‹ Les primairesChapitre 12 sur 16 · AU BOUT DU FOSSÉ · texte numérisé non relu

AU BOUT DU FOSSÉ

Nortier venait de comprendre qu'il était perdu. Cet homme habitué à la chance dans tout ce qu'il entreprenait était, comme ses amis et ennemis de la sociale, un primaire. Il croyait aux chiffres et aux lois économiques. Il ne croyait pas à la Providence, encore qu'il respectât la religion et admirât l'honnêteté chez autrui.

Il ne savait pas que le plus habile est devant l'argent comme un dompteur devant un lion mal apprivoisé. A chaque instant les forces mauvaises du métal vaincu peuvent se réveiller dans un soubresaut qui mettra en pièces l'agioteur. Depuis six mois que, traqué par Houngar, condamné a mort par ses rivaux des marchés anglais, allemands, fran-

çais, ballotté de la hausse à la baisse, il luttait héroïquement, jamais la pensée de la ruine totale ne l'avait efileuré. C'était stupide, mais c'était ainsi. Il avait fini par prendre de lui-même et de son astuce l'opinion qu'en avaient les autres. 11 se croyait invincible. Aussi la certitude du désastre était pour lui un éblouissement. Il clignait des yeux et haletait devant ces calculs inéluctables que lui avaient remis, deux heures auparavant, ses courtiers.

Mai commençait. Une adorable lumière, célébrée par un peuple d'oiseaux, inondait le grand cabinet de travail, faisait briller les photographies de glaciers et de cimes alpestres. La vie débordait dans les jardins du voisinage. Le murmure de Paris au loin semblait joyeux. Le financier regardait une lettre de sa maîtresse la Vindiera qui lui écrivait d'Italie son enthousiasme printanier. Il prit un crayon, traça quelques chiffres. Dans quarante-huit heures, sauf un miracle, le déficit serait de soixantedix millions.

11 murmura cette phrase : « J'ai commencé avec trente-huit francs... » puis sonna et tendit à son vieux domestique un télégramme chiffré, sa suprême chance : « Quand la réponse à ceci arrivera, avec d'autres peut-être, tu me retélégraphieras le tout à Vulmis, sans perdre de temps.

— Monsieur part ce soir?

— Sans doute. Fais ma valise. » 11 s'absentait sou-

vent et allait quelquefois se délasser dans son pays d'origine, en Savoie. On le savait passionné pour la montagne. Personne ne s'inquiétait de ses fantaisies.

Il regarda sa montre : «. Quatre heures... je n'ai que trop de temps... mais je ne veux pas rester ici. » 11 ouvrit un tiroir de son large bureau, serra dans sa poche un rouleau d'or, un étui à cigarettes, une mignature représentant Simonne Albigny, sa mère adoptive, et deux petits portraits-cartes de sa femme et de sa fille qu'il emportait partout avec lui. Comme il achevait ces préparatifs, on frappa à la porte. Il cria : « Entrez ! » d'une voix nerveuse.

(( C'est nous, papa, je te dérange? » Longue el svelte, habillée de gris clair, Suzanne Nortier poussait devant elle Rose Xatïé chétive et timide. Mme Haussoir lui avait recommandé sa nouvelle auxiliaire et la jeune fille s'était attachée, comme tous ceux qui l'approchaient, à la petite mystique de Carteyrade.

Camille Xortier ne s'attendait pas à cette visite. Il chérissait sa fille et craignait de s'amollir. 11 répondit d'un ton bourru :

« Je suis un peu pressé. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, mesdemoiselles?

— Yoilà, papa. Dans cinq jours c'est la fête de mère Cécile. On a fait une quête chez tous les amis de l'Œuvre Chrétienne, et recueilli deux cent vingtcinq francs, mais il en faudrait cinq cents...

— Pourquoi faire ?

