vouloir le saluer ; nous sommes allés, il n'y a pas deux heures, trouver M. de Gancel dans la petite maisonnette où il se cache ; ses réponses n'ont pas convenu à Victor , et comme nous avions apporté des pistolets , l'affaire s'est immédiatement terminée.

— Et c*est sur un prétexte aussi frivole qu'un honime comme vous a prêté sa présence à une pareille affaire? Vous me trompez, monsieur.

— Sur l'honneur , madame , il n'y a pas eu d'autres explications ni d'autres raisons apparentes de cette rencontre.

— Cest me dire qu'il y en avait de cachées.

— Je le pense comme vous , madame.

— Vous ne les connaissez pas?

— Vous faisiez tout à l'heure un si complet éloge de ma perspicacité que j'aurais mauvaise grâce à vous dire que je ne les soupçonne pas. La jeunesse n'admet pas les droits des autres , si anciens qu'ils puissent être.

— Vous aussi , monsieur? lui dit la marquise en interrompant Fernand. N'Importe , monsieur, reprit-elle, veuillez me dire ce que vous répondrez à mon frère s'il vous adresse la demande que je suppose.

156 LES PBtTBIlDCS.

— Hais je ne sache rien de mieux à dire que la vérité telle que je vous l'avais dite.

— Alors y il fera comme moi , il vous demandera les raisons réelles de cette rencontre, et comme moi , il n'acceptera pas celles qui ne sont qu'apparentes et voudra savoir toute la

vérité.

— Et je la lui dirai , madame.

— Vous oseriez?

— Cette vérité n'a rien qui puisse l'offenser, ce me semble !

— M. du Luc , reprit madame d'Houdailles avec cet accent droit qui ne permet pas les restrictions mentales, parlons-nous franchement ; s'il ne s'agissait que de moi , je vous laisserais l'opinion que vous avez et que je comprends , mais il s'agit de mon frère , il s'agit d'un combat... peut-être d'un suicide !

— Que dites-vous? reprit du Luc très-sérieusement.

— J'ai essayé de M. de Sonunerive , c'est un pauvre honune ; Victor est un enfant , un noble enfant cependant , et ce qu'il a fait ce matin en est la preuve la plus manifeste . Vous êtes un homme , vous , à qui l'on peut confier le secret , l'honneur , le repos d'une famille tout entière; je le crois sincèrement et sincèrement je m'adresse à vous.

usa pb£teiidu8. 157

— Et aussi sincèrement , madame , repartit du Luc avec une émotion qui l'étonna luimême, vous pouvez compter sur moi. Hais avant tout, je pose mes conditions.

— Vos conditions ?

— Oui , madame , reprit-il vivement ; je suis venu ici pour essayer d'obtenir votre main : je vous ai vue , et ce qui n'avait été qu'une spéculation sur votre fortune est devenu un désir de mon cœur. Dirai-je tout? G*a été encore plus , c'a été le rêve de mon orgueil. J'ai pensé que si je vous obtenais , je serais peut-être en-^ core plus fier qu'heureux. £h bien , madame , ce rêve s'est enfui aussi vite qu'il était venu , car je vous ai crue coupable. Maintenant , à l'heure qu'il est , à ce moment, enfin , je suis sûr de votre innocence sans qu'il soit besoin que vous me la prouviez.

— Et vous avez repris votre rêve ? dit la marquise d'un air réservé.

— Non , madame, non ; c'est parce que vous avez dû deviner mes sentiments que je m'explique ainsi avec vous. Du moment que vous me demandez un service, permettez-moi de séparer l'homme d'hier de celui d'aujourd'hui. Parlezmoi comme si vous parliez à votre frère, et ne vous alarmez pas de l'avantage que mon amour pourrait en tirer. Je vous estime assez, madame,

158 LES PBÉTBNDV8.

pour qu'an peu U'amitié, si je parviens à la mériter, me récompense de tout mon déyouement.

— J'accepte votre jgénérosité , monsieur , lui dit madame d'Houdailles en souriant , et je puis vous dire avec la même franchise que si j'étais fort disposée à douter de la sincérité de vos sentiments amoureux , je n'ai jamais douté de votre loyauté en toute autre chose.

Bu Luc s'inclina et répondit seulement : '

— Maintenant , madame , je vous écoute.

Si la confidence de madame d'Houdailles était venue immédiatement après le mouvement rapide qui l'avait entraînée dans le jardin , eUe l'eût abordée avec une parfaite liberté , comme on franchît sans y songer , dans une course rapide , une porte devant laquelle on hésite lorsqu'il faut pour ainsi dire la franchir solennellement. Il y eut un moment de silence, pendant lequel du Luc chercha à lire sur la physionomie de madame d'Houdailles ce qu'elle voulait et n'osait pas dire ; enfin elle finit par laisser tomber avec embarras les paroles suivantes :

— Il faut que j'accuse quelqu'un , monsieur , et c'est douloureux...

Ils étaient arrivés , en parlant ainsi , au détour d'une allée qui menait à la petite porte du parc. A ce moment une femme traversa rapi-

dément Fallée et sortit dans le bois. Madame d'Houdailles s'arrêta , du Luc ouvrit de grands yeax comme un homme surpris de n'avoir rien compris à une chose parfaitement claire.

—Madame Ménier ! s'écria-t-il.

— Je n*osais pas vous le dire.

— J'en sais assez , dit le vicomte , pour prévenir la rencontre que vous redoutez. Je crois entendre la voix de M*. Ménier au salon ; séparons-nous : il ne faut pas qu'il soupçonne que vous ayez pu m'avertir.

n était temps qu'ils se séparassent. A peine madame d*Houdailles se fut-elle glissée dans une allée prolongée par une haute et épaisse charmille , qu'elle vit son frère s'avancer rapidement vers M. du Luc. Elle eût désiré pouvoir entendre ce que M. Ménîer avait à dire au vicomte , mais un sentiment de discrétion , plus encore que la crainte d'être découverte , la fit s'éloigner. Peu d'instants après, elle reconnut que Femand avait tenu sa promesse, en voyant revenir M. Ménîer seul et tellement absorbé

I6â LES PRfiTKRDDS.

dans ses pensées , qu'il ne semblait pas l'apercevoir , quoiqu'elle eût marché à sa rencontre.

— Je te remercie , lui dit-elle en l'abordant, de ne pas être sorti sans me parler.

— Je ne sors pas, dit tristement M. Ménier ; ou plutôt j'attendrai le retour de M. du Luc avant de sortir.

-^ N'as-tu rien à me dire , Edouard ? N'ai-je plus ta confiance? reprît la marquise en le regardant avec une sorte de pitié craintive.

M. Ménier la regarda plus tristement encore.

— Ne sais-tu pas tout ce que je pourrais te dire? répondit-il.

— On ne confie pas seulement ses chagrins à ceux qu'on aime, onleur dit aussi ses projets et ses résolutions.

— C'est inutile quand ces projets sont irrévocablement arrêtés. Ton approbation n'ajouterait rien à ma force, ton blâme ne ferait que me chagriner sans m'empécher de les accomplir.

— Edouard ! Edouard ! reprit madame d'Houdailles les larmes aux yeux ; ce sera donc mon arrivée qui sera le signal d'une terrible catastrophe!..* Pourquoi m'avoir fait venir? Avant ces jours passés, avant que ma présence... eût éveillé des souvenirs éteints. •• vous viviez calmes... vous étiez heureux...

