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CHAPITRE IX

REC OXCILIATIOA

« Ne vous agitez pas, ma mignonne, vous allez vous donner la fièvre. »

Ainsi parlait Mme Haussoir, assise auprès du lit de Marie qui venait, pendant vingt-quatre heures, d'inquiéter considérablement sa mère et sa grand' mère avec une toux soudaine et un point de côté. Le médecin affirmait que cette indisposition, due surtout à un mauvais état moral, n'aurait pas de suites. Cependant la jeune fille avait maigri et ses yeux paraissaient plus grands, plus profonds. Elle continuait par coquetterie à faire ses bandeaux. Elle prit entre ses doigts délicats la main volontaire de sa protectrice :

« Je suis si malheureuse, mère Cécile, je me tour-

meiUe tant. Songez qu'il va trois semaines que papa l'st revenu de Garteyrade et il n'a pas tait un pas vers nous. Nous voici à la fin de novembre. L'oncle Nicolas a écrit à maman, à grand'mère, à moi. Lui, pas un mot. C'est long maintenant... j'ai peur.

— Peur de quoi, petite folle?

— Que nous ne le revoyions jamais... Sait que peut inventer cette méchante fQJ|rf^,\"\ÊEl8€S/7^^ iMme de Saintinesqui rôde, paraît-il, auj Je m'ennuie maintenant chez grand'i trop contente de ce qui arrive. Je voudrarei;m^ni'eiï aller... Et puis regardez comme tout est triste... »

Elle montrait le jour )>as et jaune, la fenêtre éclaboussée de neige. Par un ciel semblable, quelques mois auparavant, en plein hiver, elle avait fait la connaissance de Laurent, et ce souvenir, dont elle ne parlait pas, lui rendait la séparation plus amère.

Mme Haussoir connaissait, par Nortier lui-même, l'entente conclue au sujet du Prolétaire et le revirement patriotique du tribun. Elle n'avait donc aucune inquiétude quant à l'issue de ce conflit familial. Tout se passait selon ses prévisions : Emilie Galtet la tenait au courant de l'incurable mélancolie de son frère. Pour que les liancés fussent rejoints, pour que le foyer fût rallumé, il ne manquait plus qu'une étincelle. Mère Cécile avait, la veille, obtenu de la fière Marianne qu'elle fit le premier pas, sous forme d'une lettre à Salvian le prévenant que Marie était

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malade. Etant donnée la tendresse de celui-ci pour sa fille, la solution ne pouvait tarder.

« Madame, je n'ai confiance qu'en vous. Croyezvous que ces dures épreuves finiront?

— J'en suis sûre. Avant peu vous aurez revu non seulement votre père qui vous aime et n'a pas cessé de vous aimer, mais encore quelqu'un dont le nom est dans votre pensée, s'il n'est sur vos lèvres. La crise politique est franchie. L'orateur de Lyon a réparé largement la faute du démagogue de Berlin. Il n'y a plus d'empêchement moral entre vous... (Ici Mme Ilaussoir rapprocha son visage de celui de la malade qu'éclairait un sourire extasié), entre vous et ce quelqu'an-là. Il n'attend qu'un signe pour accourir. )i

Tout l'amour de Marie éclata dans l'accent passionné avec lequel elle remercia le Ciel, joignant les mains, pureetardente : « G'estlemiracle, mère Cécile, le miracle imploré par moi.

— Non, mon enfant, c'est la récompense de votre effort et de vos vertus. Les petits êtres que vous m'aidez à sauver ont intercédé pour la bonne demoiselle... Mais soyez calme et acceptez la joie, comme la douleur, d'une façon sereine. C'est le privilège des croyantes de ne jamais céder à leurs nerfs. »

Cette femme subtile connaissait les paroles qui apaisent. Elle lisait dans les regards de la jeune

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lille une intense curiosité, le désir d'être renseignée sur les circonstances qui autorisaient tant d'espoir. Elle ne faiblit pas, voulant laisser aux événements leur suite harmonieuse, leur mystère. Pour changer le tour de la causerie, elle se mit à parler de l'Œuvre Chrétienne et de cette maison de Lyon qu'elle commençait déjà à organiser sur le plan de celle du faubourg Saint-Antoine :

