‹ Les Prêts sur l'honneurChapitre 19 sur 45 · UTILITÉ ET OBJET DES PRÊTS SUR L*HONNEUR · texte numérisé non relu

UTILITÉ ET OBJET DES PRÊTS SUR L*HONNEUR

Sommaire. — 1. Utilité du prêt sur l'honnenr. — 2. Objet du prêt sur l'honneur : a) le prêt de consommation ; b) le prêt de production ; c) les prêts sur l'honneur collectifs. — 3. Efficacité des prêts sur l'honneur ; la proportion des pertes.

1. — Parcourant récemment le volume dans lequel, chaque année, la « Société philanthropique » rend compte de ses diverses activités, je m'arrêtai plus spécialement au rapport présenté sur les Primes d'encouragement qu'elle décerne aux petits artisans et ouvriers méritants (1).

D'abondants exemples y confirment cette vérité, que l'allocation de quelques dizaines ou

(1) Société philanthropique, 15, rue de Bellechasse, Paris. Annuaire de 1911, p. 49 et suiv.

UTILITÉ ET OBJET DES PRETS SUR l'hONNEUR 101

centaines de francs judicieusement et opportunément accordées peut contribuer heureusement, non seulement à empêcher les plus modestes travailleurs de tomber de la gêne momentanée dans la misère irrémédiable, mais aussi à améliorer leur situation en les aidant à s'élever. Le rapport cite à cet égard des faits nombreux: une veuve, mère de neuf enfants, peut faire réparer sa machine à coudre, son gagne-pain, grâce à un secours de 25 francs ; — à une ouvrière à domicile, un don de 35 francs permet de dégager du Mont de piété sa machine à coudre ; — grâce à une allocation de 100 frs. un ciseleur sur métaux, travaillant chez lui, peut ouvrir un petit atelier et prendre avec lui un compagnon ; etc.

Le champ ainsi offert à la bienfaisance est illimité. La « Société philanthropique » y a, de 1843 à 1911, appliqué près de 300.000 francs répartis entre plus de 1.500 primes. La consistance des dons et legs, qui alimentent ces Primes d'encouragement, ne lui a pas permis de faire plus. Mais je ne peux m'empêcher de regretter que, de parla volonté de ses donateurs, elle ne puisse secourir ces infortunes que par le seul moyen de dons. Quels services plus féconds encore n'eût-elle pas rendus, si ces 300.000 francs utilisés en prêts sur l'honneur avaient pu se multiplier eux-mêmes chaque année par le jeu alterné des sorties et des rentrées !

C'est qu'en effetles besoins, que le prêt d'honneur peut satisfaire, sont pressants et nombreux ; et si la plupart d'entre eux sont à la fois du ressort de la bienfaisance et de celui du crédit, combien en est-il aussi qui ne voudraient pas s'accommoder de la charité ? Qu'on nous permettre de citer à ce propos quelques faits, dont nous devons la connaissance à TobUgeante communication de M. Rayneri, vice-président du (* Centre fédératif du crédit populaire en France. »

A la suite d'un article sur le crédit mutuel paru dans le journal le petit Echo de la Mode, du 19 décembre 1909, une foule de lettres émanant de tout petits commerçants, d'artisans, d'ouvriers demandant comment des organisations de crédit mutuel pourraient être instituées, furent adressées au « Centre fédératif». Plusieurs de ces correspondants exposaient sans détours leurs embarras momentanés, leurs besoins d'argent. Des lettres, qui me furent communiquées, j'extrais les confidences suivantes :

Une petite couturière des environs de Lyon a une traite de 400 francs à payer. Des rentrées lui sont dues, mais elles se font attendre. Si elle pouvait trouver à emprunter à un taux honnête (elle ne demande même pas la gratuité), elle rembourserait avec les intérêts par acomptes mensuels.

Une employée de commerce, à Langres, a son

UTILITÉ BT OBJET DES PRETS SUR l'hONNEUR 103

père à sa charge. Une traite de 300 francs va prochainement arriver à éciiéance. Mais elle est momentanément gênée. Où s'adresser?

Une institutrice, veuve depuis 15 ans, a la charge d'élever seule ses trois enfants. A l'un d'eux, qui semble particulièrement doué, elle fait donner une instruction plus complète. Mais c'est pour elle une lourde charge à certains moments. Une société de crédit ne pourrait-elle pas lui avancer quelques centaines de francs, qu'elle rembourserait par trimestres avec les intérêts?

