‹ Les primairesChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

APOGEE

Le mariage de Marie Salvian et de l'ex-capitaine Laurent Caltet venait d'être célébré à Saint-Thomas d'Aquin. L'abbé Dalcis avait officié, en qualité d'ami de la famille. On était au mois de février. Par une bise aigre et sifflante un certain nombre d'invités traversèrent le boulevard Saint-Germain et allèrent rue du Bac féliciter les nouveaux époux, manger quelques sandwichs, boire un verre de rnalaga. La foule s'amassait devant la maison et s'amusait de ce qu'un député socialiste eût à sa porte plusieurs équipages. ^

On circulait, on s'écrasait dans les diverses pièces converties en buffets : Monique, habillée en dame avec un beau chapeau à plumes, les yeux encore

LES PP.niAlUES 213

rouges d'émotion, bousculait les « extra » chargés du service. La belle-maman Gallargues triomphait dans une robe de faille marron qui bruissait au moindre de ses gestes. Elle exposait à chacun que ces noces étaient sa victoire personnelle, la fin d'une politique d'exclusivisme et de persécution. Charmante et souriante, presque aussi jeune que sa fille par l'effet du bonheur, Marianne essayait vainement de la faire taire, en la bourrant de friandises. Car la vieille dame était gourmande.

Nicolas Salvian, venu de Carteyrade avec la petite Rose, comme il l'avait promis, pour servir de témoin à sa nièce, restait un peu à l'écart, examinait silencieusement le public. Il y avait là de quoi surexciter son ironie naturelle, car les relations d'Emilie Galtetetde son frère n'étaient point celles des Salvian. Ici feu le ministre Matonnay, renversé sans qu'on sut pourquoi et remplacé par Caussade, plastronnait auprès de son fils, saluait, remerciait, cependant que Martin Matonnay très élégant cherchait des yeux quelqu'un dans la foule. Ils avaient osé assister à la messe et ils étaient fiers de leur courage.

D'autres députés et sénateurs radicaux, qui avaient •'gaiement franchi le seuil de l'église, fascinés par la prospérité du Prolétaire à six pages et la contante ascension de Salvian, se disaient que d'ici aux élections leur acte audacieux serait oublié. Ils

21 i LES PRIMAIRES

riaient très haut et se redressaient, avec une vague crainte du lointain électeur, comme ceux qui sifflent en traversant un bois. Plus loin, trois ouvriers du journal étaient venus apporter un bouquet et attendaient, les bras ballants, assez gênés, qu'on voulût bien s'occuper d'eux. On remarquait encore une délégation des garçons de bureau et du petit personnel de la Chambre, où le tribun étaittrès aimé. Quant aux électeurs de Garteyrade, ils avaient résolu de s'abstenir, à l'instigation du bouillant Malafosse, et cela était d'un fâcheux augure.

Quelques camarades de Laurent avaient hasardé leurs uniformes parmi ces farouches pacifistes. Ils regrettaient la détermination qu'avait prise Galtet de quitter le régiment, mais ils ne pouvaient l'en blâmer, les tempéraments de sa trempe étant mal à l'aise parmi les besognes que l'on impose actuellement aux officiers. Ils connaissaient d'ailleurs les sentiments patriotiques et chrétiens de sa femme, et les difficultés auxquelles leur union avait donné lieu.

Un groupe singulier était formé par Mme Haussoir, très à son aise et dominant là comme partout, Emilie Galtet d'une laideur rayonnante, et Rose Naiïé toute mince et timide dans sa robe blanche. Les amoureux avaient tenu à l'avoir comme demoiselle d'honneur. Elle avait été conquise tout de suite par la bonté et l'attraction mystique de mère Cécile,

LES PRIMAIHES 215

laquelle de son côté s'était prise d'affection pour ( ette petite visionnaire aux traits si doux. On était en train d'intercéder auprès du parrain pour qu'il contiât sa filleule à l'Œuvre Chrétienne. Ce n'était pas commode : le vieux docteur redoutait la solitude et ne voulait à aucun prix se séparer de sa protégée. Mais Mme Haussoir n'avait-elle pas résolu bien d'autres difficultés, qui semblaient insurmontables. Bernard Salvian avait laissé à Lyon sa boudeuse. Malgré les reproches de Jeanne qui l'accusait de commettre une vilaine action, malgré les menaces d'Albigny, furieux et jaloux de la transformation du Prolétaire, il n'avait pu supporter l'idée que sa sœur se marierait sans lui. C'avait été pour ses parents une joie profonde de le voir arriver, tendre et confiant comme jadis. Sans l'interroger, Marianne avait compris ce qu'il dissimulait de mélancolie et de rancœur sous ses airs impassibles et elle lui pardonnait de toute son àme une fuite et un silence dus à des causes douloureuses. En ce moment le jeune homme éprouvait les sentiments d'un captif évadé qui ne peut croire à la liberté. Tout lui semblait délicieux. Sa femme, qu'il avait tant désirée, tant choyée, tant subie, lui apparaissait ainsi qu'un maître lointain et hargneux. Il avait suffi de quelques semaines pour dissiper ses illur sions. En mangeant son petit pain au jambon, il songeait : « Je suis l'enfant prodigue », et il ne

216 LES PRlMAir.ES

savait sil devait pleurer ou rire d'un aussi complet fiasco conjugal.

