DERNIÈRES EXPLICATIONS
Fernand s'arrêta, respira péniblement et reprit ;
— La liberté par la mort (je suis dur, madame, mais je ms forcé d'être vrai) ; la liberté par la mort, c'est-à-dire is veuvage, ne venant pas assez vite au gré de madame dénier, elle avait espéré s'armer ainsi d'une disposition te ]«i loi pour obtenir une séparation ; mais Catherine avait &a j&mi des preuves de la conduite de madame Ménier, et il falltô' iiteudre; d'ailleurs M. Ménier avait plus que jamais al-di^^ toute autorité; il s'était résigné à n'être plus que le spectateur désintéressé de ce qui se passait dans sa maison, lorsqu'on apprit la mort de M. d'Houdailles.
A partir de ce jour, madame, ce fut de la part de madame Ménier un calcul constant pour vous éloigner; votre volonté de ne pas quitter l'Auvergne avant la fin de votre deuil la servit, et il n'a pas tenu à elle que vous n'y fussiez toujours demeurée; mais, à cette occasion, M. Ménier reprit celte autorité qu'il n'i«>* ^mais reveudiquée ; i fallut s'attendre à vous revoi;», ji *« l'arrangea en conséquence. D'aprcs les calculs de madaeie Mémer, vous deviez arriver le jour du départ de M. de Gancel.
Elle avait exigé ce départ, il l'avait promis, il n'eut pas la torce de temr parole; un mot imprudent apprit à madame Ménier qu'il était encore dans le pays; ce fut la cause de sou retus de venir à la Ruine, ce fut pour l'appeler
LES PRKTENnUS* i*ii^
€1 exiger son départ immédiat qu'elle demeura au chàtea i, et ce que persouae de nous n'a su, c'cjt nr M. îJéjier avait aperçu dans la forêt M. de Cancel, qui, De sachant pas qu'oQ irait chasser, y était allé lui-même. M. Ménier ce put donc pas douter d'une trahison, car il ep don fait encore. Madame, un mot d'Arthur prononcé hier aevunt vous, quand il redemanda la clef qui servait à madame Mé- Qier pour passer de son parc dans celui de M. de Cancel a pu nous dire qu'ils y mettaient un mystère qui avait pu tromper tout le monde. D'ailleurs, madame, M. Ménier eût-il eu la conviction de celte intrigue ( ce qu'il n'est permis à personne d'afiirmer ou de nier), ce qui était pour lui, ce qui est pour beaucoup d'hommes le véritable outrage, c'est la publicité ; et ce fait du départ de M. de Cancel publiquement annoncé et qui n'avait pas eu lieu, ne pouvait s'ailribuer qu'à madame Ménier ou à vous.
C'est surtout la pensée que sa femme pouvait vouloir couvrir ses intrigues de votre nom qui a irrité votre fièie, c'est cette maladresse que Victor et vous-même avez mise à ne pas vouloir chautercetteballadeoù il est parlé d'un mari pareillement trom pé, qui lui apprit que vous craigniez qu il ne s'en fît l'application et qui lui prouva que vous et Victor saviez tout. Or, pouvait-il croire que ce secret c 3 serait pas également pénétré par beaucoup d'autres ? et c'est ce qui a amené l'accident d'avani-hier soir.
On se rappelle sans doute sous quelle appréhension Fer- Qand avait commencé ce récit ; il Tavait à dessein prolongé BUT des événements anciens, sur les perfides combmaisons, sur les crimes de madame Ménier; il y avait alors mêlé de temps à autre un mot ou deux relatifs à la maladie de son mari, et malgré tous ses soins pour appeler et fixer les idées de la marquise sur cette série de combinaisons coupables, de calculs honteux, il avait vu madame d'Houda: les tressaillir toutes les fois qu'il avait abordé le sujet fatal. A ce de dernière phrase qu'il venait de prononcer, elle se troubla visiblement et répéta :
— L'accident d'avant-hier... c'a été affreux, n'est-ce pas t ajouta en regardant du Luc avec ces yeux de maliide qui cherche sa deôtiuée dans la phy5ionop"'ie de celui qui lui parle.