(( L'abbé Dalcis a bien tort de gâter avec des habiletés terrestres les voies aériennes de la Providence... Vous en êtes témoin... Je laisse faire les ennemis de la religion. S'ils roulent un obstacle devant ma porte, je construis une autre porte sur cet obstacle, de sorte qu'au lieu de me nuire, ils me consolident. Les anticléricaux font des lois destinées à extirper la foi. Elles serviront à l'enraciner. Il y a un optimisme allègre qui utilise jusqu'à la méchanceté d'autrui. Quels sont, parmi les petits faubouriens que nous recueillons, les plus actifs, les plus entreprenants, ceux qui nous donnent le plus de satisfaction?... Vous le voyez chaque jour : ce sont les plus rétifs au début, les plus difficiles, ceux dont on nous afhrmait que l'on ne pouvait rien tirer... Le bien doit s'obtenir avec de la fatigue, de la peine, de la persévérance. Le sacrifice de Notre Seigneur est perpétuellement représenté ici-bas par I la somme des âmes qu'on pourrait racheter et qu'on ne rachète pas, des souffrances qu'on pour-

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rait soulager et qu'on ne soulage pas. Le drame de la Passion est permanent. Il est le seul moyen de lire l'Univers... »

Marie, appuyée sur son oreiller blanc, attentive, se sentait transportée par ces remarques au delà de sa fièvre et de son angoisse. Une langueur qu'elle connaissait bien s'emparait d'elle. L'atmosphère mystique de mère Cécile s'imposait aux plus rudes. Combien d'ouvriers venus, l'injure aux lèvres, pour ressaisir leur femme ou leurs enfants occupés à l'Œuvre, cédaient, balbutiants et surpris, à l'influence de Mme la directrice. Elle entrait en lutte, non avec eux et leurs mauvais arguments, mais avec l'esprit de haine qui les animait. Grâce à une inOnie douceur, à une patience héroïque, elle se faisait entendre de leur rébellion. La plupart s'en allaient comme frappés de stupeur, bougonnant mais domptés, et revenaient le lendemain avec des yeux de convertis. Ce jour-là ils trouvaient Madame sévère, impitoyable à leurs vices, à leur paresse, à leur ivrognerie et soulignant, en traits de feu, toute l'ignominie de leur conduite. Ils partaient frémissants de sentiments divers qui s'apaisaient en remords et en bons propos.

Le crépuscule était venu, pâli par la chute de la neige qui répandait partout le silence. Tout à coup la sonnette retentit, comme tirée par une main impatiente, vigoureuse, et aussitôt Marie se dressa, le cœur battant. On entendit un tumulte de voix

émues dont l'une rassurait l'autre, des pas précipités... la porte s'ouvrit. François Salvian courut jusqu'au lit de sa fille, s'arrêta, et tendrement, discrètement, rejetant ses mains derrière son dos comme s'il avait peur de la toucher, déposa sur son front un baiser.

A côté de lui apparut Marianne, avec un empressement joyeuxqu'elle essayaitvainement de maîtriser. Quelques semaines d'absence et de silence avaient montré à cette épouse offensée la profondeur de son attachement conjugal. Il était clair qu'à cette minute elle eût suivi son François jusqu'aux enfers. Le député cédait à temps pour la leçon qu'on prétendait lui infliger. Douze heures de plus, et sa femme, à bout de forces, fût venue implorer son pardon.

Avant môme d'avoir ouvert la bouche, Salvian avait reconnu Mme Haussoir. Il aimait les réconciliations complètes. Il s'inclina et murmura : « Madame, je m'excuse envers vous de tout mon cœur. Au nom de mon enfant, de notre enfant, veuillez oublier ma folie de l'autre jour.

— Monsieur, répondit Mme Haussoir, la chrétienne que je suis ne se souvient de rien. »

3Iarie agrippait son père par sa manche d'un geste tendre et véhément : « C'est bien toi. Regarde-moi. Je ne peux pas me figurer que c'est fini, que nous te retrouvons, que... Ah! tiens, laisse-moi pleurer un peu, ça me fera du bien. »

Elle fit comme elle disait, trempant de larmes un rire exalté que Salvian et Marianne, serrés l'un contre l'autre, eurent quelque mal à apaiser. Mère Cécile allait sortir discrètement. Mais le député la retint, la supplia de rester dîner : « J'ai des choses importantes, politiques à vous communiquer. Vous ne pouvez me refuser cela aujourd'hui. » Ses regards insistaient plus encore que sa parole. Il fallut céder :

