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CHAPITRE XII

REPERCUSSIONS

« Il faut avouer que le patron a mal choisi son moment pour aller passer quelques jours en Savoie, dit un des employés de Nortier en relevant le nez. — Jamais il n'est arrivé autant d'affaires aussi compliquées et aussi bizarres. »

Laurent Caltet, à peine remis de .sa blessure, travaillait à la table à côté. Il pensait comme son voisin, mais répondit sèchement : « Le patron sait ce qu'il fait. Nous n'avons qu'à remplir ses instructions. Tout 'se débrouillera à son retour. »

Ces paroles s'échangeaient dans les bureaux du boulevard Haussmann, où aboutis.saient tous les rouages de l'énorme machine commerciale, industrielle et financière. Une dizaine de scribes s'occu-

paient là dix heures par jour sous les ordres des secrétaires particuliers. Les combinaisons du roi du café et du caoutchouc étaient telles qu'aucun autre que lui ne les possédait dans leur ensemble. Elles étaient pareilles à un jeu de patience aux pièces dispersées formant une figure connue de lui seul.

A ce moment la porte s'ouvrit et un homme livide aux petites moustaclies blondes, vêtu avec une grande recherche, apparut. C'était le banquier Oscar Malus, un des principaux agents de Nortier. Sans parler il remit à Laurent la dépêche qu'il venait de recevoir : « Situation désespérée. Vendez ferme. »

Tous deux se regardèrent avec épouvante.

« Mais étes-vous le seul? » demanda Laurent.

Malus bas, avec eiïort, articula : « Les frères Leridde, la maison Stephen ont le même avertissement, venu du même endroit... Yulmis... Savoie... Ils sont en route. »

Les gens du bureau épiaient ce dialogue du coin de l'œil et devinaient queli|ue chose de grave, d'anormal. Après s'être concerté avec ses collègues, Laurent engagea Oscar Malus à l'accompagner à l'hôtel Xortier, où l'on aurait peut-être un renseignement. Comme ils sortaient, ils rencontrèrent Jérôme Leridde, vieillard essoufilé qui se joignit à eux. Du boulevard Haussmann au faubouri:;; Saint- Honoré, ils n'échangèrent pas six paroles. Mais

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leur inquiétude, leur pressentiment étaient identiques.

A l'hôtel ils s'informèrent discrètement, afin de ne pas jeter l'alarme. Ai madame ni mademoiselle n'avaient encore rien de monsieur.

L'après-midi se passa dans des transes mortelles. A cinq heures, n'y tenant plus, Laurent guettait sur le boulevard l'apparition du Temps. Aux dernières nouvelles une note de deux lignes annonçait qu'on venait de découvrir à Vulmis, dans un ravin, le cadavre horriblement défiguré du grand industriel Camille Nortier. La mort était récente. On avait entendu un coup de feu la veille au soir, vers les dix heures, dans la direction du fort. On ignorait encore s'il s'agissait d'un crime ou d'un suicide.

Laurent comprit aussitôt l'étendue et la portée du désastre. 11 s'expliqua en même temps bien des paroles étranges, bien des mines sombres qu'il remarquait depuis quelques jours. Mais, oubliant sa propre ruine, il n'eut plus que cette pensée : amortir le coup pour les malheureuses qui ignoraient encore la perte d'un père et d'un mari.

Malgré tous les ménagements qu'employa le brave garçon, ce fut une scène atroce et déchirante. Aux cris poussés par les deux femmes, le personnel accourut et la consternation s'abattit sur cette brillante demeure. Une multitude d'amis, d'employés, d'inconnus, de reporters venaient déjà aux non-

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velles avec ces raines avides, hypocrites, irritées que la déception d'argent et l'envie satisfaite ajoutent au deuil. En dépit des dénégations de la iamille et des intéressés, la vérité déjà se faisait jour. Il s'agissait bel et bien d'un suicide et d'un krach sans précédent. Les uns parlaient de cent, les autres de deux cents millions ; ceux-ci d'une affaire de mœurs surajoutée, ceux-là d'une série de fraudes formidables. On ne se gênait pas pour vociférer, insulter le mort lointain, insaisissable, jeter de la boue sur sa mémoire là dans ces pièces majestueuses qui l'avaient vu triomphant et respecté.

