SUITE
L?. ài'ic^tr'i-e de ?î. ÎT(?nier fnt aprirér'C'e nar M. de Pcrdignan, mai? elle fut un liorrible n^.alheur pour votre frère. Ecoutez-moi bien, car ce que je Yais vous dire est horribb. M. de Perdignan avertit su fiile, qui demanda vingt-quatre heures pour répondre. Ces vingt-quatre heures, e'!e les en:ploya à consulter plusieurs médecins sur la gravito de cette affection, non pour savoir si elle était guérissable, car, à vrai dire, elle n'existait plus déjà, mais pour savoir si el!& était mortelle.
— Qu'alloz-vous dire? s'écria ma'-!aîne d'Houdailles avce une épouvante indicible.
— Ce que votre belle-sœur a dit elle-même à M. de Ca;'!cel : « La mort manque rarement de suivre une de ces violentes attaques, et un jour prochain peut venir où je serai libre, riche, et nous serons heure'-ix. »
— Oh ! vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez, ce n'est pas possible!... Tant de cruauté, un si horrible calcul, une si effroyable prévision ne peuvent entrer que dcns le cœur d'un monstre.
— C'est que madame Ménier est un monstre, m.adam/e ; c'est que, forte de cette espérance, elle accepta ce mariage; c'est que, dès le lendemain, elle marcha avec une froideur fc-roce au dénouement qu'elle avait prévu. Vous êtes une Lonnêt3 femme, madame, il y a des idées que vous ne comprenez pas, que vous ne pouvez comprendre, que le respect que vous inspuez empêche de vous expliquer ; mais madamiO Ménier, encore jeune tille, savait que les émotions violentes, les pas jons sut excitées, les plaisirs excessifs, appelaient des crises aussi dangereuses que les colères et les chagrins; et M. Ménier, amoi;reux, confiant et bon, ne comprit ra-^ qu'une femme pût cacher un si horrible espoir sous le manque d'une si vive tendresse. Il se crut heureux, et déjà il était sauvé, car il pouvait penser que madame Ménier ignorait quelle affection avait tourmenté sa jeunesec : et elle n'avait pas en effet encore reparu.
132 LES PRÉTENDDS.
Madame d'HoudailIes paraissait confondue; l'horreur de iaccusation portée contre madame Ménier avait détourné un moment sa pensée de l'appréhension funeste qui l'avait jusque là dominée ; mais presque aussitôt elle parut faire un retour sur elle-même. Fernand continua rapidement:
— Tant d'amour prodigué avait fait croire à votre frère au bonheur de tout son avenijr, lorsque M. de Cancel re* parut.
Madame d'HoudailIes tressaillit et releva la lète en regardant du Luc avec anxiété.
— II était reparti quelques jours après le mariage de madame Ménier, reprit du Luc. à l'heure même où elle lui avait confié son horrible espoir, et il revenait tranquille sur la foi de ce bonheur mutuel, dont le monde faisait mille récits, tranquille sur lui-même, qui croyait avoir effacé de son cœur le souvenir de sa propre passion, et n'osant croire i\ la réalité des espérances de madame Méaier, qu'il avait attribuée à un moment de folle exaltation.
Cette arrivée chagrina votre frère, car il savait les anciens projets de Cancel, et madame Ménier crut comprendre que la jalousie, l'inquiétude, le désespoir amèneraient peut-être le résultat qu'elle attendait. Avec une infernale coquetterie elle réveilla dans ce cœur mal guéri un amour qui ne demandait qu'à s'éteindre dans une sincère amitié et un respect fraternel, et du même coup elle excitait l'inquiète nature de M. Ménier, qui avait toujours gardé une crainte, un remords au fond de son bonheur. Votre belle-sœur devina j-apidement son double succès, et entin un jour arriva où Cancel, malgré tous ses ettorts, montra si vivement sa passion, et où madame Ménier en parut si heureuse et si troublée que M. Ménier n'eut que le temps de s'enfuir. Sa femme le suivit, elle fut le lémom unique mais impassible des douleurs de votre frère ; et lorsqu'il revint à lui et que, les yeux en larmes, il se mit à genoux pour lai demander pardon, elle lui répondit :
— Vous êtes un infâme et vous m'avez trompée! Madame d'HoudailIes tressaillit encore, mais cette fois
avec une ierreur véritable.