« Maintenant, petite, et vous, mesdames, écoutez-moi. — François se rappelant qu'il était auprès d'une malade, baissait sa voix comme une lampe, lâchait de la régler au point juste entre la bienveillance et l'impassibilité. — Je n'ai pas perdu le temps de pénible épreuve pendant lequel nous avons été séparés. J'ai réfléchi beaucoup, entendu bien des conseils sages, reçu quelques rudes avertissements... L'Allemagne a jeté de l'eau froide sur mes illusions... Bref, sans rien renier de mon passé et de mes idées fondamentales, je reconnais qu'il serait prématuré de déposer les armes... et je... t'invite, ma chérie, à épouser le capitaine Caltet. Les journaux ont déjà dû le fixer sur cette transformation de son beau-père. Qu'il ne craigne rien. La voie où je m'engage est la bonne. Je ne reviendrai point sur mes pas.

— Oh! papa, c'est trop de bonheur... Madame, vous aviez deviné... Ah ! je voudrais me lever, aller /e chercher moi-même.

— Ne fais pas ça... tu prendrais froid. Mme Ilaussoir s'en chargera. Allons, quitte cet air extatique. Autrement je serai jaloux. »

Il excellait à tempérer par de la gaîté les déclarations trop sérieuses. Ce rôle de Providence en chambre lui plaisait. Il ne lui serait point venu à ridée qu'une autre que lui avait organisé de loin ce scénario et se félicitait de le voir se dérouler conformément aux caractères en présence. Le démagogue avait l'habitude de s'attribuer les succès du groupe.

Pour changer le cours des émotions, il raconta le séjour à Carteyrade et les propos de la petite Natfé, puis son entrevue avec Bernard; l'état de misère et de dépression où il l'avait trouvé, le projet de collaboration au journal : « A propos, c'est fait, j'ai les capitaux et nous nous mettons h six pages. Inutile d'ajouter que j'élimine Houngar et que je donne au Prolélaire l'orientation socialiste françai -o et indiiférente en matière de religion qui sera la mienne désormais. Tous nos amis nous suivronl, j'en suis sûr. »

Il louchait vers Mme Ilaussoir qui ne broncha pas. Marie, se rappelant la conversation sur Nortier, comprit; mais sa joie était trop vive pour subir la moindre altération. Elle ne faisait plus que compter les heures qui la séparaient de Laurent. Tout se pressait pour elle comme dans un rêve.

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Salvian, regardant la pendule, déclara : « Mes enfants, ce qui va être drôle, c'est la rentrée de la grand'mère. Elle ne s'attend guère à me voir ici.!» Et les trois femmes éclatèrent de rire, tant la réflexion était juste.

Mme Gallargues ne se hâtait pas. Elle avait passé l'après-midi chez une vieille amie à déplorer le malheur des temps, l'inconduite des hommes et la folie du socialisme. Elle tirait de son drame de famille tous les effets de confidence, de compassion, d'indignation qu'il pouvait fournir. Quand elle avait fait le tour des voisines, elle descendait aux domestiques. Sa concierge n'était pas épargnée et, femme d'un révolutionnaire elle-même, lui donnait la réplique par politesse. La légère maladie de Marie permettait d'ajouter des couleurs noires à un tableau déjà effrayant: ce père dénaturé laissait mourir son enfant de douleur, sans la moindre visite, sans un mot.

Elle tournait le coin de la rue de Fleurus comme sept heures sonnaient. A ce moment elle aperçut sa petite bonne : « Où allez-vous, ma fille, à cette heure-ci? » — « Acheter un gâteau, qu'on m'a dit comme ça, pour monsieur qui dîne à la maison. » La vieille dame eut un éblouissement. Toutes ses espérances s'écroulaient. Il ne lui restait plus que deux minutes pour se composer un visage, et celui-ci, quand elle rentra, était singulièrement

disparate; car une très légère couche de satisfaction hypocrite y contrariait une rage frémissante.

Le repas fut gai néanmoins, grâce à Salvian cjui employait toute son habileté à gagner Mme Haussoir. Marie était- restée couchée et chacun, à tour de rôle, allait la servir, lui verser à boire. On put ainsi parler librement. Il fut convenu que Laurent et sa sœur Emilie viendraient le plus tôt possible rue du Bac, s'entendre avec les parents de la fiancée pour la date et la célébration du mariage : « Pauvre capitaine, il était dit qu'il ne resterait pas dans l'armée.