LES PRÉTENDUS. 1d5

— Heureux ! répéta M. Ménier avec un accent qui glaça le sang de madame d'Houdailles ; heureux !

Clara frémissait de parler et de se taire , car elle redoutait qu*un mot imprudent de sa part ne vint rendre à son malheureux frère une de ces commotions effrayantes qui le brisaient, et elle craignait de Tabandonner à des idéesT qui semblaient vouloir prendre une direction funeste. Dans cette horrible appréhension, elle le ramena doucement du côté de la maison, persuadée que Tobligation de soutenir un entretien avec M. de Sommerive et avec Victor distrairait ses pensées du point fixe auquel elles paraissaient tendre. Hais ils ne trouvèrent au salon que M. de Sommerive, Tair singulièrement mécontent et blessé de la façon dont on recevait dans cette maison. Que ni le maître et la maîtresse de la maison ne fussent pas dès Je matin à la disposition de leurs hôtes, que madame d'Houdailles se dispensât de s'occuper d*eux , cela pouvait s'admettre avec beaucoup de complaisance ; mais que M. Victor, le neveu, sorti dès le matin , rentré à peine depuis une heure 9 s'échappât tout à coup comme un fou, pour s'élancer à travers le parc, sans s'excuser, et en le laissant tout seul, c'est ce qui venait d'arriver, et c'est ce qui paraissait tout au

164 LES FRÉTEItDCS.

moins fort leste à M. de 8ominerive. Uhonorable quarantenaire ne s'avouait pas à lui-même que son humeur eût été beaucoup moins vive ^ déjà madame d'Houdailles ne lui avait enlevé le vicomte du Luc, et s'il n'avait pu suivre de Fœii cette promenade tète à tête qu'on lui faisait passer sous les yeux sans la moindre retenue et le plus petit égard.

Madame d'Houdailles avait une telle conscience du malheur de son frère, qu'il lui semblait que tout le monde devait le comprendre , et qu'elle s'imagina trouver dans M. de Sommerive un homme qui mettrait comme elle tous ses soins à arracher M. Ménier à ses cruel* les préoccupations. Celui-ci en entrant dit à l'honorable député :

— Gomment ! vous êtes seul, Sommerive ?

— Vous voyez , dit celui-ci d'un ton piqué.

— Où est donc Victor?

— Votre neveu aurait les deux pieds foulés, repartit M. de Sommerive, que je ne me hasarderais pas plus qu'avant-hier à lutter avec lui. A sept heures il était déjà en campagne, à midi il était de retour ; et à l'instant même il vient de se remettre à courir je ne sais où, avant d'à* voir n(iéme pensé à déjeuner.

— Comment ! dit M. Ménier d'un ton mécon-»

lent, on n'a pas encore déjeuné ?

L£8 PRÉTBIfDVS. 16$

— Pas encore, que je sache, dit H. de Sommerivet

M. Ménier sonna vivement , et dit avec une sévérité rare chez lui :

— Servez à l'instant et priez madame de descendre.

M. Ménier fit un tour dans le salon pendant que madame d'Houdailles faisait à M. de Sommerive des signes que pelui-ci s'obstinait à ne pas comprendre , soit inintelligence , soit humeur.

— C'est aussi un peu ma fauté, dit tout à (x)up H. Ménier. J'ai si maladroitement été malade hier soir.

Ceci parut faire quelque effet sur M. de Sommerive, qui dit rapidement :

— Mon cher Ménier , vous êtes tout excusé.

Et je vous avoue même que je n'espérais pas aujourd'hui votre compagnie ni celle de madame Ménier, fort excusable de ne pas vous quitter en de pareils moments.

Si une femme comme madame d'Houdailles eût pu traduire sa colère par des pensées brutales ou des mots grossiers, certes l'idée de donner des soufflets à M. de Sommerive lui serait venue en ce n^oment, et elle l'eût appelé des noms de butor, d'imbécile et de rustre.

M. Ménier ne répondit pas , mais Clara remar-

qaa , à son grand étonnement, que cette réplique de M. de Sommerîve, au lieu d*irriter son frère, avait été bien accueillie par lui, car il repartit aussitôt :

— Cette pauvre Glaire, au fait, est bien fatiguée , et j'aurais mieux fait de ne pas la faire prier de descendre.

— Vous avez raison! s'écria vivement madame d'Houdailles , qui tremblait de ce qui allait arriver ; je vais l'avertir que nous déjeunerons sans elle.

La marquise n'avait pas achevé cette phrase que la fatale nouvelle qu'elle voulait prévenir arriva : le domestique qu'avait sonné M. Ménier reparut et dit aussitôt :

— Le déjeuner est servi , mais on u'a pas trouvé madame chez elle.

Madame d'Houdailles fut sur le point de faire à ce domestique des signes pour le faire taire, mais elle craignait à la fois les regards de son frère et ceux de M. de Sommerîve, et se hâta de dire :

— En vérité je deviens folle , j'oublie que Je l'ai priée de faire pour moi quelque chose qui l'a obligée à sortir un moment.

M. Ménier était complètement redevenu mai- Ire de lui , il parut accepter l'explication sans aucun soupçon et dit d'un air tout à fait naturel :

LES PBÉTBNDUS. 167 i

— Eh bien , Sommerive aura l'obligeance de

se contenter de notre compagnie. |

Malgré les efforts des trois convives le déjeuner fut gêné , et cependant madame d'Hon* dailles et M. Ménier semblaient le prolonger à plaisir. En effet , chacun d'eux était dans Tat^ tente d'un événement, et le fait d'être assis au^ tour d'une table était une sorte d'occupation qui les empêchait d'être obligés de faire autre chose. Madame d'Houdailles surtout , qui craignait de voir son frère lui échapper, ne cessait de trouver de nouveaux prétextes pour ne pas quitter la table ; elle espérait, durant les minu* tes qu'elle gagnait ainsi péniblement , que madame Ménier rentrerait au château, que du Luc serait de retour. Mais H. de Sommerive n'y mettait pas la moindre complaisance. Il n'était qu'à moitié assis sur sa chaise et ne voyait pas faire un mouvement à madame d'Houdailles sans avoir l'air d'être prêt à se lever. Toute Tha* bileté de la marquise était à bout lorsque tout à coup Victor reparut et entra dans la salle à manger. Il semblait visiblement agité et au point que son oncle lui dit en se levant vivement :

— Qu'as-tu, Victor? Que t'esi-il arrivé?

— Rien, mon oncle, rien, répondit celui-ci.

Madame d'Houdailles, redoutant le trouble de

168 LU paiTBVDVsi

Victor sans en deviner la cause, se hâta de dire :

— M. de Perdignan aura fait comme Tautre jour une course forcée, et le cœur lui bat sans doute très-fort.

Victor jeta un regard d'indignation sur madame d'Houdailles et répondit avec un accent amer :

— Oui, madame, c'est une course forcée, qui n'est peut-être pas si étrangère que vous le pensez à celle que j'ai faite pour vous ra^KHrter votre mouchoir et . . .

