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INCONSÉQUENCE DE JEUNE HOMME

11 semblait visiblement agité et au point que son oncle lui

dit en se levant vivement :

— Qu'as-lu, Victor? Que t'est-il arrivé?

— Rien, mon oncle, rien, répondit celui-ci.

Madame dHoudailles, redoutant le trouble de Victor, sans eu deviner la cause, se hâta de dire :

— M. de Perdignan a<JTa fait comme l'autre jour une course forcée, et le cœur lui bat sans doute très-fort.

Victor ieta un regard d'indignation sur madame d'Houduuies et répondit avec un accent amer :

— Oui, madame, c'est une course forcée, qui n'est peutêtre pas si étrangère que vous le pensez à celle que j'ai faite pour vous rapporter votre mouchoir et...

j; s'arréla tandis que madame d'Houdailles lui envoyait un regard suppliant. Mais déjà M. Ménier avait compris; -M. M,éDier s'était rappelé le billet trouvé dans le mouchoir, biiict que sa sœur ne lui avait pas expliqué.

La marquise put voir une sorte d'incertitude dans la physiononue de M. Miinier. On eûi dit qu'il comprenait que les paroles de "Victor renfermaient une accusation, et que cette accusation n'était peut-être pas sans fondement. M. de Somuienve prenait de son côté des airs de plus en plus importants et resignés. Madame d'Houdailles éprouva un de ces mouvements d'indignation d'honnête femme outragée qui

rejelle sur les autres le dédain ou le soupçon dont on l'a

Irappée, et, sans calculer la portée de ses paroles, elle dit

rapidement .

— Je serais fort obligée à M. Victor de s'expliquer jilus

complètement sur le but de cette course où il paraii que

je SUIS inléressée, tout a fait à mon insu.

Victor était exaspéré, à ce qu'il paraît, car il répondit plus que brusquement :

„ — Je ne trahis les secrets de personne, madame. " — Mais j'aime assez à apprendre les miens, monsieur, dit avec hauteur madame d'Houdaiiles.

— Vous pouvez vous adresser à tout le monde pour cela, madame, répoudit Victor.

— Vous oubliez à qui vous parlez, s'écria tout à coup M. Ménier devenu pâle et tremblant ; pensez- vous que j'aie

fait venir ma sœur chez moi pour la laisser insulter par

vous, par... le neveu de madame Ménier? car vous ne m'êtes rien, monsieur!

— Je le sais, monsieur, reprit modestement Victor ; mais si je ne suis rien pour vous, vous n'en êtes pas moins pour moi un bienfaiteur, et je ne l'oublierai jamais.

— Le premier témoignage , le seul que j'en aurais voulu obtenir, Victor, dit M. Ménier d'un ton plus doux, ce sont les égards de la politesse la plus simple pour ma sœur.

Victor parut plus embarrassé qu'on ne peut le dire; il comprit la justesse de l'observation de son oncle ; mais ce sentiment ne pouvait lui faire vaincre le ressentiment' qu'il éprouvait contre madame d'Houdaiiles, et il répondit en balbutiant:

— Je me serais bien gardé de dire rien qui pût paraître désobligeant à madame votre sœur, si elle-même n'eût pas paru vouloir donner une tournure ridicule à la course que je viens de faire.

—Vous êtes bien susceptible, monsieur, dit madame d'Houdaiiles ; je croyais qu'on pouvait se permettre une plaisanterie vis-à-vis de vous sans que cela vous blessât au point de vous rendre injurieux.

On put voir qu'une réponse mordante errait sur les lèvres de Victor, mais il se contint et répondit d'un ton amer et triste à la fois :

— J'aurai le soin, madame, de ne plus m'exposer à manquer aux égards que mon oncle réclame pour vous... dans une heure j'aurai quitté le château.

— Toi aussi, s'écria tout à coup M. Ménier.

— Oui, mon oncle, dit Victor, et vous me pardonnerez, je

l'espère, cette résolution ; elle est plus nécessaire que youb ne pourriez croire.

— Nécessaire ! reprit M. Ménier.

Quelques larmes vinrent aux yeux de Victor ; il hésita à répondre.

— Mais qu'y a-t-il? reprit M. Ménier en regardant sa sœur. Est-ce le reproche que je t'ai fait, Victor?...

— Non, mon oncle, non, je vous le jure; mais il le faut.;, je ne puis pas faire autrement.