Elle murmura d'une voix sourde :
— Oui, et cela revint avec le malheur*
LES Pr.Éïr.NDLS. 133
— Cfmme cela avait disparu, dit Fernaud, avec le repos, ©omme cela n'eût jamais reparu, car il a fallu toute la barîDare p( Tsévérance de madame Ménier pour renouveler ces funestes accidents. Ne prenez pas pitié de cette femme! s'écria Fernand avec une feinte de colère dans le geste et dans la voix, afin de rappeler à lui l'attention de la marquise qui s'égarait encore. Ne la prenez pas en pitié, car c'est armée de ce qu'elle appelait son infortune qu'elle séduisit la noble résistance de Cancel. Un homme de cœur, madame, peut ne pas vouloir troubler la vie d'une femme heureuse, alors môme qu'il éprouve pour elle un violent amour; mais lorsqu'elle lui demande une consolation, lorsque c'est avec des pleurs et des sanglots déchirants qu'elle parle de son existence sacrifiée, perdue, il lui faut une vertu que le monde trouverait presque ridicule pour résister à la passion qu'il éprouve, à celle qu'il inspire, et à cet attrait mouï de rendre à celle qu'on aime des joies qu'elle avait à jamais bannies de son cœur. La façon dont je parle est siniîuUère, madame, mais à bien étudier le sens caché de celte latale liaison, ce fut M. de Cancel qui succomba.
Madame d'Houdaiiles sourit et repartit d'un ton plus doux et plus calme :
— Vous êtes un bon avocat, monsieur.
— Je suis un juste appréciateur dune passion dont je n'ai pas le droit de condamner les faiblesses; et maintenant, madame, veuillez m'écouter avec plus d'indulgence encore et plus d'attention, car il s'agit de vous, et je me permettrai de dire tout ce que je dois sans égard pour votre susceptibihté.
Cette coupable haison durait depuis un an, madame, lorsque votre père, qui était sous le charme de celte rau?se douceur avec laquelle madame Ménier a trompé tant de gens, vous lit quitter votre pensionnat. Vous éles toujours belle, et aux yeux de quelques hommes cette beauté a giandi avec les années qui se sent écoulées depuis votre- appar-liondans le monde; mais j'eus Thonneur d être invité ( h' z M. votre père au premier bal qu'il donna pour vous présenter à ses pmis; et je me rappelle, madame, que ce l'ut une admiration charmante et cliaste qui s'éleva autour de vous. Cancel y était comme moi, et, quoique bien jeune alors, je compris,
a la muette extase qu'il éproiiva en vous voyant, que vous éties l'astre radjenx qui venait d'éclairer son cœur et de lui montrer ce qae c'est que l'amour. Il était jeune, il était beau, il souffrait (jorribiemerit de ia chuliie qu'il portait; il osa vous dire qu'il vous aimait, et sans vous informer de quci iléîait maliicureux, vous l'avez aimé. Dès ie premier jour, madame Ménier le soupçonna. Coïnprencz-Yojs, madame, la rage de ce cœur brûlé d'amb'.lion, d'euvie et de jalousie? Vous, plus belle qu'elle, aussi riche, d'une nai^=ance bourgeoise et pouvant par un mot devenir la femme ti'uu liomm" jeune, beau, dun grand nom! Quel triomphe! Elle n'eût pas été ta maîtresse de cet homme qu'elle ueùt pas accepta" 03 partage pour vous, lit c'était son amant, c'était M. de Caccel que vous lui enleviez ! Celte femme est une misérable, mais je comprends qu'elle n'ait pas accepté celte humiliante défaite de tous ses ëeutin'ents. Vous vous étonniez cependant des hésitations de M. de Gancel; lorsqu'il vous semblait que votre père l'accueillait avec faveur et qu'il pouvait librement vous parler, vous restiez glacée par sa froideur en votre présence, et vous lisiez avec surprise ces lettres furlives où vous trouviez un amour insensé et qui allait jusqu'au déhre. Sûre de l'approbation de votre père, vous vous la'sjàtes entraîner à lépondre quelquefois à ces lettres écrites en cb.iffres et dont le uvstère vous paraissait si extrava,!iant ; puis un jour, quand l'aveu de votre amour vous eut échappé, M. de Cancel disparut, et l'on vous présenta le marquis d'Houdailles; et, pour vous déterminera épouser cet honorable vieillard, on vous fit peur de votre amour : on vous dit, je le sais, que M. de Cancel était marié, marié en secret, vous en souvient-ilV Enfant qui sortiez du pensionnat, ignorante du monde, plus i,t;iiorante des lois, on vous fit crou'e, on vous fit douter de luut en vous faisant douter de celui que vous aimiez, et vous vous laissâle;i marier saus savoir quel lien vous acceptiez.
SECRETS DU COEUH.