— Ne le plaignons pas, ajouta mère Cécile. Elle montrait une bonne grâce enjouée, mais les amabilités et les concessions du socialiste ne faisaient nullement sa conquête. Elle voyait derrière lui, derrière son attitude, et ce qu'il appelait sa conversion, un nouveau calcul politique et les billets de banque de Nortier. Rien n'était plus loin de son estime que ce gros homme faible et fluctuant; comme il faisait mauvais emploi du plus grand don qui soit : le verbe ! Fallait-il donc que la démocratie gaspillât ainsi des forces vives et avilît tout autour d'elle.

Le mot de la fm fut fourni par grand'mère Gailargues qui s'écria avec un soupir : « Vous allez me quitter alors?

— Et sans douleur, maman, répliqua Marianne avec cruauté, — moi dès ce soir. Marie sitôt guérie. »

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Le tribun et sa femme revinrent ;i pied en se donnant le bras. Ils goûtaient un renouveau d'alïection et la froide soirée leur paraissait douce. Ils parlaient de leurs enfants, de l'avenir, des compromis nécessaires enire la politique et la famille. Ils faisaient des projets de conciliation. La France ne serait pas toujours déchirée. Elle retrouverait son unité. II fallait hâter cette heure si désirable, installer d'abord au foyer la paix qu'on souhaitait pour la patrie. Jamais cette croyante et cet impie ne s'étaient sentis si près l'un de l'autre.

A un moment, Salvian risqua enlin la question qui le tourmentait : « Comment as-tu pu, toi ma jalouse, me planter hi aussi délibérément? Si quelque chose avait compté pour moi plus que vous deux, tu me rendais donc la liberté ? »

Marianne sous la clarté lunaire reprit une figure de jeunesse et d'abandon candide pour répondre : (( Je savais ce que je faisais. Je n'ai jamais cru à l'importance de tes IHrts... Sans cela... »

Le frisson qui la parcourut démontrait sa sincérité. Mais Salvian, un peu vexé d'une aussi magnilique confiance, vit tout à coup voltiger entre eux deux la silhouette charmante de Claire de Saintines.

Le lendemain soir, qui était un dimanche, et par un humide brouillard, François Salvian avait donné rendez-vous, dans les bureaux déserts du journal.

à son administrateur, à Constant Fagnies et à Fabricius Corat, accompagnés d'un premier clerc représentant Nortier bailleur de fonds. Il s'agissait de" déterminer la ligne de conduite du journal transformé. La somme de quatre cent mille francs (trois cent mille francs pour les machines et la publicité, cent mille de réserve) avait été déposée le matin même chez un notaire. Les actes étaient prêts pour la signature.

Le tribun accueillit ses collaborateurs avec une certaine solennité. Fagnies toussait et se plaignait du froid. Il avait ouvert sa large pelisse et s'était approché du feu. Le nègre, souriant, fier de son rôle, avait déposé sa grosse serviette sur une chaise.

— J'ai pensé que nous serions tout à fait tranquilles ici aujourd'hui, dit Salvian. Mon secrétaire de rédaction prépare le numéro de demain. Personne ne nous dérangera.

— Donc, interrompit Fagnies qui n'aimait guère les hors-d'œuvre, c'est une atïaire bien entendue. Jacob Houngar ne peut plus nous nuire.

— Il n'est plus le maître, déclaral'administrateur. Nous avons racheté en sous-main beaucoup d'actions. Le capital étant augmenté, ce qui lui reste ne lui donnera pas voix prépondérante au chapitre. Voici d'ailleurs, monsieur, l'état de nos opérations à ce jour. »

Fagnies parcourut les devis de son œil exercé. Sa grosse tête carrée, ses épais sourcils, son lorgnon solide, inspiraient confiance. Pendant cet examen les autres s'entretenaient à voix basse. Les fortes sommes inspirent du respect. Le premier clerc, enchanté de participer à une réunion historique, fournissait des explications à l'administrateur.

« Tout est en règle », conclut l'arbitre, remettant la feuille sur le bureau. Il jouait d'ailleurs un rôle important dans la combinaison nouvelle. Sa science juridique, son expérience des budgets faisaient de lui un précieux conseiller. On redoutait sa fourberie, mais on n'en avait pas moins recours cà sa compétence. Le portefeuille des finances lui reviendrait un jour ou l'autre et un organe socialiste gouvernemental ne pouvait se passer d'un tel appui.