— Que s'est-il donc passé, Clara'',... Il y a quelque chose çue je ne comprends pas! Me diras-tu de quoi il s'agit?

— N'interrogez pas madame d'Houdailles, mon oncle; elle ignore complètement le motif de cette résolution.

— J'entends, je veux le savoir! je le veux ! s'écria M. Ménier dont l'œil brilla d'une colère terrible , mais qui n'avait pas cette sinistre et incertaine expression qui annonçait les approches du mal horrible dont il était frappé.

— 11 me le dira à moi, je l'espère, dit M. de Sommerive, qui intervint en voyant la discussion prendre une tournure si animée.

Victor, la tête basse, les dents contractées, ne répondit pas à cet appel qui semblait vouloir amener une conciliation, et se frappa le front avec violence. Madame d'Houdailles sentit qu'il fallait terminer une scène qui pouvait avoir un résultat plus sérieux que M. de Sommerive ne pouvait le croire. EUese leva, et s'adressant avec une dignité froide à son frère et à M. de Sommerive, elle leur dit :

— Gomme je suis certaine d'être pour quelque chose dans la détermination de M. Victor, je le remercie de sa discrétion, mais j'espère qu'il voudra bien me l'expliquer. M. de Sommerive, ajouta-t-elle avec un de ces regards que les femmes les plus pures savent trouver pour l'homme qui leur plait le moins, lorsqu'elles veulent en obtenir une complaisance, je vous en prie, et je vous serai bien... bien reconnaissante de cette bonté, attendez-nous avec mon frère, et vous verrez que tout ceci n'est qu'un malentendu. Edouard, attends-moi ici avec M. de Sommerive; je vous apporterai à tous les deux cette explication que j'obtiendrai, j'en suis sûre, de M. Victor.

M- Ménier sourit amèrement et repartit :

p- Ne crains rien» Clara, je ne m'éloignerai pas.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de me suivre? reprit ausfitôt madame d'Houdailles au jeune hoûune. V'rîor s'incliua et obéit.

ONE AME DE VINGT AN^i

A peine avaient-ils fait quelques pas en dehors du salon que madame d'Houdailles reprit avec vivacité :

— Eh bien, monsieur, vous expliquerez-vous enfin? me direz-vous ce que signiOent ces rélicences maladroites, ces insinuations injurieuses, cette résolution folle?

— Oui, madame, repartit Victor, je vous dirai tout, à vous, tout, saus ménagement pour personne.

L hésita encore et reprit :

— Il le faut; d'ailleurs, je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà; seulement, je croyais que vous la plaigniez comme moi et non que vous la trahissiez...

— Je ne trahis personne, monsieur, dit lièrement madame d'Houdailles.

— Et cependant, reprit Victor, M. de Cancel était chez vous cette nuit ; il était au rendez-vous qu'il vous avait sans doute demandé par le billet que je vous ai remis et qu'il avait déposé sur le banc oii je l'ai trouvé.

— Monsieur Victor, quand l'âge vous aura appris ce que c'est qu'une femme qui se respecte, vous ne lui jetterez pas de pareilles accusations avec cette légèreté et cette assurance.

— Il n'y était donc pas de votre consentement ? dit Victor avec étonnement.

— Je vou- ai demandé une explication, monsieur, dit madame d'Houdailles, mais je n'en ai point à vous donner. Remarquez, je vous prie, que je ne me suis mêlée en rien des choses qui vous concernent, et que vous avez fait le contraire. J'ai le droit d'obtenir ce que vous n'avez pas celui d'exiger.

— Soit, madame, reprit Victor ; mais alors veuillez bien m'écouler saus m'interrompre. Quoique je ne vous doive aucun compte de mes actions, je vous les dirai toutes, je vous

LES PRETENDUS. Vo

en dirai le motif. S'il vous parait blessant, je le regrette, mais c'est la vérité que vous voulez, la voici donc. Ce matm, madame, toute la maison savait (comment le savait-elle? je l'ignore), toute la maison, dis-je, savait que M. de Cancel a^'ail passé la nuit dans votre chambre.

— Passé la nuit! répéta madame d'Houdailles avec un frissounement d'indignation. Continuez, monsieur, repritelle ensuite, continuez.

— Je fus longtemps, reprit Victor, à croire ce que l'or me disait à ce sujet. Après ce qui s'était passé hier entre nous deux, après notre rencontre avec M. de Cancel, je ne pouvais m'imaginer que des relations que je ne qualifie pas, qu'une intelligence aussi intime pût exister entre vous.