La ruine est pareille au pillage. Elle provoque le même désarroi. La sonnerie du téléphone ne cessait de retentir. Des étrangers circulaient dans l'hôtel, ouvraient les portes et les armoires, inventoriaient avec des rires et des chuchotements. Les journalistes prenaient des notes, recueillaient la colère des créanciers, l'allégresse des rivaux, la coulée des potins monstrueux et des suppositions infâmes. Les (lomestiquesni'osaient s'opposer à rien, s'imaginant, avec la naïveté des gens du peuple, que tous ces curieux touchaient de près ou de loin à la police, accomplissaient une besogne légale. A la faveur de la confusion des objets précieux disparurent.

Cependant Mme Nortier et sa lille avaient jeté rapidement quelques effets dans une malle, étaient sorties de chez elles par une porte dérobée, sans

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voir ni recevoir personne; et une heure et demie plus tard elles montaient dans ce même train qu'avait pris le malheureux l'avant-veille. Le fidèle Laurent les accompagnait.

Il avait eu le temps de dire à sa femme : « C'est peut-être aussi notre déshonneur. » Car sa conscience scrupuleuse s'exagérait les responsabilités. En réalité, simple agent d'exécution et depuis peu au service de Norlier, il n'avait personnellement rien à craindre.

Marie airoléc se précipita chez sa mère, qui était absente, de là chez sa grand'mère qu'elle mit au courant. La nécessité de plaindre sa petite-fille combattait, chez la vieille dame, l'Apre désir d'en savoir davantage; elle se rappelait avec orgueil qu'elle avait été l'amie de Simonne Albign\ , mère adoptive du défunt : « Heureusement qu'elle est partie, la pauvre, avant d'assister à toutes ces horreuis. » Puiscommeelle prévoyait que ces événements aboutiraient chez le petit ménage, aussi bien que chez les Salvian, à une réduction de budget, elle se mit à déplorer, après la malignité des hommes, la modestie de ses revenus. C'était en tous cas une bonne précaution.

L'arrivée d'Emilie Caltet, qui venait elle aussi de la rue du Bac, interrompit ce lamento. Certes Emilie adorait son frère et chérissait sa belle-sœur. Pourtant sa première phrase fut : « Ah ! mon Dieu,

que va devenir l'Œuvre Chrétienne ! » El elle s'affala en sanglotant dans un fauteuil.

François Salvian reçut le choc à son journal, à sa table, pendant qu'il corrigeait son article. Talcèdre entra, suivi de Gendrart, et lui mit la nouvelle sous les yeux. Le tribun se dressa d'un bond, donna un coup de poing sur ses paperasses et rugit : « Mes enfants, nous sommes foutus! » Alors Gendrart, qui voulait avoir l'air renseigné, hasarda celte remarque : « Et Fabricius? » Car il croyait la fortune du nègre colossale et indépendante. Il s'attira cette simple réponse : « Imbécile !»

Bientôt d'ailleurs Corat se présentait au Prolétaire, accompagné de Constant Fagnies, et sa mine grisâtre sur fond noir — suivant l'expression d'un garçon de bureau — disait assez qu'il ne fallait pas compter sur lui. Introduits dans le cabinet de Salvian, ils furent rejoints un quart d'heure après par GilTare, Mague et Martin Matonnay. Les complices de l'affaire Sambuc, sans s'être donné le mot, éprouvaient le besoin de se réunir. Noitier les entraînait dans sa chute.

