‹ Les prétendusChapitre 19 sur 30 · SOTTISE · texte numérisé non relu

SOTTISE

À cfea mots, il quitta madame d'Houdailles avec tous les lignes d'un vive colère, et celle-ci, malgré toute sa pénétration de femme, ne put comprendre de quoi il pouvait lui en vouloir à ce point.

Elle le suivit et arriva dans le si/ j prcsqu'au moment où il arrivait lui-même; mais, pour que nos lecteurs puissent comprendre la manière dont il fut accueilli, il est néces?air( de rapporter la scène qui venait d'avoir lieu entre M. Méniei et M. de Sommerive.

— Je suis bien aise d'être seul un moment avec vous, lui avait dit M. Ménier ; j'ai à vous parler de choses graves à propos desquelles je serais charmé de connaître vos senti» ments.

— Je suis tout à fait à vos ordres, reprit M. de Sommerive, amadoué par cette déclaration, sans cependant dépouiller tout à fait le ressentiment de voir depuis deux jours son importance complètement méconnue. En effet, M. de Sommerive avait su que du Luc et Victor éta ent sortis ensemble, puis il avait vu madame dHoudailles, d'abord en conférence sérieuse avec le vicomte, puis avec Victor ; il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, et il l'ignorait. 11 oubliait sans doute qu'on avait voulu le prendre pour conlident. et qu'il s'était refusé à ce rôle. Il en était à se dire qu'il ferait bien de quitter une maison où on le comptait pour si peu, lorsque l'interpellation de M. Ménier le ramena à des sentiments plus indulgents. Celui-ci continua ;

— Vous êtes trop galant homme, Sommerive, pour faire de la diplomatie avec moi, et pour ne pas me dire sans détours dans quelle intention vous êtes venu 'au château?

Malgré cet appel à sa franchise, le député conseiller d'État ne put pas se résoudre à répondre tout dioit à ce qu'on lui demandait ; et il se prit à dire en faisait des simagrées assez maladroites :

— J'éprouve trop de plaisir à venir voir mes amis pour ne pas m'étonner de la question que vous me faites.

— Sans l'avoir précisément lue, reprit M. Ménier d'un ton railleur, je connais la lettre que vous a écrite ma femme. « Dimanche prochain, nous avons la belle madame d'Houdailles, la charmante veuve aux deux cent mille hvres de rente; nous désirons lui rendre agréable son séjour dans notre château, venez donc nous aider, etc., etc. » Je crois à votre amitié, Sommerive, mais je crois aussi que la belle madame d'Houdailles est pour quelque chose dans votre empressement à venir nous visiter. Je ne pense pas que son

titre de veuve et ses deux cent mille livres de rente vous aient fait beaucoup hésiter, et je m'étais imaginé que l'idée d'un mariage avec elle ne vous avait pas paru impossible. ? L. de Sommenve fut encore très-embarrassé de répondre; il comprit que s'il acceptait cette interprétatiou de ses sentiments, il serait forcé d'expliquer catégoriquement à M. Mc- Bier pourquoi ils avaient changé, et voulant se sauver le désagrément de dire à un frère de trop dures vérités sur le compte de sa sœur, il repartit d'un air précieux et pincé :

— Croyez, mon cher Ménier, que je n'ai pas eu un moment la fatuité que vous me supposez. ; ma fortune est loin de pouvoir se comparer à celle de madame dHoudallles ; mon âge, qui pourrait paraître convenable pour le sien, doit être un motif d'être repoussé auprès d'une femme qui, ayant eu un vieillard pour mari, considérera sans doute la jeunesse comme le premier droit à lui plaire. D'ailleurs, je suis à peu près convaincu que si j'avais eu la sotte prétention de penser à madame votre sœur, je n'aurais fait que lui paraître ridicule.

Co-nme nous l'avons dit, tout ceci fut débité de ce ton prétentieux que la vanité blessée prend si maladroitement pour de la dignité. M. Mènier ne se trompa point sur la nature du sentiment qui dominait M. de Sommenve, et voulant le forcer dans ses dernières retraites, il lui dit d'un air contrarié :

— Ce que vocs me dites là me fait de la peine ; j'aurais voulu laisser ma sœur entre les mains d'un homme qui sût la protéger et qui put la rendre heureuse.