Fernaud attachait sur madame d'Houdailles des regards
pleins de pitié, ot la marqui?e. troublée et baissant les yeux, lui répondit d'une voix élouIFée :
— Je vou- remercie, monsieur du Luc, de me parler ainsi de mon passé ; j'ai été faible, crédule, mais Died ne m'en a pas punie.
— Je le sais, madame, dit Fernand, ce lien n'a pas été malheureux, M. d'Houdailles était un de ces nobles et bons vieillards qui avaient gardé intactes les plus belles qualités de la vieille noblesse fiançaise ; c'était un homme dont nous étions fiers, mauame, el pour lequel, moi et tous ciux qui l'ont aimé, nous vous remercions du bonheiir que vous avez répandu sur la fin de sa vie. 11 fallait pour ce;a la grandeur qvo vous avez dans le cœur, il fallait vénérer cet homme vénérable. Une a'.itre n'cùl peat-étre vu que le vieillard solir taire, maladif, retiré dans son vieux château, queiquelbis dans ses vieilles idées : vous avez mieux fait, vous l'avez accepté pour ce qu'il avait de bon; vous l'avez entoure d'un respect si tendre qu'il a pu croire que les vertus et les nobles qualités tenaient lieu de jeunesse et de beauté, et il est mort en vous bénissant. C'est bien cela, madame, c'est bien.
Les éloîies de Fernand avaient quelque chose de si ému et de si enthousiaste que, par un mouvement plus puissant que sa volonté, madame d'Houdailles éclata en larmes et Va tendit la main en lui disant :
— Merci, monsieur, merci; mais je n'ai pas été aas.ci i: l'abri de tout reproche que vous pourriez le croire.
— je sais tout, madame, reprit Fernand, et je sais faire !a part de chacun. You^ devez savoir aujourd'hui quelle main avait éloigné M. de Cancel, quelle langue envenimée avait répandu contre lui le bruit de ce mariage secret ; mais ce que vous ce savez pas, madame, c'est par quel moyen on le força à vous quitter. Ce ne furent pas des pleurs, des supplications, ce fut ! a menace qu'on employa, et quelle menace ! vous allez en juger : « Si vous restez, Arthur, je dirai la vérité à mon mari, je la lui dirai à elle, je la dirai à l'univers, et je dirai partout que vous m'avez perdue ; et si le monde m'accuse, je révélerai au monde à quel misérable et maudit on m'a liée, et si le monde l'apprend, cet bomme ea luourra de hoMtf^ ou se tuera de dôç^snolr, »
— C'est vrai, dit madame d'Houdailles d'une voix altérée, il en mourra ou il 53 tuera.
Fernand toucha légèrement du bout de la main le bras de ru^'xlame d'Houdailles, et reprit avec une vivacité exagérée :
— Arthur pouvait-il espérer vous obtenir après une pare .le menace? Vous-même, s'il l'eût bravée, eussic^-vous osé accepter sa main après l'aveu de la faute de la femme de votre frère? et cet aveu, elle l'eût fait. Il partit donc ; et si, pins tard, il vous écrivit pour vous apprendre qnoQ l'avait calomnié en disant qu'il était marié, c'est qu'un galant liomme doit accepter son malheur mais non pas une iuTamie. Vous lui avez répondu, madame ; ce fut là cq qui le perdit tout à fait.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— ■ Vos lettres acceptaient une justification, vos lettres regrettaient un amour perdu; ces lettres imprudentes et que TOUS avez écrites dans les premiers moments de votre mariage, ont été depuis dix ans constamment suspendues sur votre tète. Elles furent surprises, volées, oui volées. Des faut^.es clefs firent pénétrer madame Ménier dans Tappartoment deM.de Gancel, lui ouvrirent ses meubles, et c est armée de ces preuves de votre amour qu'elle l'a retenu. Huit ans entiers, madame, huit ans pour votre repos, sinon pour votre honneur, il a accepté cet esclavage.
— El penîez-vous, monsieur, que s'il l'eût sincèrement détesté, il l'eût subi si longtemps? dit madame d'Houdailles.
Ft.mand parut embarrassé et répondit après un moment de silence.