— Pour avoir un nouveau lit de petit pauvre. C'est la surprise qu'on réserve à mère Cécile... Alors... j'ai pensé... que si tu pouvais... »

Nortier convertit en sourire l'émotion qui lui montait de la poitrine. Sur les mille francs du rouleau d'or il en compta trois cents à sa Suzanne, cependant que Rose Naffé silencieuse jetait autour d'elle des regards sans curiosité, des regards de reconnaissance qui voulaient s'intéresser aux objets.

« Ça va comme ça?

— Oh ! merci, merci, je t'adore. Imagine-toi .^'^p^^v-. Rose n'osait pas monter avec moi. Ellq avcift peur. ' \ J'avais beau lui dire que tu n'es p/s iVn ogre. \ji^\

— Ah ! ah! ... fit Nortier distii^il^. Ta mère^est S^'^ ' pas rentrée? Elle n'est pas en bgfe? ' ,-, ■ /

— Non, pas encore, as-tu qWiffue comm^ss^^"" pour elle? ^^^4^^1^-^-'^

— Tu l'embrasseras de ma part. Je vais en Savoie pour trois ou quatre jours, et il me sera peut-être impossible de repasser par ici avant le train. »

Comme sa fille sortait avec sa compagne, il ne put y tenir et, saisissant sa jolie tète, l'étreignit longuement, tendrement; il la dorlotait ainsi sur son cœur quand elle était petite et pleurait. Suzanne riait, mais Rose l'intuitive sentit dans l'air quelque chose d'étrange, d'anormal qui lui donnait envie de prier.

Sur le pas de sa porte le financier s'arrêta une

"lU ' LES PIIIMAIUES

seconde. 11 se retourna et regarda son hôtel, noble et fier dans le tiède crépuscule. Il avait l'air solide, inébranlable. Sous la voûte un valet d'écurie lavait le coupé à grande eau. Le concierge lisait dans sa loge. Bâtisse et serviteurs respiraient la richesse. Quand il s'était installé Là, sept ans auparavant, Nqrtier avait réalisé son rêve, entrevu le repos et le calme. S'il s'était sagement retiré des affaires à ce moment précis, il aurait réalisé quarante millions.

Il appela un fiacre découvert, y installa sa valise et se fit conduire avenue des Ternes, chez Albigny qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs mois.

Le doctrinaire était couché, souffrant d'une crise terrible qui lui creusait la ligure et donnait à sa voix rude l'acuité soudaine de la douleur. 11 méprisait son frère adoptif en tant que miUionnaire, mais il estimait en lui lé joueur qui risque perpétuellement son va-tout. Rompu comme un agioteur aux questions de banque et de bourse, il connaissait la hardiesse de Nortier, l'ampleur de ses spéculations. Il lui tendit une main décharnée.

(( Eh bien, vieux, ça va? Fagnies ne t'a pas encore roulé?... Salvian ne t'a pas encore lâché?... Ah! vous faites du joli travail tous les trois avec les papiers Sambuc... Toi, tu es un réac... tu es dans ton rôle. Mais eux, quelles déconcertantes canailles! »

Celui à qui il s'adressait ne répondit rien et s'assit. Le malade, s'appuyantâ son oreiller, considéra alors

un visage qui ne paraissait pas d'un vainqueur. Les eros traits du roi du café s'étaient affaissés. Des rides plissaient son cou. Sa raie elle-même était mal faite : « Diable... Tu as l'air aussi crevard que moi... la noce, l'influenza, ou l'Italienne ?

— Marc, commen(;a solennellement Mortier, astu des nouvelles de ta fille?

— Mais elle va bien, je te remercie... Elle est à Lyon où elle mange de la misère aux côtés de son idiot de mari. Ce Bernard est le portrait de son père... un fat... un paresseux... un menteur... »

Il s'interrompit sur un geste de son visiteur qui continua :

« Marc, je dois tout à ta mère. Elle m'a élevé et nourri comme son propre enfant. La vie a fait que je n'ai pu m'acquilter envers toi; d'ailleurs tune l'aurais pas admis, étant fier comme un buffle sauvage... Mais j'ai déposé, chez un ami fidèle et sérieux, une petite somme qui, en cas d'alerte, appartient de droit à ta fille... Laisse-moi achever... Il faut, tu m'entends, il faut qu'elle accepte ce souvenir de moi. Je te le demande au nom de Simonne Albigny. »

Le révolutionnaire comprit que c'était grave et délicatement s'abstint d'interroger : « Entendu, Camille. Elle l'acceptera.