Gomme il avait une Ame droite et sans fiel, il se consolait avec le spectacle de Marie et de Laurent. Ceux-là serraient des mains, saluaient, souriaient, répondaient aux compliments, et cependant ils étaient loin, très loin, dans ce pays sans laideur et sans souffrance c|u'habitent les passionnés aux heures qui précèdent l'union. Ils ne voyaient pas, ils n'entendaient pas, ils n'admettaient, dans leur vie intérieure trop intense, que des reflets et des souvenirs de leur amour. Après avoir tant redouté une séparation éternelle, ils n'osaient croire à la réalité. Quelque chose d'impétueux, d'ardent émanait d'eux qui s'imposait à l'assistance. Un nuage flottait autour de leurs deux silhouettes, et leurs mouvements harmonieux révélaient une entente profonde,

La Yiudiera les admirait à trop haute voix, avec des expressions insolites, un accent étranger qui paraissait forcé. A quelques pas de la cabotine, Mme Norlier et sa fille Suzanne, elTacées toutes deux, se ressemblant, d'allure élégante et sobre, considéraient douloureusement celle qui désolait leur intérieur. Camille Norlier, craignant cette rencontre, avait préféré rester chez lui. D'ailleurs sa présence eût compromis Salvian. Le bruit n'était que trop répandu d'un pacte récent entre le grand capitaliste et la Sociale apprivoisée.

LES ['RIMAIRES 217

Pale, robuste, immobile, répondant à peine, Constant Fagnies surveillait sa colossale Gertrude qui minaudait au milieu d'autres dames. Il se demandait : « Quelle nouvelle gaffe? » car lui seul connaissait la profondeur de sa légendaire stupidité. N'avait-elle pas félicite un officier partant pour Tulle de ce qu'il retournait en Afrique!... Toute réunion était pour son mari un supplice, tout mariage une alerte, tout enterrement un effroi. Les bévues sont plus visibles dans le funèbre que dans les réjouissances. Cet homme impénétrable, ce Fagnies qui portait un monde dans sa tête carrée, tremblait comme un collégien devant les échappées de sa femme. Ah ! qui lui eût prédit ces lourdes chaînes quand il l'épousait, svelte et timide, vingtdeux ans auparavant!

François Salvian se tenait dans l'antichambre, accueillant par un mot aimable chacun de ses invités. Il avait pris son parti de l'église, des accusations de cléricalisme et de militarisme, de l'abstention de ses électeurs, des injures de Marc Albigny et des syndicats, de tout. Il avait le vent dans ses voiles. Depuis son discours de Lyon, les attaques de ses adversaires, les pièges dressés par ses mauvais amis, les calomnies même tournaient à son avantage. Chaque jour il se félicitait d'avoir suivi les conseils de Nicolas et lié sa fortune à Nortier. Celui-ci était le plus discret, le plus généreux, le moins tatillon

218 LES PRDIAiRES

des commandilaires. Il n'avait exigé aucune modification gênante dans la ligne politique du journal, socialiste comme jadis, avec une nuance de modération et de patriotisme en plus. Seules les quatrième, cinquième et sixième pages, avec les annonces et le bulletin financier, lui appartenaient. Mais les choses étaient si bien faites que son omnipotence demeurait invisible. Quelle différence avec la brutale mainmise de Jacob Houngar!

Ce juif, dépossédé de tout pouvoir par l'apport brusque d'un capital adverse et considérable, s'était transporté avec armes et bagages dans la maison d'en face, à ÏA^ibe socialiste, chez Gageron. Le beau Nestor avait ainsi bénéficié d'une part et perdu de l'autre, car le Prolétaire transformé lui faisait une rude concurrence. Il fallait s'attendre à quelque mauvais tour . Houngar ne pardonnait guère et Gageron ne poussait pas la gratitude amicale jusqu'à l'oubli de ses propres intérêts. Invité au mariage, il n'était pas venu et il avait négligé de s'excuser. Ses collaborateurs l'avaient imité.

Étaient là en revanche Michel iMalet, devenu chef du cabinet de Léon Caussade, ministre de l'Intérieur et président du conseil, Guillaume Horteux et Giffare. Michel Malet représentait son nouveau patron et témoignait beaucoup d'affection à Taucien. En conséquence de cette mutation, Talcèdre se trouvait remplacer Malet au Prolétaire

et Gendrart- remplacer Talcèdre auprès du tribun.