Fagnie^i, qui avait poussé à la roue sans conduire ostensiblement l'attelage, comprit tout de suite qu'il n'y avait pas à compter sur ces politiciens abattus. Mague et Matonnay étaient de simples comparses. Giffare n'avait ni autorité ni relations. Salvian oscillait d'un avis à l'autre, rendu à sa faiblesse natu-

relie par l'urgence el la gravité des résolutions à prendre. L'administrateur compulsait ses registres et respirait avec dilTiculté comme un homme qui va étouffer. Gorat gémissait dans un coin : « Il ne me reste plus qu'à me touer. »

« Mes chers amis, — commença Fagnies, — la situation financière est, comme l'avouait Nortier, désespérée. Nous sommes les victimes d'un coquin et, si vous m'en croyez, nous n'userons point nos forces à essayer de blanchir sa mémoire. Avant tout sauvons la face.

— Ah! la crapule, vociféra le nègre, — trois millions en six mois que je lui ai remis de ces mainslà... Si je le tenais, tonnerre des Indes !

— Donc, reprit l'avocat-député, demain matin, pour commencer, une petite note très nette déclarant que, malgré des bruits ridicules, le coupable n'avait aucune influence sur la gestion du Prolétaire et que nous nous joignons à ceux qui réclament une enquête sévère sur ses opérations frauduleuses. Ceci coupera les effets de Houngar et de Gageron. »

Salvian opinait de la tête, sans avoir la force d'émettre up son.

« Je vous engage, mon cher Salvian, étant donnés les liens récents qui vous unissaient à Nortier, à passer la main momentanément et à me confier la direction de la barque. »

>'oiiveaii signe de tête, comme pour indiquer que la chose allait de soi.

« Je vais me mettre en campagne et chercher à combler le déficit. Ce sera rude. Mais le Prolétaire est une force, a une clientèle et représente un capital. »

Salvian crut ici devoir serrer la main de son ami Fagnies pour le remercier de sa sollicitude. Giffare, Mague et Matonnay poussèrent quelques grognements d'approbation. Corat fixait tout le monde d'un air hébété comme s'il espérait encore rentrer en possession de son argent.

« Enfin, — conclut le sauveur improvisé, — nous n'avons rien à craindre quant aux ennuis et tracas judiciaires. JNotre ami Fabricius Corat représentait h lui seul l'appoint Nortier. En outre, notre collègue Caussade m'a fait donner l'assurance, il y a quelques minutes, par son chef de cabinet Michel Malet, que nousneserionspointinquietes.il nous estdoncpermis d'envisager l'avenir immédiat sinon avec optimisme, tout au moins avec une tranquillité relative. »

Tandis que ces propos s'échangeaient, les journalistes ordinaires et le petit personnel du Prolétaire, avertis du danger, attendaient avec consternation le résultat du colloque. Celui-ci songeait que tout était compléta VAube socialiste et qu'il ne retrouverait pas un emploi de si tôt. Celui-là envisageait la détresse de sa femme et de ses enfants. Cet autre

croyait déjà entendre le pas brutal du créancier qui monte l'escalier. Une véritable fraternité d'angoisse unissait à leur insu les rédacteurs du i^rand organe socialiste et les banquiers et coulissiers chargés des actions du café Norlier, du caoutchouc Nortier, de toutes ces paperasses qui hier valaient de l'or, qui aujourd'hui ne valaient plus rien.

Un silence effrayant pesait sur les bureaux du journal. On entendaità travers les tentures les éclats de voix de Fagnies. On avait décroché les récepteurs du téléphone aQn de ne pas subir les harcelantes questions des bons confrères qu'alléchait déjà le désastre. Les correspondances des agences gisaient sur les tables, inemployées, dans leurs enveloppes. Mais bientôt, vers le soir, éclatèrent au dehors les voix des camelots, lesquels, en dépit des arrêtés préfectoraux, glapissaient : « Un affreux scand'ale... Le suicide de Camille Nortier. Les détails complets... Les arrestations. »