— Merci, reprit Nortier. Maintenant parlons un peu de toi. Qu'est-ce qui te force à garder le lit?

ViG LES PRIMAIRES

— Tu tiens à le savoir... J'ai qu'avant longtemps je savourerai la joie de ne plus vivre, je quitterai ce monde abject et mes fétides contemporains. Regarde mes pattes. C'est l'arthrite. Quand on en est là, on n'a rien à envier au financier contre qui la veine se .rertourne. »

Parlant ainsi avec un sarcasme qui tordait sa bouche barbue, il rabattit ses couvertures, montra deux jambes maigres, lamentables, gonflées aux genoux. Il pinçait et secouait ses muscles flasques:

« Je ne sens rien. C'est déjà mort. Pour se débarrasser de moi, mon médecin veut m'envoyer à Terrenoire. Soit. J'essaierai de cette dernière blague avant de revenir au régime minéral... C'est égal, j'ai en train un petit travail sur les exploiteurs du socialisme que j'aurais joliment voulu achever. C'est mon testament aux camarades. J'y esquisse un Salvian et un Fagnies plutôt tapés.

— Pourvu qu'il ne me fasse pas une lecture », songeait Nortier épouvanté. AJbigny devina sa pensée :

« Rassure-toi... Je ne te l'infligeraipas... D'ailleurs elle te déplairait, ma brochure, c'est un éreintement féroce de tes associés... Quelle drôle de chose que la politique... Ce sont les manieurs d'argent de ta sorte qui soutiennent aujourd'hui les faux frères, les dupeurs du peuple... et ça n'a aucune importance, attendu que les revendicaticns sont plus

LES PUIMAIHES Hil

fortes que le,s traîtres et que les Salvian et les Nortier s'usent ainsi les uns par les autres, faisant avancer la révolution malgré eux. Vous êtes deux poires, n'en doute pas.

— Ah ! mon pauvre ami, répliqua tristement le financier, si tu pouvais comprendre à quel point tout cela m'est égal ! »

En sortant de chez Albigny, Nortier hésita sur le choix d'un restaurant. Le soir venait avec lenteur, jetant sur la ville une cendre rose. Le riche était las du contact des riches; il tenait sa valise à la main, comme un voyageur qui débarque à Paris et, malgré le désastre, il se sentait étonnamment libre. Il finit, après une longue marche, par entrer chez Boivin, avenue de Glichy , où on lui préparait une entrecôte Bercy à son goût. 11 trouvait aux plats, au vin, au cale, une saveur délicieuse et il chassait énergiquement les images lugubres qui sollicitaient son esprit.

Il monta dans le train à la gare de Lyon comme à l'ordinaire,, salué par les employés qui admiraient sa fortune et ses beaux pourboires, fuma pendant qu'on installait sa couchette, avala deux capsules de chloral préparées d'avance et s'endormit.

En dépit du narcotique, il fut réveillé cinq ou six fois brutalement, comme si une main l'arrachait au sommeil. Alors il lui fallait quelques secondes pour ressaisir la cruelle réalité qui lui donnait le fris-

-218 LES PniMAir.ES

son, une tristesse d'enfant. Il répétait plusieurs fois de suite : « Comment faire?... Comment se tirer de là? » sachant à merveille qu'on ne répare pas une perte de soixante-dix millions... sur lesquels vingt appartiennent à autrui.

Il y avait d'abord les banquiers et linanciers ses confrères, qui avaient suivi son étoile... Les frères Leridde, Oscar Malus, Stephen and son... Ces malins entre les malins ne s'étaient jusqu'au bout doutés de rien. Tant pis pour eux.