L'exaltation de Guillaume Horteux faisait des progrès. Sa sœur ne le quittait plus. Il avait repris son cours au Collège de France et fournissait régulièrement une copie terne, fastidieuse. Ses yeux trop vifs, aux pupilles inégales, ses gestes, son langage inquiétaient ses amis et ses proches. Il estropiait les noms, disait Fignat pour Fagnies, le Prolétare pour le Prolétaire, et Félicité le reprenait doucement. Il avoua à Marianne Salvian, en cherchant ses mots, qu'il avait composé un épithalame en l'honneur des jeunes époux, puis qu'il l'avait déchiré à la dernière minute, le trouvant indigne du sujet: « Ma migraine, voyez-vous, ma migraine. »

Giffare, noir et sombre comme de coutume, se faufilait à travers les groupes, cherchant à saisir au passage des fragments de conversation. C'était sa manie. Il avait la vocation de la police. Depuis que Nortier avait décidé la perte de Sambuc, il complétait les preuves de la scélératesse de son vieil ennemi, et il rôdait autour de Salvian alin de lui faire part deses trouvailles. L'exécution du misérable sénateur étant résolue pour le mois de mars, Giffare impatiemment comptait les jours.

Tout à coup un mouvement se produisit dans cette assemblée disparate et rapprocha, à la faveur d'une commune curiosité, le clan Caltet et le clan

Salvian. Claire de Saintines, menue, délicieuse et riante, apparaissait au bras du juge Jean Pasm'e, suivie du long et hautain Daniel. Elle venait voir comment son lion remplissait son rôle de beaupère et de père. Elle voulait à la fois étonner et séduire, graver à jamais son image dans les yeux de ces parlementaires, de ces petits bourgeois, de ces ouvriers, de ces soldats même. Elle apportait la fausse cordialité, le désarroi et l'envie par son nom, son titre, la légende de sa tendresse pour le tribun. Marianne pàlil et salua froidement. La Yindiera s'élança en rugissant d'allégresse. Mme Gai largues communiqua l'horrible secret à ceux qui voulurent bien l'écouter. Quant à Salvian, écartant Jean Pasme d'un « vous permettez, n'est-ce pas? » très bref, il offrit casa radieuse amie, non sans un court frisson d'orgueil, une promenade autour des buffets. La jolie petite formeen dentelles noires s'inclinait, s'extasiait, se redressait, répétait «je n'ai pas soif », un verre de Champagne à la main. Elle avoua par la suite qu'elle ne s'était jamais autant amusée : « Il avait l'air d'un fauve apprivoisé, ma chère, et je sentais que si j'avais voulu il aurait dansé la Carmagnole au milieu de ses invités. »

Un mois plus tard, vers le milieu de mars, à la Chambre, dans le Salon de la Paix :

Fagnies est en train d'achever, à la tribune,

LKS PRIMAIRES 221

un discours sur le privilège des compagnies de chemins de fer. Mais, quelle que soit l'autorité de sa parole, la moitié des députés a déserté les bancs. Les groupes s'entretiennent avec passion des dossiers Sambuc dont la publication vient de commencer dans le Prolétaire.

Que sont ces dossiers ? Un échange de lettres et de documents confidentiels entre les loges allemandes et françaises, la preuve irréfutable que depuis dix ans la France est trahie par ceux-là mômes qui dirigent sa politique occulte. Sous couleur de fraternité internationale, la tactique du renoncement à l'Alsace-Lorraine, du désarmement unilatéral et delà « démilitarisation » progressive y apparaît dans un jour cru. Ces théories humanitaires, que les naïfs s'obstinaient à considérer comme une erreur sentimentale, s'y révèlent ainsi qu'une ingérence étrangère directe. Un de ces sinistres papiers, daté de Berlin, débute ainsi : « Mon très cher frère .•. Sambuc, fai fait à nos amis de la loge Germania la communication convenue entre nous. Ils s'en déclarent satisfaits. Néanmoins les appels à la désertion devraient, selon eux, être poussés davantage afin de bien convaincre les chauvins qu'ils auront à compter désormais, sitôt la déclaration de guerre, avec la possibilité d'une Commune »

Une autre missive, en allemand celle-ci, a trait au

budget et aux augraenlations de crédit militaire : « Ne pourriez-vous répandre officieusement le bruit que V Allemagne voit d'un œiÀ mécontent ces dépenses, au moment des complications chinoises... Le spectre d'une alerte genre 1875 arrêterait peut-être les gaspilleurs »

Une troisième, timbrée de Francfort, se plaint de la tendance exclusivement pro-anglaise qui se manifeste de plus en plus dans le gouvernement de la République : « Mon très cher frère .". Sambuc, la loge Arminius met la maçonnerie française en garde contre V agressivité du cabinet de Saint- James. Vous pourriez peut-être, grâce à votre haute situation parlementaire et maçonnique, empêcher chez nos frères .\ français la propagation d'un état d'esprit qui présente un danger réel. Il est vraiment déplorable cjue les sentiments pacifiques des loges allemandes soient aussi injustement méconnus. Songez que sans elles, sans leur vigilance, l'Europe serait lancée dans les pires aventures. »

Les numéros du Prolétaire circulent. Les conservateurs et les libéraux triomphent. Les radicaux sont atterrés. Sambuc est des leurs. Il représente leur doctrine au Sénat. Sa terne et maussade personnalité, qui n'offusque personne, lui a permis de gravir un à un tous les échelons des honneurs démocratiques. Il connaît beaucoup de choses et beaucoup de gens. Ne cherchera-t-il pas à se venger?

