CHOIX
Lorsque Fernand rentra, il trouva madame d'Houdailles assise et la main dans la maiu de la fiJèie Lise ; elle avait le visage vivement ému et elle parla la première à du Luc.
— Je vous attendais, monsieur, non que je sois très-curieuse de la fin de votre conûdence, mais c'est que j'ai moimême quelque chose à vous apprendre.
— Je suis à vos ordres, madame, je vous écoute.
— Non, monsieur, non, quand vous aurez fini, lui-dit la marquise.
— Eh bien! madame, dit celui-ci, que l'air agité de la marquise épouvantait, M. de Gancel, chez qui j'étais allé par
votre ordre, achevait de me faire le récit que je vous ai répélé, 'orscue madame Méniery arriva, poussée par ia jalousie, car elle avait appris la \isite de M. de Cancel et le duel de Victor, qu'elle avait attribué à son amour pour vous. Ma présenci rhez M. de Gancel la coufondit; mais avec uoe rare habilelé -^lle donna à sa visite un prétexte qui me trompa moi-même.
« Je sais, lui dit-elle, que mon mari est farieux contre vous. Après ce qui s'est passé cette nuit, il n'y a qu'une démarche solennelle de votre part qui puisse réparer l'inconvenance de votre démarche. Vous vous devez, vous devez à l'honneur de ma sœur de demander sa main, et je suis venue solliciter de vous cette demande formehe, car j'ai entendu M. Mtnier demander des chevaux, et dans une heure il sera peut être ici. Vous accorderez aux larmes d'uno femme, monsieur, ce que vous refuseriez peut-être aux injonctions d'un homme, .l'attends de vous cette lettre de demande. M. du Luc comprendra, je suppose, combien est honorable le motif de ma visite dans cette maison. »
— 11 l'aut excuser Cancel, madame, reprit Fernand ; je ne me crois pas tout à fait un pauvre mais crédule, mais je fus fasciné par celle raison, je crus voir un repentir sincère dans cette prière adressée à Cancel ; cela sauvait tout, cela sauvait surtout madame Ménier; je me rangeai de son côté, je poussai Cancel a écrire, je le blâmai de sa résistance, je lui rappelai qu'il venait de m'avouer encore tou t son amour pour vous ; il écrivit et madame Ménier nous quitta.
A peine fut elle sortie que Cuncei voulut se lever.
— L'avez-vous vue? s'écria-t-il.
— Oui, lui dis-je, il m'a semblé, dans cette glace, voir un geste de menace.
Et son regard de démon! J'avais raison de résister, elle fera un usage fatal de cette lettre !
— Mais lequel ?
— Je ne sais, mais... j'ai peur, me dit Cancel. Si vous saviez, et vous venez de le voir, avec quelle rapidité elle trouve dans un Incident le germe d'une pertidie 1 Elle arrivait ici la rage dans le cœur... elle vous a vu, et cette scène de comédie, qui vous a trompé, est venue a pointpour la sauver. Oui, me dit-il, courez au château, prévenez madame d'Iiou-
dailles \ cette demande de sa main après ce qui s'est passe cette nuit, cette demande lui arrivant par maJame MOnier lui paraîtra une nouvelle insulte ; elle peut croire que je me suis entendu avec Glaire pour la jeter comme uq mauteau sur ses désordres passés.
Fernand parlait avec une sorte d'exaltation fébrile, l'œil iixé sur madame d'Houdaiiles. Il continua d'une voix tremblante :
—• Malheureusement je ne l'ai pas cru... et il est arrivé.r.
Fernand hésita.
Madame d'Houdaiiles sourit.
Fernand eut peur.
Clara lui tendit la main et lui dit :
— Et il est arrivé que je me suis évanouie comme une sotte, que madame .Ménier en a profité avec cette horrible habileté que connaît si bien M. de Cancel, et que moi j'ai eu la faiblesse de me laisser envahir par des terreurs que vous vous êtes chargé de dissiper.
— Ah ! madame, s'écria du Luc, comment savez- vous?
— J'aurais honte de vous avouer que je vous ai suivi là," tout à Iheure, que je vous ai écouté, entendu ; j'en rougirais si je n'avais pas encore été folle, mais vous me paruonnerez, Fernand, quand je vous aurai dit : Jai toute ma raison, je suis guérie, et je vous demande si vous vouiez être mon mari.
— Bravo! cria une voix éclatante, tandis que Fernand, le beau Fernand, le lion Fernand, s'était mis à genoux devant madame d'Houdaiiles.
C'était Victor qui entrait ; M- de Sommerive et le docteur suivirent.
— Et vous lui défendrez de me tuer, dit Sommerive e2 bsisant la main a madame d'Houdaiiles.
Fernand était si heureux qu'il serrait la main à tous <^es amis ; son regard cherchait quelqu'un, lorsque loat à coup une détonation se Ut entendre, puis une seconde. .Madame d'Houdaiiles se jeta avec une terreur affreuse Jans les bras de Fernand, qui remporta jusqu'au fond de la chambre. Victor, le docteur, de Sommerive coururent vers le corridor obscur par lequel M. de Cancel s'était échappé en entendant la déclaration faite à du Luc par madame d'Houdaiiles. lis
trouvèrent Gancel la tête fracassée d'un coup de feu et madame Ménier ble?sée au cœur.
—Ah! s'éria Victor, mon oncle s'est vengé.
— Non, dit madame Ménier en se soulevant, c'est moi. Elle tenait encore les armes fatales.
Un an après le vicomte du Luc disait à sa femme :
« Clara, je viens de recevoir une lettre de votre belle-sœur
Catherine ; elle nous demande d'aller lui faire une visite à
la Viguerie avant de partir pour l'Italie.
— Nous irons, Fernand. Mais que nous dit-elle de sou mari?
— Votre iiere est iieufeuxj il est guéri.
LE mim DE IIONTFILLON
Je désire que ce récit ne paraisse pas à mes lecteurs une prétention de taire connaître les mœurs d'un pas s que j'ui longtemps parcoure, mais que je n'ai pas eu le loisir d'étudier; c'est une histoire véritable, que je raconte comme elle s'est passée, avec les individus et les caractères tels qu'ils se sont montrés à moi. Cependant il peut résulter de ce récit une réflexion qui, pour ma part, m'a semblé juste lorsqu'elle m'a été faite : c'est que nos provinces sont pleines d'habitudes, de prtjugcs, de caractères, qui habilement mis en œuvre, donneraient matière à des ouvrages aussi curieux que ceux de Walter Scott : personne ne peut dire aussi beaux. Si je me trompe, ce sera ma faute, et je prie mes lecteurs de me la pardonner.
Au mois de septembre 1831, je fus appelé par quelques affaires de famille dans le midi de la France. Je partis de Paris avec un de mes amis. Ernest de Monttilion, un assez beau jeune homme, qui, avec de l'esprit et un grand nom, écornait en assez mauvaise compagnie l'héritage futur qu'il attendait de son père, M. !• marquis de Munttillon. Nous montâmes en voiture un lundi à miuuit, et le jeuii suivant nous entrions, à six heures du soir, dans la métropole du Languedoc. Nous avions parcouru en soixanle-six heures les cent quatre-vingts lieues qui séparent Pans de Toulouse. On peut aller plus vile quand on observe ; mais ni l'un ni l'autre n'avions pensé à regarder par la portière de notre voiture pour étudier les mœurs et l'histoire des pays- ]ue nous traversions. Nous avions voyagé dans une dormeuse, gran-
^SS LE CliATi^AU DE BÎONTFILLOX-
dément approvisionnée de cigares et de vm de Bordeaux, et, en conséquence, nous avions considérablement bu, dormi et lumé. Enveloppés dans la vapeur de nos cigares, comme dans un de ces nuages enchantés qui voilent les voyages rapides des fées, nous n'avions rien vu des cent quatre-vingts lieues qui se déroulent entre Paris et Toulouse. Arrivé dans la ville savante, je sîis immédiatement que le notaire à qui j'avais affaire était absent pour huit jours. J'avais donc devant moi une semaine d'attente et d'ennui. Ernest me la demanda, et. vingt minutes après notre entrée à Toulouse, nous étions sur la route de Castres, dans une diligence à quatre ou cinq coupés juxtaposés, façon de voiture qui met de beaucoup la province au-dessus de Paris pour le confortable du voyageur. A'ous avions pris les trois places du coupe antérieur, moins pour nous y étendre en liberté que pour y continuer à l'aise cette effrayante consommation de cigares qui nous absorbait merveilleusement depuis Paris. Ce fut doue dans cette atmosphère, où la pensée dort et où l'image des objets environnants pénètre à grand'peine, que nous abordâmes Castres, où je puis dire que nous arrivâmes de plein saut, comme si nous avions bondi des tours de Notre-Dame sur le marché à arcades de celte ville tisserande.
Lorsque nous fûmes exposés au grand air, sur des chevaux que M- de Monttillon nous avait envoyés, nous semb'âmes nous éveiller d'un long sommeil, et nous regardâmes d'un air tout surpris le pays que noas parcourions, et auquel rien ne nous avait préparés.
Ce petit préambule m'a paru nécessaire pour expliquer l'étonnemcnt que j'éprouvai à l'aspect de la contrée que je traversais et eu contact des hommes que j'y rencontrais. Sans cette façon de voyager, que nous ne choisîmes dans aucun but, jeme serais probablement fait à la vue de nouveaux costumes, à Taudition dune langue qui n'est plus le français; Je nie serais usé, en courant, la nouveauté de la vie que j allai."? miner, je me serais averti moi-même que j'allaib pénétrer dans l'intimité de ces dissemblances qui distinguent la province de la capitale, dissemblances dont rexierieiir m'eut irappé , ne fùl-ce qu'eu traversant au galop une rue de Châleauroux, de Liimoges ou de Mon tauban.
D'abord nou? gravîmes assez lestement une galerie qui saillissait sur le llauc de Pune des hautes collmes qui commencent la chaîne de la Monlague ^Avc. i\ous étions suivis par une sorte de paysan mal endimanché, portan!, un gilet rouge qui ne recouvrait pas la naissance d'un pantalon bleu, dont l'ampleur postérieure se plissait disgracieusemeiil à ses reins par îe tirage forcé des bretelles; une vesto grise, et j Ins exiguë encore que le gilet, complétait l'accoutrement. J.orsque nous élions montés à cheval, Jacquet, doul j'avais usurpé la niotiture, avait ôlé ses souliers et ses bas [)ûur nous suivre à pied : ceci me parut une profonde intelligence de l'usage des bas et des souliers; du reste, le trot de nos roussms ne dépassait jamais le pas rapide du jeune gaiàard, et lorsqu'il y avait une montée, il avait 1 obligeauce de nous attendre. Alors il s'asseyait sur une pierre et nous regardait avec une curiosité singulière. Je demandai a Ernest si ce n'était pas un garçon de ferme qu'on nous avait envoyé.
— Bon! me répoudil-il, mon père ne traite pas si lestement l'héritier futur de son nom ; c'est son valet de chambre qu'il m'a député, et celui-ci vient de me dire que l'iulendanî est désolé de s'être donné un coup de bisaigue au pied en équarrissant une poutre ; ce qui l'empêchait de venir luimême au-devant de moi.
Le valet de chambre nu-pieds, et l'intendant équarrissant une poutre allaient commencer la série de uiea élonnements, et donner lieu de ma part a quelques questions, lorsque Jacquet s'arrêta tout d'un coup et parut écouter. Ernest lui-même suspendit le trot de so.i chevai, tt j'entendis un hddou éloigné et plaintif qui gémil dans l'un' comme le son du cor. Un autre cri du même genre, mai5 oont la note aigLë attestait une voix de femme, répoudii à cette espèce d'appel.
— Esl-ce quelqu'un? dit Ernest en s'adressant à Jacquet.
— Non, monsieur le marquis, répondit celui-ci ; ce sont les fessiers (tisserands) de Mazamet qui Louptni les tilles de Monltil'-oo.
Un moment après, nous entendîmes répéter le premier cri; le second lui répondit encore, et sur-le-champ ce fut des deux côtés de la montagne un duo de hààou masculins et fé-
ICO LE CHATEAU DE MONTFILLON.
minin?, qui venaient plus pressés, à mesure que les deux groupes qui les poussaient se rapprochaient davantage.
— Êtes- vous curieux de voir nos ouvriers dans leurs atours? me dit Ernest.
— Celui-ci, lui répondis»je en montrant Jacquet, m'en donne une suffisante idée.
— Celui-ci, reprit Ernest, est une dégénérescence du montagnard pur, un paysan de la plaine, corrompu dans la civilisation toulousaine, où il accooiijagne mon père tous les hivers. Celui-ci est un de ces êtres transitoires entre les espèces, existence presque toujours ridicule et incomplète dans tous les ordres ; c'est le singe entre l'homme et la béte, l'huître entre l'animal et le végétal.
— Voyons donc l'espèce dans sa pureté.
— Jacquet, dit Ernest, je voudrais voir les tessiers.
— Oui, monsieur le marquis, dit Jacquet avec une obéissance qui était accoutumée à ne demander compte d'aucun ordre.
— Aussitôt il s'arrêta pour prendre haleine, et lança dans l'air trois hâàou qui retentirent longtemps dans les replis de la montagne; la réponse nous arriva bientôt, et nous nous remimes en marche,
— Voilà une manière de correspondance qui vaut bien les télégraphes ! dis-je à Ernest.
— Oh ! me répondit-il, si vous connaissiez cette langue, elle vous charmerait à entendre. C'est au priniemps, quand la saison amourache toutes nos populations, qu'il fait beau entendre ces longs dialogues d'amour qui partent d'une montagne à l'autre, et se croisent sans se confondre. Il y a quelque chose de merveilleusement sauvage dans ces hurlements forts et retentissants qui annoncent à la vallée l'apparition de quelque beau montagnard, et dans ces longs t:émissements, partis de la plaine, qui disent qu'une bell*^ tille lésa entendus'. Puis ces cris qui continuent plus doux, à mesure qu'ils s'approchent et qui s'éteignent eufin dans le silence, le plus doux langage des amants ! Que de fois, encore enfant, je les ai écoutés, sans les comprendre, jusqu'au jour où j'ai moi-même crié, à pleine poitrine de jeune homme, mes appels d'amour à quelque grande montagnarde qui me répondait!
— Quoi ! Ernest, lui dis-je en riant, vous avez fait cet amour de chat qui miaule sur une gouttière ?
— Amour de cliat ! me dit-il, lorsqu'il est enfermé dans la domesticité de la maison, amour de tigre sur nos vastes montagnes, où il faut avoir la poitrine large pour y bien aimer et y bien respirer !
Je considérai Ernest avec étonnement ; ce n'était pas là mon ami blasé du foyer de l'Opéra, mon compagnon fumant et dormant du coupé de la veille. 11 s'en aperçut, et médit :
— Est-ce que vous ne vous sentez pas retrempé jusqu'à vos illusions dans cet air dense et pur qui vous pénètre"? Quant à moi, j'y redeviens jeune de tout mon être. Je crierais si j'osais.
— Criez ! mon cher, lui répondis-je ; je serais curieux d'entendre votre voix flùtée lutter avec les rudes organes de vos belles.
Ernest ne se le fit point redire, et se mit à pousser le hââou national de la Montagne Noire. Jacquet se retourna à ce cri ; un sourire presque attendri passa sur ses lèvres hâlées, et il dit avec un petit mouvement de tête :
— C'est ça, monsieur le marquis ; merci, merci, vous ne nous avez pas oubliés.
— Ni eux non plus, dit Ernest eu entendant la réponse qui nous vint une minute après. Ils m'ont reconnu. Combien sont-ils ?
Jacquet ne répondit pas ; mais il jeta sur moi un regard soupçonneux. Ernest le comprit sans doute, car il s'approcha du valet de chambre, et ils se mirent à causer à voix basse, en me laissant un peu en arriére.
J'ignorais pourquoi Ernest venait dans sa famille, je ne la connaissais pas. Seulement je savais que son père et sa mère vivaient , et qu'il était leur fils unique ; je savais aussi qu'il; étaient de cette noblesse provinciale qui avait en abomination révéneraent de 89 et celui de juillet, et je regrettai de m'être imprudemment exposé à passer huit jours en face de gens qui m'assommeraient de toutes les vieilleries d'anathèraes qu'un gentilhomme doit à toute révolution. Je prévoyais déjà mes discussions avec M. le marquis, et je voyais la marquise me lançant aux jambes le dernier carlin de la création, dormant à ses côtés dans une boite four-
rée de peau de mouton. J'y pensai d'abord sérieuspment ; puis je pris le parti d'en rire, et je m'arrangeai en .conséquence. Je tirai d'un portefeuille un bout de rubar. bleu, liséré de rouge, que j'avais destiné à intéresser en ma faveur le républicanisme de mon notaire, et je m'inscrivis à la boulonn.ère : Homme de juillet ! Ma visite au marquis carliste me parut en devenir originale. Lorsque Ernest se rapprocha de moi, il me regarda d'abord sérieusement, puis il me dit en souriant :
— Voilà qui est beau et brave ! Ce serait plus brave cependant si nos paysans savaient exactement ce que cela veut dire, et si vous voyagiez seul dans la montagne.
— Et que m'arriverait-il? lui dis-je.
— Ou pourrait bien vous faucher un peu.
— Je ne comprends pas.
— C'est que, me dit Ernest, quand nos montagnards oi[it l'esprit à l'envers, ils emmanchent de même leur taux, et alors...
n s'arrêta et reprit :
— Mais le pays est tranquille, et il n'y a rien à craindre. Je ne sais pourquoi, mais je trouvais à Ernest quelque
chose de grave et de uiystérieux que je ne lui avais j-imais vu; si ce n'eût été à Paris le plus insouciant viveur que j'eusse connu, j'aurais soupçonné qu'il tramait quelque terrible complot contre le gouvernement, ou quelque mauvaise plaisanterie contre moi. Nous redescendions l'autre côté de la colline que nous venions de franch.r, lorsque nous fûmes avertis, par le trot serré d'un cheval, que nous étions suivis par un cavalier mieux monté que nous ou plus pressé. Ce cavalier était une cavalière, assise sur une large selle, aux deux lianes de laquelle étaient attachés deux grands ballots recouverts de toile cirée, de façon que les jambes de l'amazone étaient remontées à lu hauteur du cou de sa mule, car le cheval était une mule. Elle portait 'étroit casaquin, renouvelé, il y a quelque vingt ans à Paris, sous le nom de spencer; le casaquin noir, à manches justes, orné de boutons de métal à la huisarde; le jupon rouge haut coupé, les bas de liluselle bleus et les souiier. noirs bordés de feu, avec des rubans de môme couleur qm se croisaient autour de la jambe ; elle avait quitté le bonnet à
auréole qui, dans le Midi, est la couronne de la grisette,et avait coitlV' le madras, aux plis anguleux, aux couleurs tranchées, d'où s'échappait un bandeau de batiste à plissure microscopique. Son casaquin, ouvert en gilet, laissait voir les bor Is d'un fichu bigarré qui servait d'accompagnement à ses revers ; sur son cou, souple et dégagé, brillait un collier de corail, et ses oreilles étaient ornées de grands anneaux d'or. Son visage brun ne l'était pas assi-z pour absorber le noir éclat de ses yeux et de ses longs sourcils; ses dents blanches et d'un émail humide luisaient au soleil; ses membre? menus, sa taille qui plia comme un jonc quand elle sauta lestement à terre; tout cet ensemble chaud, frêle et hardi, rappelait volontiers le sang maure quia longiemps fécondé la population du Midi, et dont le type s'est gardé dans les classes inférieures de nos pays, comme les traits blonds et busqués des Francs ont longtemps été le partage de la noblesse pure du A'ord.
— Ah! fit Ernest voilà une femme de Montpellier!
— C'est sans doute son costume lui dis-je, qui vous apprend le nom de su ville natale "*
— Pas précisément, me répondit-il, car il se peut qu'elle soit née à Castres ou au petit village que uous laissons à gauche; ce qui ne l'empêche pas d'être une femme de Montpellier.
— Mon cher Ernest, il y a en vous préméditation de me mystifier d'une façon ou d'autre; prenez garde, je suis gascon de naissance, et quoiqu'il y ait de bien longues années que je n'ai touché le sol sacré de la pairie, je peux, comme un nouvel Antée, y trouver des furces pour me venger.
— Le système des mystilications est tombé avec la cuisine de Cambacérès, me dit Ernest, et vous oubliez d'ailleurs que les droits sacrés de l'hospitalité m'int-rdisent toute tentative de cette espèce. Mais vous devriez vous servu- de vos souvenirs pour me comprendre ,et non pour vous venger.
— Je trouve fort difficile à comprendre, avec quoi que ce soit en aide, qu'une femme de Castres soil une remme de Montpellier.
— ComiiiL'ut! vous ne savez pas que la plupart des femmes
du petit commerce de Montpellier font le métier de colportage ; que ce sont elles qui fournissent toute la province de foulards, d'indiennes, de mercerie; et ne comprenez-vous pas que, par extension, on a donné le nom de femmes de Montpellier à toutes celles qui exercent le même*métier? Vous parlez ie souvenir; mais, tout petit enfant, vous n'avez donc jamais bondi de joie lorsque vous avez vu s'arrêter à la porte de votre château le magasin à cheval, où se trouve au fond quelque joujou que la marchande a gardé expressément pour vous : et, plus tard, dans la solitude virginale de votre manoir, peuplé de parents à barbe grise et de tantes tant soit peu blettes, vc^si n'avez pas accueilli avec une douce espérance ces lesies iiltes dont vous voyez un si joli modèle ! Allons, déf .dément, voils n'êtes pas de votre pays.
— Un moment! m'écriai-je,j'en s'r:2, mais je n'ai ni château ni manoir; je suis un homme -lo peu, qui ai vécu dans la civilisation de nos petites villes, a, j.'; un épiciermercier-marchand démodes, d'un coté de mapùiicet uii tailleur-fabricant de draps, de l'autre; ce qui ne m'a point obligé à avoir recours à ce commerce ambulant des femmes de xMontpellier.
— Eh bien! me dit Ernest, ce sont les anges consolateurs de la Montagne Noire; sans elles, point ci'excellents tabac prohibé, pomt de jolies cravate^ toutes fraîches arrivées de Paris, point de savon parfumé, point de gants, point de cosmétiOa^s cTaucune sorte; puis, sous un autre rapport, p^iiii des petites brochures défendues par la police, point de gius romans défendus par les nauasî
— Je vois, lui dis-je, (jucces filles d'Eve vendent volontiers toutes sortes de fruits défendus. J'appuyai sur les mots//«/t^6'e,'c?/.'f/îw,pour les rendre inteUigibles dans toute leur portée. Ernest me répondit :
- — Quelquefois, mais pas toutes, et pas à tout le monde; d'ailleurs, elles donnent souvent aux beaux garçons; mais les intentions de ces belles et le moment de les comprendre sont difiiciles à bien saisir. Les coquettes, car nulle grande dame ne s'entend à coqueier comme ces joUes filles, les coquettes ont une espèce de conversation qui prend un si juste milieu entre le rire et la passion, qu'on s'expose.
à la moindre tentative, à une rebutTade d'une moquerie plus qu'impertinente, ou à des protestations d'amour immortel bien plus redoutables.
— Ma foi, en voici une pour laquelle, lui dis-je, on peut i-ûurir toutes les chances. Crovez-vous qu'elle boit abor- .îable?
Ernest prit son lorgnon, ce qui lui rendit un moment son véritable air parisien, et inspecta la jolie colporteuse qui marchait en avant de nous en causant avec Jacquet; puis il me dit :
— Je crois l'entreprise difficile; cette fille a un amoureux, et n'en a qu'un : ou bien elle n'en avoue qu'un.
— Ceci devient merveilleux, lui dis-je; où diable avezvous vu tout cela?
— Voyez, me repondit-il, ces mains à moitié couvertes de mitaines tricotées; elles ne portent qu'un gros anneau d'argent, c'est l'anneau du fiancé. Si j'avais vu reluire à l'un de ses jolis doigts quelque bague dor, avec un grenat lourdement enchâssé, je vous aurais dit : Tentez. Si nous avions découvert, en outre, quelque anneau à la chevalière en gros or massif, ou quelque jonc de brillants probablement distrait de l'écrin conjugal d'un veuf à qui sa femme a légué sa bijouterie, je vous aurais dit : Faites votre marché. Si j'avais remarqué des mains chargées de bagues de toute dimension, je vous aurais dit : A la première rencontre, prenez un rendez-vous; au premier renJiz-vous... Mais rien ne m'autorise à vous donner de tels conseils. Cette fille-ci est au-dessus du soupçon, ou peut-être audessus du prix que vous voudriez y mettre. Je puis m'en informer.
— Non, lui dis-je, laissez-moi le charme de tent?r une réduction ou un marché. Je pense que nous verrons la belle à Mon tti lion.
— Gela n'est pas douteux ; probablement elle s'informe à Jacquet de ce qui nous manque.