Il y avait ensuite Fabricius Corat qui ne cessait depuis quelques mois de lui confier des sommes énormes avec un naïf enthousiasme. C'étaient même ces quatre ou cinq millions-là qui avaient permis de boucher les trous et d'ahmenter le Prolétaire. Bah ! un nègre... il en serait quitte pour retomber en esclavage et travailler dans les plantations.

Mme Haussoir... ci le remords devenait affreux. Xortier l'avait souvent aidée certes, l'admirable femme, mais il avait aussi mis au jeu les fonds disponibles, les ressources accumulées de cette Œuvre Chrétienne qu'il administrait souverainement. De sorte que tous les pauvres, tous les orphelins recueillis, tous les malades allaient être jetés à la rue. Le vol par là touchait au crime. Il eût été impossible au coupable de se retrouver en présence de Mme Haussoir, de lire dans ses yeux la stupeur et le mépris, d'assister au naufrage de la bonté, de la gé-

LES PRIMAIRES 2i9

nérosité, du. sacrifice. Tout, tout, plutôt qu'un tel châtiment.

Glaire de Saintines, fille de sa bienfaitrice la marquise de Valgovert, allait être réduite à la mendicité auprès du falot Daniel. Les économies de la Vindiera disparaissaient du même coup, et combien d'autres, riches ou pauvres, amis ou camarades, indifférents même, que guettait la misère immédiate. Car la réputation de Nortier était telle, son crédit si bien établi que les gens lui remettaient leurs capitaux et leurs valeurs en fermant les yeux, comme à une Caisse d'épargne qui eût donné du cent pour cent. Il n'acceptait nulle observation, nul contrôle. Dans les assemblées d'actionnaires, il déposait ses résultats, il disait : « J'ai agi ainsi, acheté tant, remboursé tant, gagné tant ». Il fallait se contenter de ces données sommaires : « Puisque Nortier l'affirme... », cette phrase fermait péremptoirement les débats. On l'avait surnommé l'Empereur.

Puis c'étaient les anonymes, le peuple des petits, employés, fabricants, contremaîtres, ouvriers qui pâtiraient de cet effroyable krach et maudiraient la folie du patron. Ne fallait-il pas être fou pour risquer ainsi le cadavre! iMais Nortier, en affaires comme dans les Alpes, aimait à contourner les précipices; il lui fallait le danger, le vertige, l'altitude des chiffres, ces totaux presque immaculés qui ne portent l'empreinte que de rares mains hu-

maines. Quand il lisait dans les journaux les statistiques américaines, le bilan des milliardaires de New-York, il se disait avec orgueil : « Pourquoi pas moi... je les vaux bien... » Et il osait ce que personne n'ose.

Lui seul eût pu sonder le gouffre. Il évitait de le faire, se contentant d'une approximation globale, comme il évitait d'évoquer avec trop de netteté les tigures de ceux qu'il entraînait dans sa chute. Dès qu'un visage se précisait, il passait à un autre, pai^eil au criminel qui brouille dans son souvenir les images néfastes. Ou bien, par un amer désir du contraste, il se reportait aux heures enivrantes de ses premiers succès. il^l^lfei

Un soir d'été, quinze ans auparavant, montant en voiture l'avenue des Champs-Elysées, aux côtés d'un coulissier fort important, salué par tous ceux qui l'apercevaient, déjà célèbre pour trois ou quatre coups heureux, il avait eu la sensation d'un pouvoir sans limite, la plénitude de la domination par l'argent. Dix ans plus tard, il avait frôlé la catastrophe. Le marché des cafés s'effondrait soudain, puis se relevait en quarante-huit heures, grâce à un consortium immédiatement assemblé par lui. Ce geste énergique conquérait les derniers dissidents, donnait à la firme Nortier la prééminence. C'est à part ir de là qu'il greffait, sur ses deux spécialités, une multitude d'autres trafics nombreux et florissants.

A ce point de sa douloureuse rêverie, que rytlimait la marche du train, le voyageur aperçut les yeux clairs de Laurent Caltet, son plus récent auxiliaire... Il ne devait pas profiter longtemps, le brave garçon, de ses émoluments et de sa place... et Salvian, son beau-père... et le journal... et ce groupement d'hommes politiques... ceux-là sauraient se retourner. Ils retomberaient au pouvoir de Iloungar.

