MARIAGE DE RAISON
Du Luc s*approcha de madame d'Houdaincs, et, après l'avoir considérée d'un regard qui prit unecxpressicndemélaûcolie carer-jante, il lui dit en souriant :
— Il faut que je retourne jusqu'à vos plus jeunes sonver.irs, madame ; il faut que je vous redise à vous-même votre propre hislo're pour que vous puissiez bien comprendre la JnslificalioM d'Arthur.
— Sa juslilicaticn ! dit la marquiFc avec amertume.
r- Oui, madame, sa complète iuslilicalion; car vous eaurez
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tenir compte de rciitraînomcnt dos circonstaTircs, des faiblesses du désespoir, de tout ce qui dcniainle triliii un esprit justi> et gOnrreux. pour être bien apprécié. Vous vous souvenez, mu.ianie, de l'époiiue où niailenioisi'î'.e C!;u:e de Perdignan épousa M. Edouard Méuier, votre irore. C'était en i826; vous étiez encore une enfant; mais (du Luc hésita, puis il reprit eu souriant) encore une lois, laissez- moi parler comme s'il ne s'agissait pas de vous, sans cela je n'arriverai jamais.
— Faites, monsieur, dit mada.fue d'H.iudailles.
— Vous étiez donc encore une entant, mais on n'arrive pa? à. une beauté comme la vôtre sans commencer de bonne heure.
Li marquise, pour la première fois, sourit en haussant doucement les épaules.
— On vous lit sortir de votre pensionnat pour vous faire assister à cette noce; c'est là que j'eus Thonneur de vous voir et de vous admirer pour la première fois. Vous vous rappelez sans doute que pendant la cérémonie un cri sourd se ht entendre dans un des bas côtés de l'église, qu'il se fit un mouvement général, et qu'on parla d'uu jeune homme qui venait de s'évanouir.
— Je me rappelle parfaitement tout cela, dit madame d'Houdailles avec un sourire un peu forcé ; je n'ai pas perdu la mémoire encore, mais cet incident est tout à l'ait étranger...
— Pardon, dit du Luc en l'interrompant d'un ton grave. Cet incident appartient à ce que vous avez toujours ignoré de la conduite de madame Ménier; cet incident, je ne vous la rappelle pas pour savoir si votre mémoire est restée fidèle, mais pour vous apprendre que ce jeune homme qui venait de s'évanouir était M. Arthur de Cancel.
— Lui! s'écria vivement madame d'Houiailles.
— Lui. Fils d'un gentilhomme ami de M. de Perdignan, Arthur était chez le vieux vicomte comme un second fils, comme un frère de mademoiselle (^lahc. Ils étaient du même âge, ils s'aimèrent.
— Ah ! fil madame d'Houdailles en serrant ses lèvres et en fronçant les sourcils, ils s'aimèrent.
— Je me trompe, madame, Arthur aima mademoiselle de Perdignan avec loute la noblesse généreuse de son cœar;
elle l'aima, elle, avec le calcul égoïste et impitoyable qui a présidé à toutes ses actions. Ne vous étonnez pas de Tindul- 2renc8 de mes paroles pour l'un et de leur sévérité pour l'autre ; il m'en coûte peut-être plus que vous ne*croyez d'être vrai, mais je vous l'ai promis et je le serai. Ce premier amour, madame, eut en apparence son cours et son dénoùment bien vulgaires. M. de Perdignan le devina, et rej.résenta à Arthur que si sa fille était eu âge de se marier, il l' tait, lui, beaucoup trop jeune pour y penser (elle avait dixneuf aus et lui dix-huit à peine). i\l. de Perdignan lui remontra sa pauvreté, et lui dit que, ne pouvant rien donner a sa fille, ce serait préparer à mademoiselle Claire un avenir fort pénible, et il lui demanda de cesser toutes poursuites. M. de Cancel le promit et, comme tant d'autres, il rêva qu'il ('tait facile, avec de l'honneur et du travail, de conquérir une fortune. lldem.anda à mademoiselle de Perdignan de^ui garder un an seulement la parole qu'elle lui avait donnée mille fois de n'être jamais qu'à lui, et celte année n était pas écoulée qu'il annonçait, par une lettre datée de la Nouvelle- Orléans, qu'il revenait en France avec cinquante mille écus de fortune. L'arrivée de cette lettre fut l'occasion d'une ï^cène qui serait d'un vrai comique s'il n'y avait eu un fond de cupidité odieuse.
— Ah! s'écria Claire lorsque son père lui lut cette lettre, cent cinquante mille francs de rente, et M, Ménier n'en a que cent mille !
— Elle dit cela! fit madame d'floudailles.
— Oui, madame, elle a dit cela, et M. de Perdignan ne fit attention à celte exclamation que parce qu'elle lui apprit que monsieur votre frère était amoureux de mademoiselle Glaire et lui avait sans doute olTert sa main et sa fortune.
— Comment! lui dit M. de Perdignan, ce petit Edouard au- 1 ait l'impertinence de prétendre à ta main ?
