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parlaient bas, à cause des joueurs qiù

annonçaient leurs points. Bernard regarda son verre, hésita, puis reconquis par la cordialité et la bienveillance paternelles : « Je craignais de déplaire à Jeanne.

— A Jeanne?... Elle me déteste donc. Pourtant, nous n'avons eu que de bons rapports... et elle est assez intelligente, assez fine pour ne pas accepter sans contrôle ce qu'elle entend débiter sur mon compte.

— Elle a le fétichisme de son père... et Marc Albigny te hait... Si je ne t'avais pas lâché, à propos des Fêtes Humanitaires, si je n'avais pas quitté le ministère, ma famille et Paris, Jeanne m'aurait planté là et je me serais tué... »

Jusque-là Salvian avait toujours considéré son fils comme un brave homme, très instruit, un peu faible de caractère, qui se donnait des airs profonds. Le passionné lui apparut. Bernard, jouant avec sa cuiller, tremblait. Ce n'était pas seulement de froid ; ses yeux avouaient quelque chose que sa bouche n'avait pas encore proféré. Son père lui saisit la main :

« Tu es malheureux. Allons, conte-moi tout. Je t'aime tant, mon pauvre petit. »

Mais le jeune homme avait honte de s'expliqier. Les mots ne sortaient pas de ses lèvres serrées. Il eut un geste navré : « C'est la guigne, la déveine noire. Nos minces ressources sont épuisées par tous

ces déplacements. Marc Albigny est un avare. Il n'a pas donnî' un sou à sa lille. A Romans ça n'a pas marché. Mon directeur paraissait contenl de moi, mais le sous-directeur est un réaclionnaire, à qui mon nom, mes opinions et mon mariage déplaisaient. Au bout d'une semaine, on m'a presque mis à la porte. J'ai été trouver l'oncle à Cartoyrade... Il te l'a raconté, ou écrit?

— J'en arrive, de Garteyrade. Continue.

— Tu étais là avec maman et Marie. Elles vont bien? Grand'mère va bien? Marie épouse toujours son capitaine? »

Ces questions venaient tard. Salvian sourit, mais jugea inutile d'assombrir, avec de mauvaises nouvelles et des histoires fâcheuses en train de s'arranger, ce jeune mari déjà désillusionné. Mieux valait le laisser dans son égoïste ignorance.

Il répondit évasivement : « Elles allaient à merveille quand je les ai quittées. Pour ce qui est des projets de Marie, on me fait des mystères aussi de ce côté-là. C'est riiajjitude de la famille. »

Bernard voulut sourire à son tour, mais n'aboutit qu'à une grimace douloureuse. Son père reprit : « Et alors... en quittant Garteyrade...

— Je suis venu ici avec une recommandation de l'oncle pour l'usine électrique des frères Wurtz. Ils m'ont casé, tout juste, avec promesse d'avancement.

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— Tii louches?

— Deux cents francs j3ar mois. Ce n'est pas énorme. Heureusement que Jeanne a des goûts simples. »

Salvian songeait : « Quelles bêtises ne l'ail pas commettre l'amour? Celui-ci gagnait mille francs par mois au cabinet de Matonnay, avec promesse d'une belle place à la chute du ministère... Et il a renoncé à tout pour le caprice d'une jolie fille qui obéit elle-même à un bizarre. » Il tira de sa poche son portefeuille, y prit deux billets de mille francs et les glissa de force dans la poche de son fils, qui protestait ;

« Mais, papa... c'est beaucoup trop!... Je n'en ai pas besoin. » Sa figure reconnaissante démentait ces paroles :

— Fiche-moi la paix, — dit le tribun, — je ne veux pas que tu manges de la vache enragée pour les beaux yeux de ton stupide beau-père. Car, si je ne l'ai pas avoué aux Lyonnais de peur de te faire des eniîuis, je puis bien te le déclarer: Marc Albigny est un pur crétin. Il n'est pas permis à son Age de vivre en dehors de ce qu'il appelle dédaigneusement les contingences, de mépriser le simple bon sens. Il a dû élever sa fille dans les principes les plus extravagants. J'espère que tu vas mettre ordre à ça... »

Les derniers consommateurs étaient partis. Il n'y avait plus dans le cabaret qu'un garçon qui rangeait

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les verres en bâillant. Bernard leva un bras avec désespoir :

« Ordre à ça!... Tu ne connais pas Jeanne. C'est un homme pour la volonté et l'instruction, un enfant dans la conduite de son ménage. Elle ne sait ni faire la cuisine, ni balayer, ni coudre. Elle n'aime que la lecture et la politique. Elle a toujours vécu comme une petite princesse du collectivisme, et crac, brusquement, elle épouse im garçon sans fortune... C'est à cela que j'attribue ses humeurs noires.