— Sur mon honneur, madame, je crois et j'ose jurer que c'est .;our vous qu'il l'a accepté. Ce sacrifice une fois fait, je ne sais... je ne puis vous dire... mais peut-on en vouloir à celui qui souffre la prison et les fers pour sauver une peine à un frère, à un ami, de s'arranger le mieux qu il peut dans sapriwOn, d'alKger le poids de sa chaîne? El tenez, madame, sans nélaphorcs , dans combien de ménages narrive-t-il pas qL on so pardonne des torts cruels, comme s'ils n'exisliicntpas, pour ne pa.s rendre plus insupportable un lieu quo la oi rend indissoluble! V.. de Cancti était peut-Cire plus erchaîoé qu'un mnii; pour quitter madame MOnier, il fallait ^nus rer.re, i! lailait i-culie uu:..i voî.c ii^'M'.r. r c'é-
LES PUÉTENDIS- 137
^nit encore hipr comme il y a huit ans : « Je dirai la vérit-i au monde entier, je la dirai à mon mari, et je ferai connaître sa misérable existence, et il en mourra de honte. » Voilà l'éternelle parole de madame Mép.ier. M. de Cancelen avait peur, et vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point peuvent se dégrader la xoloulé et l'énergie d'un homme, quand il a laissé prendre suj lui l'empire de la menace par une femme perverse. t-»
— Je voudrais vous croire, monsieur, dit madame d"Hoi> dailles, mais ces menaces, il ne pouvait pus les redouter, car il n'ignorait pas que mon malheureux frère fermait les yeux sur l'inconduite de sa femme.
— A la condition sans doute qu'elle 'se tairait sur l'affreuse maladie dout il est Irappé, à la condition aussi que jamais le monde ne i^cupçonnerait ni le désordre ni la tolérance ; je le crois ainsi, et sans doute de Cancel le savait ; mais comme on sait de pareilles clio^es, comme elles arri- Tent, comme elles s'arrangent. C'est le résultat d'un de ce:; accords tacites où rien n'v^st dit et cù tout est compris. Mai:> Jamais, et vous en avez peut-être la preuve, jamais il. Ménier n'a su et n'a pu avoir d'explication formeUe à ce sujet avec madame Ménier, encore moins avec .M. de Cancel. Et vousmême, malgré la sainte affection que vous avez pour votr-j frère, maigié celte tendresse passionnée qu'il a pour vous, avez-vous jamais osé aborder avec lui ce fatal sujet? N'y a-t-il pas des choses auxijuelles personne n'ose toucher, et seriez-vous bien étonnée s'il était resté quelquefois des doutes à M. Ménier?
— Des doutes', fit madame d'Houdailles, ce n'est pas possible.
— Une espérance peut-être, sinon un doute, une espérance que cet abandon coupable cesserait, qu'on revienilrsiun jour vers un cœur aussi plein de pardon que le sien. Eh! mon Dieu ! madame, lorsque votre frère couvrait Victor d;sa protection, de ses bienfaits; lorsque, par un testament bien volontaire, il lui léguait la meilleure part de son imiLcnse fortune, à qui faisait-il tout ce bien? à qui eùt-ii voulu que cela inspirât de la reconnaissance ? vous deve;; bien le comprendre. Certes, Victor est un bon et loyal enfant, meilleur que vous ne le croyez peut-être ; mais il était
1S8 LES PRÉTEXDDS.
un prétexte à flatter un cœur qu'on voulait ravoir, qu'on espérait ramener. M. Ménier se crovait trop coupable de ?on malheur pour ne pas être induisent, et il avait irop d'indulgence pour ne pas espérer en trouver à scd tour. Oui, madame, il y avait des heures où il doutait de la vérité : et rappelez-vous le moment où il a pu croire que c'était pour TOUS seule qu'était veuu M. de Cancel, le nsoment où il a espéré que vous pourriez l'épouser... le moment où madame Ménier est venue vous porter cette formelle demande de mariage; ce n'est pas seulement son honneur sauvé; Cf n'est pas la visite imprudente de Cancel, expliquée de façon à ce que madame Ménier fût a l'abri de tout soupçon ; ce n'est pas un sentiment de pure vanité qui l'a ému : c'était l'espoir du repo?, de Torcire rentré dans sa famille qu'il entrevoyait, et qu'il eût accueillis comme s'ils ne l'eussenl jamais auittée. Mais, madame, ce n'était pas le but de madame Ménier.
Dans la dernière partie de ce récit, Fernand avait affecte une certaine rapidité de langage et une déclamation vive; il mêlait à sa phrase un geste an^mé et une sorte d'importance oratoire. Madame d'Houdailles le remarqua, et ne se douta guère qu'il y eût une intention cachée dans cette façon de dire.
Cependant Fernand avait réussi, il avait abordé le moment on madams d Houdaales avait été frappée de cette crise nerveuse SI cruellement traduite par madame Ménier, et elle n'y avait > as pris garde, son attention, qu'il avait excitée en révélant et commentant les ca'cu'.s et la duplicité de cette femme, le suivait sans que Ihorrible préoccupation qui l'avait dominée jusque là cherchât dans chaque mot une application au mal auquel elle se croyait vouée; elle répondit donc :
— Je crois, monsieur, que mon mariage avec M. de Cancel rtentrait |ias dans les idées de madame Ménier. Mais je voudrais savoir copj.neal il est arrivé que M. de Cancel ait pu lui faire porter la lettre qu'elle nous a anucncée au moment...