Au moment où nous finissions notre dialogue, Jacquet et la jeune fi le s'arrêtèrent, et celle-ci, désignant Ernest du geste, dit en patois au valet de chambre :
— Es aquel?! C'est celui-là?)
Le domestique lui répondit affirmativement. Ceci me rap-
166 LE CHATEAD DE MONTFILLON,
pela que je parlais et comprenais admirabloment ma langue malernelle, et je me tins pour dit de cacher cette science pour en tirer parti au besoin.
La jeune fille profita de la première borne du chemin pour s'exhausser et sauter d'un bond sur sa mule; elle passa lestement les jambes par-dessus le cou de sa monture, et repartit au trot en nous disant d'un air amistous : — Adieu, messieurs!
— Est-ce une fille du pays? dit Ernest à Jacquet lorsqu'elle fut éloignée.
— Eh! c'est Marianne, répondit Jacquet; comme si l'univers devait connaître Marianne.
Je ne sais si l'univers la connaissait; mais assurément Ernest savait qui elle était, car il s'avança immédiatement auprès de Jacquet, et recommença avec lui son dialogue aparté. J'étais toujours travaillé de l'idée qu'un mystère tournait autour de moi; la figure de Marianne me paraissait trop gracieuse pour se mêler à un complot, et je m'apprêtai à quelque surprise campagnarde et seigneuriale qui nous attendait au château de Montfîllon. Or, nous cheminions toujours, et bientôt nous aperçûmes de loin, et à l'embranchement de deux routes, un groupe nombreux d'hommes et de femmes dont le vent nous apportait de temps à autre les joyeux éclats de rire.
— Haut la main ! me dit Ernest ; un train de r^^Xo^ jusqu'à celte foule; nous ne pouvons pas arriver au milieu d'eux comme des métayers qui reviennent de la foire, et qui ont peur de faire sonner l'argent de leurs sacoches.
Et prenant des mains de Jacquet le bâton que celui-ci portait, Ernest rossa sa rosse avec une vivacité et une persévérance qui la déterminèrent à une série de bonds qui figuraient passablement le galop. L'esprit d'imitation gagna ma monture, à qui Jacquet appliqua, en guise d'avis, deux ou trois coui.>s de pied dans le ventre, et elle partit à son tour, en me secouant les entrailles à me les déraciner. Je tins à honneur de rester sur la ligne d'Ernest, et moi, battant avec fureur ma rosse des talons; lui, talonnant la sienne de son gourdin, nous arrivâmes triomphalement parmi une vinsitaine de paysans de tout sexe qui encombraient le coufiuent des deux routes que nous avions de-
vant nous. Toutes les têtes se décoiffèrent à notre aspect; mais je ne pus m'attribuer la moindre part de cette politesse, car c'est à peine si on daigna me regarder, tandis qu'on entourait Ernest qui distribuait royalement des poignées de main aux paysans qui les recevaient avec un respect profond. Je me réservai d'en faire la guerre au carlisme de mon camarade, qui avait beaucoup blâmé les poignées de main de la royauté citoyenne, et je profitai de ce qu'on ne faisait point attention à moi pour examiner les autres. Ce qu'Ernest appelait les atours des campagnards ne difTérait guère de ce qu'on appelle à Paris un habit de malin, si ce n'est par le chapeau, les bretelles et le gilet; c'était le vaste pantalon flottant, la chemise attachée avec l'épingle à ardillon, dans un énorme anneau d'or. Le chapeau était large et haut, avec des ailes immenses; le gilet brodé de boutons de cuivre, et ouvert en cœur, de manière à laisser voir les bretelles, où brille tout 1j luxe des montagnards. Elles étaient travaillées en lame avec un soin exquis ; elles glissaient sur des boucles d'argent et se joignaient par une espèce d'accolade, à la pointe de laquelle pendaient des glands de laine, d'argent et même d'or; il y avait deux, trois, quatre glands comme au harnachement d'un mulet, et ils étaient la plupart un don d'amour. C'étaient comme les chevelures des ennemis vaincus (jue les sauvages de l'Amérique portent à la ceinture. Tout le monde avait des souliers aux pieds. Plus tard j'appris que les dignes montagnards les avaient ôlés de leurs mains pour recevoir dignement le jeune marquis. Quant aux ilUes, elles avaient le costume de Marianne, diversement bigarié, plus le superbe bonnet rayonnant, d'où sortait leur ligure brune. Je fus très-peu charmé de ce petit morceau de la population. Lorsque j'en parlai à Ernest, il me dit : Ce ne sont pas là nos montagnards, ce sont pour la plupart des ouvriers de'^tabrique, rabougris dans des ateliers malsains, débauchés par la nature de leurs travaux séleotaires, qui, comme vous le savez de reste, ont une fatale ùifluence sur les mœurs. Le quartier des tisserands, à Athènes, était renommé par l'impadicité de ses habitants. Pausanias nous l'atteste, et le moindre médecin vous expliquera pourquoi cela était et est encore ainsi.
168 l^V CHATKAU DE MONTFILLOX.
nppendant Eroest faisait des questions à tous ces honnêtes prolétaires sur leur famille, et toutes les réponses élaieiit saupoudrées d'une révérence et d'un monsieur le marquis, qui commença à me paraître ridicule. J'allais me mêler à la scène lorsque jC remarquai, à quelques pas de la foule, un grand gaillard de ceux qui réalisaient la poésie d'Eruest, qui m'observait plus attentivement que je n'avais observé les autres et qui m'expliquait à deux ou trois rustres de son ^?pèce. Gomme il n'y avait rien de bienveillant dans leurs regards, je poussai vers eux, et je Ips abordai en disant :
— Je vous parais bien cui ieux, à ce qu'il me semble, mes braves gens?
— Mais assez curieux comme ça, me dit un des paysans, de venir écouter ce que nous disons.
— Taïse-té, Joseph, es un pataou, dit un gros homme à celui qui avait parlé ; ce qui voulait dire : Tais-toi, Joseph, c'est un pataud. Un pataud voulait dire en 93 un républicain, en 1815 un bonapartiste, en 1820 un libéral, en lb3l un partisan de la révolution de juillet, depuis le juste-milieu Guizot jusqu'à l'opposition Cabet. Je n'avais pas encore eu le temps de répondre, que Jacquet se jeta vivement au milieu de nous.
— Que fais-tu là, Joseph ! cria-t-il avec vivacité, es-tu fou?
— Je voulais voir notre jeune marquis, répondit encore Joseph.
— Et pour ça, tu t'exposes à te faire prendre. Sauvetoi ! Si je disais à monsieur le marquis que tu es venu ici, U te planterait là.
— C'est bon ! dit Joseph, je m'en vais.
— Un moment, reprit Jacquet ; as-tu vu Marianne?
— Oui, il y a un moment.
— C'est donc ça que tu es ici, tu voulais la voir ; tu te soucies bien de monsieur le marquis ; tu le compromettras, et te feras fusiller.
— Je m'en vais! je m'en vais ! répondit encore Jos«eph.
Et sur-le-champ il gravit lestement les revers d'une colhne, et se perdit parmi les bois rabougris dont elle était couverte. Tout ce dialogue avait eu lieu en palois, et je trouvai qu'il n'était point rassurant pour mes projets. De conséquence certaine, ce Joseph était l'amoureux de mademoiselle
Marianne, obstacle notable à mes désirs de sédnction ; de plus, re même Joseph, protégé par monsieur le marquis, et qui courait risque d'être fusillé, me prouvait que je m'avançais dans une intrigue coupable. Je gardai mes observations et rejoignis Ernest, qui, sur un mot de Jacquet, se remit en route avec moi.
A partir de l'endroit où nous nous étions arrêtés, nous prîmes un chemin montant, rocailleux, malui.-é et coupé de petits ravins, qui attestaient le passage des eaux de la montagne : Jacquet était bien loin devant nous; Ernest me semblait embarrassé.
— Mon cher ami, me dit-il, pour des raisons que je vous expliquerai plus tard, vous m'obligeriez de dégarnir votre boutonnière de ce ruban bleu,
— Mon cher ami, lui répondis-je, pour des misons que je n'ai point besoin de vous expliquer, je n'en ferai rien : du reste, je suis tout prêt à regagner Castres et Toulouse. Renvoyez-moi ma malle demain, et adieu.
— Non, me dit Ernest, ce n'est pas pour moi que je vous parle, c'est pour vous.
— Et c'est pour moi que je garde ce ruban ; adieu.
— Non, non, reprit Ernest en arrêtant mou cheval, que je retournais à grand'peine du côte où n'était pas son écurie; vous prenez les choses trop au sérieux. Je vo ilais prévenir ijuclque fâcheuse apostrophe qui pourrait bien vous être adressée par un passant; mais nous sommes deux, et nous nous en tirerons toujours, tant bien que mal.
— A la garde de Dieu, dis-je, quoique je ne voie pas trop ce que nous avons à craindre.
Nous conlinuâmes à monter avec peine pendant une demiheure, nous ne fîmes d'autre rencontre que celle de quelques laboureurs qui se mirent sur le bord de leurs champs pour saluer monsieur le marquis; mais au moment où nous entrions dans une gorge assez resserrée de la montagne, nous vîmes sortir d'une maison quatre ou cinq soldats, puis quatre ou cinq autres, et enfin un sous-lieutenaut qui nous sa- !!:;i et m'examina beaucoup.
r'.rnest s'arrêta à la porte de cette maison, et il en sortit
\ énérable paysan qui l'aborda avec respect. Ils se retirè-
. . i ensemble dans un coin. Le sous-lieutenaut tournait au-
tour de moi ; enfin il se hasarda à me faire un signe ; je m'approchai de lui, et il me dit rapidement :
— Malgré celle décoration, je suppose que vous êtes un ami de M. deMoiiltillon.
— Je suis au moins celui de son fils.
— Eli bien! monsieur, épargnez-moi un devoir que je remplirais avec peine, mais que je remplirais avec sévérité : préveuez-le que son château sera visité par ma compagnie, €t que je ne voudrais rien y trouver de contraire aux lois.
Il s'éloigna après ces mots, et je vis Ernest s'approcher de lui.
— Monsieur, lui dit-il, je me plains à vous des désordres qui ont été commis dans cette ferme. Hier on y a tué une vache appartenant à ce brave homme.
— Monsieur, répondit le sous-lieutenant, je vous ferai d'abord observer que je ne sais à quel titre vous me faites ces plaintes. Je suis ici par l'ordre de mes supérieurs, et je ne peux pas laisser mes soldats mourir <'e faim.
— Ce n'est pas une raison pour vous emparer violemment de la propriété de ce malheureux
— Monsieur, reprit l'officier, cet homme, vous le savez aussi bien que moi, est le père d'un soldat réfractaire ; je dois occuper sa maison, et il doit m'y nourrir, moi et mes garnisaires, tant qu'il plaira à mes cnefs de m'y laisser. L'acte dont vous vous plaignez n'eut point été commis s'il m'avait fourni ce qui nous est alloué.
— Eh ! monsieur, dit Ernesi, il ne le peut pas, et vous vous armez d'une loi odieuse pour le ruiner.
— Monsieur je n'ai pas à discuter avec vous la loi à laquelle j'obéis; mais vous savez peut-être mieux que moi pourquoi le fils de cet homme ne rejoint pas.
— Faut-il en punir son père?
— Il serait peut-être plus juste, monsieur, dit l'officier en s'animant, de punir ceux qui le poussent à cette résistance; — mais je nie tiens dans les limites de mes devoirs, reprit-il plus doucement. Permettez-moi de ne pas avoir à regretter d'avoir voulu adoucir leur sévérité.
Il tourna le dos à Ernest et rentra dans la maison.
— Que veut-il dire? me demanda Ernest.
Je lui répondis par l'avis que m'avait donné l'officier, et
Ernesf ne put s'empêcher de reprendre poucieusement :
— Il a raison. Alors, ne nous arrêtons pas davantage.
Nous nous remimes en roule, toujours gravissant la montagne, et nous arrivàines à des chemias presque impraticables. EafiQ, après une heure et demie de marche, nous aperçûmes le château de Monlfillon.
Il était situé à la pointe la plus élevée d'un rocher qui saillissait sur la colline; ce rocher était coupé presqu'à pic au-dessus d'uo ravin de près de cinq ceuls pieds, au fond duquel courait un torrent. Le château n'était abordable, du côté de la plaine, que par le chemin que no;is suivions; mais on n'en apercevait pas la façade; l'architecte l'avait tournée vers la plaine de Mazamet, de façon qu'oi y entrait par une basrse-cour latérale et que la porte cochère de la grande cour s'ouvrait sur un revers de colhne toute plantée de pins et de bois parmi lesquels ou avait taillé un chemin en rampe, qui le plus souvent avait été pris sur le vif du roc. Le chemin où nous étions, après avoir longé les derrières du château, tournait et contuiuait à gravir le flanc de la montagne. Quant au château, c'était un édifice carré, à trois corps de bâtiments, ayant une tour à sommet pointu à chaque angle et un mur épais qui linis.-ait le carré et formait la cour d'honneur, qui était au milieu du château. Une foule de masures, couvertes en tuiles, étaient appuyées aux murs extérieurs; c'étaient de? buanderie ^". des poulaillers, etc. ; enlin tout le ménage d'une habitation de campagne.
Lorsque nous arrivâmes, deux domestiques du srjie Jacquet vinrent prendre nos chevaux, et l'un d'eux me pria de IJe suivre, tandis qu Ernest grimpait lestement lescaUer de pierre de la tour. Mon conducteur me lit prendre, au premier étage, un long couloir, il ouvrit une vaste sal e à cinq CToi^ées, au milieu de laquelle gisait un énorme tas de blé; et à l'une des extiémités de cette salle, il me lit entrer dans une enfilade de chambres, en me disant : Voici l'appartement de monsieur. Dans l'une d'elles il y avait grand feu. Je m'y installai. Cette chambre, tendue de damas jaune, avait au moins trente pieds carrés; un lit â cic^l en tenait le fond, et de vastes fduteuils en ornaient le pourtour.
Je demandai à mon conducteur s'il n'y avait pas un cabinet de toilette; il m'ouvrit une porte, et j'aperçus (il n'y a que la sainteté de la vérité qui puisse m'excuser de le dire), j'aperçus vingt-cinq ou trente chaises percées rangées dans un ordre admirable.
— Que diable est-ce que c'est que ça? m'écriai-je.
— C'est pour les jours de fête, me répondit le domestique, quand monsieur le marquis reçoit beaucoup de monde.
Après cet étrange magasin, le domestique m'introduisit dans une petite chambre ronde où ]p trouvci une toilette couverte d'un basin blanc de neige. Mon valet me demanda 5i je voulais me faire faire la barbe. A tout risque, j'acceptai, car nos malles ne devaient arriver que dans une heure, et le drôle me savonna de sa propre main dans un plat à barbe, et me gratta la peau avec une impassibilité de bourreau. Tout cela fait, je regagnai ma chambre, non sans m'arrêter à considérer la magnifique collection que j'avais en voisinage. Jamais je n'ai vu une si prodigieuse variété de formes et de tailles : celle-ci simulant une pile d'in-folios, celle-là un fauteuil, deux ou trois resplendissant d'incrustations en cuivre dans de l'écaillé. Aujourd'hui que la mode du Boule est à son comble, je suis assuré que des amateurs passionnés en pourraient bien placer quelqu'une sur mie console de salon et qu'elle y ferait très-bon effet. Comme je traînais à côté de mon feu un prodigieux fauteuil à la Mohère, qi-i éîul!: ea tête de mon lit, un petit coup discret fut frappé à ma porte, et, sur mon invitation, je vis entrer un monsieur de soixante ans, d'une mise convenable, et qui me salua avec un fonds de politesse obséquieuse qui me le fît supposer le majordome de la maison.
— Monsieur, me dit-il d'un air gracieux, mon frère et ma sœur m'ont chargé de les excuser près de vous de n'être pas venus vous recevoir eux-mêmes ; mais vous devez comprendre que le plaisir de revoir leur fils...
— Parfaitement. J'ai l'honneur de parler, à ce que vois...
— Je suis le comte Annibal de MontOllon, me dit-il avec un sourire paterne.
— Je suis trop heureux...
•— Et moi ausii...
Et nous nous assîmes en face l'un de l'autre en nous souriant. Après cine] minutes de silence, où cliacim cracha, toussa, se moucha, autant que possible pour passer le temps, le comte Annibal me dit avec son éternel sourire ;
— Vous avez eu un très-beau temps.
— Oui, très-beau temps.
— Les routes sont belles.
— Très-belles.
Autre silence avec accompagnement de mouchoirs et de toux.
— En usez-vous? me dit le comte Annibal d'un air triomphant, en me présentant une tabatière de carton où il y avait un Henri V en grisaille.
— Avec plaisir.
— C'est une bonne chose que le tabac.
— Uue excellente chose.
Troisième silence. Le comte m'examinait; il remarqua mon ruban bleu.
— Vous avez servi en pays étranger?
— Non, monsieur.
Quatrième silence.
La porte s'ouvrit avec fracas.
— Que faites-vous là, Annibal? lui dit Ernest; ma mère TOUS demaude.
— J'y vais, mon ami, j'y vais, dit l'oncle, et le comte sortit à reculons en me saluant jusqu'à terre.
— Où donc êtes-vous logé, Ernest?
— Ici, me dit-il ; on m'avait donné l'appartement du second : c'est une halle. Je vais faire porter un lit dans celte chambre ; elle est assez grande pour contenir une compagnie. Mamtenant causons un peu, c'est-à-dire écoutez-moi un peu.
Il se mit dans un second exemplaire du fauteuil in-folio que j'occupais et me tint le discours suivant :
— Vous pensez bien que je n'ai pas fait deux cents lieues pour le plaisir de les faire; je suis ici pour deux motifs trèsgraves. Je ne puis guère vous dissimuler le premier. Il faut que je prévienne des imprudences qui pourraient aller trop loin. Dans cette espèce de pays perdu, où rien ne pénètre juste, ni idées,, ni faits, on s'imagine qu'il n'y a qu'à
faire des démonstrations hostiles au gouvernempnt pour le renverser, et parre qu'on donne asile à quelqu'.'S réfractaires des moiUngnes et qu'où empêche douze ou quinze conscrits de rejoindre, on se figure qu'on désorirauise l'armée. Jusqu'à présent ceci était une plaisanterie qui coûtait à mon père plus d'aigent que de dangers; car nos paysans tirent admirablement parti des exactions qu'ils subissent ; la vache du père Jacquet nous coûtera un bœuf; mais j'ai été averti que cela prenait une tournure plus sérieuse, et je suis accouru. Maintenant que vous êtes informé de la raison de ma venue ici, je prendrai devant vous les renseigiiemonls dont j'ai besoin.
Ernest sonna et dit à Jacquet de lui envoyer Gaspard^ Tmtendant.
— Et dans quel but m'avez-vous engagé à vous accompagner? dis-ie à Ernest.
— Ceci vous intéresse autant que moi, reprit-il en é3udant ma question, attendu que vous trouverez ici le notaire à qui vous avez atlaire.
— Comment! le républicain Liret est le notaire du carliste marquis de Monttillon !
— U faut bien prendre les honnêtes gens où ils sont, me dit Ernest. Cela contrarie assez mon père; mais nous avons à M. Liret des obligations qui datent de trop loin pour qu'il n'y eût pas ingratitude à nous à les oublier.
L'intendant entra. C'était un homme de cinquante ans, à tournure sévère et grave.
— Eti bien ! Gaspard, lui dit Ernest, comment vas-tu?
— Ce n'est rien que ça, dit Gaspard en moutraol sa jambe , si ça n'avait pas attrapé une vieille blessure, j'en aurais eu pour deux jours.
— E.si-ce celle de Wagram, celle de Lutzen ou celle de Dresde, dit Ernest en riant.
— Pardon, monsieur le marquis; c'est celle de la bataille . ^e Toulouse.
— Bon, dit Ernest, cette fière bataille où les Anglais se conduisirent eu vrais Français, comme dit mon oncle Annibal.
— Hum ! lit le vieux soldat, l'oncle Annibal est un sacré... l^aidun, moufeieur le marquis; je n'aime pas votre oncle Àuuibul.
LE CHATIÎAU DE MONTFILLON. i75 .
— Et mon père, l'aimes-tu toujours?
— Ah! pour celui là, dit Gaspard, c'est un bravehomme... C'est ça un digne homme, quoiqu'il ait son défaut, comme je vous l'ai écrit et qu'il veuille faire des siennes.
— Eh bien! Gaspard, nous l'en empéclierons; je suis ici pour ça.
— Et un peu aussi pour l'autre chose, dit Gaspard.
— Pour toutes deux; mais procédons par ordre. Combien avons-nous de fermes occupées par les garnisai-
res?
— Cinq sur neuf, dit Gaspard, partout où il y a des fillots en âge de conscription.
— Us ont donc bien peur du feu.
— Ouah 1 fit le soldat, ils partiraient comme des moutons si on le leur disait un peu serré. Il n'y a que ce grand gneusard de Joseph qui se rébel lionne de bon cœur, d'autant que vous savez... vous savez bien.
— Oui, dit Ernest, Marianne. Il a bon goût, le gaillard.
— Et la lille n'a pas mal choisi, repris-je.
— Vous l'avez donc vu ? me dit Ernest.
— Mais je crois que c'était un des trois paysans qui causaient à part, tandis que vous receviez lâs félicitations (te vos vassaux.
— Oui, dit Gaspard; Jacquet m'a conté qu'il a failli se disputer avec monsieur.
— Je donnerais vingt-cinq louis pour qu'il se fit pincer par la gendarmerie.
— Ouah! dit Gaspard, la gendarmerie, un tas de poules mouillées qui ont des tas de réglemente à observer. Ne m'en parlez pas plus que de ces culottes rouges qu'on nous a envoyées en garnisaires. Ça reste comme des oisons dans une ferme, à regarder l'herbe pousser. Ah ! cré coquin ! qu'on nous eût dit ça du temps de l'empereur, de venir lui pêcher ici ces cadets : nom de nom! Ah! quelle sauce! Comme je vous aurais secoué le pays, moi ! Les pères et les mères, les amantes et les seigneurs, Je te vous les aurais dénichés, les merles, moi, et dru encore. Mais ce n'est plus mon affaire ; je suis au service de mon?-ieiir le martTuis, je pense comme lui ; je trouve que c'est bêle ce qu'il tait, mais c'est pas à moi a le juger.
176^ LE «HATEAU DE MONïFlLl.ON.
— C'est juste, dit Ernest. Donc il n'y a que Joseph de dilficile à décider. Eh bien ! nous prendrons le parti que je t'ai dit : nous lui achèterons un homme.
>ï>— Plaît-il! dit Gaspard, lui acheter un homme, eh bien ! c'est bon ! vous n'auriez qu'à mettre la clef sous la porte si vous faisiez cette bêtise ; mais ils en voudraient tous, des hommes : ce serait une rente à perpétuité. Allons donc, il faut que ça marche... Nous avons bien marché, nous, n.. d. D..., pour la république, une et indivisible, que nous haïssions de coeur et d'âme. Ils détestent le gouvernement : c'est pour ça qu'il faut qu'ils le servent. Ils auraient envie d'un em* pereur, les maUns; trop blancs-becs pour ça : il n'en pousse pas comme des champignons; mais voici l'affaire : nous pourrions commencer par faire filer les plus doux, et quant à Joseph, en avertissant un peu les soldats...
— Oh ! dit Ernest d'un ton de reproche , une trahison!
— Allons donc, une trahison! reprit Gaspard -, un gaillard de cinq pieds sept pouces qui ne veut pas être soldat! il se croit donc sorti de la cuisse de^. enfin, je ne sais pas, Jucifer, Lucifer, quelque chose comme ça.
— C'est bon, dit Ernest, je verrai M. Liret; nous arrangerons ça. Et l'affaire de Marianne? ^
i- Gava, dit Gaspard; nous avons les curés dimanche.
— Bien. Qui est-ce qui dit la messe au château d'ordinaire ? reprit Ernest.
— Eh bien! répondit Gaspard, c'est Laurot. -- Ah! il est donc ordonné?
— Comment, dit Gaspard, il est vicaire de la paroisse ; vous ne saviez pas? .j,
— Ma foi, non ; et quelle tournure a-t-il?
— Ohl un pouf, un air bête ; il ne tient pas de la famille. C'est que l'oncle Annibal a été très-bel homme autrefois. C'est ça qui faisait un joli abbé !
— Gaspard! dit Ernest en l'avertissant de l'œil.
— Prenez que je n'ai rien dit, répliqua Gaspard. Après tout, Laurot est un honnête garçon, et il se conduit très-bien avec sa mère, qui n'est plus gardeuse de cochons comme par le passé, vous savez; elle lui sert de gouvernante.
— C'est bon, dit Ernest; envoyezrmoi Jacquet. Il faut que nous nous habillions pour diuer.
— Commeîit dîner ! lui dis-je ; il est une heure.
— Et c'est une heure de concession faite à l'esprit di siècle, dit Ernest ; trop heureux si raa belle tante de Lance y nous honore de sa présence à une heure si innon^rue.
— Qui appelez-vous votre belle tante de Lancey?