Comme il devait être heureux, Iloungar, d'avoir abattu son vieil adversaire; car maintenant, sans doute, il connaissait la situation. Depuis la perte du Prolétaire, qui avait été sensible à son orgueil, ce juif faisait un travail de taupe et le roi du café devinait son influence néfaste derrière chacune des calamités qui ne cessaient de fondre sur lui. Le coquin avait le bras long et il était bien renseigné. Pendant un quart d'heure seulement, Nortier avait pensé à aller le voir, à s'humilier, à demander grâce. Mais il avait supposé le rictus de l'implacable Jacob, son refus, ses regards de triomphe. A quoi bon lui donner cette suprême joie.

Le train courait à travers la campagne opaque avec ces longs cris de détresse qui réveillent les chiens et effrayent les enfants endormis. Parfois il s'arrêtait comme inquiet, puis reprenait sa fuite éperdue. Bientôt une petite bande rouge apparut au-dessus des collines. C'était le jour. Le vaincu ouvrit la fenêtre et savoura quelques gorgées d'air froid. Puis,

le chloral commençant à agir, il se rejeta sur sa couchette en grelottant, ramena sa couverture sur ses jambes et s'endormit cette fois d'un sommeil pesant.

Il rêva que .Aime Haussoir l'accablait d'injures. Cela se passait dans un bureau pareil à celui de Salvian au Prolétaire. Il y avait du monde à côté; mais mère Cécile, sans en tenir compte, lui criait des paroles terribles ; « Vous êtes un voleur et un assassin... Oui, vous avez tué cette enfant. » En effet, Nortier savait que Rose Naffé était morte récemment par sa faute et il avait devant les yeux de l'àme la petite ligure mince, la bouche plaintive de la frêle créature. Pourquoi donc avait-il commis ce forfait? Mme Haussoir continuant à l'invectiver, une porte s'ouvrait et la grosse silhouette de Jacob Houngar apparaissait, suivie de plusieurs trognes policières. Là-dessus le [cachot classique avec la cruche de grès, le matelas de paille dur aux reins, un guichet. Nortier, condamné à la prison et assoupi sur le matelas, se réveillait avec une soif intense. Il entendait un coup de sifflet strident qui était un signal et qu'il devait comprendre. Mais boire avant tout... boire!... Il empoignait la cruche, la portait à ses lèvres. Elle était pleine d'une eau pareille à du sable et qui ne désaltérait pas. Toute son angoisse, tout son désespoir, toute son horreur de l'existence aboutissaient là, à cette martvrisante sécheresse de la

LES PRIMAIIIES 253

langue, du palais, de la yorge, que le liquide luimême ne résolvait plus.

Un arrêt du train le libéra de ce supplice. Il fallait changer de convoi. Il avala, devant le buffet désert de la petite gare, une bouteille entière d'eau de Saint-Galmier.

Deux heures après il était à .Moutiers, déjeunait automatiquement ainsi qu'un somnambule, faisait prix aussitôt pour une voiture qui devait, en suivant la vallée de la Tarentaise, le conduire à Bourg Saint- Maurice et de là à Vulmis.

Il avait fait tant de fois ce trajet, un des plus beaux parmi les merveilles des Alpes, qu'il en connaissait chaque tournant, chaque aspect, qu'il eût pu mettre un nom sur la moindre ruine, le plus modeste aflluent de l'Isère. Quand la mémoire lui faisait défaut, il consultait celle du cocher. Ou ne se pressait pas. A mi-chemin, a Aime, il descendit pour laisser souftler les chevaux, traversa le bourg, entra dans l'église, essaya de jirier, n'y parvint point et rechercha des Souvenirs d'enfance qu'il dut chasser vite parce qu'ils amollissaient sa résolution. Il éprouvait cette bizarre sensation d'être déjà comme exilé de lui-même, de se regarder de loin ainsi qu'un voyageur qui diminue et va disparaître au tournant de la roule. Il ne se plaignait pas, ayant pris de la joie et de la peine ce qu'elles peuvent donner ici-bas. Mais il soutirait, lui le calculateur lucide, de ne pas

emporter de soi une idée nette : « Gomme je me fus obscur! J'ai regardé la foule des humains; jamais je n'ai cherché à démêler la troupe d'instincts qui s'appelait Camille Nortier. Certains étaient bons, d'autres mauvais, et je les suivais tous, curieux de savoir où ils me mèneraient. On me disait impénétrable. Je ne me suis jamais pénétré. »