Ce qi!e les paro!c> d? du l.uc n'avaient point fait, son propie souvenir le lui ramena : maJam;- d'ilcnilaillrs pûlità C3 mol qui devait être 6Ulv^du moi par ieque. il lui fallait
LES l'i;ÈitNOLS. 139.
d«Jnoinmer la faiblesse qui l'avait saisie. — Au moment... au mioment... répéla-t elle.
— Oh ! madame, s'écria du Luc avec vivacité, au moment où voîis vouà êtes évanouie, madame Ménier venait d'accomplir, avec une dextérité merveilleuse, la ruse la plus habile, comme elle a su tendre sous les pas d'une pauvre femme ie piège le plus indigne; car il y a une personne dont je n'ai pas encore parlé, et dont l'action s'est étrangement mêlée à cette liisloire et à son dénoûmcnt. Cette personne, c'est Catterine; Gallierine, quelque chose d'héroïque et de bon, quelque cho?e que vous devez comprendre et estimer, vous.
Ainsi, du Luc exagérait à la fois le mouvement et l'expression de son récit, pour ne pas laisser à madame d'Houdailles le temps de poser sur une de ces idées fatales qui sont comme entourées d'un abîme profond et qui donnent le vertige.
— Oui , répondit la marquise distraite, je sais que Catherine a été pour mon frère une servante fiJèle et dévouée.
~ Ce que vous dites là n'est pas juste, madame. Cathercne n'a pas été seulement une servante fidèîe et dévouée, elle a été grande aussi, elle a eu (à mes yeux du moins) un courage et une pitié admirables. Cee-t bien difticiie à vous expliquer, madame, et il vous aurait fallu entendre celte femme, qui n'est qu'une servante sans éducation, vous dire, avec la rudesse de son langage et la délicatesse de ses sentiiiicnts, comme elle a été ameuée là où elle est arrivée.
— Je suis p?rs.!adée de ce que vous me dites , monsieur, reprit madaaio d'HouJaiUes ; mais je ne coùçoîs pas en quoi ce récit peut être pour moi d'une im,jortaiice telle que ¥ous eambliez le croire.
— Il est po>sil)l-, /{Uft je me trompe, madame, reprit Fernaud : mais si j'abuse aujourd'hui de votre patience, c'est un tort qu'il ne me soia plus permis d'avoir bientôt, car...
— Car vous partez, n" est-ce pas, monsieur? lui dit la raar- <îuiaô en atlaciiaut siir lui un regard inquiet et curieux.
* Par uu sentiment qui s'exp:iquera plus lard , Feinand baissa les yeux et fut e:ubarrassé; mais il craigiiil au« cet embarras ni l'ùi ititcrpivte par la marqui=e d'une façon fâcheuse pour ci.e, et il lepiit aussitôt :
— Puissé-jo ne pas partir, madame 1 qu'il arrive un iaci-
dent, un met , uo geste qui me dise de ne pas partir, et Je serai le plus fier et le plus heureux des hommes. Mais, madame, j"ai accepté la tâche de vous raconter, de vous dire le mystère de ce qui s'est passé ici depuis quelques jours, et je dois d'abord l'accomplir tout entière. Croyez que si j'y mets des formes qui vous paraissent avoir l'apprêt d"un récit convenu, c'est qu'il faut que vous sachiez tout ce qui a précédé les scènes des deux derniers jours, pour les juger comme elles doivent l'être et pour prendre le parti le plus convenable.
— Je vous écoute, monsieur , repartit madame d'Dondailles, le Iront sombre, tandis que Lise lui tenait les mains et les baisait d'un air suppliant.