Il s'arrêta tandis que madame d'Houdailles lui envoyait un regard suppliant. Mais déjà M. Hénier avait compris; M. Ménier s'était rappelé le billet trouvé dans le mouchoir, billet que sa sœur ne lui avait pas expliqué. La marquise put voir une sorte d'incertitude dans la physionomie de H. Ménier. On eût dit qu'il comprenait que les paroles de Victor renfermaient une accusation, et que cette accusation n'était peut-être pas sans fondement. H. de Sommerive prenait de son côté des airs de plus en plus importants et résignés. Madame d'Houdailles éprouva un de ces mouvements d'indignation d'honnête femme outragée qui rejette sur les autres le dédain ou le soupçon dont on l'a frappée , et , sans calculer la portée de ses paroles, elle dit rapidement :

LU PftiTBIfDUS* 109

— Je serais fort obligée à H. Vietor de s'expliquer plus oomplélement sur le but de eette €oqrse, où il parait que je suis intéressée, tout à fait à mon insu.

Victor était exaspéré, à ce qu*il parait, car il répondit plus que brusquement :

— Je ne trahis les secrets de personne ^ ma^ dame.

— Hais j'aime assez à apprendre les miens, monsieur, dit avec hauteur madame d'Houdailles.

— Yonspouvez vous adresser à tout le monde pour cela, madame, répondit Victor.

— Vous oubliez à qui vous parlez ! s'écria tout à coup M. Ménier devenu pâle et tremblant; pensez-vous que j'aie fait venir ma sœur chez moi pour la laisser insulter par... vous, par... le neveu de madame Ménier, car vous ne m'êtes rien, monsieur!

«— Je le sais, monsieur, reprit modestement Victor ; mais si je ne suis rien pour vous, vous n'en êtes pas moins pour moi un bienfaiteur , et je ne l'oublierai jamais.

— Le premier témoignage , le seul que j'en aurais voulu obtenir, Victor, dit M. Ménier d'un ton plus doux , ce sont les égards de la politesse la plus simple pour ma sœur.

Victor parut plus embarrassé qu'on ne peut

170 LES PEtTKNDVS.

le dire ; il comprenait la justice de robservation de son oncle , mais ce sentiment ne pouvait lai faire vaincre le ressentiment qu'il éprouvait contre madame d'Houdailles, et il répondit en balbutiant : ^

— Je me serais bien gardé de dire rien qui pût paraître désobligeant à madame votre séeur, si elle-même n'eût paru vouloir donner une tournure ridicule à la course que je viens de

faire.

— Vous êtes bien susceptible, monsieur, dit

madame (ji'Houdailles; je croyais qu'on pouvait se permettre une plaisanterie vis-à-vis de vous sans que cela vous blessât au point de vous rendre injurieux.

On put voir qu'une réponse mordante errait sur les lèvres de Victor , mais il se contint et répondit d'un ton amer et triste à la fois :

— J'aurai le soin, madame , de ne plus m'exposer à manquer des égards que mon oncle réclame pour vous... dfins une heure j'aurai quitté le château.

— T(^i aussi ! s'écria tout à coup M. Ménier*

— Oui , mon oncle , dit Victor , et vous me pardonnerez , je l'espère , cette résolution ; elle est plus nécessaire que vous ne pourriez croire.

— Nécessaire ! reprit M. Ménier.

LES PRÉTBRDDS. 171

Quelques larmes vinrent aux yeux de Victor ; il hésita à répondre.

— Mais qu'y a-t-il? reprit M. Ménier en regardant sa sœur. Est-ce le reproche que je t'ai fait, Victor?...

— Non , mon oncle , non , je vous le jure ; mais il le faut... je ne puis pas faire autrement.

— Que s'est-il donc passé, Clara?... Il y a quelque chose que je ne comprends pas! Me diras-tu de quoi il s'agit ?

— N'interrogez pas madame d'Uoudailles , mon oncle ; elle ignore complètement le motif de cette résolution.

— J'entends , je veux le savoir ! je le veux ! s'écria H. Ménier, dont l'œil brilla d'une .colère terrible, mais qui. n'avait pas cette sinistre et incertaine expression qui annonçait les approches du mal horrible dont il était frappé.

— Il me le dira à moi , je l'espère , dit M. de Sommerive , qui intervint en voyant la discussion prendre une tournure si animée.

Victor , la tôte basse , les dents contractées , ne répondit pas à cet appel qui semblait vouloir amener une conciliation , et se frappa le front avec violence. Madame d'Houdailies sentit qu'il fallait terminer une scène qui pouvait avoir un résultat plus sérieux que M. de Sommerive ne

17d LES PBÉTBIfODS.

pouvait le croire. Elle se leva, et s'adressant avec une dignité froide à son frère et à M» de Sommerive, elle leur dit :

— Comme je suis certaiae d'être peur quelque chose dans la détermination de M. Victor, je le remercie de sa discrétion , mais j'espère qu'il voudra bien me l'expliquer. M. de Sommerive , ajouta-t-elle avec un de ces regards que les femmes les plus pures savent trouver pour l'homme qui leur plait le moins , lorsqu'dles veulent en obtenir une complaisance , je vous prie, et je vous serai bieii..« bien reconnaissante de cette bonté,, attendez-nous avec mon frère , et vous verrez que tout ceci n'est qu'un malentendu. Edouard , attendez-moi ici avec M. de Sommerive ; je vous apporterai à tous les deux cette explication que j'obtiendrai, j'en suis sûre , de M. Victor*

M. Ménier sourit amèrement et repartit :

— Ne crains rien , Clara, je ne m'éloignerai pas.

— Voulez-vous avoir l'oblîgeance de me suivre? reprit aussitôt madame d'Houdailles aa jeune homme»

Victor s'inclina et obéit.

A peine avaient-ils fait quelques pas en dehors du salon que* madame d'HoudallIes reprit avec vivacité :

— Eh bien, monsieur, vousexpliquerez-vous, enfin? Me direz-vous ce que signifient ces réticences maladroites,' ces insinuations injurieuses, cette résolution folle ?

— Oui, madame, repartit Victor, je vous dirai tout, à vous, tout sans ménagement pour personne.

n hésita encore et reprit :

174 LES PRÊTEIlDtS.

— U le faut ; d'ailleurs je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà. Seulement , je croyais que vous la plaigniez comme mol et non pas que vous la trahissiez...

— Je ne trahis personne, monsieur, dit fièrement madame d'Houdailles.

— Et cependant, reprit Victor, M. de Cancel était chez vous cette nuit ; il était au rendezvous qu'il vous avait sans doute demandé par ce billet que je vous ai remis et qu'il avait déposé sur % bancH)ù je l'ai trouvé.

— M. Victor, quand l'âge vous aura appris ce que c'est qu'une femme qui se respecte, vous ne lui jetterez pas de pareilles accusations avec cette légèreté et cette assurance.

— U n'y était donc pas de votre consentement ? dit Victor avec étonnement.

-r> Je vous ai demandé une explication, monsieur, repartit madame d'Houdailles , mais je n'en ai point à vous donner. Remarquez , je vous prie, que je ne me suis mêlée en rien à des choses qui vous concernent , et que vous avez fait le contraire. J'ai le droit d'obtenir ce que vous n'avez pas celui d'exiger.

-^ Soit, madame, reprit Victor, mais alors veuillez bien m'écouter sans m'interrompre.

Quoique je ne vous doive aucun compte de mes actions, je vous les dirai toutes, je vous en dirai

LES PRtTERDDS. 175

le motif. S'il vous parait blessant; je le regrette, mais c*est la vérité que vous voulez , la voici doue. Ce matin, madame, toute la maison savait (comment le savait-elle? je Tignore), toute la maison, dis-je, savait que M. de Cancel avait passé la nuit dans votre chambre.