— Une sœur de ma mère, que je vous laisse à étudier, comme je comptais vous laisser deviner mon vénrrable oi!cle Annibal, dont je puis vous dire maintenant l'histoire. Il était diacre au commencement de la Révolution. En sa qualité df ^-«det déshérité, il devint un fougueux partisan de l'iibdit'on de :a Dob'esse, et le même jour où mon père passait à l'armée de Ccndé, mon oncle jetait le froc aux orties et ffi faisait soldat républicain. Je ne sais comment il lit, mais avec nïielque instruction et de la souplesse, il ne put jamais dépassex'1-3 jp-ade de caporal. Mon père le trouva dans cette position enrsritrant de l'émigration et lui fît quitter le servie-.'. Il lui alloua une petite pension que l'oncie mangeait toujours en trois mois. Entiu mon père, pour éviter les réclamatior.s de tous les cabaretiers àc pavs, le prit chez lui, et depii' ^ vingt-cinq ans il y est installé et devenu raisonnable par l'impuissance de mal faire. Ce furent des scènes atfreuses à l'époque où la fille Laurot vint apporter son poupon à mcTi père, en le priant de le nourrir, Ma tante de Lancey ne parlait pas moins que de faire excommunier Annibal ; mois ma mère, dont la piét<^ est ^Taie et par conséquent indulgente, prit l'enfant et le fit élever. Nous fûmes près de huit ans sans voir madame de Lancey, qui trouvait que ma mère encourageait le vice. Enfin le malheureux objet de ces dissensions ayant été destiné au séminaire, madame de Lancey se radoucit, et je ne serais pas étonné que ce fût à elle que Laurot dût sa place de vicaire.
— Mais vous devriez un peu me dire ce qu'est votre père, votre mère.
— Vous les verrez, me dit Ernest. Pensons à nous habiller.
Un moment après, on nous fit avertir que le dîner était servi, et nout nartîmes pour le salon ; toute la famille y était réunie. Ero'-st me présenta à son père et à sa mère. Je trouvai un vieillard d'une politesse un peu insuffisante, maid'une distinction rare. Quant à madame de Monlfillon , qui
avait dû être fort belle, c'étaitun ensemble d'obligeance digne et bienveillante qui ne charma tout d'abord. ÔSons avions madame de Lancey. Rien de plus renfrogné nem'avait jamais apparu. Elle était vêtue de noir, sèche, tirée, aiguë. Ernest m'étonna fort quand il m'apprit, plus tard, qu'elle avait éclipsé autrefois la jeunesse de sa sœur, madame de MontfiUoQ. Un gros homme qui se chauffait les mollets, les pieds établis sur les chenets, se leva à cette phrase de M. de .Montfillon :
— Monsieur Liret, voici un de vos clients qui a été assez aimable pour venir vous trouver jusqu'ici.
— Ah ! bonjour, jeune homme, dit M. Liret en se retournant... Eh! tit-il en me voyant, c'est un homme. Diable! nous nous faisons vieux, l'abbé, dit-il à Annibal. Vous devez vous rappeler le père de monsieur; nous étions tous ensemble aux Uraloriens; vous étiez déjà tonsuré. Je connais votre affaire, reprit-il en s'adressant à moi. Allons dluer.
Il présenta le bras à madame de MonlDIlon, et nous gagnâmes la salle à manger, M. Laurot y entrait par une autre porte.
— Vous arrivez bien tard, lui dit le marquis d'un air un peu sec.
— Hélas! reprit-il en essuyant la sueur crasseuse qui ruisselait sur sa face rouge, hélas ! j'étais à méditer dans le ravin quand j'ai entendu la cloche du dîner.
Le manant sentait le vin d'une lieue.
— Rei)Osez-vous, l'abbé, lui dit d'un ton amical madame de Lancey; et nous atlemiimes, tous debout autour de la table, qu'il eût repris haleine pour nous réciter un Benedicite hypocrite. Ceci me rappela que nous étions à un jour de vendredi : le (Jîner était maigre. J'étais prêt à me résigner, lorsqu'on nous apporta un service gras complet. A \-o\ aspect, madame de Lancey se signa ; l'abbé Laurot en lit autant.
— C'est bon, dit Liret en se préparant à servir; mangez votre soupe aux herbes et vos salsifis; voici deux jeunes gens qui vont m'aidera démembrer celle volaille.
J'acceptai; mais je fus Irès-étonné de voir Ernest refuser. Un imperceptible sourire, accompagné d'un coup d'œil de côté, glissa sur les lèvres du notaire. Madame de Lancey regarda Ernest d'un air incrédule.
LE CHATEAU DE MONTFfLLON. 179
— Ah çà! mon cher monsieur, dit Liret, vous avez donc vu les glorieuses ?
A ces mot?, un salut circulaire tourna autour de la table, chacun inclina sa tête. Je regardai tout le monde; Liret se mit à me rire au nez.
— Yous ne comprenez pas, me dit-il ; c'est une plaisanterie carliste.
— Liret, reprit le marquis, nous ferions croire à monsieur que nous sommes ennemis du roi... comment l'appelez-vous donc? du roi... ah! M. Loiiis-Piiilippe; c'est ça.
Je demeurai tout à fait ébahi. Liret reprit :
— Très-bien, mon cher marquis, je vous l'abandonne mais il faut que vous respectiez les glorieuses.
Autre salut général. Je n'y étais pas du tout.
— C'était donc bien beau ? dit Liret en s'adressant à moi.
— Plus beau que vous ne pouvez vous imaginer, monsieur, repris-je ; jamais sisolenaelle leçon n'a été donnée à la royauté, pas même celle du 14 juillet.
— Si elle avait bien profité de la première, me dit le marquis, ehe n'aurait pas reçu celle-ci. J'étais sur la place
Louis XV avec le régiment de L , dont j'étais heutenanl-
colonel, lorsque nous chargeâmes la populace, et je sais comment on en vient à bout.
— Bon, mon frère, dit madame de Lancey, qui n'avait encore desserré les dents que pour manger; comment t'exposer contre de pareilles gens ! il suffisait de faire couper la tête à une centaine de libéraux ; ça aurait épargné bien du sang.
Puis, s'adressant à moi d'un air larmoyant, elle re
— Est-ce qu'il y a eu vérilabiemeiit beaucoup de Ûe tués? me dit-elle.
— Mais... quelques-uns.
— Oh ! fiL-elle , Dieu les récompensera t ce :,oiit des tyrs.
— Nous devons prier pour eux, ajouta l'abbé Laurot.
— Il fallait employer le canon tout de suite, dit le comte Ânnibal; un peu de bonne mitraille, et c'était fini.
— Vous croyez, monsieur? lui dis-je ■ en êtes-vous encore là? ne savez-vous pas que cinquante mille hommes n'y auraient rien fait, qu'il n'y a pas d'armée qui résiste à toutf*
une population décidée à se battre et qui déteste le régime qui lui est imposé ?
— Voilà ce qv. ila ne veulent pas croire, mon cher monsieur, me dit le notaire. Ce qu'ils ne veulent pas croire non plus, c'est que l'esprit des troupes même étuit contre eux.
— C'est bien pis aujourd'hui, dit l'abbé Laurot, aujourd'hui qu'on a supprimé les aumôniers.
Si j'ai rapporté quelques mots de la conversation qui s'établit entre nous, c'est pour montrer comment dés l'abord chacun s'établit dans la Uberté et la franchise de la discussion. Je n'ai ni le désir ni le temps de raconter les inconcevables propos que moi et le notaire nous avions à repousser ; mais voici en somme ce qui résulta pour moi des observations que je fis sur les personnes qui habitaient Montfillon.
Le marquis était un homme au courant des idées de son siècle, point entiché de l'opinion qu'un paysan fût une bête de somme, mais très-décidé à croire qu'il n'y avait qu'une forte aristocratie qui pût faire le bonheur du peuple. Il avait là-dessus des idées fort arrêtées. Je me rappelle qu'il me cita un fait très-remarquable, à propos de ce que je lui disais de l'inféodation du pouvoir et de la propriété dans les familles nobles.
— Mais, me répondait-il, la noblesse était aussi facile à aborder que votre cens d'éligibilité. Voici un calcul statistique plus probant que tous les raisonnements. Sur onze cents familles nobles qui votèrent, dans le Languedoc, pour l'élection des députés aux étals de 1588, il n'y en a que sept qui votèrent au même titre aux étals de 1789. Ainsi, dans deux cents ans, toutes les propriétés seigneuriales des mille quatre-vingt-treize autres avaient été acquises par la bourgeoisie. Vous me parlez de nos privilèges d'officiers qui achetaient des compagnies; mais l'homme assez riche aujourd'hui pour fitire élever son fils à Saint-Cyr ou à l'Ecole polytechnique ne lui achète-t-il pas de fait une sous-lieutenance! Celui qui fournit un remplaçant à son fils ne jouil-il pas d'un privilège qu'il ne doit qu'à l'argent? Vous préférez la noblesse des uns-, j'aime mieux la mienne : voilà tout.
L'abbé Laurot était un de ces prêtres ignares et grossiers que la Restauration expédiait par grosses dans les campagnes.
LE CnATRAI' liK M<t \ T F I MON. 181
Bas envers le marquis, envieux des domestiques, qui cHaienL bien traités, et insolrnl avec eux.
Annibal, dont j'ai dit Thistoire, était seul plus détesté que lui dans la maison ; il y vivait daui un étal de servitude de salon qui eut fait pitié, s'il ne l'avait si lâchement accepté.
Annibal, arrangez donc le feu; Annibal, fermez la porte; Annibal, ouvrez les fenêtres; Annibal, taisez-vous; Annibal, allez vous coucher ; Annibal, mon chien a besoin ( e sortir ; et le comte Annibal de Monifillon obéissait toujours avec son éternel sourire.
Madame de Lancey seule 'ne lui parlait pas ; elle le traitait en pestiféré, et s'écartait de lui quand il passait près d'elle. Ce fut Gaspard qui m'apprit qu'elle avait été d'une rare beauté, fort galante et joueuse forcenée. El.e avait perdu au jeu la fortune de son mari. Sa dévotion datait d'une histoire lugubre, où elle avait été trouvée par ses domestiques, évanouie dans son lit, à côté d'un prêtre assassiné. Cette nisloire s'était passée eu 93, dans une nuit où son château fut pillé par les paysans. Madame de Lancey était véritablement fanatique, et c'était par les plus rudes macératiotis qu'elle expiait les égarements de sa jeunesse. Dans les huit jours que je passai àMonlfiilon, j'entendis tous les matins la messe dans la chapelle du (bateau. Madame de Lancey l'écoutait à genoux sur la pierre et dans une componction extrême. Le côté plaisant de la cérémonie était de voir le comte Annibal de Monttillon devenir enfant de chœur de monsieur sou bâtard, l'abbé Laurot, à qui il servait la messe avec un dédain de latmiste et une servilité de valet fort réjouissants. C'était une espèce de pénitence qui lui avait été imposée par madame de Lancey; et je m'amusais beaucoup à enîendie l'abbe Laurot marmottant i^on latin gascon, auquel le comte Annibal répondait en faisant sonner la belle prononciation latine qu'il avait apprise des Oratoriens. Du reste, le fièie et l'enfant se méprisaient souverainement; le vieux comte considérait l'abbé Laurot comme un goujat, et l'abbé considérait le comte comme un sacnlége.
Puisque je suis à parler des personnages du château, je dois rappeler un trait de madame de Lai.iey, qm an iva le dimanche suivant, Le curé était au château, et son vicaire
lui avait cédé l'honneur de dire la messe. Ce curé était un vieillard de qualre-vingts ans, qu'on appelait l'archiprêlre tifre perdu depuis le concordat de 180 1. Ce vénérable vieillard, plein de douce piété et d'esprit railleur, nous expédia la messe en vieux praticien ; ce fut l'atlaire de dix minutes. Lorsqu'il s'agii de dîner, on ne trouva pas madame de Lan^ cey; il fallut l'attendre, et lorsqu'elle reviut et que M. de MoDlfillon lui demanda où elle était allée, elle lui répondit aigrement :
— Je suis allée entendre la messe du village ; est-ce que Yous croyez que l'on fait son salut avec des messes de dix minutes?
Quant à madame de MontGllon, c'était une singulière position que la sienne entre sa piété sincère, sou èh-gance de manières et la grossièreté des laçons des prôires qui rentouraient. Excepté l arcliiprêtre, c'était une a^semljlée de groi hommes qui buvaient des rouges bords et se retroussaient pour s'asseoir à table. Je me souviens que le jour du dîner des curés, ils étaient onze ; l'un d'eux s'offrit a découper une volaille Iruflee qui était devant lui. Je n'ai jamais ra. un air si alarmé que celui de madame de MouilJllon, à la droite de laquelle j'étais, et qui dit aussitôt :
— Voici monsieur qui s'y entend à merveille et qui va s'en charger.
— C'est que je n'y entends rien, lui dis-je.
— Prenez toujours, me répondit-elle, liachez-la, mais qu'ils n'y touchent pas. En général, ces messieurs oui les mains fort sales et les inelteut partout.
Je me dévuuai. Il n'était plus temps, ledit curé avait pris la volaille a pogne-main par une cuisse et la démembrait. H ft'y eut que les curés qui en maugôivni, tout le monde refusa, même madame de Lancey, qui ne put reteiui unmou- ▼ement de dégoût, tandis que le curé léchait ses doigts juteux.
Cela me lit demander pourquoi madame de MontRllon les invitait à sa tuble. Je ne pus le savoir, car, api es le dîner, il y eut une conlérence de famille à laquelle je ne pus pas assister. Je protitai de la Uberté qu'on me laissait pour visiler les euvliuns du château. Je m eu écartai peu à peu, et •j'arrivai près de la ferme du père Jacques ; je ue m'aperçus
LE CFIATEAI' DK MONTFILLON. 183
point d'abord que jV'lais suivi, ou plutôt observé par un payt^ao qui lodgeai'. à travers bois le revers de lu nioiitagrie pendant que je suivais le .chemin. D'abord je n'y pris pas ^arde,mais 1 apparition d'un huiiirnequiseruonlraiuie temps en temps, el toujours à la même hauitur que n)oi, linit par m'occuper. Cependant je continuai, et j'étais à peu de dislance de la ferme, lorsque je vis Marianne causant avec l'ofticierde ligne ^ui occupait la maison de Jacqui.'S. Kile riait ea paraissaut se défendre de quelques observations que lui faisait l'oflicier. Lorsque je m'approchai d'elle, elle me dit, comme si hous étions de vieilles connaissances :
— Oh! venez donc, monsieur, dire à cet ofiicier que je suis une pauvre fille rjui venti des rubans et des cravates, et que je n'ai rien de défendu dans mes marchandises.
— Ce n'est pas ce que je veux savoir, refirit l'ulficier, et ceci reg;irde la douane; mais vous servez de messager aux réfraclaires, vous les avertissez de l'approche des tioupes, TOUS êtes toujours en route par la mo.-itague ; vous vous fereï quelque mauvaise affaire.
— Da! dit Marianne, avec une nonchalance de tè!e et de sourire pleine de séduction, il n'y a pas de mauvaises affaires entre les jolies filles et les officiers qui sont gentils.
La déclaration était tellement à brùle-pourpoint, que le sous-lieutenant en fut tout troublé.
— En ce cas, répondit-il, faisons-en une bonne ensemble, et Dous la commencerons sur l'heure par une embiassade.
— Oh ! que non, lit Marianne en sautant sur sa mule, estce qu'on s'embrasse eu plein jour? Jésus ! si mon galant me voyait, que dii ait-il? une autre fois nous venons quand nous serons seuls.
— El quand cela arrivera-t-il? dit l'olTirier.
— Da! monsieur, fit Marianne en se balançunt sur sa mule, on peut se reucuutier quand on habile le même [)ays. Je passe par ici deux fuis par semaine. Guetlcz le moment. Adieu, adieu !
Et elle poussa sa mule vers la montagne, tandis que le lieu- ' tenant s amisail à regarder ses jolies jambes qu'elle iui uum- Irait bénévolemeui.
— Vous connaissez celtg 4ile? me dit-il.
— Je sais qu'elle vend un peu de touf.
•184 l-E CHATEAi: DE MONTFILLON.
— II faut que tout ceci finisse, dit l'officier en réfiéchissant ; on m'oblijiP. à un métier oflieux. Si j'avais été sage, j'aurais visité les ballots de cette marchande, mais....
— Mais elle est trop jolie pour cela.
— Je ne sais pas ce que j'aurais fait si elle était vieille, mais le diable m'emporte si je ne donne ma démission, s'il l'aut que je continue à vivre ici comme en pays conquis.
J'avais hâte de rejoindre Marianne, je saluai l'offlcier, et courus après la belle marchande.
— Vous êtes venu à propos, me dit-elle, j'ai cru qu'il allait visiter mes ballots.
Cette crainte me surprit, mais je n'en témoignai rien.
— C'eût été fâcheux, lui dis-je.
— Gomment! me dit-elle, nous étions perdus. Je les ai. Comme elle disait cela, elle tourna dans un petit chemin
et me dit :
— C'est par ici.
Avec ce que je savais des projets d'Ernest, je voulus pénétrer le mystère jusqu'au bout. Je la suivis sans lui demaniler ce qu'elle avait de si précieux dans ses ballots.
— Savez-vous, me dit-elle, que c'est bien beau à M. Brnest d'être venu se mettre à la tête des vassaux de son père !
— Très-beau, assurément, d'autant que je ne les crois pas très-nombreux.
— One dites-vous là ? reprit-elle, depuis deux jours qu'il est arrivé, la moitié des paysans est décidée; ohl nous le ferons danser votre coquin de....
J'en demande pardon au procureur du roi; elle nomma en toutes lettres le personnage dont elle voulait nous parler.
— Diable ! lui dis-je, je ne croyais pas que ce fût si avance;. *•
— Plus que vous ne pensez, reprit-elle en baissant la voix, et l'olficier peut me demander des rendez-vous, et moi lui en donner. Je sais quelqu'un qui l'empêchera d'y aller, et avant qu'il soit longtemps.
Nous nous arriHàmos à ce moment, et elle me dit :
— Allons, dcpêclions-uous, aidez-moi.
Tout aussitôt, elle détacha ses ballots, les ouvrit, el en
i.i: Ci! .1 ::Ar liK s o\i fi llon". IS-î
î^orlit une douzaine do fusils de chasse démontés, dont elle plaça toutes les pièces dans le tronc d'un vieil arbre : il y avait aussi trois ou quatre paires de pistolets. Je ne savais trop quel parti prendre lor.^que je vis Joseph sortir d'un fourré, tt je reconnus que c'était l'homme que j'avais rcmiiry\ué me suivant et me surveillant.
— Voilà deux heures que je t'attends, dit-il à Marianne .i--si'7, rudement, ce n'est pas ainsi que nous marcheious.
— Ou tait ce qu'on peut, reprit la jeune fille d'un air soumis.
— Et on s'amuse à causer avec les Franclmans.
Ce mot de franriman est la dernière trace de la vieille séparation de la France en langue d'oil et langue d'oc ou langue provençale. Franciman est un Français, un homme qui ne parle que la langue nationale du Midi, c'est un terme de haine et de mépris.
— Jésus! dit Marianne, fallait bien /'awjtwer cet officier, il voulait voir ce que je portais dans mes ballots,
— Nous ne pouvons donc plus nous promener sur les grandes roules ! dit Joseph avec fureur. Ah! nous les renverrons à Paris, les uniformes ! Nous verrons, et pas plus tard que ce soir.
— Un moment, lui dis-je, vous attendrez les ordres de M. Ernest, avant de rien entreprendre. Il m'a chargé de vous le dire.
— J'ai des ordres de quelqu'un qui le vaut bien, répondit Joseph avec humeur, et d'ailleurs je ferai ce qui me plaît.
11 se baissa et ramassa les armes.
— Voulez-vous donc les emporter? lui dis-je.
— Est-ce que vous croyez, répondit-il, que je vais les laisser là au clair de la lune ?
— Vous ne les toucherez pas, m'écriai-je, que vous n'en ayez reçu l'ordre de M. de MoDtfillon.
— Et je l'ai, cet ordre, me du Joseph. Je vis qu'il parlait du vieux marquis.
— Son fils a décidé qu'il fallait attendre. Ob'M??rz.]ui.
— Allons, Joseph, dit Marianne, écoute inonsii-in- ; iî est venu avec M. Ernest de Pans pour ça, et il doit savoir ce qri'il faut faire mieux que nous.
ISG Lt CHATEAU Di; MUNTKiLLON.
je ferai ce qu'il veut. Allez vous-en, on peut s'apercevoir que vous avez quitté le grand chemin.
*, Nous reprîmes le petit sentier avec Marianne après avoir rattaché les bailots, tandis que Josepii s'enlonçait dans le» bois. Au moment où nous déboui humes sur le chernin du château, nous fûmes surpris de rencontrer Ernest qui s« promenait sur la route en causant avec le lieulenant.
— Eh ! nous dit-il en me voyant sortir avec Marianne, ▼oilà qui est très- bien; comment, noire belle convertie, vous allez dans les bois avec un jeune homme, vous ne savez donc pas que les filles y perdent toujours quelque chose?
— Elles y perdent beaucoup, dit le lieutenant qui s'était approché de la rau'.e, car voilà des ballots qui étaient pleins tout à Iheure, et qui, maintenant, sont à moitié vides. Dites donc, ma belle iille, reprit-il sévèrement, est-ce que vous avez été par là vendre des cravates et des bretelles aux buissons et aux arbres? Il faut que ceci s'explique.
Ernest me regardait d'un air ébahi. Je lui avais fait un signe qu'il n'avait pas trop compris, et Marianne, les yeux baissés, jouant avec un bouton de sou casaquin, ne répondait rien.
— Enlin, dit rofficier, qu'y avait-il dans vos ballots?
— Da! reprit la jeune fille, monsieur le sait aussi bien que moi.
— Eh bien! monsieur, me dit le lieulenant, me direa- Tous ce que contenaient ces bailots?
— Je ne sais de quel droit vous m'interrogez ainsi, et le ton que vous prenez...
— Monsieur, dit le lieutenant sècliement et avec une politesse railleiise, mes droits résultent d'ordres tiés-précis, el le ton que je prends est tel que vous n'y trouveriez rien à dire, si vous av ez quelque chose de bou à me jépondre.
— Eh bien ! monsieur, tenez-vous pour dit que jC n'ai rien à vous répoiLlre.
— Alois, monsieur, tenez pour bon, reprit l'oificicr, qut je m'assure de vutre personne.
— t^omuient, m'écriai-je, m'arrélerl Oh! pour ceci, mon cher Ernest, la plaisanterie devient trop {.,'rave; je ne me soucie pas d'alkr eu prison pour les lubies de M. voire père.
— Mais, mon Uieu ! s'écria Ernest, qu'y avait-il dans ces malheureux bal lois?
— Eh liicii ! (iis-je, il y avait...
— Des armes! dit l'ufficier.
Je fis un signe affirmutif.
— Comment! s'écria Ernest en parlant à Marianne, votis avez osé...
— Eh ' monsieur le marquis, j'ai obéi à votre père, dit la jeune fille, Imb.Ie à se débarrasser de l'accusation qui allait peser sur elle.
— A mon père?
— Vous l'entendez, monsieur, reprit le lieutenant, et j'espère que maintenant vous ne me soUicilerez plus de retarder la visite que je dois faire chez vous.
— Marianne, dit Ernest, allez au château, et ne dites à personne ce qui vient de se passer. Je voudrais parler à monsieur.
— Pardon, reprit le lieutenant, il est inutile que cette jcime fille aille avertir M. votre père de l'endroit où sont ces armes. Elle aura la bonté de demeurer avec nous. D'ailleurs, je manquerais trop ouvertement à mes devoirs en ne m'assurant pas d'elle.
Ernest allait répliquer lorsque nous vîmes accourir Liret (]\n nous cherchait partout. Lorsqu'il nous eut rejoints, nous lui raconlûmes la position.
— Diable! diable! dit-il Mais, mon cher Eruest, vous
n'avez pas dit nos projets au lieutenant?
— A peu près, dit Eruest en faisant signe que Mariann» écoutait.
— C'est ATai, dit le notaire, l'enfant pourrait causer, diable! diable! Monsieur le lieutenant ne parlait-il pas de la faire arrêter?
— Sans doute.
— Eh bien! mon cher ami, c'est ce que vous avez de mieux à faire pour le moment; allons, petite, allons, il faut TOUS laisser mettre dans la chambre de Jacqueline, vous causerez ensemble. C'est l'atTâire de vingt quatre heures.
— -Mais on l'attend au château, dit Ernest.
— Diable! diable! fit Liret, ça se complique cniellemeot.
188 LE CRATEMi U:-: MflNT!' ILLON.
Il s'arrêta, prit trois prises tie tabac, 'alla se placer devant le lieutenant, et le regarda d?as le blanc des yeux.
— Monsieur, lui dit-il tout d'un coup, voulez-vous croire à la parole d'honneur d'un homme qui a soixante-dix ans et qui est réputé pour honnête homme?