Le printemps précipitait les cascades. Il en tombait de toutes dimensions aux divers niveaux de la montagne : les petites rayaient d'argent le vert épais des prairies en pente ; les grandes, écumeuses, jaillissaient du roc. A tous les étages aussi apparaissaient des groupes de maisonnettes noires sous le ciel bleu, pareilles à des caravanes figées pendant l'escalade. On enlendait le bruit de l'eau, le chant des coqs et des cris d'enfants. Nortier le riche envia les pauvres gens qui menaient là-haut une existence obscure et simple, à l'abri du clocher natal :

« J'aurais pu faire comme eux, m'installer forgeron, cafetier ou sabotier, savourer la bonne heure tiède et la belle saison devant le ruisselé t qui déplace les cailloux... Heureux ceux qui ne gagnent que le pain quotidien!... »

Il fit encore arrêter la voiture à la sortie d'un tunnel. La gorge se resserrait. Dans le bas une usine montrait sa cheminée noire, ses fenêtres élincelantes. Alentour c'était comme un chaos de pierres éboulées. Mais tout près de la route il y avait, en-

castrée dans le contrefort de granit, une petite statue de la Sainte Vierge avec une veilleuse allumée. Matin et soir le facteur, en portant les lettres, renouvelait le pieux éclairage. La Bonne Mère secourait les voyageurs, les affamés et les agonisants. Elle leur montrait le chemin, leur promettait le pain et le ciel. Nortiern'osaitpointla regarder. Il la salua avec quelque honte. L'ayant oubliée pendant tant d'années, il ne revenaitque pour lui désobéir, enfreindre sa loi d'éternelle consolation. Ces retards et ces stations firent qu'il arriva à Bourg-Saint-Maurice quelques minutes seulement avant la fermeture du bureau de poste. Il n'avait rien espéré jusque-là et pourtant, en passant la porte, en frappant au guichet de bois, en réclamant sa dépèche, il se disait : « Si quelque prodige... »

L'employé était justement en train de recevoir un télégramme : « Ah bien, m'sieu Nortier, vous tombez bien. G'esf nour vous. » Tout le monde dans la région le connaissait et le respectait On était ûer de sa grande fortune. On la citait aux étrangers.

L'homme continua : « Ça n'est pas commode à démêler. Il y a eu de l'orage. Le réseau doit être endommagé. »

Le destinataire bouillait, mais n'en voulait rien laisser paraître. Il accorda le temps de relire, de vérifier. Alors seulement il prit le papier bleu et y

déchiffra, en termes brefs, sa condamnation. Son visage demeura impassible :

« .le vais télégraphier à mon tour .... » Il écrivit en clair cet ordre étrange que le receveur ne devait jamais oublier et qu'il expédia avec stupeur à diverses personnalités financières : « Situation désespérée. Vendez ferme. »

Ceci fait, Camille Nortier remonta en voilure, afin d'éviter les rencontres et les questions, tourna la rue centrale de Bourg-Saint-Maurice, salué partons les boutiquiers et les passants, et se fit conduire à douze cents mètres d'altitude, au village de Vulmis contigu au fort du même nom.

Le patron du café l'accueillit avec joie ainsi qu'un vieil ami et un bon client. La froideui* des Savoyards n'est qu'apparente. Leur neige fond au soleil de la cordialité. Le financier se commanda « dans la salle d'habitude » une soupe épaisse, des haricots rouges, un carré de veau avec du gras, du miel et une bouteille soignée. On lui demanda s'il fallait porter sa v;ilise dans sa chambre. Il répondit : « Mais certainement » avec un sourire douloureux.