Talcèdre et Gendrart s'étaient enfermés dans la petite pièce particulière aux secrétaires de la rédaction. Ils philosophaient. Le bohème, la pipe à la bouche, crachait à intervalles fixes dans la cheminée éteinte, bougonnait : « Pas de veine... J'avais une chouette place... J'engraissais... Ça devait mal finir... Je prévois que mon Italienne ne me paiera pas la fin de la traduction. »

Talcèdre soupirait : « Ça porte malheur de s'atta-

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quer à la franc-maçonnerie. Le patron ne voulait pas me croire... Ce qui me fait le plus rager, c'est l'idée du contentement de Sambuc. Ce qu'il doit danser le pas du Maître... Et Albigny donc!... Et Houngar !... Qu'est-ce que je vais fiche à présent?... Me présenter à la députation. »

François Salvian rentrant chez lui rue du Bac, après cette amère séance, trouva installé un véritable conseil de famille. Sa belle-mère, sa femme et sa tille poussèrent un même cri quand il parut : « Eh bien? » Mais lui, songeant au plus pressé : « Où est Laurent? Il est absolument nécessaire que nous ayons un entrelien. »

Quand il apprit que son gendre avait accompagné Mme et Mlle Nortier à Vulmis, son irritation fut extrême : « Ah! c'est adroit!... Il ne nous trouve pas assez compromis. Il faut maintenant qu'il s'affiche avec la veuve de cette canaille... Oui, c'est entendu, la pitié, le tolstoïsme, le pardon des fautes... Mais il aurait pu songer tout de même que je suis un homme politique, que j'ai ma situation à sauvegarder et que cette galante équipée ne peut qu'augmenter mes embarras.

— Cependant, père, fit observer Marie avec douceur, Laurent était le secrétaire de Nortier... Il a donc certains devoirs...

— On n'a pas de devoirs envers les fripouilles... Et moi qui me suis laissé embobeliner, qui ai rompu

avec la plupart de mes amis pour complaire à ce tartuffe, à ce voleur... Elle a le flair, votre Mme Haussoir, dans le choix de ses protecteurs!... J'aurais dû m'en douter... Un financier-moraliste, un agioteur qui affiche de si heaux sentiments... »

11 oubliait complètement que lui-même avait de son plein gré, et sans y être poussé par quiconque, accepté laide pécuniaire du tartuffe et du voleur. La grand'mère Gallargues haussait les épaules. Marie, blessée par l'allusion à mère Cécile, gardait le silence. Marianne souffrait de la peine et de la colère de son gAnd homme. Elle n'avait pas encore envisagé toutes les conséquences de ce suicide. Il fallut que le tribun les lui révélât par une série de cris du cœur où transparaissait son égoïsme. Tout en vociférant il marchait de long en large, à travers son cabinet de travail, devant les trois femmes assises et prostrées :

« Mon journal m'échappe... Fagnies le prend, et c'est tout juste, puisqu'il était libre vis-à-vis de Nortier et qu'il apporte un capital nouveau.

— Gomment... \e Prolétaire!...

— Lui-même. Demande plutôt au nègre, que cette anecdote met sur la paille. Ce n'est pas tout : Sambuc triomphant va se retourner contre moi... et derrière Sambuc je vois se dresser tous les ratés, tous les envieux que j'offusque et qui me haïssent.

— Caiissade est ton ami; il t'aidera à te relever... Il est président du conseil.