— Je croirai à la vôtre, dit le lieutenant.
— Voilà qui est bien. Vous allez me laisser cette jeune fille pendant deux heures, parce que j'ai besoin d'elle; elle vous sera rendue à votre première sommation; et cette sommation, vous viendrez nous l'apporter vous-même au château ce soir vers dix heures. Vous trouverez Gaspard , au bout du petit chemin, il vous conduira dans la chambre de ces messieurs, et nous arrangerons tout ça.
— Ces messieurs s'engagent-ils à ce que rien ne sera changé d'ici là dans l'état des choses, que rien ne sera soustrait du château?
— Je m'y engage, dit Ernest.
— Et vous? dit l'officier en s'adressant à moi.
— Moi, monsieur, lui dis-je, je ne m'engage à rien ; je me trouve déjà assez follement engagé dans une affaire à laquelle je ne comprends rien.
Liret me regarda du coin de l'œil.
— Mon cher ami, me dit-il d'un air rusé, vous ne savez pas comme on cause bien entre deux verres de punch de l'affaire la plus compliquée. C'est un soir que j'étais un peu gris que je découvris dans un acte une nullité que j'y cherchais vainement depuis six mois.
Je dois dire, à la honte de l'humanité, que je compris très-bien, car le notaire était possesseur d'un acte qui me concernait; et je dois dire, toujours à la honte de l'humanité, que je pris aussitôt le même engagement qu'Ernest et Liret.
— En ce cas, reprit le lieutenant, si vos intentions sont telles que vous me le dites, vous ne devez pas vous soucier que ces armes arrivent à leur destination?
— Non vraiment, dit Ernest, il faut les enlever. jj
— Où sonl-elk's? deraanda-t-il à Marianne.
— Le Parisien peut vous le dire, réponùit-elle avec un froid dédain. Il m'a déjà dénoncée.
U: CHATKAl l!i: MÛNTFILLON. 189
— Que le diable vous emporte tous ! m'écriai-je en fureur ; lout à 1 heure je vais passer pour uq espion : j"en ai assez, laites vos afluires vous-méraes.
— Bon, trcs-bon, dit Liret, je vais le savoir sans autre inl'ormatlun El se remplissant d'air avec elTort, il jeta un liàâou aigu comme celui d'une femme, et un in?taut après on lui ré|)ondit par un cri pareil et un coup de fusil qui s'entendit à peine.
— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit l'oflicier.
— Cela veut dire, répliqua le notaire, que pendant que nous babillons ici, ils ont emporté les fusils.
— En ce cas, dit le lieutenant, tout est rompu, et je ne puis rendre la liberté à cette prisonnière.
— Traitons, dit le notaire ; nous allons laisser monsieur (c'était moi) pour otage , et , dans deux heures , vers sept heures, au moment du souper, nous vous renverrons la tille délinquante. Vous acceptez, c'est entendu. Allons, dépêchons, on nous attend au château.
Je n'eus le temps de rien objecter, car Liret, Ernest et Marianne partirent sur-le-champ, et je ne pus que leur crier de iii'envoyer au moins des cigares.
— J'en ai d'excellents à votre service, me dit le lieutenant.
Et nous demeurâmes seuls. Tout en causant, je lui appri» comment je me trouvais mêlé dans cette atVaire, et je sus de lui que celte Marianne lui avait été désignée comme l'agent des intrigues des nobles du pays.
— Elle a été d'auianl plus utile à leurs relations, me dit-il, qu'elle est protestante, et qu'en général les protestants sont très-patriotes; car vous savez sans doute qu'ici les opinions pohtiqliesscul encore des opinions religieuses.
Nous eûmes à ce sujet une longue conversation, et le lieutenant Yamés me prouva qu'il avait observé le pays qu'il habitait.
— Cette différerice de religion a laissé, me dit-il, entre les habitants des pet:es villes, qui presque tous sont fabricants et protestants, ei les catholiques nobles qui possédenl la plupart des fei mes, une haine telle, que si uous voulions laisser faire la gai de uationaie du pays, elle aurait bientôt fait prompte justice de toutes ces résistances ; mais ce serait ou-
t90 LE CHATEAU TE MONTFILLON.
vrir carrière à des désastres sans nombre. Les gardes natioTiaux, irrités encore de la suprématie des nobles et dei prêtres qu'ils ont subie pendant quinze ans de rtstauraUon. en leur qualité de patentés et de protostunts, ne parlefljgipas moins que de démolir ou de hrùlcr les châîcaux qu^s supposent servir d'asile aux réfractaires \ si ua pareil act« était couimis, il donnerait lieu à de cruelles représailles, et certes, le lendemain d'un château dévasté, vous auriea^plus d'une manufacture incendiée. Ce serait mettre le pays à'teu et à sang. Je regrette d'être forcé au métier que je ftiis, maii cependant je pense que c'est le seul jjarti Fai;e qu'il y eut à prendre, que de charger, pour ainsi dire, des neutres de rétablir l'ordre dans ce pays.
Ce fut en causant aiisi qu'il me raconta que des gardei nationaux s'élant engagés dans la moniagne avec le procureur du roi, celui-ci avait été fait prisonnier; que les gardet nationaux avaient tué deux paysans, et avaient eu de leur côté un officier presque coiJi)é en deux par un coup d« faux.
Peu à pen la conversation nous entraîna bien loin de la Montagne .Noire; elle retourna à Paris, le but de toute espérance de jeune homme. Il se trouva que M. Yamés y avait tenu garnison ; nous nous rencont,âmes sur trois ou quatre noms d'amis que nous connaissions chacun de notre côté; nous étions en pleine voie d'intimilé, lor^que nous vîmes revenir Marianne sous l'escorte du lidèle Gaj^pard, qui avait fait un héroïque ellort sur sa jambe pour nous la ramener.
Je rem.arquai qi.e la jeune lille avait perdu quelque chos« de cet air décid-é que je lui avais remaïqué: elle avait beaucoup pleuré, et Gaspard, en parlant, lui remit un petit volume qu'en homme de guerre expérimenté il lit passer à l'inspection du lieutenant. Nous fûmes tous deux Irès-surpris en voyant que c était un livre de messe.
Je rentrai au château sur la foi des traités, et j'arrivai an moment où l'un allait se mettre à table poiir souper. Tout le moude était, sinon triste, du moins silencieux et grave ; r/iadame de Lancey était plus sombre que jamais; elle aussi avait beaucoup pleut é, et je pensais qu'il y avait connexllé d'intcjéldans ses lurmrs et dans celles de iViaii;.nne. Gomme en es pai lait peu, je me mis à n iléclhr, et riùstoae de l'abbé
LE CHATEAU DE MÛXTFILLON. 19î
Laurot me servant de (anal, je m'imaginai que Marianne pouvait bien avoir avec madame de Lancey des rapports semblaJDles à ceux du comte Annibal et de l'abbé. Je n'eus guért le temps de me livrer à la médilalion et a l'arraiifiemenLdf cette supposition; le souper fut court, et après un quart d'beure d'entretien, tout le monde se retira. J'ai oubbéé» dire que tous les curés avaient disparu.
A peine fùmcs-nous rentrés dans noire chambre avec B»nest, qu'il se jeta dans un fauteuil eo pouisaiU un ouf! qui dénotait combien la journée lui avait pesé.
— Qu'y a-t-il? lui dis-je.
— Attendons Lircl, repnt-il, il ne me pardonnerait pas de vous avoir révélé son plan de campagne ; il s'en réserve ]a gloire.
Une heure se passa à peu près, pendant laquelle Jacquet apprêta un immense bol de punch, alluma un feu d'orgie dans la cheminée, et disposa cinq fauteuils autour de la table.
— Pour qui, dis-je à Ernest, ce cinquième siège ?
— Pour Gaspaid; il est de lamine et de la contre-mine, et par conséquent admis au conseil.
Ernest avait un ton de gaîté et de bonne humeur que j« ne lui avais pas vu depuis longtemps. Bientôt Liret arriva sur la pointe du pied comme un écolier qui vient à un régal secrètement piè[)aré dans la mansarde d'un colléfze.
— Trop de citron, dit-il en goûtant le puncli vers lequel ii se dirigea d abord ; ajoutez du thé, du sucre et du rliuin.
Ceci doubla le bol de punch, et Liret dit gravement en s'asseyant dans un fauteuil sans quitter le précieux Uqoids du coin de l'œd :
— Yoil.i qui va bien.
U y avait entre nous une sorte de recueillement qui nous «mpèchail de parler, et nous étions tous trois dans un profond silence lorsque nous entendîmes monter dans la tour angulaire qui nous ser\ail de cabinet de toilette.
— Les voilà, dit Liret. Il prit lui-même un flambeau et alla au-devant du lieutenant et de Gaspard, qui étaient entrés par une petite porte qui ouvrait sur la canq)agne. Quand le notaire traversa avec le lieutenant la fameuse salle aux chaises percées, il ne put résister au désir de faire un mau-
vais calembour , et ma fidélité d'historieQ m'oblige à le répéter. •
— Mon cfier lieutenant, dit-il, vous allez trouver ici une vraie place de guerre, et voici d'abord les pièces de siège.
Si je vous dis que nous eûmes la sottise de rire de cette bêtise, c'est pour vous apprendre que nous nous abordâmes avec le lieutenant en disposition de galté. L'assemblée étant au grand complet, Liret désigna sa place à chacun, et luimême se laissant tomber dans son fauteuil, s'écria :
— D'abord buvons : c'était la manière des anciens pour garantir à leurs hôtes les droits sacrés de l'hospitalité.
— Très-bien, dit Ernest ; mais ils buvaient dans la même coupe.
— Sottise! dit Liret, car si le vin était bon, le premier était un imbécile de ne pas tout boire.
Xous trinquâmes, et le notaire, se renfonçant dans son fauteuil, commença en ces termes :
— Voici les positions : monsieur est le fils de M. le marquis (!e Montfiiion, qui lui laissera cinquante mille livres de rente. Ma^ monsieur est le neveu de madame de Lancey, qui en possède quatre-vingt-dix mille. Les rentes paternelles .^ont immanquables, les rentes de la tante sont chanceuses, d'autant plus chanceuses que ladite dame est fort poussée à en faire don à l'Eglise, par des raisons de pénitence à nous inutiles à révéler, et que ces raisons ont été corroborées par la conduite du neveu ci-présent, qui, au grand scandale de toutes les âmes pieuses, s'amuse à perdre son âme et, qui plus est, son argent avec des danseuses de l'Opéra et autres.
— Pardon, dit l'officier, mais cela ne me paraît pas avoir grand rapport avec l'affaire des réfractaires.
— Rapport intime, mon cher, reprit Liret; mais vous m'avez interrompt), et je ne sais jamais reprendre haleine sans m'ouvrir la voix par un verre de quelque chose : donnez-moi du punch, et n'oubliez pas qu'à chaque interruption je double le moyen oratoire.
— Diable! fil Ernest, n'allons pas dire deux paroles de suite.
— Comme vous voudrez, dit Liret; je continue. Er^o, comme les jeunes gens n'ont jamais assez d'argent, et que
les prêtres en ont toujours trop, il est juste, il est bon, il est évangélii}ue, que le jeune homme recueille et que l'Eglise soit frustré» « Quelqu'un e t envie de rire.
— Si vous riez, je bois, dit le notaire, et je fais écrire au procès-verbal : rires et interruptions.
Nous frardàmes notre sérieux.
— Vous medemanJerez peut-être pourquoi nous voulons pourvoir dés à présent à l'inconvénient de peidre quatrevingt-dix mille livres de rente; je vous répondrai que c'est parce qu'il faut que ce soit fait aujourd'hui, ou jamais. Ladite dame veuve de Lancey, par ces mêmes raisons que je n'ai pas voulu vous dire tout à l'heure, veut ^e retirer du monde, s'enfermer dans une communauté de sœurs de la Charité, et, en sa qualité de femme qui va mourir au monde, elle veut faire un testament.
— Je ne vois pas trop, dit le lieutenant.
— Buvons ! s'écria le notaire, deux verres, s'il vous plaît, c'est promis.
— Taisons-nous, ou dans un quart d'heure Liret sera gris comme un Polonais.
— N'insuUez pas la Pologne, dit Liret, dont les yeux flambaient déjà, et écoulez votre vénérable, enfant. C'est donc le testament que prépare la susdite dame qui est important à surveiller, et qu'il est nécessaire de tourner du ( ôlé laïque au préjudice de la rapacité cléricale. Or qu'a fait le notaire Liret, l'ami de la noble famille des MonlfiUon ? Il a été chez l'archiprêtre de la paroisse, un vieux honnête bnmme que l'esprit de la robe n'a point gagné; il lui a dit la chose, et voici ce qui a été adopté par lui, tout en regrettant qu'une si bonne œuvre lui vînt par l'inspiration du démon ; le démon, c'est moi ; la bonne œuvre est celle-ci. Je ne sais en quels termes le brave archiprêtre a persuadé madame de Lancey ,*mais vo ci comment, moi, je l'aurais prêcbée. « Donner soa bien aux prêtres, est une chose f it coumun * et que les derniers des bourgeois se permettent quelquefois, à l'instar des plus nobles pécheurs. H est une œuvre à la fois plus agréable à Dieu et plus remarquable aux' yeux du monde, c'est de ramener au giron de l'Eglise une âme ( ga rée. 11 y a près de vous une jenne fille protestante que vous
nvez quelque raiton de conuaître, TiIIl r.'uje mère abandonnée par sa mère coupable, id est, petite-tille d'une pécheresse qui l'a oubliée dans la misère où elle a vécu. Le malheur de sa naissance appartient à une cruelle faute de celte pécheresse, et le malheur de sa perdition tient à ce vain orgueil, qui a craint de la protéger de ses bienfaits de peur de dénoncer les liens qui l'unissaient à une famille d'un nom respectable. U faut réparer tous ces torts en un coup, il faut ramener la brebis égarée au bercail de l'Eglise, et, comme il est impossible de lui donner un nom, il faut lui assurer une existenco honnête. Cet acte sera bien plus agréable au ciel que le don de votre fortune, qu'il sera alors convenable d'assurer à votre neveu Ernest, jeune homme complètement corrigé dt ses erreurs, et qui donnera une éclatante preuve de son repentir en venant vous seconder dans votre pieuse entreprise et en servant de parrain à la jeune convertie dont vous serez la marraine. La dame a accepté.
— C'est sublime ! m'écriai- je.
— Du punch! cria le notaire, du punch ! du puncb! 11 tint sa parole et en avala quatre verres.
— Admirablement bu! lui dit l'oflicior; mais je ne sais pas encore en quoi ceci regarde raffuire des réfcaclaires.
— En quoi ! s'écria le notaire tout à fait flambant de punch et de reaard. C'est que ladite Marianne est l'amoureuse du nommé Joseph, le plus têtu des réfractaires, lequel se soucie de la légitimité comme d'un vieux sabot, mais lequel sa soucie beaucoup de sa maîtresse. Or, suivez bien mon raisonnement. La foi nouvelle et chancelante de la nouvella convertie a besoin d'un appui pour ne pas lléchir, d'un guide pour ne pas errer, et je ne sais rien de mieux pour appuyer la foi chancelante d'une jtune tille qu'un beau mari qui lu donne le goût du catholicisme, par des raisons ijue je n'ai pas besoin de vous dire. Ledit Josepli ne demande pas mieux, ladite Marianne ne demande pas mieux, nous ne demandons pas mieux ; donc nous achetons un remplaçant à Joseph, nous le marions avec Marianne, nous faisons f lire donation à la tante, le pays est tranquille.
— El Ernest a les quatre-vingt-dix mille livres de rente, dis-je.
LE CHATEAU DE MONTFILLON. JW
— . fit je VOUS invite tous à célébrer ce grand jour, dit Brnost.
— Et nous boirons du sWçry crémant, dit le notaire.
— Et je serai riiiteVidant 4e M. le mareiuis, dit Gaspard. Binons re|iiîmes tous en'chCeur :
— A boire! à boire!
Et nous trinquàm-îs en nous levant et en jetant nos bonneis de velours au plafond, Liret jeta sa perruque.
— Donc, reprit-il, nous avons be?oin d'uu délai de huil jours pour cela, et voilà les raisons, lieutenant, qui nous font demander un armistice.
— Accordé ! s'écria celui-ci joyeusement.
— Accordé ! répélùmes-nous en chœur.
Nos bonnets voltigeaient encore en l'air, nos verres »e choquaient encore lorsque noustïimes interrompus par qaatre ou cinq coups de feu suivis de longs cris.
Liret laissa tomber son verre, l'uflicier jeta le sien et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cam|;ague, et s'écria avec colère :
— C'est une lâche trahison, messieurs, un piège infâme où vous m'avez attiré, les montagnards attaquent ia ferme de Jacques.
— S dit Liret : c'est vrai; mais croyez, lieutenant,
que nous sommes complètement étrangers
— Messieurs, dit le lieutenant en tirant son sabre, ouvre»moi; on attaque mes soldats, et je ne suis pus à leur tête.
— Prenez garde, dit Liret, que les puysanc soient entre le chûteau et la ferme, car vous ne pourrez p.isser.
— Ouvrez-moi, répéta le lieutenant qui devenait plus furieux à ciiaque coup de fusil qui retentissait dans la campagne. Vous êtes des
— Epargnez- vous des injures, dit Ernest, nous allons vous accompagner.
— Je n'ai pas besoin de vous, ouvrez-moi sur l'heure, ou ]8 vous fuis sauter la cervelle, dit-il, en tiruut de sa pod» UQ petit pislulet, qu il arma.
— Venez, venez, dit Liret, qui vit que cette menace allait faiie sur Ernest uu etTel contraire à celui (|u'en attendait k lieutenant. W prit un llambeau et conduisit i'ufiicier par l'estalier dérobe de la tour, el ils sorllreut par la porte basse.
lye LL CM AT EAU DE MOMJFILLON.
— Snivous-le, me dit Ernest en prenant un fusil. Gaspard, fais disparaître ce désordre.
Je pris un fusil comme Ernest, et nous sortimes. Liret était sur la porte en criant :
— L'imprudent! l'imprudent!
11 nous expliqua en deux mots que les montagnards, repoussés par les soldats, passaient devant le château quand l'officier eu était sorti, et qu'il s'était audacieusement jeté parmi eux.
— Quelques coups de feu ont été échangés ; les misérables l'ont tué ! ajouta le notaire.
Nous courûmes vers le chemin, et comme Ernest allait franchir la haie qui séparait la route de l'avant-cour du château, il fut saisi au collet par un sergent, qui se mit à crier :
— J'en tiens un.
Les soldats accoururent, et ayant reconnu Ernest pour le jeune homme qui avait causé avec leur officier, ils l'interpellèreut violemment.
— C'est le maître de ce château ! — Notre Ueutenanty est venu. — Qu'as-tu fait de notre heutenant? — Je te casse la tète et je hrùle ta bicoque, si lu ne nous le rends pas sur l'heure. — Notre lieutenant! — Notre lieutenant!
Ernest cherchait à se dégager plutôt qu'à répondre. Les soldats s'exaltaient dans la lutte ; la position devenait grave» nous tentions de vains efforts pour nous interposer ; enfin, Liret s'avança, et s'écria :
— Eh bien ! vous l'aurez votre lieutenant , avant une
— iûut de suite ! tout de suite, dirent les soldats ; vous l'avez assassiné ! Où est-il?
— C'est vous qui assassinez ce jeune homme! dit Liret avec colère. Assurez-vous-en, mais ne le maltraitez pas.
— Qui êtes- vous? dit le sergent.
— Je suis notaire et maire de ma commune, dit Liret, et je vous somme, au nom de la loi, de cesser vos violences.
— Très bien ! dit le sergent à ses soldats, attachez le prisonnier, et qu'on fouille le château. En avant !
Pendaiit ce temps, tout le monde s'était éveillé en sursaut; on descendait dans la cour, et les soldats, trouvant les portes ouvertes, y péuetièrent faciknuent. Le sergent fit garder
LE CHATEAU DE MOiNTFILLON 197
l'entrée principale, et ordonna qu'on rassemblât tous les gens de la maison dans le salon principal, où il flt conduire Ernest; déjà le marquis y était avec sa femme. Bientôt madame de Lancey, le comte Annibal, l'abbé Laurot y furent amenés, ainsi que tous lesdomestiaues de la maison. L'aspect dea divers costumes sous lesoue's chacun se présenta eût été passablement plaisant, si l'affaire n'eut éce si grave. Dans son épouvante, l'abbé Laurot avait oublié de mettre sa chemise dans son pantalon, et Annibal avait enfourché sa culotte courte sans avoir eu le temps de passer ses bas. Ernest, garrotté, était surveillé par deux soldats. Le vieux marquis interrogeait Liret qui ne répondit pas, et qui se gorgeait le nez de prises de tabac comme pour voir s'il ne se trouverait pas une idée dans sa tabatière. Un empêchait M. de MontfiUon d approcher de son fils, et il s'adressait à Gaspard, qui lui disait avec humeur:
— Vous l'avez voulu ; ça devait finir par là.
Le marquis se récriait en demandant compte de cette violation de domicile ; enfin Gaspard l'arrêta en lui disant sèchement :
— Mon Dieu ! ne les embêtez pas trop ! ils en feraient dix fois plus qu'ils n'auraient pas tort. Hum ! si c'était moi ! grommela-t-il.
Enfin le sergent rentra, il avait lui-même inspecté le château. Dès qu'ilfut dans le salon, il jeta lourdement la crosse de son fusil par terre, et dit brusquement :
— Mon lieutenant n'est pas ici ; il faut qu'on me le retrouve !
— Et, diable ! on vous le retrouvera, votre lieutenant. Mort ou vivant, il faut bien qu'il soit quelque part !
— Comment ! dit le sergent : mort ou vivant ! S vou»
me faites regretter de n'avoir pas passé ma baioniiette au travers du corps de ce muscadin.
— De mon fils ? dit M. de MontfiUon, et pourquoi ?
— Parce quil a été arrêté un fusil à la main lorsqu'on attaquait la ferme, et que dans ce moment si c'était fait, ce serait fait; voilà tout! En attendant, et puisqu'il faut agir 1 également, je vas envoyer un de mes hommes à la ville pour m'amener le procm'eur du roi.
— C'est ce que je désire, dit M. de MontfiUon, et ce que je
i^è LE f!!ÎATEAL- DI- MONTFT L LON'..
demanrie, c'est qu'on uous explique pourquoi on a ainsi violé mamai-on.
— Mon pèro! dit Frncst, il fant tout vou5 dire.
— Il re faut rien dire du tout, reprit Liret ; il faut rrlrouver le lieutenant. Ils ne l'auront probablement pas toér
Tiret rr^^oiitait l'explif^tion, et je voyais les 90,000 livre6 <i 'Ernest bien compromises.
— Mais ru'ai-je affaire de ce lieutenant? dit le marquis.
— Comment! reprit le sergent, vous Tavez attiré che» TOUS pour l'assassiner.
Ernest me parut ruiné ; probablement il n'y pen?ait pas.
— Chez m^i! dit le marquis; que faisait-il chez moi?
— Que vouL'Z-voiis? il s'est trouvé être un ami iuliraede Tjonsieur, dit Liret en me montrant, et il est venu luilaiie une visite.
— Ça, c'tPt possible, dit le sergent. Je les ai entendu cau- STT ensemble de leurs connaissances de Paris.
le ne sais par quelle fatalité j'endussais la responsabilité de toutes les maladresses qui se taisaient autour de moi, et dont j'étnis paifailement innocent: je ne voulais ni compromettre Krnest vis-à-vis de sa famille, ni me compromettre moi-mèm.e, et je ne sais trop ce que j'allais répondre, lorscjoe j'entendis la voix de Gaspard qui dit au sergent :
— C'est tout simple qu'ils se soient reconnus tout dâ - !ite, parce que les jeunes gens n'ont pas à se rappeler du vieux, comme nous, Godot!
Le sergent se retourna à ce nom.
— Tonnerre de Dieu! c'est toi, Gaspard, dit-il ; comment se fait-il que je ne t'aie pas vu depuis huit jours que j,e rôë« par ici?
— C'est que ma jambe allait mal.
— Tiens, dit le sergent, toujours la même ; elle a du malheur. Et qu'est-ce que lu fais ici?
— Je suis l'intendant de monsieur le marquis, et tu m'oiiligeras d'être bon enfant.
— Très-bien ! liès-bien! dit Liret en fermant sa tabatière, qui ne lui avait rien fourni que de me mettre de la partie. Vous allez laisser ces dames se coucher tranquillement, et iious allons causer.
LE (^HATI-Ai: DE M ONTFIL I.ON. 19*)
— Causer de quoi? dit le servent. P.Tsonac ne bougera d'ici qu'on ne mail retrouvé mon liculenaiit.
— Mais que diable! mon cher, dit Lirel en s'omportant, comment voulez-vous qu'on vous le retrouve, si on ne tu pas le chercher? Vous êtes siupide!
— Hein! lit !e sergent d'un air courroucé.
— Tais-loi donc, dit Gaspard; il dit que tu es bête; voilà tout.