Les moindres singularités de cet endroit lui étaient connues. Car il partait de là avec ses guides pour de longues ascensions, des expéditions de deux et trois jours. Au mur un tableau rudement colorié représentait un chalet de secours sous un glacier. Un perroquet, qu'on rentrait pour la nuit, mordil-

lait son perchoir en grognant. On percevait, dans la salie du bas, des voix de petites filles récitant leur « pater noster ».

11 mangea de bon appétit et but sec, sans se pres- 'ser, tournant les pages de sa vie comme celles d'un album, remarquant des détails qui lui avaient jusqu'alors échappé. C'est ainsi que sa tentative d'asser- \issement des chefs socialistes lui apparut comme un peu puérile. Derrière les Salvian et les Fagnies il y en avait d'autres qui attendaient leur tour et remplaceraient ces visages trop connus. Les ressources de la démocratie en petits ambitieux étaient inépuisables. Aussi nombreux que les perroquets des forêts d'Amérique, ils répéteraient les mêmes discours jusqu'à extinction des nationalités livrées à leur caquetage, à leurs utopies.

Si lentement que le triste convive mangeât, il fallut bien arriver au dessert. Jusque-là il n'avait point eu de défaillance. La faiblesse entra en lui par la vue et l'odeur du miel qui lui rappelaient des journées heureuses dans le rucher de M. Gèbe, apiculteur renommé à Bourg-Saint-Maurice. Il entendait le bourdonnement des travailleuses. Les petites' Italles d'or sifflaient dans la lumière. Quelle virgilienne candeur tombait du ciel et des grands arbres !

Par un effort violent il revint au courage, demanda du papier et de l'encre. Il écrivit à sa femme

et à sa fille un petit mot très bref qui débutait ainsi : « Mes deux chéries... » Il avait sorti leurs portraits de sa poche et les regardait tout en écrivant, ainsi que celui de Simonne Albigny. Il commença un brouillon pour Mme Haussoir, puis le déchira en soupirant « à quoi bon! » Il s'aperçut avec surprise que la Vindiera ne tenait aucune place dans son cœur. Il laissa encore sur la table trois enveloppes cachetées à l'adresse de trois amis intimes qu'il avait ruinés. A l'un d'eux, moins atteint que les autres, il disait : « Je vous ai ménagé. »

Quand ce fut fait, il prévint l'aubergiste qu'il allait faire un tour, avant de se coucher, du côté du a Pas de Hardiesse ». Il recommanda qu'on mit tout de suite ses lettres à la poste : « Ce qui reste dans ce rouleau d'or sera la dot des petites demoiselles qui récitaient si gentiment leur prière... Ne me remerciez pas. J'ai horreur de ça. »

Avant de sortir il jeta un coup d'oeil à son image dans le miroir terne pendu à un clou. Il avait l'air d'un honorable et beau vieillard qui va dormir tranquillement, sa tâche accomplie.

La nuit était majestueusement claire, sous le sortilège d'une lune d'argent. Nortier s'engagea dans un chemin qui contournait le fort, longeait des sapins d'un noir fatidique. Il lâtait dans sa poche un objet lourd et froid. Il suait et dut enlever son chapeau pour s'essuyer le front.

LES PRIMAIKES 259

Le « Pas de. Hardiesse » est un sentier de mulet au-dessus d'un gouffre de trois cents mètres. L'astre pâle montrait les saillies des roches, le fond de la vallée, les premières maisons de Bourg-Saint-Maurice, avec leurs toits blancs et le clocher scintillant de l'église. Le financier ramassa dans un regard cette suprême image de son pays, puis tournant le dos à l'abîme de telle façon que la chute dût l'y précipiter, il appuya le pistolet sur sa tempe...

Le coup prolongé par l'écho retentit sinistrement dans la montagne. Les habitants étonnés racontèrent qu'ils avaient cru à un tir de nuit, autour du fort.

Page 1