Heureux d'avoir réglé ces questions financières, Salvian en vint au côté métier. Il n'ignorait pas que l'argent est le grand levier des sociétés prétendues démocratiques; et, tout en ayant l'air de le combattre, il le respectait et le souhaitait comme un signe de puissance. Il fermait les yeux sur les origines impures ou scandaleuses des capitaux qui s'offraient à son parti. Néanmoins il avait jusque-là gardé les mains propres et il méprisait le double jeu de Fagnies dépouillant ses adversaires à l'aide de lois, mais se réservant sa part du butin.

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11 exposa succinctement son plan de réforme : Une grande place à rinrormation, aux faits-divers, théâtres, interviews, etc. Chaque matin un leader politique très court, trente lignes au plus. — « Je me resteindrai », ajouta-t-il, voyant la moue ironique de son associé. — Des contes, de bons romans populaires, littéraires même et capables d'instruire en amusant. Des causeries scientifiques et sociales. Une revue philosophique de la semaine par Guillaume llorteux.

— Aïe, fit Constant Fagnies. Je vous préviens qu'Horteux est sur la route du gâtisme. Il a déjà interrompu deux fois son cours au Collège de France sous prétexte de grandes migraines. »

L'administrateur et le premier clerc sourirent finement. Leur rôle était terminé, mais ils restaient par curiosité. François Salvian haussa les épaules :

(( Horteux a du génie. 11 a droit à son araignée. Nous ne })Ossédons pas tant de grands hommes dans le parti. Ilfaut mettre en valeur celui-là. J'irai plus loin, j'insérerai de temps en temps des fables de sa sœur Félicité.

— Vous n'oubliez pas l'Envoûteuse », dit Corat. C'était le roman de Maria Poinçon. Le nègre croyait à l'avenir littéraire de celle-ci. Afin de se' concilier les bonnes grâces de Camille Nortier, dont il devenait l'homme de paille, il avait mis récemment des

sommes considérables dans les entreprises du roi du caoutchouc. Or il n'exigeait en retour que des égards pour sa grosse amazone et l'insertion d'un roman annuel payé au prix l'ort : vingt sous la ligne... comme Mme Sand.

« Je n'oublie pas V Envoûteuse », répéta Salvian un peu narquois. Il annonça encore la collaboration de son fils Bernard, des articles d'un gentilhomme socialiste, le citoyen Daniel de Sainlines, appelés à un grand retentissement, et les mémoires de la célèbre actice italienne Vindiera.

(( Qui est-ce qui les traduira en irançais?

— Mon secrétaire adjoint de la rédaction, Abraham Gendrart, un vrai lettré. »

A ce moment l'administrateur et le clerc se décidèrent à prendre congé. A peine avaient-ils fermé la porte que Salvian mit sur le tapis la publication des papiers Sambuc. Martin Matonnay et Mague avaient su soutirer ce dossier de trahison au stupide sénateur et le transmettre à GilTare. Celui-ci le livrait à Nortier qui le gardait dans son coiïre fort. Plusieurs autographes de francs-maçons allemands et italiens restant à vérifier, la bombe n'éclaterait qu'en mars, au moment du renouvellement partiel du Sénat. C'était non seulement le lancement assuré pour le Prolétaire à six pages, mais une manœuvre politique qui débarrasserait le parti de la tutelle ignominieuse des loges et permettrait, par un reten-

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lissant désaveu, l'orientation vers un patriotisme mitigé...

— Défensif". .. opina Fagnies. Il n'aimait ni ne détestait Sambuc, mais il désirait qu'on déblayât le terrain. Ainsi que tous les premiers rôles, il avait eu à se plaindre de la maçonnerie, bien qu'elle l'eût jadis admis hargneusement dans ses grades inférieurs. Ce joug ridicule lui pesait. C'était aussi le cas de Salvian, frère.*, intermittent, déshabitué de sa loge, « en sommeil » depuis plusieurs années.

Fabricius Gorat, membre de La Parfaite Amitié, comprenait mal ces projets fratricides, mais il s'inclinait devant la supériorité de ses deux complices. Il était blasé sur les manigances et ne faisait jamais d'objections. Pour la forme, on lui (il jurer le secret. Il étendit sa main bronzée hors d'une éblouissante manchette.