— Passé la nuit ! répéta madame d*Houdailles avec un frissonnement d'indignation ; continuez, monsieur, reprit-elle ensuite, continuez.

— Je fus longtemps , reprit Victor, à croire ce que l'on me disait à ce sujets Après ce qui s'était passé hier entre nous deux , après notre rencontre avec M. de Cancel, je ne pouvais m'imaginer que des relations que je ne qualifie pas, qu'une intelligence aussi intime pût exister entre vous. ^

Pendant qu'elle écoutait Victor, la marquise était devenue tour à tour rouge, pâle et glacée; l'agitation de ses lèvres , la crispation de ses mains , attestaient le violent effort qu'elle était obligée de faire pour contenir les sentiments tumultueux que ces paroles soulevaient dans sonàme.

— Vous souffrez, madame, reprit Victor, de m'entendre parler ainsi ; je cesserai, madame, si cela vous convient.

— Continuez , continuez , reprit Clara avec vivacité, j'aime mieux la brutalité de vos accu-

176 lis PBtTIHDIIS.

sations, bien claires et bien formatées du moins, que les ménagements insolents et les air» de pruderie blessée de certaines personnes \ continuez, vous dis-je.

— Soit, madame, reprit Victor en se rafitermissant dans sa résolution de tout dire qu'avait ébranlée l'agitation de madame d'Houdailles.

Vous êtes libre, madame ; vous avez aimé M. de Cancel; vous pouvez paraître ne pas savoir qu'une autre passion l'a consolé de votre perte, ou bien vous pouvez la lui pardonner ; je n'ai jamais aimé, madame, je ne sais jusqu'à quel point l'amour peut être jaloux de ses triomphes passés et jusqu'où il peut aller pour les ressaisir ; ainsi je ne vous blâme ni ne vous condamne. Si j'osais même porter un jugement en cette circonstance , je vous excuserais, car je sais que c'est par une trahison qu'on vous a enlevée à l'amour de M. de Cancel. Mais enfin voilà huit ans que cela s'est passé , voilà huit ans qu'une autre femme paye des transes les plus terribles, de la vie la plus malheureuse, la folle passion à laquelle elle vous a sacrifiée ; car H. de Cancel ne l'aime pas, madame ; M, de Cancel a voulu la perdre et la punir du mal qu'elle vous a fait; lui seul est coupable dans tout ceci; s'il ne vous avait pas demandé ce rendez-vous, vous ne le lui eussiez pas accordé,

LB8 FEtTBIlDOS. 177

et si à votre arrivée il avait quitté la Normandie comme il l'avait prcMois & ma tante, on n'eût pas vu éclater cette rivalité entre deux sœurs, ^ rivalité qui amènera de terribles catastrophes si un hasard inespéré ne nous sauve tous» C'est poussé par cette terrible pensée, madame, que je me suis rendu ce matin auprès de M. de Gancel, décidé à lui chercher une querelle dont il était incapable de deviner le motif. £n effet, je savais que, lui mort, ma tante le pleurerait sans doute; mais, lui mort, elle ne seMt pas perduepar on éclat comme elle le fait peut-être maintenant» Cest pourquoi j'ai voulu tuer cet homme pour la sauver, pour vous sauver aussi peut-être, madame, car s'il vous préfère à elle.*, elle ferai tout pour vous perdre.

A mesure qu'il parlait, Victor semblait plus ému ; madame d'HoudaiUesl'écoutait avec moins de colère, et quoique encore émue de la dureté de ses accusations, elle s'étonnait d'écouter ce jeune homme qui n'avait pas une pensée pour lui dans tout ce qu'il avait fait.

Conmie Victor s'était arrêté, la marquise reprit d'une voix plus douce :

— Je vous écoute, monsieur»

— M. de Gancel accepta ma proposition avec un empressement qui me montra qu'il n'en avait pas compris le motif; il s'imagina, comme

178 uts ntTBVDcs.

du Luc, que je venais venger sur lui la perte d'une espérance personnelle ; que , destiné par ma tante à l'honneur de prétendre à votre main, je venais punir sur lui l'injure qu'il avait faite au violent amour que vous m'aviez inspiré.

— Vous auriez pu le désabuser, monsieur, dit madame d'HoudaiUes, et peut-être, en reconnaissant qiie vos provocations avaient un motif presque sacré, il eût évité une rencontre ({ui nécessairement amènera un éclat fâcheux.

— Je suis coupable, bien coupable sans doute, madame, reprit Victor, mais il est possible que si je lui eusse dit pourquoi je venais à lui, il eût refusé de se battre avec moi : il m'a cru amoureux, il m'a cru jaloux ; il s'est trompé, madame : vous êtes belle, plus belle qu'aucune femme au monde, sans doute ; vous avez cette grâce qui séduit, qui enivre, cet esprit qui charme et qui domine ; mais vous aimez M. de Cançel, vous lui avez gardé pendant huit ans un amour fidèle; et bien fou serait celui qui oserait prétendre â obtenir une place dans votre cœur. Non, madame, non, je ne vous aime pas ; car si je vous aimais, oh! j'aurais tué cet homme !... cet homme que vous aimez, je l'aurais tué certainement.

La voix de Victor était devenue acre et sif* tante pendant qu'il parlait ainsi, et chaque fois

LES YIÉTBIIDUS. 179

qu'il disait à madame d'Houdailles : Je ne vous aime pas, ses yeux lançaient des éclairs de co« 1ère, et son visage prenait une expression de désespoir qui démentait, non pas la sincérité de ses paroles, car il croyait à ce qu'il disait, mais la vérité de ce qu'il croyait éprouver. Madame d'Houdailles de son côté , les yeux baissés , le cœur ému, écoutait cet amour qui se signalait et qui parlait si haut; elle comprenait, elle, que le repos et l'honneur de madame Hénier étaient le prétexte que Victor avait donné à la fureur inconnue qui s'était emparée de lui ; elle craignait de lui répondre de peur de jeter une clarté soudaine dans l'obscurité tumultueuse de ses sentiments. Victor l'arracha à son embarraa en reprenant presque aussitôt :

— Mais enfin il ne m'a pas deviné, et le combat a eu lieu. Je ne sais quel mauvais génie plane sur cette maison, mais j'avais fait donner à du Luc sa parole d'hoimeur de n'instruire ni ma tante ni son mari de cette rencontre ; mais il y a à peine une heure , pendant que vous étiez avec M. du Luc , quelqu'un est venu qui a dit avoir rencontré M. de Gancel blessé et qu'on rapportait dans sa maison. «. Elle l'aime, madame ; sans doute vous comprendrez mieux que moi le mystère de cet amour ; vous êtes femme, vous savez peut-être comment il se fait qu'on-

180 IBS PHtTETIDQS.

puisse oiiblier à ce point le soin de son honneur et de sa réputation ; mais à peine eut-elle aj^ris cette nouvelle, que, sans réfléchir que la soudaineté de sa sortie devait dire où elle allait, sans avoir pu maîtriser devant ses gens l'épouvante et la douleur dont elle avait été frappée, elle est partie aussitôt, emportée par une passion irrésistible et aveugle. J'en ai été averti par une femme qui sait tout dans cette maison et dont la conduite est aussi un étrange mystère pour moi. Catherine est venue me dire que ma tante avait quitté le château, et qu'elle allait sans «doute chez M. de Cancel ; c'est alors que j'ai fait, madame, cette course que vous avez trouvée tout à l'heure si ridicule. Je suis parvenu à atteindre ma pauvre tante avant qu'elle fût trop éloignée de la maison. Était-ce mon devoir ou non? je l'ignore; mais moi, son neveu, à qui elle a servi de mère, j'ai essayé de la protéger' contre elle-même. Sans paraître comprendre où elle allait, j'ai voulu la ramener en lui disant que son mari la demandait et s'étonnait de son absence-; elle ne m'a pas écouté, et, dans l'entraînement d'un dessein que je croyais généreux, j'ai osé enfin lui dire q«e je savais ce qu'elle allait faire ; j'ai osé lui dire ce que j'avais fait moi-même pour l'arrêter dans cet abîme où elle se précipite ; je me suis jeté à ses pieds.