— Comment ! bête.
— Eh ! oui, si ton lieutenant est par là caché dans quelque taillis...
— Mon lieutenant ne se cache pas, dit le sergent; c'est frais, mais c'est bon.
— Je ne te dis |ias; mais s'il est blessé quelque part par là.
— Comment, blessé!
— C'est possible, dit Liret ; quand il a entendu les eoupe de fusil, il s'est élancé comme un furieux de la chambre de monsieur, et s'est précipité sur les montagnards qui passaient.
— Vous étiez donc aussi dans cette chambre? dit le marquis.
— Oui, fit Liret d'un air ravi de prendre le marquis en défaut d'observation ; oui, j'y étais pour m'entendre avec monsieur sur l'alTaire pour laquelle il a été assez aimable poi» venir me relancer jusqu'ici.
J'étais près d'Ernest.
— Me voilà bien recommandé! lui dis-je.
— Mon cher, Liret vous en tirera et moi aussi ; regardei son air joyeux; son plan de campngne est tracé.
Probablement il l'expliquait au sergent qui l'écoutait silencieusement, après avoir donné un ordre à quatre soldats qui étaient sortis.
— C'est possible, finit par lui dire celui-ci ; mais ça n'empêche pas que je vais envoyer un homme avertir le procureur du roi.
■-- — C'est ça, dit Liret, un homme que vous forez pcut-êlre assassiner sur la route!
— Diable! dit le sergent.
— Mon cher, reprit Liret, attendez jusqu'au jour, et si nous ue vous ramenons pas le lieuleuanl frais comme une
200 LE CIIATiiAÎ DE MONTFiLLON.
rose, alors... alors, ma foi, comme alors, vous ierez ce qu'il vous jjlaira.
Bientôt les soldats rentrèrent et déclarèrent qu'ils avaient fouillé tous les recoins, et qu'ils n'avaient trouvé aucune trace du lieutenant, et rien qui témoignât que quelqu'un eût été blessé.
— Bravo 1 dit Liret, ils l'ont emmené prisonnier. Nous le retrouverons. Allons, hé! qu'on selle les deux, bidets.
— Vous savez donc où il est? dit le sergent.
— Moi, fit Liret, pas le moins du monde, mais je trouvelui bien quel^iuun qui le saura. Voyons un peu, vous autres ; viens ici, Jacquet, tu dois savoir où ces coquins se retirent.
Le marquis, qui craignait d'être trahi, fit un signe au valet de chambre de répondre négativement; Liret s'en aperçut, prit Jacquet par le collet, et lui faisant faire une demi-conversion, il lui tourna le dos au marquis et continua, en le tenant à deux mains par les revers de sa veste.
— Tu sais ça, toi, Jacquet; tu es maUn comme un singe, tu as découvert leur repaire, tu vas nous conduire.
Le marquis toussait. Jacquet se démontait le cou pour voir le marquis.
— Da, monsieur, disait-il, je ne sais pas.
— Je comprends, tu ne sais pas si lu dois savoir; mais, ajouta-t-il plus bas, comme tu leur as apporté le reste de la vache du père Jacques, si tu ne sais pas tout de suite, je te livre à la justice comme leur émissaire, et, qui plus est, comme leur munitionuaire général.
A ce mot de muuitionnaire, dont Jacquet n'avait aucun' idée, il trembla comme s'il s'était déjà vu entre les maii^. des gendarmes, et il reprit :
— Alors je vais vous conduire.
— Tiès-bien, dit Liret en le lâchant; il vint à moi et me ùil :
— Allons, jeune homme, dépêchons, nous allons partir sur-le-champ.
— iSous? lui dis-jc.
— Pardieu ! il serait plaisant, répliqua-t-il, que vous ne voulussiez pas aider M. de Monlfilloa à sortir de la fâcheuse position où vous 1 avez mis. — Et il me tourna le dos.
— Ah 1 s'écria lirnest eu se levant, c'est trop fort!
LE CHATEAU UE MONiFILLON. 201
— Non, lui <lis-je, c'est superbe de gascon; j'irais partout avec un homme pareil, fût-ce dans une caverne de \oleurc, d'abord parce qu'il m'amuse, et ensuite...
— Ensuite, dit Liret, parce que vous avez besoin de moi. Gaspard, reprit-il en élevant la voix, une bouteille de Rancio et des biscuits; les nuils sont froides en diable. Marquis, vous n'avez pas un carrick à me prêter? mon habit n'est pas doublé de chaleur.
Le marquis fit un signe majestueux à Gaspard, et celui-ci sortit de la chambre.
Peu à peu le trouble général s'était calmé ; tout s'expliquait, grâce à la raison qu'avait donnée Liret de la présence du lieutenant au château. Les dames se retirèrent sur la sollicitation d Ernest; on permit aux domestiques d'aller dans une chambre séparée, et le vin de Rancio fut apporté.
— Allons, dit Liret, une rasade au succès de notre entreprise; sergent, est-ce que vous ne voulez pas que ce jeune homme tnnque avec nous?
Ernest avait encore les mains attachées; le sergent délit la corde.
— Allons, reprit Liret, un verre, Gaspard, un verre, Jacquet, ça te donnera des jambes; un verre, monsieur le marquis, ça vous remettra du souci de penser que voire fils, pris les armes à la main, pourra bien aller expier sa folie en prison.
Le marquis, qui comprit la leçon, accepta un verre, et force lui fut de trinquer avec le militaire républicain, le décoré de juillet, le sergent de M. Louis-Philippe, son iatendant et son valet de chambre.
Jamais le nom de Muntfillon n'avait été aussi compromis. n y avait un air de dignité résignée dans le visage du marquis dont Liret s'amusait prodigieusement en me faisant des grimaces d'intelligence.
-, Au moment de partir, on nous souhaita un bon voyage et un prompt retour; nous montâmes sur les bidets du marquis, et primes la route de la montagne.
— Hum ' hum ! fit le vieux notaire, comment tout ça finira-t-il? — 11 fait un froid de chien. — Si ces gueusards-là l'ont tué! — lis en sont capables. — Je suis sur que j'en aurai un rhume. — Ils l'auront enterré duus quelque coin.
20? LE CHATRAU DE MONTFILLON.
— Si encore j'avais pris mon bonnet de coton. — Enfin, nous allons voir.
Nous marchâmes à peu près pendant une demi-heure en suivant la crête du ravin qui coupe la montai:ne de Montlillon en deux. Bientôt Jacquet nous fit prendre un petit isentier qui descendait vers le torrent qui coule au pied du château. 1! faisait une nuit très-obscure, et, la pente du terrain sur lequel nous descendions s'elîaçant dans les ténèbres, il me semblait que nous glissions le long d'un mur et suspendus au-dessus d'un gouffre.
— Est-ce que tu veux nous noyer? dit le notaire à Jacquet qui était devant nous; il me semble que j'entends le bruit de la cascade.
En effet, depuis un moment, un murmure sourd annon- (xiit le voisinage d'une chute d'eau.
— Pardieu! répondit Jacquet en patois, ils sont à la caterne des (ces [al Hoc de las incantaiias).
— 11 y en a donc partout! m'écriai-je.
— Ah! Dt Jacquet, vous savez le patois?
— Un peu. Mais qu'est-ce que cette caverne des fées?
— Diable! dit le notaire; j'ai fait là-dessus un poëme dan» ma jeunesse, voulez-vous que je vous en dise quelque chose?
— Oui, lui répondis-je, dites-moi le sujet.
— Heim! me dit-il, vous paraissez mépriser les vers â« jirovince ; pardieu ! vous avez raison, ils ne valent pas mieux ijuc ceux que vous faites à Paris.
— D'accord, mais nous ne les récitons pas.
— Vous faites pis, vous les imprimez. Ferbn volant...
— J'aime encore mieux vos vers! m'écriai-je.
— Les voici : c'est qu'il y a du merveilleux tout neuf à extraire de nos montagnes, une mythologie complète, plus heureuse que le christianisme, car elle a encore ses être» âurnal.irels qui parlent aux hommes, et ses hommes qui y croient. Du reste, voici ledit poème ; il se récite ou se chante u volonté : attendu le brouillard qu'il fait, je vais vous le réciter.
11 commença s .. .
Quand il eut fini celte immense kyrielle de vers, nous étions dans un étroit délilé qui semblait ne pas avoir d'issue.
LE CIIATF.AU DE MONTFILI.ON. 20S
— Il faut (^10 vou> liopccndk'Z de cheval, dil Jacquet, nous allons «niieî dans le fourré.
Il alU'f li;i fius rlicvaiix à un arbre, et non? férK^trâm^. dans nii huis do pcljts chèiies rabougris, cniiLMUL'ios d'énormes briixvieset de houx qui nous piiiuaifui honihlcmentles jambes Après que nous cùines ainsi inanbc un bon quartd'henre. J.iri;upl po'ssa un petit cri doux, et lent, et bientôt il lui fut repondu. Nous continuâmes à nous éfiraligner le lonp- de cei inrcrii;.! tailhs, et tout à coup nous rencontrâmes u"p pente roide et presque iTcrpendiculaire. le long de laquelle je ne pus desrenilre, pour ma part, qu'en n. 'asseyant par terre sur toutes sortes d'épines, et sur luquelle Jarquet marchait coniuie j'aurais pu faire dans une allée des Tuileries; apiès (lueltiiics minutes de cette descente, nous trouvâmes une lar^xc lissure dans le roc, et dans relte fissure nous vîmes luire la llamme d'un foyer. Si je n'avais peur de la description après en avoir beaucoup fait, j'aurais une occasion sui>erhe d'ordonner une belle décoration; la seule chose qui me frappa trop pour que je la néizhge, c'est un ofTet de lumière que me lit remar(|uer Liret. Le loyer placé en face île la «iscude s'y rdlétait sur les mille petites vagues qui bouillonnaieul à son pici, et y sciatiilait avec une rapidité de jets de flammes qui en faisaient un feu d'artifice liquide; la napi»e. allongeant l'image du feu dans toute sa longueur, le faisait couler limpide à l'œil comme du fer en fusion, et la brunie qui s'élevait du fond du ravin se teignait d'un rose tendre, et formait un nuage au milieu duquel toutes ces lueurs s'agitaient.
— C'est ce que j'ai voulu peindre dans ma septième strophe, me dit Liret; vous vous rappelez?
— Très-bien! lui dis-je.
Je n'en avais aucune idée.
Enfin, nous léiictiàmes dans la fissure de la roche enchantée, et après avoir été reconnus par un pavsan, nous pénétrâmes dans la Grotte des Fées. Ce n'était que l'entrée; elle avait, en outre, \me douzaine de salles plus ou moins grandes qui se communiquaient, et possédait plu>ieurs issues qui la rendaient un refuge inappréciable pour les misérables qui s'y trouvaient; ils étaient onze, saus compter le capitaine Joseph et notre véritable lieutenant.
204 LE CHATEAU DE MOXTl'ILLOX.
— C'est heureux que nous arrivious, me dit Liret, ils sont treize; ils n'auraient pas passé minuit à treize, ot ils étaient gens à jeter le lieutenant dans le torrent, pour revenir au nombre lieiireux de douze.
'*Josei)h ne s'(^lait pas levé pour nous recevoir; il y avait déjà en lui un air d'autorité et de commandemeut bien senti. Liret le regarda du coin de l'œil.
— Si ce drôle ne se fait point pendre, il fera fortune, me dit-iî.
Alors il entra tout à fait dans la caverne, et, reprenant son air insouciant, il dit :
— Bonjour, vous autres! bonjour, Joseph! Rallumez uu peu le feu, je suis gelé. Bonjour, lieutenant! nous ne vouu avons pas oublié.
— Que venez-vous faire ici? lui demanda Joseph assea brutalement; qu'y vient faire monsieur?
— Nous venons vous demander si vous voulez être tous ici fumés comme des renards, ou bien signer une paix honorable pour tous les partis?
— Fumés! lui dit Joseph, qu'on nous fume si on peut! En voici un, dit-il en montrant le lieutenant, qui saura si ça chaulle, et un autre, dit-il en me désignant, qui verra si ça cuit!
— Peste! mon garçon, dit Liret, tu as la peau bien dure; mais voici quelques-uns de tes camarades qui ne sont pat> aussi résolus que toi. Voyons, vous auties.
— Taisez-vous ! dit Joseph ; ils m'ont nommé leur capitaine, et ce n'est qu'à moi que vous aurez alfaire.
— Ah ! c'est comme ça que tu le prends, dit Liret en rajustant son carrick; eh bieu! mon garçon, adieu!
Puis, faisant (jnelques pas dans un état de colère admirablement joué, il cria à l'ouverture de la caverne : Allez, allez; fusillez-les lous, je...
— Qui ça? dit Joseph en se levant et on saisissant son fusil.
— Oh! n'aie pas peur, ça ne te regarde pas encore, dit Liret; c'est tout bonnement Ernest, Gaspard, ton père, et... il essuya une larme, la pijuvre Marianne !
— Mariiinne! mon père! dit Joseph.
— Aii çà! est-ce que vous croyez, mes drôles, dit Liret
toujours furieux, que vous mettrez le pays ^ns dessus dessous, sans qu'il vous en coûte quelque chose? Le ctiàleau est pris ; il y a trois mille hommes d'arrivés, avec un généraliaiinie.
Ce mot de fïénéralissime fit presque autant d'effet oui Joseph que celui de munitionnaire sur Jacquet.
Cependant il reprit :
— Trois raille hommes! C'est impossible, nous en aurions été informés.
— Imbécile! dit Liret, comment veux-tu le savoir? Ils sont arrivés en malles-poste.
J'aurais eu la tête sur le billot que je n'aurais pu m'empécher de rire. Liret me sauta au collet pour empêcher qu'on ne s'en aperçût, et il me dit avec colère :
— Voyons, dites-leur ça, vous qui les avez introduits dans le pays.
— Monsieur? dit Jacquet.
— • Oui, monsieur.
— Et c'est la première fois qu'il y vient?
— Je ne sais pas si c'est la première fois, dit Jacquôt; mais il entend fièrement bien le patois.
C'était depuis trois jours un parti pris de me mystifier, ou un malheur inconcevable qui me faisait toujours intervenir comme agent principal dans tout ce qui se passait. Liret m'adressa la parole en patois.
— Allons, faites vos propositions à ces messieurs.
— C'est inutile, dit Joseph, je ne veux rien entendre d'un espion.
— Ah! m'y voilà! m'écriai-je au comble de la fureur. Monsieur, dis-je à Liret, vous me rendrez raison de tout ceci.
— Tu vois, Joseph, reprit-il d'un air piteux, j'ai voulu vous sauver, et voilà monsieur qui me menace de me faire fusiller aussi.
Je n'y tins pas, le rire me prit; mais tous les paysans s'étaient levés à ces mots de Liret, et lui avaient crié de tous côtés :
— Nous ne voulons pas ! Oh non ! ce bon M. Liret ! Da ! ça ne se peut pas.
— Merci, mes amis, merci! disait le no '.aire; mais ce Joseph est têtu comme un une.
2(»G IR CiiATi:A[J DE MOM l'I LLuN,
Les aulres pn^sans tommpnrèrent à murmurer,
— 11 Vous hii^r^eraiî lous liisilii-r, jiisfju'au diinier.
— Eh bu n! tnj'e>"l-pe qu'on demande? dit Joseph qui voyait son auloriti" s'éhrauier.
— Mon Dieu! dit le notaire, c'est bien sim-p!e, et le géu'lalissinie nra charjié de remettre à monsieur le lieutenant un plein pouvoir pour traiter en ?on nom.
Le lioutcniHit, que deux paysans avaient tenu éloigné <!e lasccoe, qu'il avait cepciidaiit enlomiuo, p'aporochi. et Lirel lui ayant fait un signe, tira quelques p-q-ii-rs de su poche.
Il le? fouiliela, eu prit un, et rapprochant du feu, il allait 1<3 brûler.
— Qu'est-ce que c'est que ça? lui dit Jo?eph.
— Oh! c'est un papier iuulile, le projet de ton contrat de mariage avec Mariaime, et d'une donation de mille écus qu8 te faisait le ji-une marquis ; c'est du papi-T piidu.
— Pûurquui ça? dit Joseph en arrêtant le notaire.
— Si nous sommes tous fusillés, je ne vois pas à quoi c'est bon.
— Ah! TOîci votre atîaire, lieutenant. — Vous recoiuiaisaez l'écriluie? me dit-il.
Je pris le pajner; il commençait ainsi : « Qu'il est doux d'aimer et de boire! » C'était ime chanson de table. Je la parcourus et je dis au lieutenant :
— Lisez ceci très-sérieusement.
Il en routa au lieutenant quelques morsures aux lèvres qu'il avait l'air de uiâchouner d'un air préoccupé.
— Eh bien! dit-.l, que venez-vous proposer à ces rebelles?
— 1°, dit Lirel, de se rendre demain à la ferme de Jacques, où vous les recevrez comme s'ils s'y rendaient de bonne vo' Ion té.
— Accordé! répondit le lieutenant après avoir fait att^- , dre assez lon;ztcmiis sa réponse pour lui donner le mérite I d'une concessiun ^
— Eteidiii de rejoindre les régiments vers lesquels ils s. lont tuu- noinin s apurais (i) en arrivaiu.
(!) Plu urd, comme je racontais là scène de Lirai au ch'iir.i
— Pour ceci, dit le lieutenaTit, je ne puis.
— A moins, reprit Liret, se hâtant de l'interrompre , que chacun ne préfère recevoir en partant cent écus en pièces de six livres, à Tefligie du roi Louis XVI.
— Nous aimons mieux l'arpent! criérent-ils tous.
— C'est possible, dit Joseph ; mais ça ne me va pas.
— Qui est-ce qui te parie de partir, toi? lui dit tout tww Liret.
— Eh, mon Dieu ! lui dis-je de mon côté, laissea-le tout seul ; il faudra bien qu'il cèJe.
— Oui. me dil-il ; mais sans lui point d'abjuration de Marianne, qui n'a guère de foi qu'aux vertus théologales de ce chrétien; sans abjuration, point de donation de la tante. Ergo... Allons, Unissons cette allaire. Il nous emmena dan? un coin et reprit :
— Voyons, lieutenant, cela vous va-t-il sérieusement ? et pensez-vous qu'on pardonne à ces gaillards?
— Oui, dit Vamcs, je puis en répondre; mais il faut que la soumission soit complète, et, d'après ce que vient de dire Josepli , je ne vois pas que je pui^se m'engager.
— Entendons-nous : accepleriez-vous un remplaçant? Le lieutenant hésita. Enlm il se décida et dit :
— Oui, je ferai comprendre à l'autorité...
— Bien, dit Liret. — Jacquet. Jacquet! viens ici. Jacquet approcha.
— Est-ce un homme comme ça qu'il vous faudrait? il eiit un peu maigre ; mais c'est bien charpenté.
Et il lui donna un coup de poing dans la poitrine, qui fit tomber Jacquet sur sou...
— Vous voyez, dit Liret.
— C'est égal, dit le lieutenant, je m'en contente.
— Allons, viens ici, Jacquet ; voyons, combien gagnes-te chez le marquis >
— Cent franrs par an et les vieux habits.
en lui rappelant le mot a ils seront tous caporals, b le notaire me répondit : — Vous anri'*z dit caporaux, tt p.is un ne vous eût compris, car l;i iraduction immédiiiie était pour eux : Je serai caporaux. Je main'iens que caporals est ici lu sublime iwrbarisuje.
208 LE CHATKAU DE MONTFILLON*.
— Eh bien ! mon cher je t'offre une place à 6 sous par jour, ce qui fait 90 francs et des habits neufs.
— Je me soucie bien des babils neufs!
— Plus, dit le notaire, une gratiiication de l ,500 francs en pièces de 5 francs, qui ne perdent rien. On te traite comme si tu valais cinq hommes. Est-ce convenu?
— Da, monsieur, fit Jacquet, je ne sais pas.
— Dépèche-toi, ou je donne la préférence à un autre : noublie pas que tu as désobéi au marquis en nous conduisant ici, et que le premier acte de sa justice sera de te mettre à ia porte, et il fera bien.
— Comment, il fera bien! s'écria Jacquet; c'est vous qui m'avez forcé.
— Que diable, dit Liret, qui pouvait s'attendre à te voir refuser une fortune?
— En ce cas, j'accepte ; puisqu'il n'y a pas moyen de faire iitrement.
— Voilà qui est dit ; tu pars à la place de Joseph ; mais motus sur les 1,500 francs, ça humilierait les autres.
— Je comprends, lit Jacquet d'un air fin.
— Ah ! s'écria Liret, enfin !
Joseph était resté dans son coin.
— Ah çà, vous autres, vous allez retourner cnez vous, et je vous mvite tous à déjeuner demain à la ferme du père Jacques. C'est là que vous recevrez les 300 hvres que vous avez si noblement gagnées. Quant à toi, Joseph, tuvas venir avec nous.
Il le prit à part, et Joseph fut bientôt persuadé. Une demiheure après nous sorllmes tous de lacaverne et nous reprîmes le chemin du château. Jamais je n'ai fait une marche si bouffonne. Liret nous improvisait des couplels fur chaque circonstance.
— Ah ! s'écria-t-il,il est fâcheux que le Mercure de France suit mort, je les lui aurais envoyés.
Quand nous arrivâmes au château, nous fûmes reçus avec des acclamations de joie. Le lieutenant renvoya ses soldats à la Icrme, et nous nous retirâmes avec lui daus notre ( hambre. Nous racouiumes à Ernest notre ambassade et l'assurauce de Lircl.
— C'est un homme étonnant, nous dit-il : dans la Révolu-
î.i: »;iiateal hk montkillon. -ft<>
tioii il a sauvé les biens de toute notre furaille. Et ce qu'il y a d'admirahle dans ?a vertu et ?a probité, c'est qu'il ne s'ea drape point sdlenneliemenl comme tant d'autres. Un moment après, l-iret entra »
— Comment ! ^'éc^ia-t-ii, vous u'avez pas lait préparer quelque chose? Allons, un peu de punch. — Enfin, le plus difficile est fait, le vénérable marquis retourne dans huit jours à Toulonse et abandonne ses projets de réi-islance : ma foi, tout ceci a été pour le mieux, car sans le danger que vous avez couru, mon cher Ernest, et qui pouvait aller loin, puisque enfin vous avez été arrêté les armes à la irain, je ne sais pas trop si nous serions venus à bout du marquis.
— Et mon père a consenti à payer les frais de la paix, dit Ernest.
— Bon ! reprit Liret, je ne lui en ai pas dit un mot : les trouvez-vous trop chers?
— Non, certes; mais je n'ai pas le sou pour l'heure, et vous avez promis pour demain.
— C'est mon afl'aire, dit Liret.
— Merci, mon cher notaire, lui repartit Ernest, je vous remettrai cela dans quelque temps.
— Quelle niaiserie ! reprit Liret. Voyons : vous m'avez envoyé une note des dettes que vous avez faites à Paris, et que madame de Lancey s'est engagée à payer en récompense de votre retour à la religion : la voilà.
Il s'assit, prit une plume et calcula.
— Onze gaillards payés à 300 francs en pièces de 6 livres, 290 francs chacun. Pour onze, 3,i90 livres. Puis 1,500 francs a Jacquet : 4,690 f Vuilà ; ajoutez à votre note 4,690 francs, donnés aux pauvres de mou arrondissement.
Nous partîmes tous trois d'un éclat de lire bruyant.
— Allons, dit le notaire, écrivez.
Et il dicta pendant qu Ernest répétait en écrivant :
— 4,690 francs donnés aux pauvres de mon arrondisseaaexit. -t
— Arrêtez, s'écria Liret, quelle faute nous allions commettre ! — Arrondissement ! division infâme et républicaine ! Mettez aux pauvres de ma paroisse.
Nous fai! lines tomber aux genoux de Liret, ceci était du gLUie, car le beau du génie, cest d'être complet, de saisir
2W LE CHATRAI] DE MONTFILLOÎ*.
tout l'enserable d'une idée et d'en soigner les moindres flelails
Je m'arrête ici, car si je voulais raconter le reste de mon séjour à Moiiifillon, je n'en linirais pas. Seulement, je dois dire que le dimanche suivant, Marianne abjura le protestantisme dans la chapelle du château, et quinze jonrs aprèscetto abjuraiion on y célébra son mariage avec Joseph; la donatiOD fut régulièrement faite, et madame de Lancey se retira dans un couvent où elle ne sait rien, sans doute, de l'usage qu'Ernest fait de ses 9o, 000 livres de rentes. Quant à la raison qui m'avait amené à Toulouse, c'est une histoire si compliquée, qui me fit faire tant de chemin et me conduisit dam des lieux si ignorés du vulgaire, que je me réserve d'en papier piocliamement, si tous vouiez bien le pÊruiellre.