— En politique, — rugit Salvian, — il n'y a pas d'amis. On s'associe contre quelqu'un ou quelque chose, mais on se jalouse, on s'exècre et l'on est heureux quand le voisin tombe, parce que ca fait une place vacante. »

Il s'était arrêté, les mains dans ses poches, en proie à une furieuse sincérité qui ne manquait pas de grandeur. Maman Gallargues se délectait de voir humilié le lion du socialisme. Marie songeait aux scrupules de Laurent, à la douleur de Suzanne Nortier, et ne participait pas aux récriminations mesquines. Elle entendit pourtant que son père disait : « Tenez... C'était le secret de Polichinelle que Nortier commanditait mon journal... Eh bien, vi^nt-on me voir, me consoler?... Non... On me laisse seul... On s'écarte... Les meilleurs songent : quel débarras si Salvian pouvait disparaître dans ce cataclyme... Notre métier à nous autres... notre métier, c'est un panier de crabes... Vous verrez qiie Nicolas luimême... Sans doute il ne me reniera pas, mais il aura un peu honte d'être mon frère... Quant à ma situation à Carteyrade, ça ne va pas l'améliorer... 11 y a de l'écho en province. On me jettera dans les jambes un Malafosse quelconque... ou un jeune avocat du clan Gallargues... Tant pis, belle-maman, si je me débonde et si ma franchise vous déplaît.

— Oh! vous êtes tout excusé aujourd'hui, François », fit la vieille dame avet une commisération méprisante.

Le député de Carteyrade n'exagérait pas. L'affaire Nortier, comme on l'appelait déjà, eut à la Chambre un retentissement énorme. Sambuc et ses amis relevèrent la tête. L'indignité de leur adversaire ne prouvait point que les papiers de trahison qui les concernaient fussent faux, mais les foules ne raisonnent point : il resta ceci que la maçonnerie avait subi les attaques d'un individu taré, qui s'était fait justice, d'un exploiteur du peuple, d'un mauvais riche.

Pendant un mois, avec une cruelle insistance, Houngar et Gageron remplirent les colonnes de VAube socialiste d'affreux détails sur les pirateries du roi des cafés. Ce fut une avalanche d'interviews, d'articles techniques, qui tenaient la curiosité publique en haleine. On laissait supposer, derrière les rapines connues, d'autres scandales mystérieux, des débauches sans nom, des crimes effroyables. Des reporters stylés scrutèrent la vie privée de Nortier, recueillirent des témoignages infâmes ou serviles, étalèrent et grossirent les multiples fantaisies d'un millionnaire congestif qui combinait l'hypocrisie et le cynisme.

Deux députés du groupe socialiste gouvernemenlal réunirent en un grand meeting les ouvriers et era-

ployés des manufaclures de caoulcliouc, lancèrent des lisles de .protestation, organisèrent parallèlement an vacarme financier, politique et mondain, nne agitation méthodique.

D'autres feuilles, plus indulgentes, plaidèrent la folie. Toute la biographie de Nortier, orphelin de bonne heure, adopté par Simonne Albigny, protégé par la marquise de Yalgovert, s'étala dans la presse des doux mondes, tourna à la scie et ?i la complainte. Les photographes s'abattirent sur l'hôtel du faubourg Sainl-Honoré; la façade, les salons, les appartements privés, les tableaux, les tapisseries, les faïences, tout y passa, avec de navrants commentaires. 11 apparut peu à peu que cette existence somptueuse et enviée n'avait été qu'un décor, le masque d'une frénésie de joueur. En même temps les langues se déliaient. Les amis, les domestiques et les mèle-lout jetaient dans la circulation des histoires vraies ou fausses destinées à compléter la légende. Jamais cadavre à peine refroidi ne fut couvert de tant d'immondices.

Sa femme, sa fille et son secrétaire avaient enterré discrètement et comme honteusement l'infortuné dans ce coin de terre savoyarde où il avait trouvé la naissance et la mort. Mais même en cet endroit reculé ils n'évitèrent point, avec la formalité humiliante de l'autopsie, les bavardages impies et les inventions saugrenues. Les fortes tôles de Vulmis et

de Bourg-Saint-Maurice documentèrent les journalistes locaux qui se mêlèrent au concert général, firent de Xortierun satyre alpestre.