Pendant qu'elle écoutait Victor, la marquise était devenue tour à tour rouge, pâle et glacée ; l'agitation de ses lèvres, la crispation de ses mains, attestaient le violent effort qu'elle était obligée de faire pour contenir les sentiments tumultueux que ces paroles soulevaient dans son âme.

— Vous soutirez, madame, reprit Victor, de m'entendre parler ainsi ; je cesserai, madame, si cela vous convient.

— Continuez, continuez, reprit Clara avec vivacité ; j'aime mieux la brutalité de vos accusations, bien claires et bien formulées du moins, que les ménagements insolents et les airs de pruderie blessée de certaines persoimes; continuez, vous dis-je.

— Soit, madame, reprit Victor en se raffermissant dans sa résolution de tout dire qu'avait ébranlée lagitation de madame d'Houdailles. Vous êtes libre, madame ; vous avez aimé M. de Cancel-, vous pouvez paraître ne pas savoir qu'une autre passion l'a consolé de votre perte, ou bien vous pouvez la lui pardonner : je n'ai jamais aimé, madame, je ne sais jusqu'à quel point l'amour peut être jaloux de ses triomphes passés et jusqu'où il peut aller pour les ressaisir; ainsi je ne vous biàme ni ne vous condamne. Si j'osais même porter un jugement en cette circonstance, je vous excuserais, car je sais que c'est par une trahison qu'on vous a enlevée à l'a. aour de M. de Cancel. Mais enfin voilà huit ans que cela s'est passé, voilà huit ans qu'une autre femme paie des transes les plus terribles, de la vie la plus malheureuse la folle passion à la laquelle elle vous a sacrifiée ; car

M. de Cancel ne l'aime pas, madame; M. de Cancel a voulu la perdre et la punir du mal qu'elle vous a fait ; lui seul est coupable dans tout ceci ; s'il ne vous avait pas demandé ce rendez-vous, vous ne le lui eussiez pas accordé, et si à votre arrivée il avait quitté la Normandie, comme il l'avait promis à ma tante, on n'élit pas vu éclater cette rivalité entre deux sœurs, rivalité qui amènera de si terribles catastrophes, si un hasard inespéré ne nous sauve tous. C'est poussé par cette terrible pensée, madame, que je me suis rendu ce matin auprès de M. de Cancel, décidé à lui chercher une querelle dont il était incapable de deviner le motif. En effet, je savais que lui mort, ma tante le pleurerait sans doute; mais, lui mort, elle ne se fût pas perdue par un éclat comme elle le fait peut-être maintenant. C'est pourquoi j'ai voulu tuer cet homme, pour la sauver, pour vous sauver aussi peut-être, madame, car s'il vous préfère à elle... elle fera tout pour vous perdre.

A mesure qu'il parlait, Victor semblait plus ému ; madame d'Houdailles l'écoutait avec moins de colère, et quoique encore émue de la dureté de ses accusations, elle s'étonnait d'écouter ce jeune homme qui n'avait pas une pensée pour lui dans tout ce qu'il avait fait.

Comme Victor s'était arrêté, la marquise reprit d'une voix plus douce :

— Je vous écoute, monsieur.

— M. de Cancel accepta ma proposition avec un empressement qui me montra qu'il n'en avait pas compris le motif; il s'imagina, comme du Luc, que je venais venger sur lui la perte d'une espérance personnelle ;quc, destiné par ma tante à l'honneur de prétendre à votre main, je venais punir sur lui l'injure quil avait faite au violent amour que vous m'aviez inspiré.

— Vous auriez pu le désabuser, monsieur, dit madame d'Houdailles, et peut-être en reconnaissant que vos provocations avaient un motif presque sacré, il eût évité une rencontre qui nécessairement amènera un éclat fâcheux.

— Je suis bien coupable, bien coupable sans doute, madame, reprit Victor, mais il est possible que si je lui eusse dit pourquoi je venais à lui, il eût refusé de se battre avec moi : il m'a cru amoureux, il m'a cru jaloux; il s'est trompé,

madame : vous êtes belle, plus belle qu'aucune femme au monde, sans doute; vous avez cette grâce qui séduit, qui enivre, cet esprit qui charme et qui domine; mais vous aimez M. de Cancel, vous lui avez gardé pendant huit ans un amour tidéle ; et bien fou serait celui qui userait prétendre à obtenir une place dans votre cœur. Non, madame, non, je ne vous aime pas; car si je vous aimais, oh ! j'aurais tué cet homme!... cet homme que vous aimez, je l'aurais tué certainement.