J'avais quitté le château de MonHinoB, et j'étais retoumé à Toulouse. Je crois avoir dit que c'était une affaire de ramille qui m'appelait dans le Midi ; il s'agissait de ne pas manger en procès un assez mince héritage partagé entre une infinité de cousins. Pour cela, il fallait voir tous ces cousins ; pour cela, il fallait les voir séparément; le seul moyen de les accorder étaitde es eiiipôcher de se rencontrer. Je tâchai d'Y parvenir. La première chose que je remarquai en pénétrant dans les aiïairss de famille, c'est combien il y a en ce monde de gloires usurpées. Les Normands sont réputés, ce me sembla, pour le peuple le plus processif des peuples de la France, et les Gascons, pour le plus menteur. J'avoue que j'ai trouvé fort peu de mensonges en Gascogne, mais une infinité infinie de procès, La petite ville où je suis né, siège d'un tribunal d€ première instance, et peuplée de trc's mille individus, nourrit grassement et enrichit, en quelques années, une douzaine d'avocats et d'avoués; ce qui, d'après les proportions de population, dépasse de beaucoup l'industrie normande dans ses villes les mieux fatnées. D'un autre côté, si je dois cette vérité à ma patrie, qu'elle est infestée de la rage judiciaire, je lui dois celte justice, qu'elle est beaucoup plus exempte qu'on ne le dit du vice de mentir. c;
Le Gascon est hâbleur, ou, si vous l'aimez mieux, ou plutôt, si vous le permettez, le Gascon est un blagueur ; mais il s'en faut encore qu'il égale, à beaucoup pi es, le blagueur parisien, seulement le Gascon porte en soi des habitudes d'être qui mettent sou défaut en relief. Ainsi le Gascon a une facihté d'élocution étourdissante et un cliquetis d'expressions origi-
2)2 -rvENIUS DE L ArvIF.GK.
uales, qui le for.t écouler; en outre, il parle haut, et gesticule avec une chaleur qui lui donne toujours l'air d'un homme qui met un prix ùnorme à ce qu'il dit ; il crie comme s'il étai' persuadé, et peslicule comme s'il voulait persuader. U en résulte que. s'il n'y a qu'un conte en l'air, au bout de tout ce bruit, on trouve que l'homme qui l'a débité avec tant d'énergie, lioit être un forcené menteur.
De cette remarque faite à celle que je vais dire, la transition i st assez naturelle pour que je me laisse aller. Je dis donc, que le plus souvent l'expression physique de l'homme entre P 'Ur heauc'iup dans l'opinion morale qu'on se fait de lui. Ceci pour les choses les plus graves comme pour les plus futiles.
Que (le fois, en entendant reprocher à la jeune littérature de ne point connaître les salons, et de prêter surtout aux lemmes du grand monde un langage qu'elles n'ont point, nous avons essayé de saisir cette ilitférence réelle entre l.i grande dame de race et la grande dame de coffre-fort; il nous semble avoir bien écouté les termes à la mode chez les unes et les autres, les tours de phrase dont elles se servent, les sentiments qu'on donne en pâture à la conversatiou,etnous avons cru reconniiitre, à notre grand étonnement, que le choix des mots est plus délicat, la phrase plus précieuse, les sentiments plus retenus, dans la classe la moins élevée. Au creuset, la bourgeoise semble laplusdislinguée,le raisonnement le dit ; mais l'instinct le nie aussitôt. Soit préjugé en faveur des hautes manières de l'aristocratie, soit pouvoir irrésistible des grands noms, l'instinct leur laisse la distinction, malgré ce que l'on croit avoir remarqué. Cependant, comme nous sommes à un siècle oii les préjugés ne sont pas de mise, et oii l'influence des grands noms doit paraître tout à fait méprisable sous peine de passer pour un sot, nous avous beaucoup cherché, beaucoup étudié pour nous reudre compte de cette supériorité présente et insaisissable comme le parfum d'une fleur, manifeste et impondérable commh la lumière, et no> éludes et uos recherches nous ont irréfragablement ju'ouvé que toute cette supériorité était extérieure. Lile est dans une aisance cumplt le eu face de tout, dans im certain chez-soi qui nes'étouiu de rien, dans un air de lètc à part, dans une i; d^'pendan i- àa geste, une autorité de voix, une Itauchise de uiction, ui: iiccenl déciilé ; elle est dans une uo-
SOUVEN'IRS DE l'aRIKGE. "213
gligence impertinente de mille petites précautions physiques, dans une façon d'écouler, de s'asseoir, de se lever si particulière, si entièrement convaincue de sa perfection ; dans uq ensemble si dédaigneux de toute critique, qu'on en est subjugué, et qu'on sent malgré soi le génie de la distinction. Puis, quand on veut peindre ce monde, comme le papier ne peut rendre que l'expression toute nue et dépouillée de lliabit élégant qui la rend si gracieuse, il en résulte qu'on embourgeoise ces femmes, môme en reproduisant textuellement leurs paroles. *
11 ne faut pas s'imaginer que cette digression soit une d^ ces banalités qu'on a dans l'esprit, et quon met où l'on peut^ ce n'est point cela; c'est, il faut le reconnaître ou l'avouer, une précaution d'écrivain, pour faire comprendre au lecteur que, si je parle de l'esprit gascon sans le reproduire, il doit penser que cet esprit gil dans une certaine diction animée, originale, saisissante, dans une mimique pleine de vivacité, dans une physionomie rapide et expressive, dans un accent même que je ne puis écrire, et auquel je prie tous mes lecteurs de vouloir bien suppléer.
J'avais donc quitté le château de Montfillon, et j'étais retourné à Toulouse ; Toulouse, noble et savante ville, si riche en souvenirs de toute sorte, qu'il ne faut pas moins qu'une liisloire complète pour les raconter. Or, ceci n'étant point une histoire, je me hâte de quitter Toulouse dans mon récit, comme je m'empressai de le quitter dans mou voyage. Je me rendis à l'hôlel de la poste, et je pris une place dans une voiture qui sappelle le Courrier, et qui devait me mener à Pamiers. A peine avais-je arrêté ma place, qu'un beau jeune liomme se présenta pour retenir la sienne. J'étais dans le bureaii^iile commis me remettait la monnaie de mon appoint, et je pus remarquer le désespoir qui se peignit sur le visage de ce jeune homme quand il apprit qu'il ne pouvait partir. Mais, en vérité, je ne sais si je dois l'appeler jeune homme, car à peine semblait-il avoir dix-sept ans ; c'était presque un enfant aux joues fraîches et creusées par la croissance, frêle, élancé, et dont le corps avait cncoro beaucoup à se développer ; cependant il y avait dans sa voix une si ferme accentuation, dans son regard une volonté si souveraine, dans son geste un" telle a?pnr;inre. ni!orcri'('l;^iti]U" paiivilexioQ
2f4 SOUVEMUS LE LARIEGH.
qa'oii remarquait la suave délicatesse de ses traits. Le comniis lui avait répondu lorsqu'il avait demandé une place :
— Je viens de donner la dernière à monsieur.
Le jeune homme me considéra un moment; puis il me dit rapidement ; t^
-— Monsieur, à moins qu'un intérêt pressant ne vous fafi?e tenir à la place que vous venez de prendre, rendez-moi le service de me la céder, il y va pour moi de la vie.
Je remarquai un sourire d'incrédulité sur le visage du commis, qui me fit douter du ri?que que pouvait courir la jeune homme, et je répondis à celui-ci :
— Je ne puis vous céder ma place, mais vous pouvez faire ce que j'aurais fait si j'étais arrivé après vous; je serais rooDlé sur l'impériale.
— Parbleu! vous avez raison, me dit-il; je partirai sur rimt)ériale.
— C'est pour le coup, reprit le commis, qu'il y va de votre vie; ne commettez pas cette imprudence, monsieur Ijicien, les nuits sont longues et froide?,
— Merci de votre inti^rèt, répliqua le jeune homme, m-.wa inscrivez-moi pour ce soir.
— Je crois que je ferais mieux de prévenir madame la comtesse.
— Ma mère! dit le jeune homme troublé; n'en faites rien, Je vous en supplie.
— C'est qu'il ne nous est pas permis de mettre des voyageurs sur l'impériale.
Le jeune homme s'approcha du commis et lui glissa quelques pièces de cent sous en sus du prix de sa place, et le commis ajouta:
-— A sept heures précises, au moins; nous n'attendons pas anq minutes.
j'avais écouté ce dialogue, et je demandai au commis quel était ce jeune homme, et pourquoi il était si dangereux de le laisser partir sur l'impériale.
— Ce jeune homme, répondit le commis, est le fils de la comtesse de Mauvrelier, un fils unique qui aura bien une centaine de raille francs de rente s'il vil; mais i! est a(taqu<de la poitrine, et s'il ne se ménage beaucoup, i! sera bienfùt CDtcrré.
80UVRNIUS DE l'ARIÉOE. SIS
lit le commis, me regardant par -dessus ses lunette pendant qu'il mettait dans sa poche l'argeat que lui avait glissé le jeune homme, me dit froidement :
— Vous lui avez donné là une bien mauvaise idée de partir sur l'impériale; il peut en crever; mais ça vous regarde.
— il me semble, lui dis-je, que vous avez aidé plus que moi
— Hé! Bertrand! cria le commis d'une voix de stentor, pesez les paquets pour Ax.
Puis il me dit gracienspment :
— Monsieur, à sept heures précises, au moins; nous n'atleadons pas cinq minutes.
Et il se mit à écrire les kilogrammes, sous la dictée du conducteur qui pesait les malles.
Le soir venu, je trouvai M. de Mauvrelier à la diligence; je remarquai qu'il n'avait aucun de ces bagages quiannoacent un voyageur préparé à faire une longie route. D'après ce que le commis m'avait dit, je pns naturellement supposer que le jeune homme s'élait échappé de chez sa mère sous prétexte de visite. L'attention que je mis à le regarder m'empêcha d'ob.-erver les cinq compagnons de voyage qui s'encoffrèrent avant moi dans la diligence; do façon que lorsque ce fut mon tour d'y monter, la place que je devais prendre êe trouva absorbée par deux hommes d'un diamètre si pro» digieux, qu'à inoins de vouloir étouffer entre ces deux matelas, il n'était pas prudent de monter dans la voiture. En toute autre cirron>tance, je n'eusse pas prob ibli-meut montré beaucoup de longanimité pour un pareil accident; j'ai peu de tendresse pour les hommes gras, non point parce qu'ils sontgnis, mais à canse de leur propension à se mettre à l'aise aux dépens de tout le monde. ** En général ils ont un art impudent, de présenter l'ampleur de leur ventre comme excuse à toute espèce de licence, qui m'a inspiré une sing ilière haine pour l'homme gras, et une grande prédiItTtiuu pour l'homme maigre. Probablemenl quelque mauvaise querelle se serait élevée entre moi et ces deux colosses cpii débordaient sur ma place, si je n'avais fté saisi soudiiinenient d'un accès de curiosité et de philanthropie. Ail heu <ie me fâcher, je parus prendre gaimenl mon parti du lUiilliLur qui m'arrivait, et je déclarai que je
me trouverais fort bien sur l'impériale. Nous quittâmes Toulouse, et nous étions à peine aune lieue de la ville que je savais l'iiisloire de M. Lucien Mauvrelier. ^^■ Elle ('tait en vérité si simple, que je m'étonnai de ne pas lavoir devinée. Lucien était amoureux d'une Jeune fille; le père de fa jeune (ille l'emmenait dans son village au milieu des Pyrén l'es, et Lucien courait après elle. Sans doute c'est bien là une simple liistoire, et cependant elle m'étonna singulièrement. Il vient un âge où le cœur oublie ces frais et jeunes sentimenls, si naïfs dans leur exaltation, dont lejoies sont si folles et les douleurs si poignantes. Ce n'est parque plus tard on n'aime souvent avec le même excès, on ne soutfre avec le même désespoir; mais l'amour jeune a un éclat de fiaîi heur, un charme, une pudeur, dont les passions tardives sont presque toujours déllorées.
Pendant que Lucien me parlait de Pauline, je l'écoutais pour l'entendre parler d'elle, et cependant il ne m'avait dit de leur passion qu'un seul mot: c'est qu'ils s'aimaient. A la place de cet enfant amoureux, un homme de trente ans m'eût appris en bien moins de paroles, si Pauline était femme ou fille, si elle était grande ou petite; il m'eut dit ses yeux, sa tournure, son sourire; il m'eût raconté d'elle quelque beau trait, quelque mot heureux: Lucien ne m'avait parlé que de Pauline qui l'aimait et qu'il aimait aussi. Ce ne fut que plus lard, lorsque je l'eus pressé de questions, que j'appris que Pauline était la fille d'un fabricant de drap de La... petit \i 'âge situé au pied du mont Saint-Barlliélemy. J'allais a ce village, mais je ne suivais pas le chemin direct comme Lucien. Arrivé à Pamiers il fallait m'arrèter, tandis qu'il contiiuierait sa route. Cependant, à tout hasard, nous nous y donnâmes rendez-vous.
Nous vo\ avions eu nous entretenant ainsi ; n^ais à mesure que la iniit avançait et que le froid devenait plus piquant, je reniari|uai (|ue Lucien éprouvait une toux fréquente, :iui Dienlôl devint opiniâtre et lui déchira la poitrine. Je le savais, pour eu avoir vu de cruels exemples ;dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L'air qui de.-ceud de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il lue jeunes ceux qui ne sent pas nés puissants. Soit souvenir de tant de fraîclies existence.s que j'avais vues
SOUVENIRS DE L'ARlÉGb. 21T
s'éteindre ainsi, soit la singulière responsabilité que m'avait jetée le commis des diligences, je me se itis pris, pour ce jeune homme, d'une cruelle anxiété. Je le fis coucher prés de moi, je l'enveloppai de mon manteau, je l'abritai le mieux possible du vent glacé qui soufllait de la montagne, et tandis qu'il s'endormait, je veillai à côté de lui. î\uus courions avec rapidité sur cette route qui me menait à la maison paternelle.
Sorti de mon pays à l'âge où commencent les souvenirs, je n'avais guère à m'occuper des personnes que j'allais voir. Ce n'étaient pas d'anciens amis à retrouver ; c'étaient des connaissances à faire, et après la maison de ma sœur où je devais descendre, le seul endroit où mon cœur m'ordonnât d'aller, était la tombe de ma mère. Je dois donc le dire, j'éprouvai peu de ces émotions qui tourmentent l'esprit de ceux qui regagnent leur pays natal. J'y allais comme étranger, j'y serais reçu comme étranger. Ne pouvant donc réfléchir sur des hommes que je ne connaissais pas, je me pris à penser aux lieux que je traversais ; et dans ces quelques lieues que j'avais à parcourir, je retrouvai tant de grands souvenirs historiques, à défaut de souvenirs personnelsque je m'étonnai que cette noble province du Languedoc n'eût pas son histoire à elle seule, histoire pleine de nom? illustres, de passions brûlantes et de luttes terribles pour toutes sortes de libertés. Ce fut en Languedoc que furent vaincus tous les schismes rehgieux qui ont ensanglanté la France ; en Languedoc que périrent les dernières franchises municipales de nos provinces.
Nous traversâmes Auterive, siège d'un comtonat, titre éteint comme celui de vidame ; nous rencontrâmes bientôt le Secourieu, la magnifique propriété du maréchal Glausel, qui, avant d'être la demeure d'un homme de guerre, avait été l'asile du père Vannière, et dont les ombrages, à un siècle de distance, ont entendu discuter des plans de batailles, et réciter les vers paisibles du Praedium rusticum. Plus loin encore, Bolbonne, dont les moines avaient, au Xlll' siècle, organisé une poste aux chevaux pour le service de leui- table. Les voitures de poste qui alimentent de poisson frais la gastronomie parisienne ne sont donc qu'un sou- Teaii; et uuu pas im progrès : puis nous passâmes à Saver-
2 18 SOCVKMUS DE L'A R I KGE.
duo la seule ville de France qui nclame l'hoiiTieur d'avoii donné un pape à la chrétienté; et enfin, nous abordâmes Pamiers dont le saint Antonin est aussi fameux et aussi douteux que le saint Denis des Parisiens.
Peut-être fut-ce à ce voyage fait dans le silence de la nuit, que je dus le désir décrire quelques pages de l'histoire de mon pays ; en c ffet, dans cette route de quelques lieues, on ne rencontre pas uuc pierre qui rc dise un combat, pas un nom qui ne soit l'écho d'un grand îvénemeut. Dans la ville où je me rendais, dans la petite ':i.té de Mirepoix, le nom du teigneuT qui l'a dominée jusqu au jour où toutes les dominations seigneuriales cessèrent, ce nom est un grand souvenir, ce nom me rappelait deux immenses révolutions, l'une, à l'origine de sa puissance, l'autre, à sa chute. Ce fut la guerre des Albigeois qui, au Xlll* siècle imposa le sire de Lévi à notre cité, et ce fut la révolution de 89 qui l'en délivra. Le premier de cette famille fut sénéchal du comte de Montfort, et conquit, dans la fameuse croisaile du nord de la France contre le midi, le titre du maréchal de la Foi, qu'il légua à sa descendance ; le dernier de cette descendance fut le père de madame de Paulastron, cette amie de Charles X, qui près de mourir, obtint, dit-on, de lui le serment de rétablir le trône des Bourbons sur ses antiques bases, serment, dont on suppose que l'inlluence ne fut pas étrangère aux ordonnances de 1830.
Cependant le jour était presque venu ; nous étions arrivés à Pamiers, c'était là que je devais quitter la voiture de Toulouse. Je descendis dans l'auberge, et les deux énormes voyageurs qui avaient si bien rempli leurs places et la mienne, s'y arrêtèrent avec moi. Lucien continui sa route, et nous nous donnâmes rendez-vous à La,.*
Une fois que je fus dans la vaste cuisine de l'auberge, je pus examiner les deux voyageurs pour qui j'avais été si complaisant. Quoique tous les deux d'une monstruosité remarquable, ils avaient une grande différence d'aspect; l'un était un homme qui avait dépassé soixante ans ; mais, à l'exception de quelques cheveux blancs, rien chez lui n'attestait la viedlesse ; il avait le regard plein de feu et de méchanceté, et son sourire semblait toujours le résultat d'ane pensée fâcheuse contre quelqu'un. L'autre était beaucoup
plus âgé; sa physionomie, comme celle du premier, était réjouie, mais sans malice; son regard brillait encore, mais inoffensif. Assurément, de ces deux hommes, le premier s'était beaucoup amusé aux dépens de tout le monde, et le second avait mené joyeuse vie à ses propres dépens. Bientôt je vis que je ne m'étais pas trompé. J'avais devant moi les héros de mille petites histoires, de mille petites anecdotes locales, empreintes chez l'un, de cette impitoyable moquerie gasconne qui tue par le ridicale, et chez l'autre de cette joyeuse originalité qui peuple notre pays d'indivi- ^.uahtés si précieuses. Quelques paroles que prononça ce monsieur à l'air méchant me donnèrent l'occasion d'apprendre quelle puissante tyrannie le ridicule exerce dans nos petites villes. A peine arrivé, le gros homme demanda des nouvelles du jeune Saint-S
— 11 vivote ici, répondit l'aubergiste ; mais il a beau faire, les enfants l'injurient toujours quand il passe, et il sera obligé de quitter Pamiers. Saint-S.... a voulu dernièrement se marier, et, lorsque sa prétendue se rendait à l'église, on lui a tellement chanté aux oreilles la chanson du poêle national et celle du mélodior, que la pauvre fille n'a pas osé s'exposer à porter un nom si ridicule.
Comme tout cela se disait pendant qu'on nous préparait le déjeuner,je demandai indifféremment quel était ce Saint-S.... et quelles étaient ces chansons. L'aubergiste parut très-embarrassé, et s'excusa de n'avoir pas le temps de répondre à ma demande. Le ton d'humilité qu'il prit en regardant le gros monsieur, me prouva qu'il avait une peur réelle de cet homme. Assurément ce devait être un personnage bien redoutable, car il semblait épouvanter tout le monde. Je me demandais si ce n'était pas quelqu'un de ces hommes qui ont marqué dans nos diverses révolutions, et qui ont sur les mains le sang de leurs compatriotes. J'étais dans une ville qui a eu ses verdets en 1815, et qui vingt-cinq ans avant envoya à la GonTention un de ces représentants terribles qui firent payer de leur tète, à plus d'une personne, les bons mots et les dédains qu'ils aveiient eu . en souffrir autrefois. Vadier, comme Fabre d'Églantine, avait puni de mort les plaisanteries de ses rivaux ; et son seul regret lorsqu'il perdit la puis-
sance, fut de n'avoir pas découvert le véritable auteur d'une épigramme assez peu méchante ; la voici :
Sans doute je n'ai pas la main aussi légère Que le barbier qui rasa Bartholo; Mais certeSj Yadius, il n'est pas nécessaire, Pour te faire le poil, d'égaler Figaro.
Cette épiirramme coûta plus de têtes à notre dc'partement qu'elle n'avait de vers. Yadier avait condamné au hasard tous ceux qu'il soupçonnait capables de mettre une rime en face d'une rime, et il n'avait pu atteindre le véritable rimeur. Sans doute, les jugements qu'on porte sur les physionomies sont bien faux, car je m'imaginai un moment que c'était Yadier que j'avais devant moi; point, c'était le poète; et peutêtre est-ce une chose remarquable que lepoëte faisait plus de peur que le terroriste. C'est que dans ce pays, tout renfermé dans ses petites passions, une plaisanterie est plus fatale que la mort. C'est un héi/tage qui pèse sur une famille durant de longues années. En voici la preuve.
Saint-S.... était un musicien de Foix, homme d'un génie tout spécial, ayant à coté île ce génie une profonde ignorance de ce qui ne touchait pas à son art, et une créduhté que les plus niais ne possèdent pas. Avec ses quaUtés, Saint-S.... tomba dans les mains de Tri... Entre mille plaisanteries dont il fut l'objet, deux étaient restées dans le souvenir du peuple de Foix, et après avoir tourmenté la vie du père, elles avaient pour ainsi dire proscrit la vie du tils.
C'était à l'époque de la Révolution, alors que tout se faisait nationalemenl. Saint-S...., à qui celte révolution avait enlevé la place dorganiste qui le faisait vivre, sollicitait sans cesse, près des autorités, quelque modeste emploi. Tri...., alors employé, s'amusait à le bercer de promesses et d'espérances toujours déçues, lorsqu'un malin où Saint-S.... allait renouveler ses sollicitations, Tri.... le reçoit d'un air rayonnant.
— Enfin, mon cher, lui dit-il, la Convention a reconnu vos droits à une fonction élevée. Et d'abord elle vient de décréter une institution magQilic.uement philantropique ; il va être
SOUVENIRS DE L AKIEGE. 221
établi dans chaque commune de France, et au milieu de la place publique, un poêle destiné à chauffer les habitants pauvres de chaque commune. Ce poêle s'appellera le 'poêle national, et vous avez été nommé directeur de tous ceux de notre district.
Celait assez pour que Saint-S.... fût persuadé de ce qu'on lui annonçait, mais Tri.... poussa la précaution jusqu'à lui montrer un ordre ministériel qu'il avait fabriqué et la commission qui nommait le pauvre musicien à cet emploi.
— Saint-S..,., ravi de sa nouvelle grandeur, courut aussitôt en faire part à tous ceux qu'il connaissait, et, soit que la mysliBcatiou fût complètement préparée, soit cet esprit moqueur qui rend un Gascon complice de toute mauvaise plaisanterie qui se présente, Saint-S.... ne trouva que des gens qui le confirmèrent dans sa croyance, et qui lui expliquèrent même l'organisation du fameux poêle national.
Un jour suffit pour mformei toute notre petite villede cette mystification, et le lendemain, tout le monde, sans s'être donné le mot, crut devoir y prendre part ; aussi de tous côtés, les maçons et les serruriers se présentèrent pour soumissionner la construction du poêle national, les architectes pour en faire le plan, les marchands de bois poiir l'aUmenter; dès que Saint-S.... paraissait dans une rue, chacun le saluait avec respect, en l'appelant M. le directeur du poêle national ; il recevait des lettres adressées à M. le directeur du poêle national. Toute une ville conspirait pour prouver à un fou qu'il était directeur du poêle national au moment même où cette ville palpitait éperdue sous le menaçant régime de la Terreur.
Le poêle national était une épigramme contre la Convention, et la ville de Foix la poussa si loin qu'un jour fut pris pour la pose de la première pierre de ce philanthropique monument.
Ce fut un véritable jour de fête ; toutes les croisées se pavoisèrent de drapeaux, tous les marchands s'endécadisèrent, ne pouvant s'endimancher: les boutiques furent fermées, et une population tout entière s'associa à la représentation d'une farce, où, sous prétexte de rire d'un fou, on ridiculisait cette épithète de national attachée à toutes les institutions révolutionnaires. Le cortège fut magnifique; on y pa-
222 SOLYENIUS DE L'aP.IÉGE.
rut habillé à la romaine ; tous les insignes de la république y furent portés dérisoireinent ; il ne fut pas besoin di payer des maçons et des ouvriers pour y figurer, chacun s'empressa de s'attribuer son rôle, et entin, le 21 janvier 1794, la première et la dernière pierre du poêle national fut posée sur la place publique. Il s'ensuivit une fête, des danses, des banquets, et le lendemain des arrestations, et le surlendemain des têtes coupées, et puis on n'en parla plus que pour poursuivre le malheureux Saint-S... de son litre de directeur du poêle national.