Du Luc, arrivé à ce point de son récit, sembla avoir entrepris une tâche au-dessus de ses forces ; mais la pensée d'abandonner cette femme si belle à ses folles terreurs lui donna un nouveau courage, et il lui dit, en prenant un air presque riant • . *•
— En vérité, madame, la tactique de madame Ménier a été si admirable qu'il a fallu un concours de circonstances bien extraordinaires pour l'empêcher de réussir. Elle avait cru éloigner M. de Gancel, et elle avait appelé une armée d'épouseurs dont Sommerive, Victor et moi nous étions le bataillon sacré ou la vieille garde. Vous ne vous doutez pas que ce bal et cette chasse vous ont mise en montre à plus de trente beaux garçons à marier dont la visite vous menace. C'est là le gros de l'attaque; mais nous autres nous étions des épouseurs de choix, et madame Ménier avait compté que M. de Gancel absent ne tiendrait pas quinze jours contre la distinction et la position considérée et considérable de Sommerive; ou bien contre la jeune ardeur, la brûlante passion et la charmante loyauté de Victor ; ou bien enfin, puisqu'il faut me nommer, contre l'adresse que je pourrais mettre à conquérir un cœur de deux cent mille livres de rente.
La visite nocturne de M. de Gancel a dérangé tous ses projets, et à ce propos, il faut que je vous explique, madame, pourquoi Arthur a quitté votre appartement comme il l'a fait : c'est qu'à peine il était monté qu'il y avait quelqu'un au pied de votre fenêtre.
— Votre valet de chambre, je crois? dit madame d'Houdail'les.
— Oui, madame, repartit Fernand, mon valet de chambre posé là en sentinelle par une femme qui appartient à madame Ménier, et qui lui a donné deux louis pour cela. 11 parait qu'on l'avait jugé assez bavard à l'oflice pour que madame Ménier, informée de cette qualité, l'ait préféré à tout autre pour cette commission. Arthur sortit donc avec bruit, bien décidé, s'il était rencontré, à dire qu'il sortait de chez moi, et il ii.e savait homme à lui laisser dire en pareil cas tout ce qu'il au.=iit voulu, sauf explication postérieure, dépendant, madame, vous savez ce qui s'est passé dans cette matinée d'hier, jusqu'au moment où vous m'avez chargé d'aller près de M. de Gancel pour prévenir une rencontre à laquelle
M. Mf^Dier était résolu ; c'est ici, madame, que je vous prie de me prêter une sérieuse attention, détachée de toute préoccupation ; car le récit que je vous fais a un but plus grave que vous ne le pensez. De la façon dont vous l'accueillerez dépendra peut-être le châtiment de madame Ménier, peutêtre la mort de votre frère; c'est pour lui surtout que je vous prie de bien peser mes paroles, de n'en pas laisser passer une, si eUe ne vous semble pas convenable ou suffisamment claire, sans m'en demander l'explication.
— Vous m'effrayez, monsieur, dit madame d'Houdailles.
— Je ne vous cache pas, dit celui-ci, que la position est grave; que M. Ménier est exaspéré, qu'il ne veut plus entendre parler de pardon, et que si vous n'interveniez pas, il résulterait de tout ceci des scandales fâcheux pour votre famille, mais que votre frère est décidé à braver plutôt que de souffrir plus longtemps qu'on ose l'oulrager et surtout qu'on ose mêler votre nom à une intrigue, pour le déshonorer.
— Je vous écoute, monsieur, tit madame d'Houdailles.
•■- Permettez-moi de me retirer un instant pour vous laisser prenùi'e un moment de repos, et je reviens dans quelques minutes, dit Fernard avec un léger sourire, et il quitta madame d'Houdailies*
LES eOATBE r-V.ÊTENDAÏÏT&.
A voir sortir du Luc at i.. :.i::.!nbro (i° madame d'Houdailles, l'air tranquille et reposé, on eut ditqu h veuaiidess livrer à une conversation aimable. Mais à peine fut-il dans un salon plus éloigné qu'il se laissa tomber sur un fauteuil et qu'il s'écria pendant que Sommerive, le docteur, Gancel et Victor l'entouraient :
— Oh ! sur mon âme, je ne sais si je pourrai aller jusqu'au bout.