Seul peut-cire entre tous les Parisiens, Marc Albigny ne fut pas surpris par cet effondrement. L'étrange visite in extremis de son frère d'adoption l'avait édifié. 11 prévint sa ûlle par lettre qu'elle eût à compter sur un petit héritage, sans spécifier de quoi il s'agissait, et traça le plan d'un nouveau chapitre pour les Exploiteiirs du socialisme. Les événements, quels qu'ils fussent, intéressaient son esprit critique, mais n'affectaient plus sa sensibilité. Il répétaitvolontiers : « Je suis blindé ». C'était comme une anesthésie générale qui le gagnait en même temps que la paralysie. Ayant appris indirectement que son secrétaire Mague avait trahi la franc-maçonnerie et trempé dans la vente des papiers Sambuc, il le fit venir et lui dit : « Je ne t'en veux pas, mon garçon. Tu es de ton époque. Seulement tu vas me raconter exactement comment ça s'est passé. J'ai peur de me tromper en moins dans mon total de la vilenie humaine. Ça m'ennuierait de pai'tir avec un dernier reste d'illusion. » Paul Mague ne détestait pas le cynisme. Il obéit. Le détail de ces louches transactions enchantait Marc Albigny qui prenait des notes dans son lit, d'une grande écriture nerveuse et hachée : « Tranquillise-toi, je ne prononcerai pas ton nom... Ah! les parlementaires bourgeois qui cou-

(luisent le collectivisme sont plus parfaitement ignobles que leurs adversaires! Heureusement qu'il nous reste les syndicats... Mais les chefs de ces syndicats à leur tour ne subiront-ils pas la contagion des milieux politiques? Quel fumier! ô Karl Marx, quel fumier ! »

Sur ces mots il roulait une cigarette, malgré la défense de son médecin, et s'absorbait dans une rêverie pessimiste qui allumait ses regards divergents.

Les Saintines apprirent par les journaux, comme le bon public, l'événement qui les ruinait. Le mélancolique gentilhomme était justement en train de corriger les épreuves d'un article sur « le Paupérisme » qu'il réservait au Prolétaire. Les cris de sa femme l'arrachèrent au plaisir béat que lui procurait la lecture de sa prose : « Dani, Dani, c'est effrayant! Nous n'avons plus le sou. Qu'allons-nous devenir?

— Comment, plus le sou... et ta dot !...

— Xortier vient de se tuer... en Savoie... 11 doit quatre-vingts millions. Tiens, regarde, Un Krach monstre. »

Là-dessus une crise de nerfs, des hurlements proférés par une bouche d'ombre, gigantesque dans une toute petite figure ; puis un déluge de larmes et de plaintes enfantines : « Moi qui doit vingt mille francs à la couturière... et le loyer... et la voiture...

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et les domesliques... Nous serons saisis, vendus expulsés, à la rue... Ah! j'aime mieux mourir ! »

Daniel de SainLines, bien qu'épouvanté comme un incapable habitué au luxe et qu'on plonge tout vif dans la misère, le sérieux Daniel avait lu que les philosophes ne se laissent point abattre par le malheur. Il commença par aller chercher de l'eau de mélisse et la versa toute pure à sa mignonne, ce qui motiva un redoublement de déses[)oir : » Yilain, méchanl, tu m'as brûlée... » Puis il rangea les épreuves de son article, avec un llegmc puisé dans l'admiration de Marc-.\urèle, et déclara d'une voix de nez, hautaine et précise :

« Ça n'a pas d'importance... Je travaillerai.

— A quoi? » gémit Claire incrédule. Il sourit, et ménageant ses effets, avec lenteur continua : « J'ai trois idées dont la moindre vaut une fortune : mes tablettes de café, mon vernis à meubles et les oiseaux comestibles.

— Qu'est-ce que c'est, les oiseaux comestibles? » demanda-t-elle à travers ses pleurs. Bien qu'elle connût l'inconsistance de son mari, elle ne pouvait penser qu'une telle aventure le laisserait aussi placide et conliant en soi.