Ces diverses questions une fois réglées, les trois copains se séparèrent. Sur le pas de la porte Salvian dit à Fagnies : « Qu'est-ce que Nortier va bien nous demander en échange de sa royale contribution? »

L'autre eut un sourire indéfinissable et répliqua ces deux seuls mots : « Notre silence ».

Puis, attendu qu'il se faisait tard et qu'il craignait les reproches de sa Gertrude, il partit à grandes emjambées, relevant le col de son paletot. Fabricius Corat alla contempler dans la glace d'un grand restaurant l'homme de couleur que les blancs

admettent à leurs sublimes complots. Le citoyen directeur descendit à l'imprimerie examiner ses nouvelles machines.

Peu de jours après ce pacte sournois, Salvian se hàUùt d'aller dîner chez les Saintines. Il était en retard. La Chambre venait de finir sur un ordre du jour de demi-confiance qui annonçait la chute prochaine du ministère Matonnay. Déjà l'on prononçait le nom de Caussade. Celui-ci, averti des bruits fâcheux qui couraient sur Sambuc, avait promis d'en débarrasser sa combinaison. Car les relations avec l'Allemagne demeuraient ambiguës, sinon menaçantes, et le patriotisme défensif de Fagnies continuait à prévaloir au Parlement.

Le tribun était heureux. Tout, depuis son retour, s'arrangeait au mieux de ses intérêts familiaux et de sa situation politique. L'entrevue, très cordiale cette fois, que sa femme et lui avaient eue avec Laurent et Emilie Caltet s'était terminée d'une façon émouvante et simple. Le capitaine renouvelant sa demande, Salvian l'avait attiré à lui et embrassé paternellement. Emilie tombait dans les bras de Marianne. On fixait aussitôt la date du mariage aux premiers jours de février, afin que le fiancé eût le temps de régulariser sa situation militaire et de se mettre au courant de ses nouvelles fonctions auprès de Nortier. 11 était agréable au directeur du Prolétaire que son gendre devînt le secrétaire de son

bailleur de fonds. C'était une sécurité de plus. Marianne enfin lui témoignait une tendresse entière et une confiance renouvelée. Sa jalousie même s'atténuait au point qu'elle avait admis la reprise des relations avec la rue Saint-Honoré. C'était en effet chez les Saintines que Salvian pouvait rencontrer son commanditaire Camille Nortier avec le moins d'inconvénients. La maîtresse de maison n'était-elle pas socialiste.

Socialiste! Il en riait encore en enlevant son manteau dans l'antichambre, car il n'avait plus d'illusions sur la capacité intellectuelle de cet oiseau de paradis laïque. Mais elle n'en conservait pas moins pour lui un parfum de fruit défendu qui lui chatouillait rimao'ination.

La tête légère de Claire de Saintines avait admis la réconciliation de « son lion » et de la famille du lion aussi aisément que leur rupture. Les bonheurs ou les malheurs d'autrui ne l'impressionnaient qu'au point de vue descriptif et verbal, comme des prétextes d'agitation. Aller prendre des nouvelles, s'inscrire sur un registre, c'était pour elle le signe de la maladie et de la mort. Elle s'exprimait ainsi sur ces passions muettes qui traversent les convenances sociales à la façon des éclairs d'orage : « Ils sont en grand flirt ». Elle plaignait gentiment les amis dont la fortune tombe à quarante mille francs de rente et elle déplorait qu'une cousine

pauvre allât, luxe iuulile, passer les vacances au bord de la mer.

Mais comment juger sévèrement une petite dame qui a trente mille francs de perles autour du cou et dont les pieds charmants frémissent dans des mules de satin jaune. Car tel était le ton général de sa toilette très simple, d'intimité. Elle cria à Salvian dès qu'elle l'aperçut : « Nous sommes entre nous, rien qu'entre nous. On va pouvoir causer affaires I »

Daniel lisait à la Vindiera attentive et ployée sous la lampe un article de philosophie humaine destiné au Prolétaire. La transformation du journal était en effet l'événement à la mode et chacun, dans l'entourage du maître, désirait participer à son œuvre. L'actrice n'écoutait pas un mot de cette composition d'ailleurs nébuleuse, mais elle feignait, à l'aide de contractions du front et des sourcils, un intérêt prodigieux. Elle fit chut de la main et du bout de ses lèvres carminées :