WAube socialiste a pris mollement parti pour l'accusé; Question de boutique. Elle ne pouvait emboîter le pas au Prolétaire. Jacob Houngar, très entouré, apoplectique, frappant le sol de sa lonirde canne, déclare que c'est une infamie, un coup de Nortier et des cléricaux, que Salvian doit être exécuté, chassé de son parti. Il ne digère pas le tirage à cent cinquante mille exemplaires de cette feuille qu'il a abandonnée. Gageron est perplexe. Il tripote de la main sa belle barbe et, sans contredire le juif qui maintenant l'alimente, recueille d'autres conseils. Il n'ose encore attaquer Salvian, qui l'a inventé et protégé et qui garde une grosse clientèle ouvrière malgré l'hostilité des syndicats. Cherchant sa revanche à côté, il a publié le matin même un article d'injures contre le secrétaire de Nortier qu'il appelle* le capitaine caoutchouc». Manière commode d'ajourner son opinion quant aux papiers Sambuc.

Les avis sont très partagés. Le plus grand nombre des socialistes est disposé à lâcher Sambuc, qui n'avait qu'à ne pas se laisser pincer. Matonnay, de sa voix mordante, se désolidarise d'avec « ce drôle ». Il ajoute : « D'ailleurs, pourquoi ne vient-il pas s'expliquer? On ne l'a pas vu non plus au Sénat, Il se cache, donc il avoue. C'est un suicide. » Quand Matonnay quitte un bateau, c'est qu'il est pourri ; son geste héroïque entraîne aussitôt vingt autres défections.

Marc Albigny, bien que malade, a voulu attiser les fureurs contre son ennemi et allié Salvian. Appuyé au bras de son fidèle Mague, dont il ignore la complicité, il prend un à un ceux qui passent et s'efforce de les catéchiser. Mais il vit trop en dehors du trafic parlementaire pour que son action soit efficace. Il a la réputation d'un nébuleux raseur. Les gens l'écoutent, l'approuvent pour en avoir plutôt fini, puis le quittent vivement et ne le subissent point. Maigre et livide, Mague, qui a recopié la plupart des papiers Sambuc, s'amuse énormément et sourit au sénateur Giffare, lequel désapprouve la publication, renie hautement son œuvre. Les précautions ont été bien prises. On croit à la trahison d'un subalterne. OnnesoupçonneniGilïare,niMague, ni Martin Matonnay. On ignorera toujours que chacun d'eux a reçu dix mille francs de CarnilleNortier.

(( Pourquoi Salvian a-t-il fait cela? N'est-il pas franc-maçon lui-même ?

■ — Oui, mais depuis plusieurs années en sommeil. C'est son gendre qui l'a entortillé.

— Interpellera-t-on là-dessus?

— Quant à moi, je me réserve. Selon l'effet produit chez mes électeurs, je suivrai VA^ibe ou leProlé taire.

— Vous savez que Iloungar est ruiné et que Nortier a encore mis quinze cent mille francs dans îe Prolétaire.

— Les papiers ont été payés six cent mille francs.

— Ils sont truqués.

-^ Ce que vous avez vu jusqu'ici n'est rien. Salvian garde le plus fort pour la fin.

— Ah! les réactionnaires sont habiles.

— Il paraît que la vente du Prolétaire a monté de ^20,000 pour Paris.

— C'est Caussade qui a tout machiné.

— Salvian est un jésuite. Il ne l'emportera pas en paradis.

— Salvian est le maître de la situation. Il sera président de la République.

— Mieux que ça, premier consul.

— Sa femme et sa fille ont tout combiné. Les papiers viennent de l'Œuvre Chrétienne où l'on a recueilli une bonne de Sambuc. »

Ces propos et d'autres encore, formant le bourdonnement de la ruche, finissent par se concentrer, fusionner en une approbation générale de Salvian, sauveur de son parti et delà République. Les socialistes gouvei'nementaux se félicitent qu'un des leurs ait assumé la responsabilité de cette exécution. Elle déblaie le terrain électoral quant à la concurrence radicale et refoule la franc-maçonnerie. Les scandales éclatent toujours. Que serait-il advenu si les réactionnaires avaient pris l'initiative et recueilli les bénéfices de celui-ci?