LBS PBtTEFTDVS. I8l

je Tai implorée avec des larmes, je lui ai parlé de l'honneur de son nom, de son repos : je n'ai rien trouvé, madame, qu'une résolution inébranlable, une colère qui a soudain oublié, non pas seulement toute la tendresse que j'avais pour elle, mais encore toute l'affection qu'elle a eue pour moi ; elle m'a traité d'ingrat et de misérable ; et lorsque j'essayais de lui faire comprendre que si je m'étais trompé, c'était pour avoir trop aimé son bonheur, elle m'a chassé , elle m'a chassé sans retour, madame, et, afin de me faire obéir, elle m'a dit qu'elle préférerait plutôt avouer la vérité à son mari que de supporter ma présence pendant une heure dans ce château. Vous voyez donc bien qu'il faut que je parte absolument, et vous voyez aussi combien il m'est difficile de dire à mon oncle le motif de mon départ.

La fin de cette étrange confidence avait jeté madame d'Houdailles dans une profonde préoccupation. Victor, de son côté, était absorbé par la pensée de la difficulté de sa situation. Gomment rester, disait-il, et comment partir? Tout à coup, madame d'Houdailles reprit, comme si une idée lumineuse venait la frapper :

— Elle vous a menacé, n'estce pas, d'avouer tout à mon frère?

— Oui, madame.

LES PRUTRNUCS. 16

18S &BS ratrcNims*

—Elle vous en a menaeé pour Toos^obUger à partir? Ehbienl reprit madame d'Bonidailtes après une assez longue' pause, restez» M. Yie^ tor, restez.

— Voilà un étrange oonseil, reprit oelai*et d*un ton défiant. Auriez-Tous besoin que ma tante, exaspérée par ma résistance, poussée à bout par rinimitié de tous ceux qui devraient la prot^er, fît te terrible aveu à son mari et se perdit sans retour?

— De tous les soupeona que vous m'aves montrés, reprit tristement madame d'Houdailles, cdui-cî est assurément le plus cruel ; la trahison dont vous m*avez aecusée ea disant que j'avais accepté le rendez-vous de M. de Gancel ne serait qu'un jeu auprès de celle-ci. Bans votre morale de jeunes gens, reprît la marquise avec amertume , une femme qui reprend son amant à celle qui le lui a enlevé use san^dovte de ses droits légitimes ; mâts je ne pense pas f^ae vous puisiez trouver une excuse à la duplidlé qui veut se servir de la passion d'une rivale pour la perdre. Faites donc ce qui vous plaûra, monsieur, et veuillez me dire ee que }e dois répondre à mon frère.

>-£fa \ le sais-je, madame ? Et, lorsque c'est à vous que je me serais adressé pour vous de> mander conseil et appui, vous m'accablei pour

ULM nttTHIDDi. 185

an mot inoonvenaiit sans doute. Mon Diea, je le sens, mais je ne puis répondre dans le désordre où je suis; car si vooà le voulez, je resterai; mais si je reste, elle parlera, vous dis^'e; elle pariera, et c'est moi qui l'aurai poussée à se perdre.

Madame d'flkMidailles parut en ce moment vivement agitée ; puis, après quelques minutes d'iiésitalion, elle prit tout à coup une résolution nouvelle.

— M. Victor, dit-eile d'un ton ferme et déterminé, vous êtes un noble oœor ;» si vous ne me comprenez pas aujourd'hui, je suis sûre que vous me rendrez justice plus tard ; restez, vous dis-je, et madame Ménier ne parlera pas ; elle ne parlera pas, monsieur, parce qu'elle sait bien qu'elle n'a rien à apprendre à son mari.

— Que dites-vous i s'écria Victor en reculant involontairement. Il le sait 1 Son visage prit une expression de dédain , et il ajouta en baissant la YKÀx : £t il le souffre !

— Oui, monsieur, il le souffire, et de sa part c'est plus de noblesse, plus de courage, plus de grandeur que vous ne pouvez vous imaginer ; c'est une effroyable histoire , monsieur, mais que je ne puis ni ne dois vous dire encore ; seulement, ne blâmez pas M. Ménier, ne condamnez pas même votre tante avant de savoir

184 LIS PEÉTUfDUS.

ce qui a pu la pousser à mal faire, et puisque vous avez trouvé près d'eux tendresse et protection, soyez indulgent pour tous les deux, et attendez.

— Mais vous, madame, dit Victor, vous que j'ai crue coupable, vous que j'ai offensée !

— Ne nous occupons pas de moi, reprit madame d'I^oudailles, rentrons au salon, et, si vous voulez être bon jusqu'au bout, dites i votre oncle que c'est la réprimande qu'il vous a faite qui vous avait décidé à partir ; que c'est un mouvement d'humeur, d'empprtement , et peut-être Dieu fera-t-il que ce nuage menaçant suspendu sur nos têtes passe sans amener d'orage.

— Et ne me dites -vous rien, madame, dit Victor, pour me donner la force de vous obéir, pour me donner la force de rester?

— Croyez-moi, monsieur, repartit madame d'Houdailles , le ressentiment de madame Ménier sera bien vite efiTacé, et elle vous saura bon gré d'avoir compté sur sa justice et de n'avoir pas obéi à l'emportement de sa douleur.

— Je le crois, madame , dit Victor d'un air sombre; je resterai, puisque vous le voulez, mais il me semble que quand je fais tout pour vous, il me semble que vous pourriez bien me dire un mot.

us PRÊTEUDUS. 185

— Je vous remercie, reprit madame d'Houdailles tout étonnée de Thumeur que montrait Victor, je vous suis reconnaissante de ce que vous faites, soyez-en assuré.

— C'est trop, madame, c'est trop, reprit Victor d'une voix contrainte et émue ; je n'en demande pas tant, et je resterai ; n'en parlons plus.

A ces mots , il quitta madame d'Houdailles avec tous les signes d'une vive colère, et celle-ci, malgré toute sa pénétration de femme, ne put comprendre de quoi il pouvait lui en vouloir à ce point.

Elle le suivit et arriva dans le salon presque au tnoment où il y arrivait lui-même ; mais, pour que nos lecteurs puissent comprendre la manière dont il fut accueilli, il est nécessaire de rapporter la scène qui venait d'avoir lieu entre H.Méuier et M. de Sonimerive.

— Je suis bien aise d*étre seul un momrat avec vous, Sommerive, lui avait dit M. Ménier ; j'ai à vous parler de choses graves et à propos desquelles je serai charmé de connaître vos sentiments.