La voix de Victor était devenue acre et sifflante pendant qu'il parlait ainsi, et chaque fois qu'il disait à madame d'Houdailles : Je ne vous aime pas, ses yeux lançaient des éclairs de colère, et son visage prenait une expression de désespoir qui démentait, non pas la sincérité de ses paroles, car il croyait à ce qu'il disait, mais la vérité de ce qu'il croyait éprouver. Madame d'Houdailles de son côté, les yeux baissés, le cœur ému, écoutait cet amour qui s'ignorait et parlait si haut; elle comprenait, elle, que le repos et l'honneur de M. Ménier étaient le prétexte que Victor avait donné à la fureur inconnue qui s'était emparée de liii; elle craignait de lui répondre de peur de jeter une clarté soudaine dans l'obscurité tumultueuse de ces sentiments. Victor l'arracha à son embarras en reprenant presque aussitôt :

— Mais, enfin, il ne m'a pas deviné, et le combat a eu lieu. Je ne sais quel mauvais génie plane sur cette maison , mais j'avais fait donner à du Luc sa parole d'honneur de n'instruire ni ma tante ni son mari de cette rencontre ; mais il y a à peioe une heure, pendant que vous étiez avec M. du Luc, quelqu'un est venu qui a dit avoir rencontré M. de Cancel blessé et qu'on rapportait dans sa maison... Elle l'aime, madame; sans doute vous comprendrez mieux que moi le mystère de cet amour ; vous êtes femme, vous savez peut-être comment il se fait qu'on puisse oublier à ce point le soin de son honneur et de sa réputation ; mais à peine eut-elle appris cette nouvelle, que, s;"is rélléchir que la soudaineté de sa sortie devait dire où elle allait, sans avoir pu maîtriser devant ses gens l'épouvante et la douleur dont elle avait été frappée, elle est partie aussitôt , emportée par une passion irrésistible et aveugle. J'en ai

as LES PRÉTENDUS.

été averti par une femme qui sait tout dans cette maison et dont la condute est aussi un étrange mystère pour moi. Catherine est venue me dire que ma tante avait quitté le château, et qu'elle allait sans doute chez M. de Gancel; c'est alors que j'ai fait, madame, cette course que vouf^^-wez trouvée tout à l'heure si ridicule. Je suis parvenu à atteindre ma pauvre tante avant qu'elle fût par trop éloigaée de la maisoD ; était-ce mon devoir ou non? Je l'iguore; mais moi, son neveu, à qui elle a servi de mère, j'ai essayé de la protéger contre elle-même. Sans paraître comprendre où elle allait, j'ai voulu la ramener en lui disant que son mari la demandait et s'étonnait de son absence ; elle ne m'a pas écouté; et alors dans l'enlrainement d'un dessein que je croyais généreux, j'ai osé lui dire ce que j'ai fait pour l'arrêter dans cet abime où elle se précipite ; je me suis jeté à ses pieds, je l'ai implorée avec des larmes, je lui ai parlé de l'honneur de son nom, de son repos : je n'ai rien trouvé, madame, qu'une résolution inébranlable, une colère qui a soudainement oublié, non pas seulement toute la tendresse que j'avais pour elle, mais encore toute l'affection qu'elle a eue pour moi; elle m'a traité d'ingrat et de misérable, et lorsijue j'e?sayais de lui faire comprendre que si je m'étais trompé, c'était pour avoir aimé son bonheur, elle m'a chassé; elle m'a chassé sans retour, madame, et, afin de me faire obéir, elle m'a dit qu'elle préférait plutôt avouer la vérité à sou mari que de supporter ma présence pendant une heure dans son château. Vous voyez donc bien qu'il faut que je parte absolument, et vous voyez aussi combien il m'est difficile de dù-e à mon oncle le motif de mon départ.

La fin de cette étrange confitlence avait jeté madame d'IIoudailles dans une profonde préoccupation. Victor, de son côté, était absorbé par la pensée de la difficulté de sa situation. « Gomment rester, disail-il, et coiuinent partir? » Tout à cuup nnailarae d'Houdailles reprit, comme si une idée lomineuse venait la frapper : ^

— Elle vous a menacé, n'est-ce pas, d'avouer tout à mon f 1ère ?

— Oui, madame.

— Elle vous eu a menacé pour vous obligera partir! Eii

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