— Ah ! elle a des humeurs... »

L'infortuné s'était trop avancé pour reculer. Il soupira: « Depuis que nous sommes ici, elle reste couchée... Je ne sais comment la distraire, étant forcé moi-même d'aller à l'usine du matm au soir... Le médecin n'y comprend rien. Il marmotte fille de nerveux... Mais ça n'est pas une solution.

— En effet... opina Salvian qui commençait à se rendre compte... Alors elle est seule toute la journée?

— Elle a une amie qui vient la voir, une dame vague qui s'occupe des innombrables universités po pulaires de Lyon... et puis la femme de ménage qu'elle convertit à nos idées...

— A ses idées...

— Mais je pense comme elle. »

A cette réponse le père reconnut que son enfant n'avait pas arraché le bandeau qui fait trébucher

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dans tous les pièges. Il eut pitié de lui et n'insista pas. Mais, prompt aux solutions pratiques: « J'ai une place pour toi de chroniqueur scientifique au Prolétaire. Jusqu'à présent je ne t'en avais pas parlé à cause de ta situation officielle : quatre articles, cinq cents francs par mois. C'est entendu, mon cher collaborateur?

— Que tu es bon...

— Meilleur que ne le croit Albigny... Mais au fait, la femme te permettra-t-elle d'écrire dans cet organe de toutes les compromissions ? Peut-être préfère-t-elle que vous mouriez de faim. »

Bernard ne répondit pas, mais après un silence comme s'il pensait tout haut: « Mon beau-père ne fera pas de vieux os. Son secrétaire nous a écrit qu'il venait d'avoir une crise affreuse. Jeanne pleurait parce que nous n'avions pas de quoi aller à Paris.

— Alors maintenant que tu as quelques sous, lu vas lui otfrir le voyage... et elle te reviendra plus maussade, avec de nouvelles instructions... Laisse donc ce pion à ses douleurs. Il nous enterrera tous, hélas! Sois le maître chez toi, sapristi. Je connais ces fâcheuses ingérences des parents dans les jeunes ménages. Ta grand'raère m'a rendu la vie impossible autrefois. Je l'ai matée comme un vieux cheval. »

Ce n'était pas exact. Même dans les questions privées, Salvian voyait son désir et non les faits.

La nuit avançait. L'orateur n'avait pas changé de linge et commençait à tousser. Bernard regardait sa montre :

« Tu as peur d'être grondé, liein? Allons, nous nous sommes retrouvés, (la m'a t'ait du bien. Va la rejoindre et écris-nous de temps en temps. »

Le jeune homme avait les yeux d'un naufragé qui voit s'éloigner le bateau secoiirable et qui n'ose crier, par respect humain. Son père lui dit dans une dernière étreinte : « Rappelle- toi que je suis toujours ton grand frère... et que j'ai le bras long. »

Comme Salvian rentrait à son hôtel, le portier lui remit la carte de Camille Norlier:

« Ce monsieur est encore là ?

— Oui, il attend dans le fumoir. » .

Le roi du caoutchouc lisait un journal d'un air rogue. Le pas du tribun lui fit lever la tète et il prit aussitôt une physionomie très aimable :

(( Je pensais bien que vous ne tarderiez pas... Je viens de la salle Bellin... Remarquable discours, cher monsieur, et qui rend notre entente facile, car c'est pour cela que je suis à Lyon. ;)

Aussitôt, sans vain préambule, l'industriel développa son plan au socialiste : « Je vous avais déjà tâté il y a quelques mois chez les Sainlines, vous rappelez-vous? Puis je vous ai écrit il y a cinq jours pour vous mettre en garde contre l'antipatribtisme.