Constant Fagnies vient de quitter la tribune et

traverse d'un pas pesant le Salon de la Paix. Il tient sa serviette oblique comme font les avocats. Il ne lui manque que la toque et la toge. Journalistes et députés l'assaillent. On n'ignore point qu'il est l'associé de Salvian et l'on désire connaître le point de vue en quelque sorte officiel de ces divulgateurs d'ignominie : « Pourquoi nous avons publié ces lettres?.. . Mais, messieurs, votre question m'étonne... Parce qu'adversaires résolus de foutes les corruptions des régimes antérieurs, nous n'entendons pas que la République soit dérobée et salie par des forbans.. . Réfléchissez que nous avons été à deux doigts de la guerre, que nos angoisses ne sont pas encore complètement dissipées... C'est-à-dire que le sénateur Sambuc devrait être traduit devant une Haute- Cour avec ses complices, s'il en a.

— Bravo!... Très bien!... Voilà qui est parlé! ». Constant Fagnies ne s'anime pas. Il accuse d'une voix ferme, sans éclat, comme un procureur qui serait un géomètre. Il réduit les questions au plus simple. Il écarte d'une main résolue les importuns qui réclament des détails :

« Messieurs, messieurs, ces épisodes plus ou moins dramatiques ne doivent pas nous faire perdre de vue les questions sérieuses et le nouveau projet de règlement entre l'État et les Compagnies... » Il met en pratique sa doctrine que le parlementarisme est un tampon pour amortir le choc des foules. Il

professe que, dans les pays de suffrage universel, celles-ci se précipitent à l'assaut de la richesse et des privilèges, et que les couloirs du Parlement sont un labyrinthe destiné à les égarer. Depuis vingt ans son large front rumine le moyen de tourner la difficulté démocratique.

Un farceur répand le bruit que Sambuc s'est tiri' deux coups de revolver. Un ami du sénateur, qui sort de chez lui, dément une nouvelle aussi invraisemblable : « Sambuc se montre affligé, certes, des interprétations défavorables que l'on donne de son action pacifiste, mais il croit en la vie, en la beauté, et il se justifiera de toutes les calomnies le moment venu. » Cette extraordinaire déclaration soulève des rires et des murmures. L'hypocrite n'ose ni avouer ni démentir nettement. Au surplus, il n'y a pas de doute, la correspondance est authentique.

Soudain, un remous : Salvian fait son entrée, entre son secrétaire Gendrart et Fabricius Corat. Le nègre joait de la curiosité qui s'attache à son illustre compagnon et dont il relient sa petite part. Que Maria Poinçon n'est-elle là pour jouir du spectacle !

En un clin d'œil, le tribun a compris que c'est la victoire. Il s'y attendait d'ailleurs, car l'attaque est opportune et Sambuc antipathique au plus grand nombre. Il s'est composé un air bonhomme, un

masque de bourreau malgré lui, qui n'a consulté que sa conscience, mais déplore la cruelle nécessité. Ah ! l'office de justicier est pénible !

« Est-il vrai, mon cher collègue, que le Prolétaire de demain nous réserve d'autres surprises?

— Mon cher maître, on parle d'une vengeance personnelle. Ne démentirez-vous pas?... ;)

François Salvian hausse Iqs épaules, rit bruyamment, se défend contre toute interview. Il évite Gageron et Iloungar; il contourne Albigny; il passe sans les voir à travers les radicaux consternés ou haineux qui n'osent manifester leur ressentiment. Il a un certain courage moral, mais il manque de bravoure physique et, ignorant les projets de Sambuc, il a dans sa poche, à tout hasard, un revolver chargé, sans gaine, qui l'effraye plus qu'il ne le rassure. Gendrart, heureux dans sa nouvelle fortune comme un coq en pâte," blague et fait des mots.

Peu à peu la foule des trembleurs et des courtisans du succès environne le trio sympathique. Fagnies vient à la rencontre de son compère. Il le saisit par l'épaule et l'entraîne avec lui dans un aparté qui intrigue tout le monde. Que peuvent bien se raconter ces deux augures?

Or Constant Fagnies dit à Salvian : « Nous tenons le bon bout; Sambuc ne crâne même pas. Les francs-maçons font un nez terrible et ils ne peuvent

LES PUIMAIRES 2-29

rien réparer. C'est la justification de toute notre attitude depuis le discours de Lyon.

— Oui, répond Salvian avec modestie. Je crois que nous n'avons pas mal manœuvré. »

Cependant Corat vante à Gendrart, qui s'en moque, l'étonnante maîtrise financière de Nortier : « ...Quand je m'en suis rendu compte, mon vieux, je lui ai confié toute ma galette. Il doublera mes capitaux en deux ans.