UN dénouement;
— Ce n'est qu'il y a trois ans, reprit du Luc , que M. Ménier s'est décidé à rétablir ce château, qui a appartenu à la famille des L'erdignan, el c'a été de sa part une de ces nombreuses concessions faites aux caprices de madame Ménier, toujours avec l'espoir d'obtenir un peu de reconnaissance pour tant de bonté. Monsieur votre père, comme vous le savez, l'avait laissé se dégrader, et i\l. de Perdignan avait refusé de venir l'habiter et s'était renfermé dans la petite maison voisine du parc, la même qui est maintenant habitée par M. de Cancel. Le souvenir de M. de Perdignan était adoré dans le pays, et quoiqu'il ny possédât presque plus rien, il y était encore considéré comme le maître et le seigneur du canton. Les fermiers, habitués au désordre qui régne toujours dans les affaires d'un homme endetté, se flattaient de l'espoir de lui voir reprendre ses biens ; et parmi ceux que la régqlarité de i\l. Ménier gênait, et qui trouvaient inique qu'un acquf'rcur de biens nationaux exigeât des comptes mieux établis que l'ex-seigneur du lieu, on distinguait Vauvannier, le père de Catherine. Voici comment elle m'a dit elle-même ce qui s'est passé à cette occasion :
« Mon père vivait au cabaret, et nous étions deux enfants pour faire aller la maison, moi grande et l'urlc, et une pau-
LES PRÉTENDUS.' !4i
vre petite qui a été nourrie avec M. "Victor ; elle serait morte à la peine, il y a deux ans, la pauvre enfant, sans celui qui nous a tous sauvés; car elle avait du cœur, et elle ne se fut pas hi'miliée comme moi à être servante après avoir eu du bien a*uous. Tant que le vieux M. de Perdignan a vécu, c'a été asseï bien-, il glissait de temps eu temps quelques pièces de cent sous à mon père, qui n'allait qu'un peu plus au cabaret, n)ai3 qui ne venait pas nous prendre le peu que nous amassions pour payer les fermages. Oui, monsieur, c'en état là qu'il nous fallait cacher notre argent dans les trous du mur, l'enterrer dans des coins de iardin pour qu'il ne le trouvât pas, et quand il le découvraii et que nous iui faisions un reproche de nous l'avoir enlevé : — Bah! disait-il , on rendra les biens aux nobles , ça ne va pas tarder ; et alors le compte des arriérés sera bientôt fini avec le vrai propriétaire. M. de Perdignan me donnera quittance, et une fois que ce sera lui, je travaillerai , parce que... lui, je le reconnais pour mon maître. C'est pendant ce temps que j'ui vu madame Ménier, qui était alors mademoiselle Claire, et X. Victor, qui avait été nourri par ma mère. Tout ce que nous avons souffert de Tinconduite de mou père est inutile à vous raconter : mais ça ne fit que devenir plus terrible ù la mort de M. de Perdignan ; et il y a trois ans, quand M. Ménier se décida à venir habiter le château, nous étions en arrière de douze mille francs de fermage. Jusque là on ne nous avait pas trop tourmentés, et toutes les fois que l'homme d'affaires écrivait pour nous menacer, je m'adressais à madame Ménier pour la prier de nous défendre auprès de son mari, et comme les menaces cessaient, et que les poursuites ne commençaient pas, je croyais que c'était elle qui nous protégeait. Aussi, quand j'appris qu'elle venait au château, mon premier soin fut d'aller la remercier de ses bontés. »
— Mais à quelle occasion, monsieur, dit madame d'HoudaiUes, Catherine vous a-t-elle fait ce récit ?
• —Oh! je vous en supplie, madame, permettez-mci ue continuer : un peu de patience, et vous verrez que rien de ce que je vous dis n'est inutile ; laissez-moi vous répéter le récit de Catherine comme elle l'a fait.
— Oui , madame, reprit Lise, qui jusque là ne s'était pas iLêi^e i cet entretien, écoutez M. du Luw.
142 LES PRÉTRNUUS.
M. du Luc reprit aussitôt, en coniinuant à faire parler Ca^ therine coaiaie il l'avait déjà fait :
« Elle me reçtit d'abord assez aigrcmerit et ^arat surprise de ma reconnaissance ; mais elle se ravisa, me questionna avec attention, et finit par me dire quellep aurait soin de moi, et qu'elle trouverait moyea d'aiiaDgcr cett'j mauvaise affaire définitivement.
» Deux jours apiCs elle me lit revenir et elle me dit d'un air triste , car vous ne pouvez pas vous imaginer comme cette femme est fausse, et combien de temps, combien de clioses il m'a fallu avant d'y voij clair dans sa méchanceté -, elle me dit d'un air désolé :
— » Ma pauvre entant, M. Ménier est revenu dans ce pays pour y faire marcher ses affaires qui étaient tout à fait en désordre. Je lui ai parlé pour ton père , mais j'ai eu beau faire, il n'a pas voulu entendre un mot à ce sujet ; il a dit qu'il en avait assez entendu comme ça, et que nonseulement il va vous chusser de votre terme , saisir tcut ce que vous possédez, mais qu'il fera renfermer ton père et qu'il le laissera mourir en prison , si lui ou toi et tr. sœur vous ne le payez pas.