Ces correspondances montrent qu'à tous les degrés de l'échelle sociale des crises de gêne momentanée peuvent se manifester. Si des institutions appropriées de petit crédit, surtout de prêts sur l'honnenr, n'y portent pas remède, que reste-t-il à faire à ces besogneux? ou bien, ils s'adresseront au secours charitable, qui répugne à leur dignité ; ou bien, ils iront au Montde-piété, qui les humilie ; ou bien, ils auront recours à l'usurier clandestin qui, neuf fois sur dix, les mènera à la ruine.

Et cependant, combien de ces situations gênées sont dignes d'intérêt ! De la lecture de ces confidences venues d'un peu partout, il se dégageait, en effet, pour nous une impression de réelle sincérité dans les aveux, de franche loyauté dans les propositions de remboursement, et surtout peut-être d'anxiété douloureuse et résignée en présence de la crise menaçante.

Nous croyons en avoir dit assez pour montrer, au moins en termes généraux, l'utilité du prêt d'honneur. Celle-ci s'affirmera davantage à mesure que nous préciserons à quels objets, à quels besoins ce genre de prêts peut s'adapter. Pour l'instant, qu'il nous suffise de rappeler ce qu'en disait M. Eugène Rostand, lors de l'inauguration du « Fonds de petits prêts gratuits » créé aux côtés de la Caisse d'épargne des Bouches-du-Rhône : « 11 s'agit là d'une œuvre « précieuse ! De modestes avances consenties « après enquête à une famille ou aune personne « vivant du salaire, pour permettre de franchir « une crise de la vie des humbles, ou d'attendre « une occasion de travail, ou d'acheter un outil « nécessaire, ou d'éteindre une dette pressante, « peuvent rendre des services inestimables, « sauver de la chute définitive ou du suicide « parfois collectif. »

En d'autres termes, l'utilité du Prêt d'honneur gratuit ou à faible intérêt s'affirme au profit des travailleurs par l'aide qu'il leur procure avec, pour eux, le minimum de charges et le maximum de facihtés, soit pour sortir d'une gêne momentanée, soit pour améliorer les conditions de leur travail.

C'est à ces deux points de vue correspondant respectivement au crédit de consommation et au crédit de production, que nous allons envisager successivement les applications objectives

UTILITE ET OBJET DES PRÊTS SUR l'hONMEUR 105

de l'idée, le prêt de consommation dominant chez les institutions à caractère philanthropique ou de mutualité, le prêt de production se rencontrant au contraire plutôt chez celles qui ont une fonction économique, c'est-à-dire chez les Sociétés de crédit populaire et les Caisses d'épargne. Cette classification n'a d'ailleurs rien d'absolu ; elle répond seulement aux tendances générales.

2. — a) Le cas le plus fréquent de prêt d'honneur de consommation est celui de l'ouvrier qui, par suite de chômage ou de maladie, n'a pas la somme suffisante pour payer son loyer ou ses fournisseurs. L'aide apportée en pareille circonstance a bien souvent préservé les travailleurs et leur famille de la saisie, de l'expulsion, de la vie en garni avec ses misères physiques et morales.

Certains événements normaux de l'existence peuvent également donner lieu à l'intervention du prêt d'honneur, pour parer aux frais qu'ils entraînent. Dans cet ordre d'idées la Société de secours mutuels des coiffeurs de Paris m'a cité le cas d'un sociétaire recevant une avance de 50 francs pour subvenir aux frais d'enterrement de son enfant. A Bruxelles, j'ai relevé des prêts pour permettre à de jeunes ménages de faire les frais de leur installation, à un employé habitant la banlieue de prendre un abonnement de chemin de fer. A Marseille, des prêts sont consentis pour faire face aux dépenses occasionnées par

une première communion, un mariage, un accoucliemenL.

D'autres fois, le prêt d'honneur retirera l'emprunteur des mains de l'usurier. A Marseille encore, on m'a cité le cas d'une veuve de fonctionnaire qui, grâce à une modeste avance gratuite, a pu rembourser une dette pour laquelle elle ne payait pas moins de 10 0/0 d'intérêts par trimestre !

Fréquemment aussi, le prêt d'honneur intervient, non pas pour porter remède à une crise déclarée ou imminente, mais pour permettre à la famille ouvrière de vivre à meilleur marché. A Reims, à Grenoble, de petits prêts sont consentis pour favoriser les achats au comptant ou pour facihter l'achat par quantités un peu importantes de certaines denrées, telles que vin ou charbon ; d'appréciables économies sont ainsi réahsées par rapport aux achats au détail. A Rouen, la Caisse de prêts d'honneur de la Société de secours mutuels « l'Emulation chrétienne » fait chaque année, à l'automne, un certain nombre d'opérations de cette nature, qui permettent aux mutualistes de la condition la plus modeste d'acheter des pommes, qu'ils brassent eux-mêmes pour en tirer leur boisson domestique.