La plaisanterie du mélodior fut à peu près la même, si ce n'est qu'il s'agissait d'un immense instrument qui, placé dans le chef-lieu du département, devait par des conduits souterrains faire entendre son harmonie dans les deux cents communes qui composent l'Ariége. A une heure dite, et lorsque Saint-S... toucherait le mélodior, le son de ses accords, porté dans mille endroits difTérents, devait instantauément réjouir toute la population des chants patriotiques décrétés par la Convention ; Saint-S.-... avait cru au poêle national, il crut au mélodior. 11 y eut fête, il y eut cortège ; on alla recevoir l'instrument à deux lieues de la ville ; on l'avait placé sur un immense chariot traîné par douze ou quinze paires de bœufs ; on avait élevé au sommet de la caisse, qui était censée renfermer le mélodior, un trône sur lequel était assis
Saint-S couronné de roses. Tout ce que la ville avait
gardé de jeunesse était entassé sur le char, et chantait des hymnes en l'honneur de" la circonstance; l'entrée fut triomphale, et la plaisanterie se termina comme la précédente.
En racontant ces deux incroyables mystilications, je n'ai pas tant voulu constater une manie des habitants de ce pays
qu'en montrer les fâcheux résultats. Tant que Saiut-S
vécut, sa folie ne le sauva pas des quolibets, mais l'empêcha de les sentu'. 11 n'en fut pas de même de ses enfants : les spectacles, les rues, les promenades, leur furent interdits ; ils nepouvaient paraître nulle part sans qu'un fâcheux refrain ne les y poursuivit ; bourgeois et gens du peuple, femmes, vieillards, enfants, tous savaient la fatale complainte où le
nom de Saint-S était livré au ridicule, et la malédiction
publique contre un grand coupable ne se montra jamais si acharnée que cette moquerie contre un innocent.
SOT'vrvTRç nr l'ATf^r.r. 223
Le fils de Sainl-S.... lui oJjiigc uc qi.:ilier sa ville natale -, et comme il ne s'en était éloigné que de quelques lieues, la plaisanterie l'y avait poursuivi. Je sus plus tard qu'il n'y avait échappé qu'en allant se cacher parmi les quarante mille hahitants de la ville de Toulouse. Je compris alors l'effroi qu'inspirait ce terrible Tri , et je m'étonnai de la
sorte de déférence qu'il montrait envers son compagnon, plus -^roset plus âgé que lui; était-ce donc un rival redoutable dont les tours eussent dépassé de bien loin ceux de
Tri ? sa physionomie naïve ne permettait pas de le sup-
ix)ser. Seulement échappé au ridicule parce qu'il avait été plus original que ridicule, on n'avait pu exciter le rire contre lui, parce que cet homme portait le rire en lui-même et qu'il répandait à grands flots ; il n'y avait rien à inventer sur le compte d'un homme dont les actions avaient quelque chose d'incroyable. Cet homme était le curé Em
Em était, avant la Révolution, curé d'un petit village
aux environs de Mirepoix. Un jour l'évéque de cette petite ville eomença une tournée pastorale, et fit prévenir notre
curé qu'il irait souper chez lui. La pauvreté de M. Em
était extrême ; curé à la portion congrue, il avait en outre le malheur d'être fort gourmand, et la seule pièce qni fût passablement meublée chez lui, était la cuisine ; cependant il fallait recevoir l'évéque d'une manière décente. Les paroissiens aimaient leur curé qui les faisait danser lui-même aux accords de son violon; en conséquence, il se trouva bientôt chez lui une table convenable, des chaises, du linge blanc, de la vaisselle , enfin tout ce qui pouvait annoncer un curé bien établi. L'évéque arrive, la tenue de la maison lui paraît satisfaisante ; tout est simple, mais convenable. Au jour tombant, ou se prépare à se mettre à table, mais en ce moment on s'aperçoit que quelque chose d'important manque au souper : ce ne sont ni les mets, ni le vin, ni le linge, ni les gobelets; ce sont les chandeliers. Les bouteilles vides qui
en servaient d'ordinaire sur la table de M. Era n'étaient
pas présentables sur la table de l'évéque. On court chez les paysans les plus voisins, mais les paysans du Languedoc ont peu de chandeliers : la lampe à trois becs, l'antique calel, est le seul flambeau qu'ils possèdent; le curé en eût trouvé cinquante à son service, mais on ne peut mettre un calel
sur une table, Alors dans cet embarras, le génie de M. Em... vient à son aide; il envoie chercher les entants de chœur de sa pauvre église, il les revêt de la robe rouge et de l'aube blanche, il enlève au maître-autel quatre cierges à peine entamés, les met dans les mains des enfants de chœur , et place ces quatre jeunes luciféres aux quatre angles de la table. Le souper se trouvant ainsi dignement éclairé, on introduit l'évêque; celui-ci, après s'être assis, considère ce mode d'éclairage d'un œil assez mécontent, et finit par dire à M. Em
— Parbleu ! curé, vous avez là de iJjôles de chandeliers.
— Ma foi! monseigneur, répondit M. Em je suis bien
aise que vous les ayez trouvés gentils.
— Pourquoi ça?
— Parce que je les ai faits moi-même.
Vis-à-vis de tout autre que l'évêque en question, la réponse du curé, sur l'origine desdits chandeliers, eût pu être dangereuse; mais elle rappelait à l'évêque une autre aventure qui lui était arrivée avec ce même M. Em...., et qui força l'évêque à être indulgent pour l'industrie qui avait donné naissance aux drôles de chandeliers.
Un matin que le curé avait à parler à son évêque pont une affaire où il était gravement compromis, la porte de l'évêché lui fat refusée, attendu que M. l'évêque n'était point encore levé. Dans l'espace d'une demi-heure, le curé se présenta sept ou huit fois; mais chaque fois en faisant un tel bruit, que l'évêque l'entendit de la chambre où il était censé reposer. 11 sonna un de ses gens, et demanda ce qui se passait. On lui dit que c'était un de ses curés, qui voulait lui parler. L'évêque ordonna de le faire revenir plus tard. Il est bon de remarquer que déjà, à cette époque, notre curé était accusé de se livrer avec excès à la fabrication de chandeliers. 11 était menacé de destitution, a il avait un trés-graud intérêt à voir l'évêque avant que le chapitre, qui devait la prononcer, ne fut assemblé. 11 ne tint donc compte de l'injonction de monseigneur, et se reprit à faire à la porte de l'évêché un tapage scandaleux. L'évêque, fatigué de tout ce bruit et surtout fort mécontent d'entendre M. Em crier à tuetête : qu'il était impossible qu'un homme aussi rigide que monseigneur ne fût pas levé à dix heures du matin, l'évé-
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que quitta son Ut, en ferma les rideaux, s'enveloppa d'une robe de chambre, et donna l'ordre d'introduire le curé. A peine celui-ci parut-il sur le seuil de la chambre, que l'évèque, lapostrophant avec colère, s'écria :
—Vous voilà donc, monsieur ! Ce n'est pas assez de scandaliser tous vos paroissiens par le libertinage de votre conduite, vous venez encore à ma porte faire des scènes de portefaix! Que me voulez-vous? Est-ce que vous venez encore me parler de votre maîtresse?
— Précisément, monseigneur, répondit M. Em... en s'inclinant : elle m'a chargé de vous demander des nouvelles de la vôtre.
— De la mienne? s'écria l'évêque en devenant rouge de colère; et il s'apprêtait à foudroyer le curé de reproches sanglants , lorsqu'une voix féminine, partie du fond du lit dont les rideaux étaient fermés, répondit à cette exclamation de l'évêque :
— Est-ce qu'elle me connaît?
L'évêque demeura abasourdi, et le curé s'approchant du lit répondit gracieusement :
— Oui, madame ; elle désire avoir l'honneur de vous être présentée.
Ce fut Tri qui me raconta ces anecdotes durant le déjeuner. Je demeurai tout un jour cans cette ville de Pamiers, que mes compagnons de voyage quittèrent quelques heures après, et que je quittai moi-même le lendemain. Au lieu de sui\Te la route qui devait me mener directement à Mirepoix, je fus obligé, dans lïntérêt de mes affaires, de me rendre dans un petit village où demeurait une personne de ma famille. Force me fut de prendre un cheval de louage pour arriver au hameau où j'avais affaire. Ce que le fiacre de Paris peut présenter de plus maigre, est encore fort dudu en comparaison de l'arête que je fus obhgé d'enfourcher. Ce que j'ai remarqué, c'est qu'en me louant le cheval, la selle, la bride, on me loua aussi l'éperon ; un seul éperon, entendez bien, et comme je voulais le mettre à mon pied droit, j'en fus empêché par le maître du cheval, qui me dit que la bête ne sentait déjà plus de ce côté. Cadet, car ma monture s'appelait Cadet, n'avait pas moins de quinze ans; durant les dix premières années do sa vie, il avait été éperonné
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du côté droit, et c'était maintenant le tour du côté pauche» Ce fut dans cet équipage que je parti» pour le village de J C'était par des chemins de traverse que je devais y arriver, et dans cette route, comme dans beaucoup d'autres, j'appris, à mon grand regret, combien peu les senlimonls de bienveillance sont ordinaires parmi les paysans de nos plaines. Je me sers de ce mot à dessein, car à quelques lieues plus loin, lorsqu'on est dans la montagne, si on trouve dans l'aspect de ses habitants et dans leur allure quelque chose de déterminé et presque de sauvage, du moins on n"y remarque pas cette méchanceté malicieuse que je voyais sur toutes les ligures que le hasard me faisait rencontrer.
Saus doute, mon équipage était fort ridicule ; mais j'avais pris, pour ma part, urc :ontenance si humble et si résignée, qu'elle devait m'épargner les quolibets qu'à chaque rencontre on jetait sur moi et sur mon cheval. Je n'avais pas mis mon orgueil dans ma monture, et je riais volontiers de la peine que tous ces gens se donnaient pour m'humilier, lorsqu'il me prit fantaisie de savoir ce que leur ferait ma politesse. Je saluai le premier manant qui se trouva sur ma route, et je lui demandai, en français, l'heure qu'il était. Gomme tous les autres, le drôle me regarda en clignant des yeux, et me répondit en patois :
— Tout dreit, tout dreit. [ Tout droite tout droit.) C'est une réponse stéréotypée dans la bouche d'un paysan languedocien.
On a beaucoup écrit contre la barbarie des peuples du nord : si l'on parle en ce sens de l'état des sciences et des idées politiques dans les hautes classes de ces peuples, je pense qu'on a raison de les dire moins avancés que uous; mais si l'on fait entrer en hgne de compte les sentimeuls d'humanité et de bienveillance des hommes les uus envers les autres, sentiments dont la civilisation doit tendre à doter les peuples, je pourrais affirmer qu'on a tort. Je doute qu'il existe dans aucune contrée, une population plus vaniteuse et plus insolente que celle de nos campagnes dans le Midi. Quoique je fusse assuré que mon paysan m'avait compris, et que c'était simplement par haine pour la langue française qu'il m'avait répondu de travers, je m'adressai de nouveau à lui, mais cette fois en lui parlant patois, et je lui dis que
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ce n'était point le chemin, mais l'heure que je lui demandais.
Mon nouveau langage sembla l'étonner et le disposer favorablement; mais une mauvaise plaisanterie lui vint aux lèvres, et nul Gascon n'a jamais résisté au désir de dire une mauvaise plaisanterie.
— Vous me demandez l'heure, dit-il; il est riieure où les mal montés la demandent.
Puis il s'éloigna en ricanant , et en méditant sans doute SOT le moyen de faire, de cette rencontre, une histoire bien longue et dans kiquelle il aurait montré beaucoup d'esprit. Je continuai ma route, et bientôt je me vis obligé de faire par nécessité ce que j'avais essayé comme moyen d'observation. Je commençais à me perdre dans les indications qu'on m'avait données, et bientôt Je fus surpris par un orage devant lequel im*. monture s'arrêta tout net. J'eus beau la tourmenter de l'éperon gauciie, tout ce que je pus obtenir d'elle, ce fut de la faire tOL/uer une douzaine de fois avec une rapidité qui m'eût beaucoup avancé dans ma route si elle l'eût employée à aller en avant, mais qui n'eut d'autre résultat que de m'étourdir et me désorienter tout à fait. Aussi, quand la pluie eut cessé et que ma bêle reprit sa marche, je ne savais plus trop si je retournais sur mes pas ou si je continuais ma route. Je voulus m'en assurer en interrogeant un pa\san que j'aperçus à quelque distance sur la porte de sa maison; j'étais trempé jusqu'aux os, et je me dirigeai vers lui. n m'attendit patiemment jusqu'à ce que je fusse assez près pour l'entendre, puis il me dit avec cet exécrable ricanement qui semble un trait caractéristique du pays :
— Eh! monsieur, est-ce que vous avez besoin d'une brosse?
Cette fois la colère me prit, et je commençais à apostropher ce misérable, lorsqu'il me ferma tranquillement sa porte au nez et me laissa sur la route sous la pluie qui recommençait.
J'avoue que j'étais furieux, et que si, dans ce moment, j'eusse pu chercher querelle à quelqu'un, je m'en serais donné la joie; mais la route était déserte, et il me fallut bien continuer à la suivre au hasard. Je trottai ainsi, durant deux heures, et je commençais à désespérer de jamais
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arriver, lorsque je Gs rencontre d'un colporteur. Je ne me risquai pas à lui demander mon chemin, ni l'heure qu'il était, je jugeai plus prudent d'employer, vis-à-Tis de lui, l'argument éternellement persuasif en quelle langue qu'on le rédige, et je lui criai :
— Veux-tu gagner dix francs?
■~ Beléou (peut-être), me répondit-il.
— Il s'agit, lui dis-je, de me conduire à Ja...;.
Le colporteur écouta cette proposition avec un air fort indécis, puis après quelque hésitation il repartit :
— Je le veux bien à cause de vous.
Celte hésitation me fit soupçonner que je m'étais égaré et que je devais être bien loin du but de mon voyage ; je remerciai intérieurement le hasard de m'avoir fait rencontrer un brave homme qui, pour moi et pour mes dix francs, voulait bien se déranger de sa route pendant quelques heures. J'en étais même touché à ce point, que je lui demandai s'il était du pays, persuadé que tant de vertu ne pouvait être indigène. 11 eut à peine le temps de me dire qu'il était des environs et de me proposer une paire de bretelles et un portrait de Henri V, que j'aperçus devant moi les premières maisons d'un petit village qu'il me déclara être Ja..., puis il s'approcha de moi et me demanda les dix francs promis.
Nous avions marché à peu près cinq minutes ensemble, je trouvai la friponnerie un peu forte, et j'en fis l'observation à cet honnête homme ; il me répondit paisiblement :
— Ce n'est pas moi qui ai demandé ces dix francs, c'est TOUS qui me les avez offerts.
A cette excellente raison, je répondis en payant. Je me fis assez sottement l'apphcation de ces deux vers du Misan' ékrope.
Ce sont vingt mille francs qu'il pourra m'en coûter, Mais pour vingt mille francs^ j'aurai droit de pester.
Je ne m'aperçus pas que la plaisanterie d'Alceste n'était bonne que parce qu'elle était chère, et que mes dix francs me donnaient tout au plus le droit de passer pour un niais.
Enfin, j'arrivai chez l'un de mes nombreux cousins.
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C'était un vieillard de près de quatre-vingts ans, père d'une nombreuse famille, dont je trouvai la plus grande partie dans le vaste salon qui tenait la moitié du rez-de-chaussée de la maison. Mon vieux cousin, assis dans un fauteuil de canne, lisait un Constitutionnel qm avait vingt-cinq jours de date; a"^ de ses fils nettoyait un fusil de chasse; l'aîné rendait compte à sa mère de la vente des moutons qu'il avait faite dans une foire voisine; l'autre lisait son bréviaire dans un coin, et le plus jeune , étendu sur un canapé de paille, sifflait des airs de romances. Trois filles étaient assises et cousaient autour d'une table. La plus jeune pouvait avoir vingt-cinq ans, la plus âgée au moins quarante.
Je tombai comme une bombe, au milieu de cette assemblée patriarcale; je ne m'attendais pas à un accueil bien empressé. Je me trouvais être, au même titre que toute cette famille , héritier d'un assez mince patrimoine , et je savais que, lorsque j'avais parlé de faire valoir mes droits, on s'en était beaucoup indigné.
En effet, moi qui n'avais jamais habité le pays, je venais assez incongrûment mettre la main dans des biens dont on avait fait le partage sans penser à moi. Je dérangeais les calculs de tout le monde; il paraissait souverainement iijuste à mes conéritiers qu'un étranger, qui n'avait jamais entretenu ses bonnes dispositions par de fréquents envois de gibier , par des hommages de raisiné ou des cuisses d'oies confites, profilât de la fortune du parent qu'ils avaient choyé à leurs frais. Cependant on me salua avec quelque cordialité, et je m'aperçus que je n'étais pas un homme sans quelque importance, lorsque je vis disparaître presque tous les membres de la famille et que je pus remarquer, à leur tour, que les filles avaient remplacé, par un tablier de soie noire, le tablier de cotonnaile qui protégeait leur robe d'escot; que le fils au bréviaire était allé quitter ses sabote pour mettre des souliers, et que le siffleur de romances s'était organisé autour du cou une cravate blanche de mousseline, ornée d'une superbe rosette.
Parmi toutes ces figures, la plus curieuse assurément était celle de mon vieux cousin. Dès que les confidences officielles eurent cessé, il s'empressa de me demander des nouvelles de Paris
SOUVENIRS DE L'aRIKGI'.
— On m'a dit que vous faisiez des pièces de théâtre , me (iit-il. Avez-vous jamais travaillé pour le théâtre de Marat ?
— Le théâtre de Marat , répondis-je ; mais je crois qu'il n'existe plus.
-- Tant pis, reprit mon vieux cousin, c'était un charmant théâtre, et j'y allais souvent, bien qu'il fût situé rue de l'Estrapade, et que je demeurasse rue de la Loi, section des Piques.
Mon vieux cousin était venu à Paris à l'époque de la Révolution; il avait appris son Paris comme il l'avait vu, et pas une des modifications qu'y avaient apportées l'Empire et la Restauration n'avait pu pénétrer dans la tête du vieillard. Par une singulière distinction, il consentait bien à appeler monsieur tous les hommes qu'il n'avait pas connus autrefois, ou qui étaient nés depuis la chute de la République ; mais il nommait citoyens tous ceux à qui il avait donné autrefois cette quahlicalion : ainsi, en me parlant httérature, il me disait quelquefois :
— Sans doute, M. Casimir Delavigne est un homme de talent, mais je préfère de beaucoup le citoyen Chenier.
Son vieux répubhcanisme lui inspirait de dire Bonaparte, comme les légitimistes se plaisent à nommer Kapoiéon. II n'y avait pour lui qu'une révolution, celle de 89. 11 n'appelait jamais les nobles que les aristocrates et décorait du titre de patriotes ce que nous appelons plus justement opposition. A bien considérer cet homme, qui avait près de quarante ans quand la République s'établit, et qui a encore vécu trente ans depuis qu'elle est tombée , on peut juger de quelle impression cette terrible époque dut frapper tous les esprits. Toute la vie de cet ]iomme semblait s'être absorbée dans les souvenirs de la période révolutionnaire. Tout ce qui avait précédé ce moment avait perdu son nom dans son esprit, tout ce qui l'avait suivi n'avait pu en acquérir un nouveau ; ainsi, pour ne parler que des objets physiques, il semblait, pour lui, que la place de la Révolution n'eût jamais été la place Louis XV, et ne fût jamais devenue la place de lu Concorde.
Toute cette conversation, à laquelle vint se mêler mou jeune cousin à la cravate blanche , nous mena jusqu'?.
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l'hmre du souper. A huit heures il était liui, et chacun était déjà retiré, lorsque ledit cousin, me prenant à part, me demanda si je n'étais pas curieux d'assister à la veillée des filles du village qui se tenait dans la grange de la ferme Toisine, à laquelle se trouverait assurément la plus jolie fille du monde.
Qu'on me permette, à propos de ce style, de remarquer combien la bégueulerie parisienne appauvrit chaque jour notre langue. Autrefois, une fille élait tout simplement une femme qui n'était pas mariée. Grâce à la pudeur prétentieuse de nos bourgeoises qui a supprimé le véritable nom d'un certain état, ce mot fille est devenu une odieuse dénomination. Toutefois, il a paru bientôt avoir trop d'énergie, et le mot de demoiselle qui était resté aux femmes non mariées, commence à prendre aujourd'hui la place du mot fille et à devenir une expression de mépris. Ainsi, quand ce que nous appelons une dame pince les lèvres, cligne les yeux et dit d'un ton gêné, comme si les mots la brûlaient : — C'est une demoiselle, vous savez, une deiuoiseile. Cela veut dire tout simplement : c'est une fille publique. Il en a été de même pour la quaUtication des maris trumpés; il en est de même pour les noms de certains meubles ; et il y aurait un dictionnaire à faire de tous les mots grotesques que la pruderie bourgeoise a inventés, pour dire le remède que Molière appelait un lavement. Ainsi le mol flUe ne peut pluù s'employer aujourd'hui qu'à condition qu'il sera précédé de l'épithète de jeune, et j'avoue poar ma part, que lorsque je l'entendis sortir, saus correclif, de la bouche de mondit cousin, il sonna à mon oreille, comme si le :ousin m'avait fait une mauvaise proposition.
l'étais curieux cependant de voir par me3 ya^'x ce qu'on appelle une veillée vibageoise, chose dont je n'avais d'idée que par M. Ducray Duminil, et que je me ligurais devoir se passer autour d'une table entre des filles qui causent, des mères qui filent et des hommes qui boivent. Mais lorsque j'entrai dans la grange, je fus tout surpris du spectacle qui s'offrit à moi. C'était l'époque où on dépouillait de leurs grauis les lourds épis de mais. Us étaient jetés au fond de la grange et s'y élevaient en air.phithéàlre jusqu'au toit, et c'est sur cet amphithéâtre que s'étaient assis pèle-iiiûle les gar-
çons et les filles ; les plus sages et les plus retenues au pied de la montagne, les plus rieuses au sommet. Au moment où j'entrai, la veillée était occupée à chanter en choeur les refrains harmonieux de notre province.
Je me souvins d'avoir entendu l'un des plus gracieux, chanté à l'Opéra par les premiers artistes de l'Académie royale de musique, et Nourrit, qui l'avait rapporté d'une tournée dans le Midi. Sans doute ce jeune artiste avait été séduit par l'effet magique de ces chants qui bercent si doucement la nuit de nos campagnes ; mais il en est de nos refrains comme de certaines fleurs, ils ne peuvent vivre que sous le ciel où ils sont nés. L"essai de Nourrit fut presque ridicule, il ne fit que me décharmer un souvenir d'enfance, et comme tous les spectateurs de l'Opéra, je crus que ces harmonies, si vantées dans nos provinces, n'étaient que de misérables psalmodies comparées aux puissants effets de notre Opéra. Mais lorsque je les entendis sous leur ciel, dans leur cadre et avec leur expression native , ils saisirent vivement mon imagination et charmèrent mon oreille.
Cest comme l'œil brûlant et le teint fauve des filles arabes dont l'un semble trop lubrique et l'autre trop noir, parmi nos pâles européennes et sous notre ciel gris, mais dont le feu ne parait que languissant près du soleil resplendissant de l'Afiique, dont la couleur semble douce dans cette nature si rigoureusement peinte.
Il y a dans les exécutants de nos provinces une justesse d'intonation, une variété de combinaisons harmoniques, mie si naturelle entente du contraste du forte au Tpiano, que je demeurai à la porte de la grange pour écouter longtemps. D'ailleu's je savais que nos paysans, qui aiment fort à chanter pour eux, n'aiment à chanter pour personne ; ils s'arrêtent dès qu'ils supposent qu'on les écoute pour les juger-, m bien si la vanité leur dit de continuer, ils se laissent aller à un sentiment qui a gâté trop de choses, en fait d'art ; ils méprisent le chant populaire qu'ils disent si bien, pour entonner quelque sotte remance qu'ils écorchent abominablement.
Je ne m'étais pas trompé. Dès que j'entrai, on se tut, puis quand je les pressai de recommencer ils me répondirent que cela n'en valait pas h peine, mais que, si je le voulais,
!:riTvrviT><; r\V. L'ARtfiCr. 2."?.?
pridcmoiselle PaiiiiiK-, qu. avait habité Toulouse, chanterait quelques jolis airs à la mode. Ce nom de Pauline, cette circonstance d'avoir habité Toulouse, me rappelèrent mon jeune compagnon de voyage. Je regardai de près la jeune fille qui portait ce nom de Pauline, et je trouvai que le portrait que Lucien m'en avait fait était fort re?=;emblant, car il m'avait dit qu'elle était adorablement belle.