— Que dites-vous? s'écria le docteur, vous avez réussi mieux et plus que je ne l'espérais ; nous vous écoutions tous avec une anxiété qui s'est bientôt calmée en entendant les réponses et les observations de madame d'Houdailles.
— C'est possible, mais vous ne la voyiez pa3,ditFernand; vous ne voyiez pas ce visage qui s'altérait par intervalles, ce regard ijiii me dévorait avec une curiosité épt;uvar)Lée. Tenez, messieurs, je me rappelle avoir couru en ma ■> le quelques dangers réels : j'etais en amateur à côlé de Lamoricière quand l'on nous a fait sauter a la porte de Conslaiiune ; j'ai vu mieux que cela, j'ai été emporté en tilbury par un cheval enragé qui me menait droit à une carrière de cinquante pieJs de profondeur où je devais nécessairement me tuer, et me tuer comme un imbécile, sans prolit pour personne, aussi bêtement qu un homme puisse se tuer, ce qui rend la mort plus déplaisante; eh bien ! jamais je n'ai ressenti une terreur, un tourment de coeur pareil à celui qui s'est emparé de moi qand j'ai senti approcher le moment où j'ai dû raconter à madaiiie d'Houdailles la scène qui s'est passée chez Gancel, l'horrible cri qu'a jeté madame Ménier quand la marquise s'est évanouie. La voix est toujours prête à me manquer lorsque je pense que je puis par une parole imprudente, mal calculée, donner à cette appréhension qui la tourmente le caractère d'un mal réel, et qu'une seconde faiblesse amenée par moi serait la condamnation de cette m.alheureuse et charmante femme. Docteur, pensez-vous que cela soit nécessaire?
— Oui, reprit le médecin, il faut que madame d'Houdailles comprenne bien qu'il y a eu une horrible machination contre elle, une accumulation de menace?, d'événements pour amener une colère,une faiblesse, une révolution telle quelle, aGn de pouvoir la ilétrir de cette imputation avec laquelle madame Ménier perdait sa rivale bien plus sûrement que s'il s'agissait d'une faute, bien plus sûrement qui si elle avait pu l'accuser d'un crime. Courage, monsieur du Luc' vous avez bien commencé et vous ne pouvez abandonner votre entreprise.
Fernand ne répondit pas, tant il paraissait abattu ; puis il dit entiu :
— Voyons, docteur, vous est-il jamais arrivé de l'aire une amputation dangereuse, et n'avez-vous pas tremblé en prenant vos acieis?
— Quand j'étais convaincu que la mort était certaine si l'opération n'avait pas lieu, et que je me donnais une chance
LES PRETENDUS. tSl
si légère qu'elle fût de sauver un malade en la pratiquant, je n'ai jamais hésité.
— Mais vous savez votre métier, docteur, vous êtes un opérateur habile ; au lieu que moi je ne sais où je toucherai, je ne puis prévoir ce qui peut épouvanter madame d'Houdailles et ce qui peut la rassurer. Convaincu par vous que ce que je vais lui dire est nécessaire à son salut, je ne suis pas assuré de le lui bien dire.
11 se tut, tandis que Sommerive et Victor se regardaient avec embarras.
— J'ai peur, reprit-il tcut à coup... J'ai peur.
— Mais, maiotenant, aucun de nous ne peut continuer ce récit, et si vous faiblissez...
— Messieurs, dit tout à coup Fernand en se levant, je le continuerai et j'irai jusqu'au bout avec courage, je vous jure, mais à une condition.
— Laquelle?
— Si je réussis, messieurs, si madame d'Houdailles, bien convaincue de la folie de ses terreurs, redevient la femme si parfaite que vous aimez, je vous laisse à tous le droit de rechercher sa main comme je le ferai moi-même. Si au contraire je ne réussis pas, si en voulant éclairer cet esprit frappé, je l'aveuglais tout à fait, si je la perdais enfin ! je veux pouvoir seul lui demander sa main, je veux pouvoir l'épouser, je veux adopter son malheur et le veiller, comme vous, docteur, avez adopté l'enfant d'un homme que vous avez tué par une nésligeoce.
— Si ce mailieur arrivait, dit Gancel, je réclamerais ce droit.