Ces faits montrent à quelle variété d'applications se plie le prêt sur l'honneur. Il est à peine besoin de dire que tous les comptes-rendus que

UTILITÉ ET OBJET DES PRETS SUR l'hONNEUR 107

nous avons lus, que toutes les conversations que nous avons échangées, s'accordent pour proclamer les inestimables services de relèvement souvent définitif rendus par l'intervention opportune de ces petits crédits. L'exemple le plus frappant peut-être que nous en ayons retenu est celui d'un petit épicier éprouvé par des revers d'affaires au point d'être hanté par des idées de suicide : un modeste prêt accompagné de conseils affectueux lui permit de traverser cette crise à la fois matérielle et morale, et, celle-ci conjurée, il eût à cœur de rembourser intégralement sa dette, en s'imposant, m'a-t-on dit, mille privations.

b) Les prêts d'honneur de production ne sont ni de moindre importance, ni d'application moins variée que les prêts de consommation. Ils sont le propre des Banques populaires ; mais nous Mvons vu qu'on les rencontre aussi chez quelques Caisses d'épargne itahennes.

Leur objet principal est de venir en aide aux petits artisans, aux ouvriers à domicile, pour qu'ils puissent, sans avoir recours à des emprunts usuraires, faire leurs payements de traites et leurs achats de matériel ou de marchandises. A Bologne, par exemple, un prêt de cette nature facilite à une blanchisseuse l'achat d'instruments de repassage, à un cordonnier en échoppe l'acquisition d'un petit approvisionnement de cuirs. A Lodi, plusieurs dizaines de machines à

coudre sont acquises chaque année par des couturières en chambre, grâce au service des prêts sur l'honneur. Aussi bien, n'avons-nous qu'à renvoyer sur ce point aux exemples que nous avons empruntés plus haut à la pratique de la Banque populaire de Menton.

Des appUcations analogues de l'idée se rencontrent dans le domaine agricole. Ici, c'est un journalier auquel un petit prêt permet d'acheter un jeune porc qu'il engraisse et revend, ou une chèvre qui lui donne pour son alimentation du lait et des chevreaux dont il vend ensuite la peau. Dans le Dijonnais, une caisse de crédit a été spécialement constituée à l'effet de développera petite industrie rurale de l'élevage des abeilles. Ailleurs, c'est un vieux travailleur qui, grâce à un prêt de 200 francs, qu'il rembourse peu à peu, tire quelques ressources de l'élevage et de la vente des lapins.

Les organisations philanthropiques ou mutualistes pratiquent, d'ailleurs, elles aussi le prêt d'honneur de production dans une certaine mesure. Par exemple, la « Société protestante de prêts gratuits», à Paris, constate qu'en ce qui la concerne « la plupart des demandes émanent « d'artisans ayant besoin d'outils pour aug- « menter leur capacité de travail, ou de petits « commerçants désirant augmenter leurs affaires « en achetant de la marchandise ». A Toulouse, la Caisse de prêts du Syndicat des voyageurs et

UTILITÉ ET OBJET DES PBETS SUR l'hONNEUR 109

représentants du commerce et de l'industrie n'accorde même de prêts d'honneur que pour la satisfaction des besoins professionnels.

La même préoccupation se retrouve enfin dans certaines organisations allemandes. 11 en est ainsi notamment de la a Caisse de prêts pour les membres nécessiteux de la communauté Israélite de Berlin » {Vorschiiss-Verein fur hilfsbedûrftige Mitglieder der jûdischen Gemeinde zu Berlin) ; la majorité des prêts, que nous y avons relevés, ont pour objet le payement de traites, des achats de matières premières pour pouvoir satisfaire des commandes, une avance pour remédier à une mauvaise saison de vente. Une autre institution « l'Union pour secourir les natifs de Lissa habitant Berlin » {Lissaer Bilfsverein zu Berlin) accorde des prêts sur l'honneur aux étudiants pauvres pour leur permettre de poursuivre leurs études et de payer les droits d'inscription à l'Université.

c)Les prêts d'honneur, dont nous nous sommes occupés jusqu'ici, sont des prêts individuels. Peut-on concevoir, à l'inverse, qu'ils prennent la forme de prêts collectifs, c'est-à-dire de crédits consentis non plus à telle ou telle personne déterminée, mais à une institution qui en fera rejaillir indirectement le bénéfice sur chacun des intéressés qu'elle groupe ?