— » Et comment, lui dis-je, voulez-vous que nons le payions ?
— » Ma pauvre Catherine, ce sera dur, mais tu le peux : « Qu'elle entre comme servante à la maison, m'a dit mon mari, et je lui tiendrai compte de ses gages à mille franc.-: par an pour me rembourser. » « Mille francs de gages, Catherine, dit madame Ménier, c'est beaucoup, et M. Ménier e""'- généreux, >»
» Ça me fendit le cœur de me voir réduite à être servante, mais il n'y avait que ce parti à prendre, et d'ailleurs madame Ménier m avait déjà mise pour ainsi dire dans l'impos- Fibiiité de le refuser. « Ma pauvre enfant, m'avait-elle dit, chacun a ses peines, et toute riche que je suis, j'aimerais peut-être mieux être à ta place qu'à la mienae. » Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que ce sentiment-là , mais (j'iand on a été appris à respecter une famille et à en entendre maudire une autre, on croit tout bon d'un côté el tout mauvais dans le côté contraire. Ainsi, quand madame r.îcûicr m'eut raconté ce quêtait ?on maii, lorFiu'el'e ît t: t
LES PUETENbliS 113
(l'^mandé de Tarder à cnclrcr son malheur, et qu'elfe m'eut promis en -retour la libération de mon père et le fermage pour le fiancé de ma pauvre sœur, je n'hésitai [ilus et j'eivirai au service de la niaiion. Je fus longtemps à comprendre la vérilé, mais liientôl la présence assidi:e de M, de Gancel, l'abandon dans lequel on laissait M. Ménier, m'apprirent que ce malheur auquel je m'étais dévouée n'était pas du côté que je croyais. * ^
« M. Ménier avait accepté mes soins, il m'en étoit reconnaissant, et il arriva qu'un jour il me parla ds mon père et de ma sœur. Tout en le voyant mallieureux, je croyais encore que c'était lui qui m'avait forcée à entrer comme servante dans la maison, et comme, à dire vrai, h nienfait dépassait encore l'ohligation, je le remerciai en lui disant ce oui s'était p issé entre moi et madame Ménier. il fut bien un i)on quart d'heure avant de me répondre; je voyais bien ([u'il y avait quelqne cliose qui le tourmentait, et de peur que ça ne lui retombât sur le cœur, car il y avait des larmes dans ses yeux, je le priai de s'expliquer, et c'e>t alors qu'il finit par me dire : « Ecoute, ma pauvre fille, tu es trop bonne pour moi pour que je ne veuille pas te montrer que je le mérite vn peu. I)e toutes l s lettres que tu as écrites^ ma femme, elle n'a lu que la première, qu'elle m'a rentis« en me disant : « Voici une alfaire qui vous concerne : mais si vous voulez mon avis hVdessus, je vous dirai que ce Vaurannier est lui mauvais garneineit, qui se dérangera d'autant plus qu'on se relàcb-ra envers lui. »
— <( 11 sulfit. lui répondis-je, je verrai. » Je lus ta 'lettre, Catherine; e'ie était d'une houuète fille, et je fis cesser les poursuites. Tontes les fois (|ue tu as écrit de|)uis, ou n'a pas même ouveit tes Ut res et on me les a envoyées,
— « Est ce bien possible! m'écriai-je. C'est donc caque, lorsque je vins remercier luadaute .Ménier, elle a paru si étonnée. «>
— « Ce n'est pas tout, reprit'M. Ménier; lorsqu'elle vint me raconter ce que tu lui avais appris, je lui dis alors <^ne j'avais voulu, que, si jamais elle revenait dans ce jmys, elle y trouvât ime réimlalion de bienlaisance et de boulé; je lui dis que, puisqu'elle y était venue, je voulais qu'on eût à la Ijcnir, et surtout parmi ceux qui avaient appartenu à sa
144 l'ES PRETENDUS
famille, et je lui remis sans condition, entends-tu, la quittance des aniéiés de ion père et le nouveau fermage poui loi et ta «œuf. *»
— « Vous n'avez pas exigé que j'entre à votre service? laidis-je.
— « Non, c'est elle qui m'a dit que tu aimais mieux laisser la ferme à ta sœur qui allait se marier, que de l'habiter avec ton beau-frère, qui ser.iit le niaitre, et que tu préférais entrer comme dome^tique au château.
— « Mais, mon Dieu, pourquoi a-t-elle fait ça? lui
— « C'est, reprit-il d un air sombre, qu'elle n'eût peut-être as Osé confier à un auire qu'à loi, qui croyais lui devoir le
àalut de lou père et le bonheur de ta boeur, le terrible secret de ma Nie.