—Vous, lui dit Fernand, vous, Cancel, vous ne pouvez être le mari de madame d'Houdailles; vous m'avez entendu, vousm'écoutcrezencore,'et vous jugerez si je vous accuse ou si je combats une de vos espérances; vous jugerez, messieurs, si je chercha à prendre avantage contre l'un de vous de la mission que j'ai acceptée ; mais je suis trop loyal pour ne pas vous dire, Cancel, que si l'amour de madame d'Houdailles vous choisissait, ce serait un malheur pour elle.
— Du Luc, dit M. de Gancel, prétendez-vous que je sois indigne de ce choix ?
— Non, mon cher Arthur, mais il y a entre vous et elle
trop de souvenirs cruels. Votre part serait belle, mais la sienne, croyez moi, serait affreuse. La veuve de M. le marquis d'Houdailles ne vous apporte pas un passé dont vous ayez à vous plaindre ou à rougir; mais vous resteriez pour elle celui qui a été, sans le vouloir, l'objet de cette rivalité qui a voulu la perdre, et, soyez-en sur, ce serait toujours entre vous et elle uq abîme que tout votre amour ne pourrait combler.
— C'est ce que Clara décidera, repartit M. de Cancel avec hauteur.
— Et si elle ne se décide pas en votre faveur, croyez que ce n'est pas moi qui l'en dissuaderai. Mais n'oubliez pas que je me garde le droit de l'épouser si je me trompe.
M. de Sommerive était fort mécontent et du rôle qu'il avait joué et de la petite part qui lui avait été faite dans le récit de du Luc, et au moment où celui-ci allait quitter le Ealon, il murmura à l'oreille de Victor :
— Après tout, une femme de deux cent mille livres de rente est bonne à prendre, en quelque état qu'elle soit, pour un lion endetté.
Ce mol n'avait été dit que pour Victor, mais il arriva à l'oreille de du Luc.
Il se retourna vers Sommerive, pâle de colère et d'indignation.
11 le mesura d'un regard furieux et lui dit d'une voix tremblante :
—Ce que vous venez de dire là, Sommerive, est une lâcheté.
-- Monsieur ! cria le comte, vous me rendrez raison de ce mot.
— Plus bas, lui dit Fernand ; c'est pire qu'une lâcheté contre moi, c'est une lâcheté contre madame d'Houdailles. Sommerive, je vous tuerai, sur mon âme, je vous tuerai ! mais je ne rentrerai pas dans cette chambre.
— Que diles-vous? s'écria le docteur.
— Eh \ ne voyez-vous pas que si le malheur voulait que je ne réussisse pas, M. de Sommerive dirait que j'ai peut-être aidé à la tolie de cette pauvre femme pour assurer mes droits
LES PRÉTENDUS. li>3
fais mes excuses. Du Luc, nous nous battrons quand vous voudrez, comme vous voudrez. Mais entrez dans cette ciiambi-e, sauvez madame d'Houdaillos. J3 vous en supplie, je vous en prierai à genoux s'il le faut. Fernand hésitait.
— Du Luc, reprit Victor, vous n'êtes pas un honime à qui on puisse offrir la fortune pour le décider; sans cela, je le ferais. Vous n'êtes pas un homme à qui l'on puisse faire peur ; sans cela je vous dirais que je vous assassinerais. Mais tenez, si vous n'entrez pas chez madame d'Houdailles, par une fausse délicatesse je me battrai avec vous et vous me tuerez aussi. Sauvez-la, Fernand, ajouta-t-il en pleurant, sauvez-la.
Du Luc tendit les deux mains à Sommaiive et à Victor et sortit en disant :
— A la grâce de Dieu, messieurs.
Ils restèrent tous quatre immobiles et entendirent sangloter à une porte du salon : c'était Catherine qui était tombée à genoux et qui pleurait avec des larmes...
Notre siècle, nos mœurs, nos malheureux doutes ne pouvaient permettre à ces quatre hommes réunis d'imiter cet exemple, de prendre cette humble posture ; mais il fut facile de deviner sous leur silence recueilli que leur pensée s'était tournée yers cette justice suprême à laquelle Fernand venait de faire appel, à laquelle Catherine s'adressait si humblement.