Le refus quelle fit de chanter avait quelque chose de ti- Tnide fît de triste, qui semblait plutôt provenir d'un cœur préoccupé que d'une mauvaise volonté prétentieuse. Nous fûmes obhgés de nous contenter du talent d'une grande fille brune, couchée au sommet de la pyramide de maïs, qui nous dit une de ces chansons si communes dans notre pays, moitié française et moitié patoise, et dans lesquelles un seigneur propose toujours ses châteaux et ses richesses à une bergère qui les refuse toujours, pour demeurer fidèle à son bel ami.
Lorsque Florian, dans ses nouvelles à la crème, qu'il appelait pastorales, faisait demander à ses bergères leur doux et tendre ami, il n'avait étudié ni la littérature du pays ni la manière dont les filles y regardent les garçons. C'est toujours mon bel ami qu'elles veulent ; et elles le font comme elles le chantent. Je n'oublierai jamais l'expression singulière d'une femme à qui je parlais d'un jeune garçon qui nous servait décocher; il était frais et vermeil, avec des yeux pétillants de désirs et un sourire toujours amoureux. Il se retournait de temps en temps pour regarder dans l'intérieur de la guim barde qu'il conduisait, et à chaque fois il nous faisait l'histoire des jeunes filles à qui il jetait de joyeuses plaisanteries en passant. Au moment où je demandai à cette dame quel était ce jeune garçon, elle cligna de l'œil en le regardant et me répondit :
— Oh / es un poulit poulissou (oh! c'est un joli polisson) ; et rien ne peut rendre ce que ce mot avait d'admiration, ce que l'expression de la dame avait de bienveillance pour le joli polisson.
Tout ce qu'une femme trouve d'excuse parmi notre civiUsation parisierme, dans la position élevée, l'esprit, ou la renommée de l'amant qu'elle prend, toutes ces excuse», nos leramos du )lidi les trouvent volontiers dans la beauté de ceiuiqaelluscl.o' ..:ui"..
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Mon grotesque cousin, qui malgré sa cravate blanche et sa rosette, ne portait aucune excuse en soi, papillonnait inutilement du haut en bas de l'amphi théâtre où les filles étaient étagées,et n'en obtenait d'autre parole que cette question :
— Ques a quel moussurot? (Quel est ce petit monsieur?)
Petit monsieur, ce mot par lequel on me désignait, ne veut point dire petit monsieur comme nous l'entendons, c'està-dire monsieur à la tournure maigre et stérile, il veut dire un homme qui usurpe l'habit qu'il porte; et comme j'étais pour le moins aussi biea mis que le iils de l'ancien seigneur du village et que je n'étais probablement qu'un roturier, on m'appelait moussu7-ot. Certes, il n'existe en France aucun pays où la haine du peuple soit aussi violente que chez nous pour l'homme du peuple qui s'est élevé au-dessus de sa condition : et ce qu'il y a peut-être de plus étonnant, c'est que cette envie, qui s'obstine à nier le bien acquis de toute fortune faite depuis peu, n'empêche pas, dans nos paysans, la haine des vieilles famiUes et des fortunes aucieunes. Aussi ;ès qu'on sut dans l'assemblée qui j'étais, et le motif qu? m'appelait dans le pays, il sembla s'organiser contre moi une espèce de conspiration.
EUe commença par rechange de quelques épis de maïs dépouillés de leurs grains et devenus par conséquent fort légers et que les filles conunencèrent à jeter à la tête des garçons. Ces épis, que dans cet état on appeUe comcourets, s'égarèrent peu à peu de la direction qu'on semblait vouloir leur donner ; quelques-uns m'atteignirent, et bientôt ce fut une pluie sous laquelle on m'eût peut-être enterré, si j'avais laissé faire ; mais ne pouvant me défendre contre tout le monde à la fois, je choisis un ennemi ; cet ennemi fut mon malheureux cousin qui trouvait fort drôle de me laisser assiéger ; je choisis l'épi le plus lourd que je pus trouver, je le lui adressai au milieu du visage, d'une façon si vigoureuse, que le sang jailUt, et au moment où il s'urritait et me faisait observer qu'on ne jouait pas ainsi, je lui répondis si sèchement que c'était ma manière d'avertir que ce jeu me déplaisait, qu'or«. le cessa tout à fait.
U me cv..xibla même que j'acquis quelque estime parmi les paysans dé la veillée ; les hommes me regardèrent avec un
FOTTVENIUS DE L'ARIuCC. -3â
peu de haine, et coaséquemmeat les lemmes avec un peu de faveur. Mais ces deux sentiment» se chaugyrtnt bientôt en une curiosité inquiète, lorsqu'on remarqua l'espèce d'intelligence qui s'établit entre moi et Pauline, et le trouble sérieux, dont cette jeune fille tut agitée. J'étais près d'elle au moment de l'attaque que j'avais subie, et comme elle cherchait à excuser son pays de la grossièreté de ses habitants, je lui répondis que je le connaissais de longue main, et que je préférais de beaucoup les montagnards aux habitants de la plaine. Je tenais peu à montrer de l'adresse dans la manière dont j'arriverais à mon but, et je lui dis tout simplement qu'il ne m'en serait pas arrivé autant à La..., où je devais être dans quelques jours et où je devais rejoindre M. Lucien de Mauvrelier.
Il faudrait à nos romanciers et à nos comédiennes beaucoup d'études du genre de celles qui s'offrirent à moi ; peutêtre comprendraient-ils mieux ce que c'est que l'étonnement amoureux dans le cœur d'une femme. Jamais aucun regard ne me pénétra aussi profondément que celui que Pauline jeta sur moi, en entendant prononcer le nom de Lucien ; il y avait tout ensemble dans ce regard la surprise d'être devinée, la crainte de l'avoir été par un ennemi, et la prière la plus humble et la plus touchante d'avoir pitié d'elle. Tout cela fut l'affaire d'une seconde.
Je rassurai Pauline en lui apprenant rapidement combien j'étais étranger, pour ahasi dire, à la confidence que je venais de lui faire; je lui racontai comment je connaissais Lucien, où je l'avais quitté, et où je devais le retrouver.
— Mon Dieu ! je n'y serai pas, fut la seule réponse de Pauline à mes confidences.
Cette simple parole de Paulme était non-seulement pleine dp. regrets pour elle-même qui ne verrait pas Lucien, elle était aussi pleine de pitié pour Lucien, qui ne la verrait pas : c'était la plus naïve expression de cet amour qui est sur du honneur qu'il donne. Après cette parole, où Pauline m'avait dévoilé toute son âme, sa première pensée fut de chercher un moyen de prévenir Lucien des raisons qui l'empêcheraient de se trouver au rendez-vous. Elle me raconta rapidement et à voix basse comment son père, craignant la poursuite de M. de Mauvrelier, s'était séparé d'elle à Pamiers et
226 SOUVENIRS DE L'aRIÉGE.
l'avait envoyée passer quelques jours à La..., chez une de ses tantes. Elle termina ce récit en me disant :
— Dites-lui tout cela quand vous le verrez ; dans trois jours je serai à La....
— Mais, lui répondis-je, je n'y serai pas moi-même avant ce temps, et je ne pourrai prévenir Lucien. Je crus devoir ajouter que j'étais assuré que Lucien l'attendrait, et je lui promis de liàter mon départ le plus que je pourrais. Tout ce dialogue, qui se passait dans un coin de la grange, intrigua singulièrement les paysans; ils ne savaient si cette conversation intime résultait d'une ancienne connaissance avec Pauline, ou de l'inlloence de la séduction parisienne. Mon cousin, dont j'avais si bien bossulé le front, lui qui savait précisément pourquoi j'étais dans le village, et combien j'étais étranger au pays, ne douta point que ce ne fût une conquête que je venais de faire en quelques minutes ; je le vis au dépit avec lequel il parla à cette jeune fille, et si ce n'eût été le souvenir très-récent de mes façons d'agir, il est probable que ce dépit fut devenu injurieux. Cependant l'heure était avancée, je demandai tout bas à Pauline où je pourrais la revoir; elle me répondit que le lendemain dimanche, après vêpres, je la trouverais à la danse. Je promis de m'y trouver.
Il était à peu près dix heures lorsque je rentrai dans la maison de mon cousin ; je croyais tout le monde couché, et je fus fort étonné de voir tous les hommes, ou plutôt tous les fils attablés autour de quelques bouteilles de blanquette de Limoux, le Champagne du pays.
Si jamais il plaît à quelque buveur émérite de mettre ce via à la mode, nul doute qu'il ne détrône bientôt le Champagne. 11 a, à un plus haut degré assurément, toutes les qua- Utés qui recommandent le vin champenois. En effet, si on considère celui-ci, seulement pour ses qualités vineuses, il ne mérite pas la dixième place parmi les vins blancs que possède la France. Le riche et puissant sauterue lui est aussi supérieur que Molière peut l'être à M. Scribe, et il n'est pas jusqu'au chablis qui ne méritât la préférence, s'il y avait encore dans le monde des estomacs sans préjugés. Ce n'est donc que pour sa mousse, sa pétulance et son chnquant, que le Champagne est si fort en vogue. Eh bien ! toutes ces qua-
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lités la blanquette de Limoux les pos - de d une mamére plu> élégante que le Champagne ; sa mor.sse est plus légère et argentée, son parfum plus suave, son ivresse plus facile et plus passagère, son abus plus innocent, et l'on peut dire que, si le Champagne représente la vigueur bondissante de raaderaoiselle Eisler, la blanquette de Limoux a la suavité aérienne de mademoiselle Taglioni.
U n'y a pas si longtemps que le vin de Bordeaux a détrôné le vin de Sèvres et d'Argenteuil, pour qu'il ne soit pas permis de douter de la sûreté du goût parisien. 11 fallut que le maréchal de Richelieu fût nommé gouverneur de la Guyenne pour que le saint-émilion et le lafitte prissent rang dans nos caves, et il n'y a pas deux siècles que Sauvai écrivait que Paris était situé au milieu des plus excellents vignobles de la France, et qu'Argenteuil produisait des vins si délicieux qu'ils n'étaient servis que sur les tables royales. Cette gloire d'Argenteuil était contemporaine de celle de Giiapelain et de Voiture. Qui peut prévoir les Chapelain et les Voiture de notre époque, qui partagent le succès du vin de Champagne, et qui tomberont comme lui?
On doit supposer qu'avec de pareils principes, je ne reculai point devant les verres répétés de cet adorable nectar. Sans doute, sans la conliance que cet excellent vin établit entre nous, je n'eusse point accepté la proposition que me fit mon cousin le chasseur, d'aller tuer quelques perdrix avec lui le lendemain. Cependant, j'eus occasion de m'exercer de nouveau à une chasse que je n'ai rencontrée que dans notre pays ; c'est ce qu'on appelle la tirasse. Ou peut dire que c'est une sorte de pèche au gibier.
La tirasse est un énorme filet que le chasseur porte sur jonbras gauche; lorsque le chien a arrêté une compagnie de perdrix, le chasseur lance de la main droite l'extrémité de ce filet, armée d'un plomb très-pesant ; il lui fait décrire un arc considérable de mamére à ce que le filet enveloppe à la fois le chien et le gibier. C'est absolument l'usage de l'épervier {tWet de pêche) appliqué à lâchasse.
Pour lancer la tirasse, il faut une force et une adresse peu communes ; et bien que cette manière de chasser paraisse très-destructive du gibier, elle ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire par la difficulté qu'elle présente.
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Je n'avais suivi mon cousin le chasseur que pour ne pas manquer à la promesse que je lui avais faite • aussi je rentrai au bout de deux lieures de chasse , mais je trouvai la maison déserle; tout le monde était à la messe; je fis comme tout le monde, je me rendis à l'église, et je reconnus le brave et digne curé Ém qui faisait chanter ses paroissiens au lutrin, en les accompagnant de son violon. J'avais été averti de cette circonstance, et j'en fus peu surpris ; mais ce qui m'étonna davantage fut de voir l'église encombrée d'hommes qui se tenaient debout, et qui causaient d'une manière fort animée. En écoutant leur conversation, je reconnus comment un culte eu remplace un autre. Autrefois l'église était le rendez-vous des chrétiens et des pensies pieuses, aujourd'hui c'est celui des marchands et des intérêts mercantiles-, la reUgion du veau d'or pénètre partout; l'église est devenue une sorte de bourse, et aucun des hommes qui s'y trouvaient ne s'occupa, penriant l'office, que du prix des grains, de l'augmentation oet? laines, de la baisse des fers, L'ainé de mes cousins semblait être le Rotschild de cette réunion où les marchés so concluaient, non en francs et en centimes, mais en pistoles. Quand la messe fut achevée et la bourse close, je demandai à m'entendre avec lui sur notre affaire, et alors il m'exposa son plan. Qu'on me permette de le laisser parler.
— D'abord, me dit-il, je déteste les procès; la mauvaise foi de mes voisins m'en a suscité un assez grand nombre, pour que je sache que c'est le moyen le plus ruineux d'avoir raison. Je ferai donc, pour éviter un procès avec vous, tous les sacrifices possibles. Voici comme je l'entends.
Au lieu de déranger le partage que nous avons fait entre nous et en votre absence, nous maintiendrons ce partage ; seulement on arbitrera la valeur de la portion qui pourrait vous revenir, elle vous sera payée en espèces. Je suppose que cela vous arrange mieux que de rester possesseur de quelques champs que vous ne pourriez surveiller. Cependant il se présente une difficulté assez grave : c'est qu'aucun de nos cohéritiers ne se soucie, ou n'est dans la possibilité de mettre des fonds dehors ; mais je hais tant les procès, que je me charge de lever cette difficulté. Je me chargerai de vous payer seul, et aii nom de tous, la somme qui vous sera
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due, à condition que chacun de nos cohéritiers me donnera., sur sa part, une hypothèque pour la somme que j'aura avancée pour lui. Cependant, comme je déteste autant les discussions que les procès, voyez, si cela vous arrange, à faire accepter cet arrangement par tous nos cohéritiers; ce n'est que pour vous que je le fais, et il en est parmi eux qui y porteraient obstacle, s'ils pensaient que j"y prends le moindre intérêt.
On ne pouvait trouver un homme plus serviable ; et pour en finir tout de suite avec ce cousin qui déte.-^tait tant le.> discussions et les procès, jf dois dire que j'acceptai sa proposition avec empressement, que j'employai toute mon éloquence, dans les jours qui suivirent, et pendant lesquels je visitai mes autres parents, à leur persuader que c'était moi gui avais ainsi combiné cette affaire, et que mondit cousin n'y avait souscrit qu'avec beaucoup de difticulté. Tout s'arrangea à merveille, et il y a encore quelques mois que j'admirais la serviabilité de mon cousin l'homme d'affaires, lorsque j'ai appris, que, grâce aux hypothèques quïl avait obtenues par moi, il était arrivé à faire, à nos sept cohéritiers, sept procès au moyen desquels il les avait dépo^édés de la meilleure part de leur propriété. Toutefois, à l'époque dont je parle, j'étais bien loin de prévoir ce résultat, et je demeurai fort reconnaissant de ce qu'il faisait pour aplanir les difficultés de mon affaire.
Il ne me restait plus qu'à voir Pauline, et pour cela je me rendis à la danse. Elle était étabhe en plein air, auteur d'un orme colossal. L'orchestre était composé, comme à l'ordinaire, d'une musette et d'un tambour; dans cette singulière musique, il est presque impossible de deviner le motif que joue l'instrument sous la foule de variations dont le musicien le surcharge. C'est une continuité de notes qui se poursuivent avec une rapidité toujours égale, et sans aucune interruption. Le tambour accompagne cette musique, et manque la mesure qu'il serait difficile de saisir à travers ce déluge de notes sans temps et sans arrêts. 11 en est un peu de là danse comme de la musique ; elle n'a, a vrai dire, ni commencement, ni fin. Les hommes font un graad cercle devant l'orchestre, et semblent être là comme les tenants de ce carrousel de danses ; les jeui^es filles courent
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autour d'eux et choisisseut le danseur quileur convient ; ensuite une tape sur l'épaule avertit le danseur qu'une nouvelle lille veut danser avec lui. Il est tout aussitôt obligé de se retourner et de quitter sa première danseuse pour faire lar-", à la nouvelle. La première se repose ou va chercher un autre danseur qu'elle avertit de la même manière en lui frappant sur l'épaule. De cette façon les danseurs restent quelquefois des heures entières debout, tandis que les jeunes tilles se relaient les unes après les autres. Je me rappelle avoir vu des amants jaloux tenus ainsi en danse, pendant que leur maîtresse causait à quelque distance avec un autre galant. C'est en cela que les jeunes tilles trouvent cette danse amusante ; et lorsqu'il y a quelque passion intéressée, il arrive des moments où elle devient fort dramatique, car ce serait une honte pour un garçon de quitter la danse, tant qu'il s'y trouve une jeune fille pour lui tenir tête. J'eus moimême à en faire l'expérience.
Je vis PauUne, que je cherchais depuis longtemps des yeux. Au moment où j'allais l'aborder et lui parler, elle me dit tout bas :
— Dansez, si vous voulez que nous causions.
Je me mis donc de la partie en invitant ma plus jeune cousine, et un moment après je me sentis frapper sur l'épaule, et je me retrouvai en face de PauUne. Pendant que nous suivions aussi exactement que nous le pouvions le rhythme rapide de cette bourrée sans fin, elle me dit :
— J'ai demandé à ma tante de retourner chez mon père, mais elle n'y veut pas consentir, parce qu'elle n'a personne pour me faire accompagner. 11 faudrait que vous lui apprissiez que vous allez à La..., et peut-être permettrait-elle que que je partisse avec vous.
— Mais, lui dis-je, je ne connais pas votre tante, et je ne sais comment l'aborder.
— Il faut
Au moment où Pauline allait m'indiquer le moyen de la servir, une grosse tape me tomba sur l'épaule, et il fallut me retourner pour faire face à une paysanne réjouie, qui paraissait charmée de m'avoir dérangé. Malgré ma mauvaise humeur, je ne quittai point la danse, pour donner à Paulioe l'occasion de revenir me parler. Mais, soit crainte d'être re-
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inarquée, ou honte de s'avancer si librement vis-à-vis de moi, eile me laissa subir les tapes d'une demi-douzaine d'autres danseuses, et je la vis provoquer à son tour un pareil nombre de malotrus. Je perdais patience, lorsque je la vis enfin se rapprocher de moi; elle arriva juste au moment où la musette exténuée allait mettre lin à cet infernal trépignement. La danse cessa, et moi Parisien, assez gauche à ces sortes de jeux, il me fallut faire comme les autres, c'est-à-dire asseoir ma danseuse dans ma main droite, et l'enlever vigoureusement jusqu'à la hauteur de ma tête. Pauline était svelte et flexible ; elle aida si gracieusement à ma gaucherie, que je me tirai de cette épreuve avec quelque honneur. Tout aussitôt elle prit mon bras et me dit :
— Maintenant que vous êtes mon danseur, nous pouvons causer ensemble.
C'est un droit acquis à la dernière partenaire que l'on rencontre, et je compris alors combien le dénouement de la danse doit quelquefois avoir d'intérêt. C'est un moment d'autant plus difficile à saisir, que souvent le musicien laisse tomber les sons de son instrument pour faire croire que la danse touche à sa fin; puis, lorsque chaque danseuse a joint celui avec qui elle veut demeurer, le musicien recommence de plus belle, et quelques jeunes filles, se mettant de moitié dans sa malice, se jettent alors au milieu des danseurs, et troublent tous les rendez-vous pris. Heureusement que Pauline avait réussi; elle m'assura qu'il suf lirait de dire à la tante que j'accompagnerais sa nièce jusqu'à La... pour qu'elle me la confiât. Gela ne m'étonna point, je savais la liberté dont jouissent les jeunes filles dans notre pays. Elles sortent seules, vont seules à la promenade ; souvent même, dans nos petites villes, elles reçoivent; et le plus souvent, pour elles, le mariage n'est pas le moment de leur entrée dans le monde, mais plutôt celui de leur retraite.
Ce fut donc une affaire bientôt arrangée, et il fut résolu que je partirais le lendemain avec Pauhne. Nous devions laisser à Mirepoix les chevaux qui nous auraient conduits, et là nous en devions prendre d'autres pour continuer notre route jusqu'à La...
Le jour était à peine levé, lorsque nous partîmes. L'habitude devoyager à cheval est fort commune dans notre pays,
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môme pour les femmes d'une certaine coudilioQ. Quelquefois elles font ces voyages assises sur ce que nous appelons des selles à la fermière, mais le plus souvent elles montent leurs chevaux à califourchon, en s'enveloppant d'un manteau de drap dont j'ai oublié le nom. C'est une espèce de vêtement formé de deux tabUers d'une très-grande longueur, qui s'attachent à la taille, et qui tombent de chaque côté sur les hanches, jusqu'au delà des pieds.
La coquetterie plus avancée des habitantes des petites villes de la plaine commence à abandonner cette manière de monter à cheval, et le département possède, depuis quelques années, deux ou trois modèles de selles de femme à l'anglaise. Mais Pauline était d'un village de la montagne, où la civilisation est toujours en retard d'une vingtaine d'années sur celle de nos petites villes, et c'est dans l'équipage que j'ai décrit plus haut qu'elle se mit en route avec moi.
Presque toujours les descriptions qu'on fait de certains habillements ou de certains usages séduisent aisément le lecteur. Cependant, si je m'avisais de vouloir prouver qu'une femme à califourchon sur un cheval est un objet gracieux, on trouverait que j'y mets de l'impertinence ; et pourtant Pauline, ainsi huchée sur une assez méchante rosse, étaiL bien la plus gracieuse chose que j'eusse vue de ma vie. C'était peut-être le contraste qui me séduisait, je ne sais ; mais j'aurais voulu la voir poser devant quelque peintre naïf; elle était si fraîche, si rose, si sincèrement belle, qu'il semble qu'elle dût rendre charmant tout ce qu'elle faisait. Quand son cheval trébuchait, et qu'elle appuyait ses petites mains sur le pommeau de la selle, sa taille de jonc se pliait si doucement ! lorsque épouvantée des faux pas de son coursier, elle avait laissé échapper un cri d'effroi, le rouge lui montait si gaîment au visage ! elle me jetait un souiire si suavement embarrassé, comme pour s'excuser de sa peur; ce sourire s'ouvrait par des lèvres si pures et si jeunes, sur des dents si brillantes, le regard qu'elle me versait à travers ses longs cils était d'une familiarité si tendre, que durant plus de deux heues, je me laissai aller à regarder Pauline sans autre pensée que de la regarder.
Il y a un charme mexprimable dans le regard de nos femmes du Midi ; il respire une nature amoureuse et co-
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quette, qui appelle l'adoration et promet de la compreTiiiix. Sans doute, pour les hommes qui vivent perpétuellement au milieu de cet assaut continu de regards, il faut (jue ces regards prennent une expression particulière pour qu'ils les croient en quelque chose ; sans cela, ce ne serait jamais qu'amour et séduction entre les deux sexes -, mais pour le Parisien, accoutumé ou à la réserve des coups d'œil civilisés, ou à l'impertinence de la double lorgnette de nos belles dames, ce regard a un charme qui le trompe, le séduit, et le trouble jusqu'au fond de 1 ame. Si ce n'eût été le souvenir du jeune Lucien, j'aurais dit à celte jolie fille combien je la trouvais jolie, j'aurais dit à cette enfant si frêle combien je me sentais faible devant elle. Mais, en y réiléchissant, je rougis de toucher, par une parole indiscrète, à cette ame si candide ; et comme le silence de notre vovage me laissait tout entier à la regarder, j'entamai la conversation, afin de penser à autre chose qu'à ma compagne de voyage.
Un petit accident, assez commun dans nos campagnes, oùla poUce des routes n'est pas très-exactement faite, donna à cette conversation un intérêt qui m'absorba complètement.
Nous passions à travers une lande assez étendue ; le chemin, creusé entre deux champs beaucoup plus élevés que la route, ne permettait pas à l'œil de s'étendre au delà de quelques pas ; nous marchions fort près l'un de l'autre, lorsqu'au détour d'un autre petit sentier qui venait aboutir dans celui que nous suivions, nous fûmes surpris par un grognemeiu sauvage ; le cheval de Pauline s'arrêta tout net, ainsi que le mien, et nous aperçûmes quelques chiens qui dévoraient un cheval mort, qu'on avait jeté sur le bord du sentier. A cet aspect, Pauline devint pâle, et si je n'avais été tout à fait à côté d'elle, elle fût certainement tombée de cheval. L'horreur du spectacle qui s'était offert à elle suffisait sans doute à une pareille émotion, le soutins Pauhne du mieux que je pus, pendant que je forçais les chevaux à franchir cet obstacle ; mais elle était prise d'un eifroi si profond, qu'elle semblait ne plus entendre mes paroles. Son visage était d'une pâleur effrayante, et un léger tressaillement agitait convulsivement ses lèvres.
Des larmes abondantes succédèrent à cette crise nerveuse, des larmes parmi lesquelles elle cherchait à s'excuser de