— Puisque c'est comme ça, conclut Gendrart qui ne perd jamais la carte, prête-moi donc cinq louis... je te les rendrai dès que j'aurai palpé la traduction de mon Ilalienne. »

Dans le landau qui les emportait vers le vélodrome du Parc des Princes, Laurent Caltet expliquait aux deux officiers ses témoins, et à Nicolas Salvian son médecin, pourquoi il avait demandé raison à Gageron de l'ignoble article « le capitaine Caoutchouc ».

— Nous aurions le plus grand tort, nous autres militaires, de supporter les injures des politiciens. Il n'y a qu'une chose qui arrêtera ces gens : la peur des coups. Et puis j'ai donné ma démission pour épouser Mlle Salvian. Ma situation serait vite fausse si je ne nous faisais pas respecter, ma femme et moi.

— C'est égal, je voudrais bien être plus vieux de

deux heures, » déclara l'oncle Nicolas. Il avait fini par céder Rose Naffé aux instances de Mme Haussoir et, depuis qu'il avait pris cette résolution, ne pouvait se décider à partir pour-Carteyrade. La perspective de sa solitude l'effrayait.

Un des officiers demanda : « Es-tu entraîné, au moins? 11 paraît que Gageron est adroit. »

Laurent se mit à rire : « Comment serais-je entraîné? Il y a six jours que je suis revenu de mon voyage de noces... pour me voir outragé dans VAuhe socialiste... Je paie la publication des papiers Sambuc... Ça ne me déplaît pas, au contraire... et j'ai le bras solide. »

Son visage redevint sérieux; il murmura entre ses dents : « Le bon Dieu ne voudra pas que Marie soit veuve après cinq semaines de mariage. >) L'oncle, qui seul avait entendu, frissonna. Bien que fort économe, il aurait donné la moitié de sa fortune pour éviter cette journée. Superstitieux comme un Romain, il avait remarqué que les rencontres obliques, indirectes, ont souvent une issue fâcheuse. Néanmoins il fut plus tranquille quand on eut retrouvé, à la porte d'Auteuil, le jeune chirurgien qui devait servir d'auxiliaire. Le prudent Méridional avait exigé ce surcroît de précautions.

Sur le seuil du vélodrome, Gageron attendait en compagnie de ses témoins. L'un des deux était Jacob Houngar, très fier d'être mêlé pour la première fois

à une affaire d'honneur. L'autre, secrétaire de VAube socialiste, était un grand jeune homme correct. On entra. Les préparatifs furent vite réglés.

Nestor Gageron avait eu une dizaine de duels. 11 allait là comme au café. Néanmoins, quand il vit tomber en garde son élégant adversaire, petit, musclé, prêt à bondir, quand il aperçut ses yeux bleus et froids, il comprit que ce serait sérieux.

Il avait gardé son chapeau mou qui le garantissait contre les premiers rayons du soleil d'avril. Laurent était tête nue. Un des officiers, directeur du combat, surveillait de près les épées. Personne n'avait eu accès dans le vélodrome. Gela faisait un silence et un désert impressionnants.

Au commandement traditionnel de « Allez, messieurs », Laurent s'avança en tàtant le fer, le brjis bien tendu, le regard fixe, non sans un léger sourire qui lui donnait un air de cruauté. Nestor rompit avec lenteur, étudiant le jeu serré de son adversaire et l'arrêtant par des feintes brusques qui menaçaient la main et le genou.

Chaque reprise devait être de deux minutes. Le second engagement ne fut que la répétition du premier, avec cette différence que Laurent se découvrit imprudemment dans son désir de toucher la poitrine et que Gageron réussit à lui piquer le poignet. Nicolas Salvian lui-même jugea la blessure insuffisante pour interrompre le combat.

2i-2 LES PRIMAIRES

Pendant la suspension, les témoins qui avaient étudié le jeu de « l'autre y> donnaient des conseils rapides à leur client : « Xe le laissez plus marcher, disait le secrétaire de VAiibe socialiste; il se fendra à fond et vous l'aurez. C'est un fébrile. » Car sur le terrain, en quelques secondes, le tempérament d'un homme se révèle. De leur côté les officiers murmuraient à l'oreille de leur ami : « Il ne se garde pas dans la ligne basse. Tâche de l'arrêter à la cuisse. »

Ces remarques-là ne font que troubler celui à qui on les adresse et paralyser ses moyens. Laurent s'en aperçut, mais trop tard. Malgré lui il songeait à la grosse jambe de Gageron et il épiait ses mouvements, au lieu de suivre son instinct qui était de dégager dans la ligne haute.

Bientôt tous deux, fatigués de leur tactique réciproque, se jetèrent violemment l'un sur l'autre. Les corps <à corps étant interdits, on les sépara. Le chemise de Gageron se trouvait traversée au niveau du col, mais, comme il la portait lâche et molle, elle avait fait dévier l'épée, heureusement pour lui.