— Je suis tout à fait à vos ordres , reprit M. de Sommerive , amadoué par cette déclaration, sans cependant dépouiller tout à fait le ressentiment de voir depuis deux jours son importance complètement méconnue. £n effet ,

186 LIS PRfiTllfSUS*

M. de Sommerive avait su que du Luc et Victor étaient sortis ensemble , puis ii avait vu madame d*Houdailles , d'abord en conférence sérieuse avec le vicomte , puis avec Victor ; il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, et il rignorait. Il oubliait sans doute qu'on avait voulu le prendre pour confident, et qu'il s'était refusé à ce rôle. Il en était à se dire qu'il ferait bien de quitter une maison où on le comptait pour si peu, lorsque l'interpellation de M.^Ménier le ramena à des sentiments plus indulgents. Celui-ci continua :

— Vous êtes trop galant honmie, Sommerive, pour faire de la diplomatie avec moi, et pour n^ pas me dire sans détours dans quelle intention vous êtes venu au château.

Malgré cet appel à sa franchise, le député conseiller d'État ne put pas se résoudre à répondre tout droit à ce qu'on lui demandait ; et il se prit à dire en faisant des simagrées asses maladroites :

— J'éprouve trop de plaisir à venir voir mes amis pour ne pas m'étonner de la question que vous me faites.

— Sans l'avoir précisément lue, reprit M. Ménier d'un ton railleur, je connais la lettre que vous a écrite ma femme. « Dimanche prochain nous avons la belle madame d*HoudaiUes, la

LB8 PBtTBlfDBS. 187

chanoante veuve aux deux cent lûiUe livres de rente; nous désirons lui rendre agréable son séjour dans notre château; venez donc nous aider, etc., etc. » Je croîs à votre amitié, Sommerive, mais je crois aussi que la belle madame d*HoadaiUes est pour quelque chose dans votre empressement à venir nous visiter. Je ne pense pas que son titre de veuve et ses deux cent mille livres de rente vous aient fait beaucoup hésiter, et je m'étais imaginé que l'idée d'un ma* riage avec elle ne vous avait pas paru impossible.

M. de Sommerive fut encore très-embarrassé de répondre ; il comprit que s'il acceptait cette interprétation de ses sentiments, il serait forcé d'expliquer catégoriquement à M. Ménier pourquoi ils avaient changé, et voulant se sauver le désagrément de dire à un frère de trop dures vérités sur le compte de sa sœur, il repartit d'un air précieux et pincé :

— Croyez, mon cher Ménier, que je n'ai jamais eu un moment la fatuité que vous me supposez ; ma fortune est loin de pouvoir se comparer à celle de madame d'Houdailles ; mon âge, qui pourrait paraître convenable pour le sien, doit être un motif d'être repoussé auprès d'une femme qui, ayant eu un vieillard pour mari, considérera sans doute la jeunesse comme le

188 LES PHÉTBIIDUS.

premier droit à lui plaire. D'ailleurs, je suis à peu prés convaincu que si j'avais eu la sotte prétention de penser à madame votre sœur, je n'aurais fait que lui paraître ridicule.

Comme nous l'avons dit, tout ceci fut débité de ce ton prétentieux que la vanité blessée prend si maladroitement pour de la dignité.

M. Ménier ne se trompa point sur la nature du sentiment qui dominait M. de Sommerive, et voulant le forcer dans ses dernières retraites, il lui dit d'un air contrarié :

— Ce que vous me dites là me fait de la peine; j'aurais voulu laisser ma sœur entre les mains d'un homme qui sût la protéger et qui put la rendre heureuse.

La tournure de cette phrase, bien plus que ce qu'elle disait , étonna Sommerive ; il en reprit les mots avec cet accent interrogatif qui suffit pour en demander explication.

— Vous voulez laisser votre sœur, dites-vous. . .

— Oui, oui, repartit M. Ménier ; il est possible que je quitte la France^ c'est même, à vrai dire, un parti arrêté ; le soin de ma santé l'exige absolument, et j'avoue qu'il me sera pénible de partir sans avoir assuré le repos et le bonheur de Clara ; elle est trop belle et trop riche, mon cher Sommerive, pour ne pas être en butte aux spéculations de certains hommes et aux ihimi-

tK8 PRtTBNDUS. 189

tiésde certaines femmes ; elle est d'un caractère trop loyal et trop élevé poar ne pas être la dope de ceux qui joueront vis-à-vis d'elle un rôle de désintéressement et de franchise ; elle leur croira les qtialités qu'elle possède, et donnera peut-être sa main à un homme indigne d'elle, mais qui aura deviné son caractère.

— n est fort difficile, mon cher Ménier, re* prit M. de Sommerive, de prétendre diriger le choix d'une femme alors même qu'elle n'est pas lihre ; mais ce serait plus qu'une niaiserie de vouloir la faire revenir à des sentiments nouveaux lorsque ce choix est déjà fait.

La surprise de M. Ménier fut extrême à cette déclaration faite de ce ton piqué que M. de Sommerive n'avait pas quitté depuis le commencement de la conversation.

— Quoi ! dit-il, du Luc, malgré ses fatuités maladroites?

— Je ne crois pas , répondit M. de Sommerive d'un ton dédaigneux pour le vicomte.

— Vous ne voulez pas sans doute parler de Victor, et comme vous vous mettez vous-même hors de cause, je ne vois pas à qui vous pouvez faire allusion.

— Je puis vous répondre comme Victor, dit M. de Sommerive , je ne trahis les secrets de personne.

190 LIS ntniioos.

— Sommerive, s'écria tout à eoap M. Ménier en le regardant en face, étes-voas homme à me dire toute la yérité? Ce qoe je croyais un secret enfermé entre elle et moi serait-il déjà à la connaissance de tout le monde? Nommez-moi celai que vous croyez le préféré de ma sœur; ditesmoi, je vous en supplie, ce qui vous autorise à avoir cette opinion ; il y va de mon bonheur, de mon honneur peut-être, et peut-être aussi de la vie d*un homme.

— ^Vous prenez ceci beaucoup trop gravement, reprit M. de Sommerive, et si madame d^Houdailles a agi avec une légèreté imprudente en recevant chez elle pendant la nuit M. de Cancel, c'est une chose qui ne doit point vous alarmer, car ce mariage serait assurément fort convenable, et quelles qu'aient pu être mes espérances, je suis le premier à reconnaître que madame d'Houdailles ne pouvait faire un meilleur choix.

— Ainsi, reprit M. Ménier d'une voix sourde et creuse, vous savez que cet homme est venu ici cette nuit, et puisque vous le savez, d'autres, sans doute...

— Les personnes qui s'en sont aperçues, dit Sommerive, se sont étonnées du peu de mystère que paraissaient vouloir y mettre M. de Cancel et madame d'Houdailles, car le comte a quitté le château après l'avoir traversé dans

tonte sa longueur, et sans prendre la moindre précaution pour ne pas être aperçu.

— Par conséquent, reprit M. Ménier, ma sœur est la fable de toute la maison. Par conséquent c*est de là que partent votre froideur et l'impertinence de Victor à son égard, sans compter les tranchantes fatuités de du Luc. C'est trop, Sommerive, c'est trop, 11 faut que justice se fasse à la fin, il ne faut pas que l'impudeur triomphe de l'innocence ; ma pauvre Clara, elle, cet ange de bonté, ce cœur à qui le mensonge est inconnu, Clara accusée, chez moi!... *

La voix de M. Ménier's'altérait à mesure qu'il parlait ainsi, et la vague expression de ses regards dénotait déjà le trouble de ses idées, lorsque madame d'Houdailles et Victor rentrèrent dans le salon.