La tournure de cette phrase, bien plus que ce qu'elle disait, étonna Sommerive; il en reprit les mots avec cet accent interrogatif qui suffit pour en demander explication.

— Vous voulez laisser votre sœur, dites-vous...

• — Oui, oui, repartit M. Ménier ; il est possible que je quitte la France ; c'est même, à vrai dire, un parti arrêté; le soin de ma santé l'exige absolument, et j'avoue qu'il me sera pénible de partir sans avoir assuré le repos et le bonheur de Clara ; elle est trop belle et trop riche, mon cher Sommerive, pour ne pas être en butte aux spéculations de certains hommes et aux inimitiés de certaines femmes ; elle est d'un caractère trop loyal et trop élevé pour ne pas être la dupe de ceux qui joueront vis-a-vis d'elle un rôle de désmtéressement

LES PRÉTENDUS. t03

et de franchise ; elle leur croira les qualitt'? qu'elle po?Pède et donnera peut-fitre sa main à un homme indigne d'elle, mais qui aura deviné son caractère.

— Il eS't fort difiiciie, mon cher Ménier, reprit Yi. d« Sommerive, de prétendre diriser le choix d'une fem;Tie, alors même qu'elle n'est pas libre; mais ce serait plus qu'une niaiserie de vouloir la faire revenir à des sentiments nouveaux lorsque ce choix est déjà fait.

La surprise de M. Ménier fut extrême à celte déf^laration faite de ce ton piqué que M. de Sommerive n'avait pas quitté depuis le commencement de la conversation.

— Quoi! dit-il, du Luc, maisrré ses fatuités maladroites...

— Je ne crois pas, répondit M. de Sommerive d'un ton dédaigneux pour le vicomte.

— Vous ne voulez pas sans doute parler de Victor, et comme vous vous mettez vous-même hors de cause, je ne ■vois pas à qui vous pouvez faire allusion.

— Je puis vous répondre comme Victor, dit M. de Sommerive, je ne trahis les secrats de personne.

— Sommerive, s'écria tout à coup M. Ménier en le regardant en face, êtes-vous homme à me dire toute la vérité ? Ce que je croyais un secret enfermé entre elle et moi serait-il déjà à la connaissance de tout le monde ? Nommez-moi celui que vous croyez le préféré de ma sœur ; dites-moi, je vous «a supplie, ce qui vous autorise à avoir cette opinion ; il y va de mon bonheur, de mon honneur peut-être, et peut-être aussi de la vie d'un homme.

— Vous prenez ceci beaucoup trop gravement, reprit M. de Sommerive, et si madame d'Houdailles a agi avec une légèreté imprudente en recevant chez elle pendant la nuit M. de Cancel, c'est une chose qui ne doit point vous alarmer, car ce mariage serait assurément fort convenable, et,quelles qu'aient pu être mes espérances, je suis le premier à reconnaître que madame d'Houdailles ne pouvait faire un meilleur choix.

— Ainsi, reprit M. Ménier d'une voix sourde et creuse, vous savez que cet homme est venu ici cette nuit, et puisque vous le savez, d'autres, sans doute... *?

— Les personnes qui s'en sont aperçues, dit Soromerive, se sont étonnées du peu de mystère que paraissaient vouloir y mettre M. de Gancel et madame d'Houdailles, car le comte

104 LES PUÉTRNDUS.

a quitté le château après l'avoir traversé dans toute sa longueur, et sans prendre la moindre précaution poiT ne pas être aperçu.

— Par conséquent, reprit M. Ménier, ma sœur est la fable de toute la maison. Par conséquent, c'est de là que partent votre froideur et l'impertinence de Victor à son égard, sans compter les tranchantes fatuités de du Luc. C'est trop, Sommerive, c'est trop, il faut que justice se fasse à la lin ; il ne faut pas que l'impudeur triomphe de l'innocence ; ma pauvre Clara, elle, cet ange de bonté, ce cœur à qui le mensonge est inconnu, Clara accusée, chez moi !

La voix de M. Ménier s'altérait à mesure qu'il parlait ainsi, et la vague expression de ses regards dénotait déjà le trouble de SCS idées, lorsque madame d'Houdailles et Victor rentrèrent dans le salon.

Page 1