— Oui, mon père, il a fait plus de bruit de ses cent mille lianes de rente que je ne puis vous le dire.
— A-t-il en eiïelcent mille Uvres de rente en mariage? dit M. de Perdignan.
— Qa'esl-ce que c'est que cela auprès des cinquante mille écus d'Arthur! Ah! j'étais sûre de son cœur, et je ne me trompais pas lorsque je lui gardais le mien en sccj-et et que
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je feignais d'écouter ce M. Edouard pour mieux cacher mou attente à tous les yeux. Oh! vous ne repousserez plus Arthur, et ce M. Ménier mérite bien que vous le chassiez de votre fiiésence.
— Son père est un très-galant homme, repartit lo vieux vicomte, et il m'a rendu de trop grands services pour que je traite son fils, tout présomptueux qu'il est, avec cette rigueur.
— Eh! mon Dieu, mon père, je sais très-bien que vous de-vezde l'argent au vieux M. Ménier, son fils me l'a assez dit; mais on le lui rendra et on le mettra à sa place.
— Et avec quoi le lui rendra-t-on?
— Avec la fortune d'Arthur.
— Ses cinquante mille écus n'y pourraient suffire.
— Ce sera, s'il le faut, deux années de son revenu, dit Claire.
— Mais ce sera toute sa fortune et le double même,
— Comment! s'écria Claire, que voulez- vous dire?
— Que depuis cinq minutes nous parlons sans nous entendre. M. de Cancel m'annonce qu'il rapporte cinquante mille écus de fortune et non pas cent cinquante mille livres de rente.
— C'est impossible ! s'écria mademoiselle de Perdigoan,
— Ecoutez la suite de sa lettre, dit son père : « Certes, c'est une bien modeste fortune, mais on ]ieut vivre avec sept ou huit mille livr» s t;e rente, et l'avenir m'appartient encore .. »
— Pour un autre que pour vous, madame, l'exclamation qui suivit la découverte de celte erreur de calcul serait sans doute fort plaisante : « L'indigne! com.me il m'a trompée ! » s'écria mademoiselle Claire de Perdignsn.
La marquise ne put retenir un sourire dont la gaîté tempéra le mépris, et du Luc reprit
— Dieu vous a accordé d'être les plus nobles créature? iiu monde, quand vous êtes bonnes; mais voi";S pouvez aussi être ce qu'il y a de pire, dans les mauvaises passions. Avide, jalouse de tout succès, amoureuse de l'éclat, des fêtes, du plaisir, elle fit presque un crime à M. de Caocel de la promesse qu'elle lui avait donnée et qui la tenait en suspens depuis près d'un an, et s'armant de l'aveu que lui avait fait M. de Perdignan de ses obligations vis-à-vis de M. Lloiiier,
elle précipita FOTî mariage avec M. Edouard, comme uns fil'o qui se sacîilie pour sauver Thcnneur de son père. De Cance arriva quelques jours avant ce mariage ; il ne put croire ii un pareil abandon -, il vit M. de Perdignan, il vit sa fille; il demanda un nouveau délai pour doubler celte fortune in- -uflisanle; mais il n'obtint rien. Il fut assez fou poui' maginer que sa présence arrêterait l'infidèle au pied de l'autel : il y alla, et ce fut au moment où elle prononça la serment indi~?olub!e quïl s'évanouit.
5îadame dEo'^dailles avait écouté d'un air plus sérieux celte dernière partie du récit de Fernand, et elle lui dit alors :
— Vou? avez raison, monsieur. J'ignorais tout à fait les antécédents de ce mariage, et quoiqu'il vous plaise de donner à la détermination de Claire un molif de cupidité, il se peut que ce soit un pur dévouement qui lui a dicté sa conduite. Mais... il va une chose que jïgnore encore et qr,: peut être une terrible accusation... ou une excuse puissante; pour madame Ménier... (vous me comprenez, je suppose): ne pouvez-vous m'éciairerà ce sujet?
La voix de madame d'IIoudaiiles était émue et un légiT tremblement nerveux l'agilait pendant qu'elle parlait ainsi. Fernand ne parut pas y prendre garde et repartit :
— J'ai d'abord voulu vous expliquer les causes de l'incident de l'église pour que vous me compreniez mieux, et maintenant je vais aborder cette question, qui vous épouvantera, j'en suis sûr, tant il y eut de crime, c'est le mot, dans les pensée? de madame Ménier. Votre père, madame, sollicité par son fils de donner son consentement à son mariage avec mademoiselle Claire, eut cru manquer à l'honneur s'il n'eut prévenu M. de Perdignan de l'affection fort légère alors dont était atteint votre frère, et qui, étant Le résultat dun accident, devait disparaître, et avait pour ainsi dire romplélfmeiit disparu. c-
Madame d'Huudailles tremblait toujours; mais Fernano, prenant un air Irrité et. élevant la voix avec t'Oi'ce, GOatioua
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