— (1 Eh, lui dis-je, il ne lui était pas nécessaire de mentir pour cela", elle n'avait pas besoin de faire un marché de ce que j'aurais acceplé comme un devoir.
— (I Peut-être, (-atheiiue, me dit-il, peut-être : qui sait si elle n'a pas eu raison? Qui sait si tu aurais consenli, san< celte peur, à enclnùuer aux côtés d'un malheureux ta jeunesse et la btaulé? car tu es jeune et belle, Cubeiine. );
— h A ce n o.'neut, il it e rcg uda avec une sing .l.ère attention et avec une e>pèc6 de teireur.
— « Catherine, Catherine, m»^ dit-il (vous remarquerez, madame, que je vous ved s bs p.nolesde Catherine, que je fais son récit comme ell l'a fût, dit Fernand en s' uitei rompant, Catlieriiie, me liit M. Ménier, dans ces terribles moments, ne restes-!u pas enfermée seule avec moi?
— , « Oui, monsieur.
— « De loniines heures?
— « Des nuits entières.
— « Oli! séiria-l-il, pauvre fille, sais-tu ce qu'on dira, et qu'on dit pcut-è're?
t( L:i pensée qui me vint me fit horreur. — «Uh' ce serait tro[) aflreux ! m'écriai-je. C'est si impossible!
« Ce m t fut d'un effet effroyable.
— « C'est si iin[)ossiblc, n'est-ce pas? me disait le pauvre homme, c'eut t>i impossible qu'elle n'est donc pas si coupable
LES PKÉTENDDS. 145
de m'avoir toujours repoussé, d'avoir cherché '^ae consolation! C'est si impossible qu'on puisse m'aimer. 5^.— «Hélas! ajoulaCatherine en pleurant, que Dieu me pardonne cette dureté, je l'ai cruellemeut payée.
« A partir de ce jour, mes soins étaient presque insupportables à M. Ménier, et cependant chaque jour il devenait plus malheureux ; c'est à peine si on le comptait pour une personne dans la maison. Ah! le monde est ingrat! plus il faisait de bien, plus on se moquait de lui : « Ce n'était pas bonté, disait-on, c'était faiblesse. » Je me repentis de le voir si isolé, si triste ; je fis si bien que peu à peu il me souffrit encore près de lui, mais ce mot lui revenait sans cesse :
— « C'est si impossible ! » me redisait-il quelquefois avec un rire qui me glaçait. .^
« Je ne sais comment cela se fît, mais un jour qu'il avait visité ses pistolets, un jour que je l'avais vu rêver longtemps et qu'il me redit encore le soir ce mot de désespoir : « C'est si impossible! » j'eus tellement peur et pitié de lui, que je lui dis en pleurant :
— « Mais si moi, qui ne suis qu'une pauvre servante, je vous aimais ! »
— « Toi! s'écria-t-il.
— « Mon Dieu ! je le vis si heureux que s'il avait pu croire que je m'étais jouée de lui ou que ce n'était qu'un mot de pitié, je l'eusse tué, j'en suis sûre, je l'eusse tué.
— A ce moment de son récit, dit Fernand d'une voix émue» Catherine a éclaté en larmes et s'est écriée :
— « Allez, monsieur, j'ai chèrement payé les bienfaits de cette famille pour la mienne. »
— Noble fille ! reprit Fernand. Oh ! pardonnez-moi, madame, de me servir de ce mot pour la qualifier! l'austérité de votre vertu peut s'en alarmer ; mais je suis un homme, je ne porte peut-être pas dans mes jugements la sévérité que vous avez le droit d'avoir ; mais j'admire cette faiblesse comme une i^rtion héroï^iue.
— You5 mt jugez mal, monsieur du Luc, dit la marquise d'un toi affectueux, si vous peusez que je juge trop sévèrement Gatheriue. Je sais apprécier le sentiment qui a pu l'entrainer ; mais U est affreux, de peuser que mon frère
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n'ait frotivé cpie daïis cette affection la consolation que lui devait luie aui;e fimme.
— C'est que vous ne savez pas que c'est là que madame ^lériier voulait pousser son mari, et Catherine le comprit aux insinuations de madame Ménier, à ses questions, à ses promesses, à l'ambition de faire fortune qu'elle lui suggérait; c'est alors que, prenant en haine votie belle-sœur, elle l'espionna, et ne voulant pas rester sais défense contre elle, elle porta l'auda'^e jusqu'à la surprendre chez M. de Cancel, et madame Ménier fut forcée à redouter celle qu'elle avait voulu perdre pour l'accomplissement de ses indignes proie 13.