Gomme un homme qui se noie , et qui , sentant sa vue se perdre et ses forces s'affaiblir parce qu'il ne sent autour de lui rien qui puisse lui prêter appui , et qui s'anime tout à coup d'une énergie nouvelle à l'aspect d'une barque qui s'approche ou d'une main qui lui est tendue , M. Ménier se releva tout à coup en voyant madame d'Houdailles ; son œil reprit son éclat et sa limpidité; sa parole redevint ferme ; il s'élança vers elle en lui disant :

— Sais-tu ce qu'ils disent, Clara ? Saisrtu de

194 irs »r£tei»du8<

quoi ils t'accusent ? Ils prétendent que H. de Cancel a été reçu cette nuit dans ton appartement !

Clara, surprise par la brusquerie de cette déclaration, Clara qui, dans les demi-mots qu'elle avait échangés avec son frère jusqu'à ce moment , avait cru comprendre qu'il savait toute la vérité , Clara laissa échapper ces mots :

— C'est vrai , mon frère , M. de Cancel est venu chez moi cette nuit.

La surprise de son frère à cette déclaration confondit Clara , et elle éprouva un saisissement inattendu lorsqu'il lui dit d'un ton on perçait une joie qu'il ne pouvait contenir :

— Ainsi c'était pour toi , pour toi seule...

Les idées de madame d'Houdailles se troublèrent. Lorsqu'elle avait annoncé l'intention de partir et que son frère l'avait approuvée , elle avait cru qu'il comprenait qu'elle voulait échapper à une odieuse persécution ; ce mot : «Je sais tout» qu'il avait prononcé n'avait donc pas le sens qu'elle lui avait prêté. Que voulaitil dire et où en était-elle ? Elle jeta sûr M. de Sommerive un regard effaré , mais il détourna la tète , et Victor s'approcha d'elle et loi dit

tout bas :

— Oh ! par grâce ! ne la perdez pas.

Malgré cette prière , malgré l'horreur du

LB8 ratTBlIBIJS. 19l(

coup qu'elle allait porter à son frère , la marquise allait répondre de façon à se disculper de la visite de M. de Cancel , lorsqu'elle vit tout à coup entrer madame Hénier. Rien de la passion violente qu'elle avait montrée le matin à madame d'Houdàitles, rien dis ce trouble qu'elle n'avait pu cacher à ses domestiques , rien de cette colère qui avait éclaté contre Victor , n'était sur son visage , qui avait repris ce calme caressant , ce sourire séducteur qui la faisait passer pour un ange de douceur et de bonté.

— On n'a pas plus de bonheur que moi , ditelle en entrant , car je trouve tous nos amis réunis au moment où j'apporte une heureuse nouvelle.

— Une heureuse nouvelle , dit M. Ménier, est toujours bienvenue , et de votre part elle nous sera d'autant plus chère.

— De quoi s'agit-il ?

— Ce matin, , reprit madame Ménier , j'avais reçu une lettre de M. de Cancel , lettre que j'étais prête à vous communiquer , lorsque j'appris qu'il avait été blessé par l'imprudence d'un jeune fou qui ne regarde pas ce qu'il fait. J'ai eu peur que cet accident ne fût tellement grave qu'il ne me forçât à retarder cette communication. J'ai voulu m'en assurer par moimême 9 et ayant appris que H. du Luc allait

196 LB8 FRftTENDVS.

chez M. de Cancel , je l'ai fait prier de m'accompagner et je me suis assurée avec plaisir que son accident n'aurait pas de suite. Je puis donc donner à ma sœur une joie qui ne sera point troublée par la crainte de la voir lui échapper encore une fois. Voici la lettre par laquelle M. de Cancel me prie d'être son interprète auprès de M. Ménier pour lui demander formellement la main de sa sœur, la main de ma chère Clara.

A cette déclaration inouïe , faite de la voix la plus calme , du ton le plus sincère , de l'air le plus heureux , madame d'Houdailles douta de sa raison ; elle ne pensa pas tout d'abord aux nombreuses circonstances qui donnaient un démenti formel à cette déclaration. En effet, n'avait-elle pas vu madame Ménier quitter la maison avant que du Luc eût parlé à M. Ménier et fût sorti i son tour. Madame Ménier n'avaitelle pas dit à Victor, dans l'excès de sa colère, qu'elle préférerait tout dire à son mari? La marquise s'arrêta à la seule pensée que le vicomte , à qui elle s'était pour ainsi dire confiée, lui avait manqué de parole , et elle s'écria :

— Et M. du Luc était présent à cet entretien !

— Oui , ma chère Clara , et certes si j'avais pu prévoir la douleur qu'il lui causerait , je lui aurais épargné ce chagrin. Mais si belle et si

LES PKÉTBlfDIJS. 197

charmante que vous soyez , je n'avais pas imaginé que deux jours auraient suffi à lui inpirer une passion si vive , qu'il ne s'est pas senti le courage de revenir au château et qu'il ne reviendra pas. Mais il est homme à se consoler aisément de cet échec, il est trop l'ami de M. de Gancel pour ne pa& se féliciter de son bonheur. Car vous ne pouvez ni le refuser ni le faire attendre ; une passion qui a survécu à huit années de séparation , sans autre consolation qu'une correspondance bien innocente , car nous pouvons tout dire maintenant , une telle passion doit avoir hâte de réparer le temps perdu... Allons, Clara, il ne faut pas m'en vouloir de la franchise un peu rude de mes expressions : c'est le bonheur que j'éprouve qui me rend si bavarde , si indiscrète , si brutale même , ce qui n'est guère le rôle d'une confidente. Allons , ma chère sœur , ne rougissez pas ainsi , ne vous troublez pas comme un enfant et surtout n'oubliez pas que M. de Gancel attend.

Tant d'audace dépassait de si loin tout ce qu'eût pu supposer madame d'Houdailles, qu'elle ne savait si ce qu'elle entendait était réel. Accusée d'avoir entretenu une correspondance avec M. de Cancel par une femme qui disait en être la confidente, et qui n'avait pu l'apprendre

198 LU PAÉTB1IDU8.

qae par la trahison de celui qui osait demander sa main , elle se perdit dans ce conflit d'idées contraires ; une sorte de vertige s'empara d'elle, une sueur glacée inonda tout son corps , elle se sentit chanceler, et avant que son frère eût pu la soutenir, elle tomba par terre saisie d'une crise nerveuse violente. A cet aspect madame Ménier se recula avec épouvante , elle contempla ensuite Clara d'un regard sinistre , puis elle s'approcha lentement et s'écria d'une voix lugubre :

— Elle aussi , mon Dieu ! misérable famille!...

Tout aussitôt elle sonna avec tant de violence que les domestiques accoururent de tous côtés, taudis que M. Ménier, l'œil fixé sur sa malheureuse sœur, tout entier à la pensée de l'accident qu'elle éprouvait , croyant découvrir en elle les principes du mal affreux dont il était frappé , semblait prêt à subir la même atteinte.

— Emportez-la dans sa chambre ! s'écriait madame Ménier d'un air épouvanté ; emportezla , la pauvre femme ! reprenait-elle avec des larmes. Clara, chère Clara !

Déjà Lise et une autre femme allaient empor^ ter madame d'Houdailles lorsque Catherine qui , comme les autres , était accourue aux cris de madame Ménier et aux appels de Victor ,

s'ftyança , et avec ane autorité qui sembla frapper tout le monde de stupéfaction , elle s'écria : -r Laissez madame d'Houdailles sur le ca<napé ; laissez-la devant tout le monde.