« Parfait. Je vois ce que c'est », dit Salvian et il s'assit sur un canapé bas à côté de Claire, dont les beaux yeux gris étincelaient de flammes vaines. Elle lui recommanda tout aussitôt une demi-douzaine de collaborateurs éventuels, riches, titrés et remplis d'ardeur pour le peuple. Il l'écoutait avec bienveillance :

« C'est que, finit-il par déclarer, je n'aurai plus

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de place pour les écrivains et journalistes de métier si j'engage toute celte équipe blasonnée. »

Le mot « équipe blasonnée » amusa beaucoup. Elle lui parlait de si près qu'il remarquait les plis et fossettes de son délicat visage comme le jardinier qui se penche peut distinguer toutes les fleurs d'un parterre. Elle finit par rougir en riant et bredouiller. A côté d'eux l'implacable Daniel continuait la lecture de son article.

Camille Nortier arriva à neuf heures. On avait pris le parti de se mettre à table. Il était plus pâle encore qu'à l'ordinaire. 11 baisa nerveusement les mains des dames et s'excusa sur la multitude et la variété de ses occupations. Puis il s'assit et se mit à dévorer le « poulet suprême» et lamper le château-margaux comme un homme qui n'a mangé ni bu depuis deux jours. La Vindiera poursuivait un pittoresque éloge d'Abraham Gendrart, le bohème attaché à la rédaction du Prolétaire, lequel traduisait présentement ses mémoires : « Imaginez (ju'il foume ^sa pipe dans mon cabinet de toilette. J'adore ça. Il me semble que tous mes rêves irréalisés dansent et tournent dans ces nouages bleus... Quel parfum ! »

Ces familiarités déplaisaient à Nortier. Il fit la grimace. Alors l'Italienne irritée : « Est-ce vrai ce qu'on raconte, mon cher Camille, que vous êtes au bout de votre rouleau, que vous n'en avez pas pour trois

mois dans le ventre? Les Français ont de si drôles de manières de dire les choses...

— Qui donc colporte ces niaiseries? répliqua froidement le financier. — Demandez à M. Salvian, votre directeur, si je ne dois pas demain matin augmenter mon apport de cent mille francs.

— Dont cinq mille de publicité pour vos mémoires, ingrate... » ajouta le tribun. Claire conclut avec gaîté : « Ce serait du joli, un krach Nortier. Nous n'aurions plus qu'à mettre la clé sous la porte. N'est-ce pas, Dani?... Toute notre fortune est maintenant dans le caoutchouc. »

Camille Nortier bonhomme daigna expliquer que sa balance annuelle annonçait un gain de deux millions. Les imbéciles jouaient à la hausse sur les cafés. Mais le café baisserait et ses courtiers de Hambourg et de Londres réaliseraient ainsi des bénéfices énormes, « auxquels vous participerez, mes amis... Mon cher Salvian, c'est même votre futur gendre qui fera la répartition des fonds ».

Une perspective aussi agréable remplit les cinq convives d'allégresse. Au dessert on but à l'avenir et à la prospérité du journal. La Vindiera, d'une voix cassée mais si émouvante, chanta un air d'opéra italien avec des gestes de nageuse. Quelqu'un ayant prononcé le nom de Jean Pasme, on se félicita de son absence : « Il pousse la philanthropie jusqu'au coup de rasoir. » La Yindiera

défendit perfidement le « Bon Jouge », et le fit accabler davantage. Cependant que Daniel, d'un œil inquiet et sévère, surveillait le service des deux maîtres d'hôtel très intéressés par ce débinage.

Après le dîner, tandis que les trois frivoles jouaient aux cartes, Salvian et Camille Nortier eurent ensemble un long entretien sur la politique générale. Ils espéraient canaliser le courant ouvrier vers un opportunisme à la Fagnies, réfréner de plus en plus les appétits internationalistes des loges et de la haute banque. Pour cela, il fallait agir par la terreur. Ils tombèrent d'accord sur la nécessité d'égorger impitoyablement Sambuc. Cet exemple ferait taire les récalcitants.

Ils se séparèrent contents l'un de l'autre, certains du succès de leur combinaison. Malgré les avertissements et les scrupules de Mme Haussoir, Nortier se voyait déjà maître des syndicats, à l'abri des grèves et inspirateur d'une campagne contre les monopoles^ qui le gênaient. Salvian se voyait déjà arbitre entre le capital et le travail, directeur des masses par la finance et de la finance par les masses. Aucun des deux ne sentait plus ce que leur alliance avait de dangereux et d'insolite.

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