Cette alerte néanm'oins l'irrita. Il tenait à sa réputation de tireur et il était important que Houngar, son nouveau commanditaire, ne le crût pas une mazetle. Il n'avait désiré jusqu'alors que blesser légèrement le capitaine Caltct contre lequel il n'avait pas de haine. A partir de là, il chercha le moyen de

l'atteindre grièvement, sinon de le tuer. L'instinct de conservation personnelle renforça son calcul politique.

Or la victoire dans le duel appartient au ressentiment le plus fort. Le duel est le jugement du vouloir. Par malheur, à cette minute critique Laurent fut distrait par l'image de sa femme, arraché à cette tension de l'énergie belliqueuse qui prime l'adresse et le courage. Nestor, qui l'épiait, gagna sournoisement la mesure d'un pas et se précipita la pointe en avant.

« Halte ! »

Laurent avait reçu le coup adroite du sternum, entre deux côtes, et quoique devenu très pâle restait debout sur ses jambes tremblantes. Tous eurent le sentiment qu'il était mortellement touché. On approcha bien vite une chaise. Les docteurs examinèrent la blessure, petit point rouge d'où le sang jaillissait avec des bulles d'air. Pendant qu'on la sondait, avec d'infinies précautions, le pauvre garçon perdit connaissance.

il se retrouva dans son lit, chez lui, rue de Miromesnil, entouré de visages inquiets et familiers, sa femme, sa sœur, Mme Haussoir, Marianne et Nicolas Salvian. Ce dernier soupira : « Il nous a donné du mal. » — « Pourquoi, songeait Laurent, ont-ils l'air si ému?... Qu'est-il arrivé? » Il ne souffrait pas. Seulement sa respiration était gênée et

Marie penchée sur lui, avec des yeux d'une angoisse surhumaine, évitait de le prendre dans ses bras.

11 ne voulait pas interroger. Beaucoup de souvenirs sans importance recouvraient l'événement capital qui l'avait mis dans ce triste état. 11 revoyait un jardin, une pelouse, des arbres dans la propriété de ses parents etun certain rayon de soleil qui brillait à travers le feuillage, comme quelque chose de dangereux.

Alors, tandis qu'autour de lui les formes chères aux douces mains s'empressaient, il essaya de reconstituer les divers épisodes qui s'enchaînaient à ce point net : son mariage. Il y mettait une superstition : Si je ne réussis pas, je suis perdu. Si je réussis, je suis sauvé. Marie et lui avaient voyagé... parfaitement... où cela... en Provence... Avignon... Arles... Les Baux, et toujours ce rayon de soleil, aigu, menaçant, pointu... Ah.., Ça y est!

« Marie, Marie ! » implora le malade.

— Qu'est-ce qu'il y a, mon chéri?... Chut !... N'appelle pas... je suis près de toi...

— Est-ce que ma blessure est profonde?... » Et le vaillant se réjouit d'avoir pu poser la question. Il sait maintenant qu'il en réchappera.

La convalescence fut longue, car le poumon était atteint. La nouvelle protégée de Mme Haussoir, Rose Naffé, avait obtenu la permission de s'installer au chevet du blessé et, quand il sortait

(le sa torpeur, il distinguait sa figure étroite, ses lèvres minces, ses grands yeux pareils à des fleurs mystiques. 11 ne la connaissait pas, mais sa présence lui Taisait du bien et il la désignait ainsi : « le petit ajige ». 11 l'associait dans son esprit surexcité au miracle de sa survivance.

Ce duel eut des conséquences multiples. 11 détacha définitivement François Salvian de ses anciens alliés de Y Aube socialiste. Il fit que ceux-ci apparurent à la maçonnerie comme les vengeurs du sénateur Sambuc et au public comme les soutiens de l'antimilitarisme et de l'ingérence allemande. Laurent devint presque populaire. Les membres les plus influents du parti conservateur et catholique firent prendre plusieurs fois de ses nouvelles. Camille Nortier contraignit la femme de son valeureux secrétaire à accepter une gratification de cinq mille francs. Un peu de l'attendrissement général rejaillit sur le tribun lui-même et acheva de dissoudre les rancunes accumulées par ses campagnes anticléricales de jadis.

Les choses en arrivèrent à un point tel que les ennemis du régime jetèrent les yeux sur l'éloquent transfuge de la maçonnerie. S'il joignait ses dégoûts à ceux de Fagnies, que ne pouvait-on attendre de ces deux hommes rusés, ambitieux et rompus à la tactique d'assemblée.

Il vient toujours une heure où l'agitateur popu-

laire est guetté par les forces conservatrices qui luttent, au sein des sociétés modernes, contre la révolution. Ces forces savent que l'ordre cherche naturellement à se reconstituer à travers les pires désordres. En outre, le démauo^ue comblé reste encore avide de quelque chose que ne peuvent lui offrir les masses: l'autorité réelle et durable. C'est la période de tentation où le capital se fait insinuant, la tradition accommodante, où grands industriels et manieurs d'argent pressent de tout leur poids sur le rhéteur ou le juriste à la mode pour le détacher de sa bohème, l'orienter vers de plus hauts desseins.