— Que signifie cette insolence ? s'écria madame Ménier.

— Vous voyez , madame , reprit Catherine avec amertume, vous voyez que madame la marquise revient à elle ; c'est un mouvement nerveux , voilà tout ; c'est une émotion violente et inattendue qui l'a frappée et qu'elle n'a pu dominer...

En effet, madame d'Houdailles revenait à elle et jetait des regards encore éperdus sur ceux qui l'entouraient. Tout ce monde l'épouvanta : la pensée lui vint que la faiblesse qu'elle venait d'éprouver pouvait être comprise comme un accident pareil à ceux qu'éprouvait son frère , et, succombant à cette terrible pensée , elle retomba dans de nouveaux spasmes , et madame Ménier reprît avec un nouvel effroi :

— Vous voyez bien que c'est la même chose !

Toute la volonté de M. Ménier succomba à

cet affreux spectacle , et avant que Catherine eût pu l'entraîner hors de l'appartement, il tomba par terre saisi d'une de ces épouvantables attaques que jusque-là il était parvenu , grâce à l'étrange dévouement qu'avait pour lui

âOO LES PBÉTEIfDIIS.

cette fille , à cacher à tous les yeux. On avait de vagues soupçons de sa maladie , mais personne n'en avait été témoin, et encore ces soupçons n'avaient-ils jamais frappé juste ; en effet quelques personnes l'accusaient d'ivrognerie et expliquaient ainsi sa sortie du souper.

— Oh ! s'écria dans ce moment terrible Catherine, cette femme est un monstre ! Fermons toutes les persiennes , fermons ! la lumière le tue. Laissez-moi seule avec monsieur , et emportez madame d'Houdailles.

Lise , aidée d'une autre femme , emporta la marquise dans sa chambre , et madame Ménier quitta le salon avec Victor et M. de Sommerive.

Celui-ci aurait donné beaucoup pour être à dix milles lieues du château , mais il ne put échapper à madame Ménier, qui lui tendit la main en éclatant en larmes et en lui disant :

— Vous le voyez , monsieur, voilà ma destinée depuis dix ans.

— C'est horrible , madame ,. et je vous plains sincèrement , reprit M. de Sommerive.

— Ah ! monsieur, faut-il qu'un hasard que je n'ai pu prévoir vous ait rendu témoin de ce qui vient de se passer l II est rare que M. Ménier soit atteint de plusieurs crises de suite, et je croyais que sa malheureuse sœur était' pour

LBS PBiTENDIIS. SOI

ainsi dire tout à fait guérie de cette horrible maladie.

— C'est horrible, répéta tout naïvement M. de Sommerive, qui ne trouvait pas un mot de consolation à donner à une si épouvantable in* fortune.

— Ah ! s'écria madame Ménier, qui semblait ne pouvoir contenir sa douleur , ce ne serait rien qu'une union si fatale , mais subir l'humiliation de voir une servante commander ici pour ainsi dire ! Vous l'avez entendu , monsieur ? Ah ! je suis la plus malheureuse des femmes !

Victor entendait à peine sa tante ; la pensée de madame d'Houdailles , de cette femme si belle 9 si noble , si séduisante , frappée d'une si horrible infirmité , l'épouvantait.

Madame Ménier toujours pleurant , toujours sanglotant , reprit bientôt :

— J'ose vous prier de me rendre un service, M. de Sommerive ; ne quittez pas le château sansm'avoir revue ; j'ai besoin de vos conseils, j'ai besoin de votre appui.

— Je suis à vos ordres, madame, reprit M. de Sommerive fort contrarié d'être mêlé à tout cela , mais n'osant se refuser à cette pressante sollicitation.

— Permettez-moi de me retirer pour me re-

SOS LES ratTEllDOS.

mettre un peu ; dans quelques instants je tous ferai demander un moment d'entretien.

— Ha tante , lui dit Victor , vous n'avez pas besoin de moi ?

— De vous ? lui dit-elle avec un regard glacé. Non , monsieur.

— Alors , je vais partir, dit-il.

— Gomme il vous plaira , répliqua madame Ménier en se retirant.

— Adieu , Sommerive , lui dit Victor , j'ai peur d'avoir fait bien des sottises depuis quel* ques heures. Je m'en vais. Protégez ma tante ; elle doit être bien malheureuse , car ceux sur qui elle avait le droit de compter lui ont manqué.

— Je vous avoue , reprit M, de Sommerive, qu'il m'est fort pénible d'avoir à me mêler d'aussi tristes choses. Je comprends que votre tante veuille s'arracher à cette affreuse existence , mais en cela vous pouvez lui être plus utile que moi.

— Après ce qu'elle vous a dit , reprit Victor, vous ne voudriez pas l'abandonner.

— Non , certes , mais... Ah ! ce du Luc , il a été plus habile que moi , il n'est pas revenu. Mais enfin , ce qui est fait est fait. Je resterai, j'attendrai. Mais madame d'Houdailles... qui l'eût dit? C'est affireuz ! c'est affreux !

Victor le quitta et s'apprôta à monter .danâ sa chambre , mais avant de quitter la' maison , il voulut voir une dernière fois son onele , et charger Catherine de lui faire ses adieux. Il se dirigea vers le salon et ouvrit doucement la porte.

n entendit alors ces mots prononcés à voix basse :

— Pauvre Catherine, tu m'aimes, toi!...

Tu me pleureras , toi !.. .

— Calmez-vous , lui dit-elle , monsieur.

— Tu m'appelles monsieur...

— £h bien, Edouard, lui dit-elle , calme-toi, je t'en prie, je le veux, ou je ne t'aimerai plus.

Victor ne put retenir un cri. M. Ménier se redressa avec une horrible violence, et repoussant Catherine , qui s'était jetée à ses genoux et qui les embrassait , il s'élança vers Victor en criant :

— Malheureux I... Elle aussi , vous voulez la perdre! ...Non... non... non, ce ne sera pas !...

U prononça ces derniers mots d'une voix de plus en plus embarrassée , et il retomba comme une masse inerte.

A ces cris M. de Sommerive était accouru , et il put voir la confusion de Catherine avant que Victor fût sorti et eut fermé la porte derrière lui.

804 LES ratTsniras.

En attendant que nous disions à nos lecteurs le résultat de cette découverte extraordinaire , il nous faut suivre madame Ménier dans sa chambre, où elle écrivit le billet suivant à M. de Gancel :

« Monsieur,

<( Je suis désolée de ne pouvoir vous faire une réponse aussi satisfaisante que je l'aurais désiré. A peine arrivée chez moi , je me suis adressée à la fois à M. Ménier et à madame d'Houdailles , et je leur ai fait part de votre honorable proposition. Mais la joie qa*en a ressentie ma pauvre sœur a été telle qu'eUe n'a pu me répondre et que la violence de son émotion a déterminé chez elle une crise de ce mal dont vous savez que son frère est atteint, et dont , au point où en sont les choses , je ne puis vous cacher qu'elle est affligée. Dans quelques heures je pense qu'elle pourra m'entendre , et je vous ferai immédiatement parvenir la réponse que vous attendez avec tant d'anxiété. »

Cette lettre, écrite d'une main ferme, fut remise à un domestique qui eut ordre de la porter immédiatement à M. de Cancel , et madame Ménier, après avoir pris le temps nécessaire à calmer une douleur aussi violente que la

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