La Caisse générale d'épargne et de retraite de Belgique fournit par son exemple la réponse à Dufourmantelle. 7

llO LES PRÊTS SUR l'hONNEUR

cette question. Elle a, en effet, consenti une avance gratuite de 1.500 francs à une société de prêts d'honneur dénommée Aidons-iioiis , pour une durée de temps indéterminée, afin de lui assurer un fonds de roulement initial destiné à satisfaire les demandes individuelles de prêts.

Voilà donc une application de l'idée des prêts d'honneur collectifs. Peut-on en imaginer d'autres ? Nous le croyons, et nous estimons que des prêts de ce genre pourraient, sans rien perdre de leur caractère, seconder efficacement les œuvres qui ont pour effet d'armer les travailleurs, par prévoyance et par anticipation, contre les conséquences de certaines éventualités de la vie ou de les secourir lorsqu'une crise les étreint.

Prenons un exemple.

Il existe en France un assez grand nombre d'oeuvres connues sous le nom d' « (Euvres du Trousseau », associations ayant pour objet de développer chez les jeunes filles des classes laborieuses l'amour du foyer domestique et l'idée du mariage, en leur facihtant la confection personnelle de leur trousseau par l'achat en commun des étoffes ou pièces de lingerie destinées à être ainsi confectionnées par elles (1). Ces œuvres sont alimentées, d'une part, par des

(1) Cf. le Manuel pratique^ publié par Wnion nationale des (Euvres du trousseau (siège à Paris, 185, rue de Charonne).

UTILITÉ ET OBJET DES PRETS SUR l'hONNEUR H1

dons et par les cotisations annuelles des membres honoraires, et d'autre part, par les cotisations mensuelles des jeunes filles dont les versements échelonnés sur plusieurs années doivent représenter un total exactement égal à ]a valeur du trousseau de chacune d'elles.

Or, il est de fait constant que ces œuvres ont besoin d'un fonds de roulement initial pour les achats de matières premières, auxquels ne suffisent pas, pendant les premières années, les cotisations mensuelles des jeunes filles.

Voici, par exemple, un trousseau à confectionner en huit années, durée moyenne. Le travail portera durantla première année sur 12 torchons, 6 essuie-mains, 3 serviettes de toilette. L'étofTe nécessaire pour confectionner ces 51 pièces coûtera environ 8 fr. 90, que couvriront à peu près, à la fin de l'année, les cotisations mensuelles à raison de 0 fr. 70 par mois. Mais comme l'achat doit se faire au début de l'exercice, c'est-à-dire à un moment oii les cotisations mensuelles ne représentent encore qu'un douzième de leur total annuel, il est clair que l'œuvre devra disposer d'un petit fonds de roulement lui permettant ces achats au comptant. Si l'on suppose une OEuvre du trousseau, groupant de 20 à 30 jeunes filles, ce qui est le cas ordinaire, c'est donc un fonds de roulement initial de 200 à 300 francs qu'exige le fonctionnement de l'institution.

En principe, ce seront les dons et les cotisations des membres honoraires, qui devront constituer ce fonds de roulement. Mais il faut reconnaître qu'en fait bien des promoteurs éprouvent une certaine peine à réunir ces quelques 200 ou 300 francs, ce qui retarde ou arrête parfois l'éclosion de l'CEuvre. C'est alors qu'ànotre avis pourrait intervenir efficacement un prêt d'honneur collectif gratuit en faveur de celle-ci.

Qu'on veuille bien remarquer, en effet, que ce prêt collectif réaUsera la même fin qu'en bien des cas réaliseraient des prêts individuels. N'avons-nous pas vu, en effet, le prêt d'honneur servir à l'établissement de jeunes ménages? Or, les dépenses qu'entraîne cet établissement ne comprennent-elles pas en partie les frais d'achat du linge domestique ou personnel ? Et si le prêt d'honneur peut intervenir légitimement lorsque ces dépenses s'imposent aux travailleurs, ne peut-il pas intervenir aussi légitimement au profit des « Œuvres du trousseau »,qui suppriment par anticipation cette source de dépense pour l'avenir et qui, en outre, enseignent par leur action même le sens de la prévoyance, la vertu de l'épargne et l'habitude du travail ? (1).

(1) Ce que nous venons de dire semble confirmé par le cas de ÏŒuvre dijonnaise du trousseau, qui compte plus de 300 trousseaux en cours de confection et qui a dû recourir, pour se créer un fonds de roulement, à la

Page 1