Salvian possédait la puissance verbale, Fagnies la puissance du stratège. En se partageant les rôles, en s'appuyant, ils s'imposeraient au suffrage universel jusqu'à restaurer le titre et les prérogatives consulaires. Le pays était las de l'anonymat, de la tyrannie des loges, de l'hydre à tètes flasques qu'est la grisâtre Constitution de 1875. Son abaissement militaire lui déplaisait. La persécution religieuse l'irritait. La révélation des papiers Sambuc venait de mettre le comble aux colères patriotiques et à l'impopularité des francs-maçons. L'occasion était magnifique pour un de ces coups d'Etat intraparlementaires qui préparent les voies de la dictature.

Il ne se passa plus de semaine que Salvian et Fagnies n'entendissent les propositions les moins déguisées. Camille Nortier, mis en goût par la formi-

dable réussite du journal et de ses projets machiavéliques, leur expédiait des émissaires, les compromettait le plus possible. On les flattait, on les entourait, on les invitait. La presse d'opposition se faisait aimable à leur endroit, tout en se défendant de les servir.

Bien entendu, le secret tomba promptement dans le domaine public et tous les radicaux, socialistes et radicaux-socialistes furent au courant de ce qui se tramait. Mais la divulgation de leurs ambitions n'a jamais desservi les politiciens. 11 se forma deux courants d'importance inégale. Celui des défenseurs de Sambuc, de VAube socialisle, de Houngar et de ses créatures. Celui, beaucoup plus vaste, des courtisans disponibles, des adorateurs du double soleil levant : « Laissons faire, disait Constant Fagnies avec un sourire, nos ennemis nous pousserit mieux encore que nos amis. » C'était vrai. Il y a un tournant de la réussite où rien n'enraye plus le mouvement. Calomnies, outrages, pièges divers concourent à la popularité des favoris du destin.

Gertrude Fagnies, environnée d'adulateurs, se croyait déjà reine de France. Elle se commandait, chez les fournisseurs les plus chics, des toilettes ébouriffantes et compliquées, des « robes du sacre », disaient ses bonnes petites amies. Elle étudiait les révérences pour le jour où elle serait présidente de la République « en attendant mieux ». Elle eut un

professeur de maintien, un autre d'écriture et d'orthographe. Elle piocha le Gotha et afficha un étonnant snobisme, émaillé de vulgarités, qui fit le divertissement des milieux officiels.

Marianne Salvian était beaucoup plus modeste. Elle connaissait le caractère de son mari et supposait bien qu'au moment de la décision il trouverait une échappatoire. D'ailleurs, elle ne desirait rien. Le risque couru par Laurent, les angoisses de sa fille avaient achevé de la dégoûter de la politique. Elle haussait les épaules quand on lui parlait de ces trop belles et lointaines perspectives, ou elle soupirait pour elle-même, à voix basse: « Nous tomberons de plus haut, voilà tout. »

Au contraire la grand'maman Gallargues, alléchée par tant d'espérances, « la reine belle-mère », comme on l'appelait, s'amadoua beaucoup vis-à-vis de son gendre, successeur éventuel deOambetta. Elle daignait lui répondre quand il lui parlait. Elle le complimenta pour deux discours sur le budget où le socialiste assagi réclamait des crédits supplémentaires en faveur de la marine et de l'armée.

Les syndicats eux-mêmes, ces régiments d'antimilitaristes, subirent l'entraînement de l'opinion et se rapprochèrent de Fagnies qu'ils avaient toujours exécré, de Salvian qu'ils traitaient encore récemment d'aristocrate etdecalotin. Ce futle dernier coup pour les sambuquistes, privés de leurs troupesles plus

disciplinées. Jacob Houngar, plein de rancœur et de rage, songea sérieusement à lâcher VAube socialiste et fit tâter les deux associés du Prolétaire quant à une réconciliation possible.

Or, un soir que François Salvian revenait ébranlé d'un de ces rendez-vous où on l'adjurait de renverser le faible Gaussade et de prendre le pouvoir à sa place, la sonnerie du téléphone interrompit ses rêves dorés. Comme il prêtait distraitement l'oreille, il entendit ces paroles stupéfiantes : « Nortier est financièrement fichu. Il n'en a plus pour quarantehuit heures.

— Mais qui est là, qui parle? » demanda le tribun ahuri.

La voix reprit: « Que vous importe... Je vous avertis que Nortier est ruiné, déshonoré... Sauvez ce qui peut être sauvé. »

La communication en resta là. Salvian, d'abord très ému, réfléchit ensuite qu'un farceur avait dû s'amusera ses dépens. Il avait vu Nortier la veille, calme et confiant comme à l'ordinaire. Aucun mauvais bruit ne courait sur le roi des cafés et du caoutchouc... Pourtant, en replaçant les récepteurs, il s'aperçut que ses mains tremblaient.

Page 1