Mais je n'espérais pas que nous pourrions aboutir aussi tôt. Vos nouvelles tendances, telles que vous les indiquiez ce soir avec une courageuse netteté, conviennent tout à fait à mes projets... »

Il expliqua ceux-ci. Le Prolétaire transformé, grâce à l'apport d'un capital considérable, avec six pages, un service d'informations et des correspondants à l'étranger, inclinerait progressivement à un socialisme national dans le genre de celui de Rumpel. Le nom de Nortier ne serait pas prononcé. Fabricius Corat servirait d'intermédiaire et d'homme de paille. La nouvelle commandite se réservait seulement les affaires financières et deux ou trois campagnes déterminées dont il serait question plus tard... »

A ce moment de la conversation, Salvian, assis en face de son interlocuteur, eut un geste de surprise. L'autre lui mit la main sur l'épaule: « Ne vous effrayez pas, Giffare lui-même est dans mes plans. II s'agit de couler Sambuc qui trahit la France et son parti. Nous avons un dossier contre lui. Le ministère Matonnay ne demandera pas mieux que d'être débarrassé de cette basse fripouillerie maçonnique. Sachez que les coquins du style de Sambuc sont vos ennemis et les nôtres. Si vous ne les tuez, ils vous tueront comme ils ont fait pour Gambetta, pour Ferry et toute personnalité prédominante. Acceptez donc mon alliance. Elle vous donne

une force- réelle. Restant occulte, elle ne vous compromet pas. Gorat, quoique nègre, sera discret, et vous serez pour le reste le maître absolu de votre direction politique. Voyons, cela ne vous tente pas d'échapper aux grifïes de Houngar? »

Cela tentait Salvian en effet. ïl pesait les avantages et les risques. Norlier n'était pas le premier qui contractait une assurance contre le socialisme. Beaucoup de llnanciers très modernes n'hésitaient pas à subventionner une forme de révolution qui déplaçait les capitaux sans anéantir le capital. Ils ne s'apercevaient pas qu'en agissant ainsi ils hâtaient un bouleversement certain, et tuaient d'une nouvelle façon la poule aux œufs d'or. C'était leur affaire. Les meneurs du peuple et les millionnaires qui les appuyaient jouaient au plus malin, sans qu'on pût prévoir de quel côté basculerait la vieille société, emportant les derniers privilèges. Mais il n'y avait là ni trahison, ni déshonneur: une partie serrée, voilà tout.

Le démagogue songeait : « Il se fourre dedans en croyant me conquérir. 11 me fournit des armes. ) L'homme d'argent se disait de son côté : « Il faudra toujours qu'il y ait des révolutionnaires. J'aime autant prendre un pied chez eux. »

Chacun des deux devinait le calcul de l'autre et comptait sur sa propre maîtrise pour le déjouer.

Sous la lumière crue des lampes électriques, dé-

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ballant un conlrat qui devait forcément faire une dupe, Norliec et Salvian symbolisaienllesdeuxpuis^ sances de ce temps : l'or et la parole. Le premier, , grand, hautain, avec sa voix brève, son cou veineux, son masque impassible sous ses cheveux blancs, ses yeux qui suivaient l'idée du partenaire; le second, trapu, gros, débonnaire mais embusqué derrière une expérience égale à celle de son futur bailleur de fonds.

Après quelques détours, ils tombèrent d"accord sur les points essentiels: le chiffre de quatre cent mille francs, comme première mise, le lancement immédiat, radjonction de Constant Fagnies. Au sujet de ce dernier Xortier déclara : « J'ai déjà travaillé aveclui. C'est un mauvais cœur, mais une tète solide et, si nous Fécartions, il nous ferait la guerre. Pourquoi combattre ce qu'on peut gagner? »

Cette tactique était celle de Salvian, Séparés en apparence par des abîmes, le manieur de foules et le manieur de chèques étaient de celle même doctrine de l'habileté à outrance qui finit par ronger le caractère et même les scrupules. Le contact de trop d'intérêts et de convoitises avait émoussé en eux celte susceptibilité morale qui fait qu'on ne pactise pas secrètement avec un adversaire politique.

Quand tout fut conclu au bout d'une heure, ils éprouvaient une sympathie réciproque. Xortier en

profita pour glisser à Salvian un éloge bien senti de Laurent Cal tel, son futur secrétaire, « une nature d'élite », et, sans insister davantage, lui laissa entendre qu'il était au courant de ses difficultés familiales.

Comme on se séparait, Salvian, enchanté au fond de la transaction, chercha quelque chose de très aimable : « Vous ne prenez pas une chambre à côté de moi? Nous pourrions bavarder encore un peu en nous déshabillant. »

Mais le grand beau vieillard avec un étonnant sourire de fatuité et de cynisme : « Non merci, je suis attendu... » Alors François se rappela qu'il avait aperçu la Yindiera dans les profondeurs de la salle.

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