Dani expliqua que les grands restaurateurs servaient à leur riche clientèle du gibier de qualité inférieure, gavé dans des caves. Il y avait six cent mille francs à gagner par an avec des volières per-

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feclioniu'cs et un élevage de grives, de cailles et d'ortolans. Elle le laissait dire et secouait la tète. Quand il eut achevé : « Mais en ce moment, dans ton coftVc-fort, qu'est-ce qui nous reste?

— Dix mille francs. C'est juste ce qu'il me Tant pour la première mise de fonds. »

Calmée par l'excès de mépris, elle considérait avec stupeur ce déplorable gentilhomme qui n'avait même plus la force de sentir la réalité de la ruine et en un pareil moment se berçait de chimères. Elle entendait derrière la porte les pas de la dette et de la détresse. Tout leur avoir disparaissait avec Nortier. Daniel ne semblait se douter de rien et alignait des chiftres fantastiques sur un bout de papier comme un enfant ou un monomane. Elle examinait sa figure appliquée, sa longue silhouette falote, son dos légèrement voûté. Depuis sept ans qu'elle vivait auprès de lui, elle ne l'avait jamais aussi bien compris. Quoi de plus effrayant que la soudaine apparition du néant chez un être ! Heureusement qu'il leur restait deux amis fidèles et qui les tireraient de là : Jean Pasme et Salvian.

Le coup élait rude aussi pour Jean Pasme, qui avait confié à Nortier six .cent mille francs. Les Saintines le virent arriver pâle et furieux, vociférant : « Le code est une plaisanterie... Les familles de ces gninds voleurs trouvent toujours le moyen de s'en tirer. Oui, on va mettre en vente l'hôtel et les col-

lections. Mais je suis bien sûr que les dames Nortier sauveront leurs épingles du jeu. Ta ta ta, je m'y connais. Je sais ce dont la finance est capable. » 11 avait complètement oublié son rôle de Bon Juge, de magistrat indulgent aux faiblesses de l'humanité. Ses yeux brillaient de haine contenue. Sa bouche avait un pli de tortionnaire. D'ailleurs il ne pensait qu'à lui et ne s'informait même pas des pertes subies par les Saintines, si bien que Claire finit par s'indigner :

(( Mais, enfin, donnez-nous un conseil. Nous sommes sur la paille. Daniel a devant lui dix mille francs à peine et nous en devons bien trente mille.

— Un conseil, — répétait Jean Pasme, complètement dégrisé de sa toquade pour sa jolie amie. — Un conseil... partez à la campagne; vivez sur vos terres...

— Elles sont hypothéquées...

— Eh bien, il y a dans certaines administrations des places réservées aux gens titrés... avec de gentils appointements... Que Daniel s'informe. Ça permet d'attendre. »

Puis très vite il insista sur son propre dénûment. Ces six cent mille francs représentaient ses économies. 11 n'avait plus un louis disponible.

Claire savait qu'il mentait, qu'il restait riche même après le krach. En quelques heures elle avait acquis plus d'expérience qu'en vingt ans.

Le lendemain ce fat le tour de Salvian. Ne voulant pas aller à là Chambre, ni à son journal, ni dans les milieux politiques où il lui eût fallu subir des questions, le tribun s'était résigné à se réfugier chez son flirt. On eût pu croire que les Saintines hébergeaient le mort et sa honte. Les domestiques parlaient bas. L'ex-lion fut introduit dans le cabinet de travail de monsieur et le trouva échoué dans un fauteuil; madame, étendue sur un canapé, s'épongeait les yeux.

« Ah! mes pauvres amis!...

— Ah! mon ami, mon cher ami! » Les voix sonnaient faux. Ils ne savaient par où commencer. Daniel avait hâte d'expliquer son système d'oiseaux comestibles. Salvian se félicitait de cette présence. Un tête-à-tête eût été gênant. Il plaignait Claire, mais elle lui était moins précieuse depuis qu'elle subissait les cruelles atteintes de la vie. Elle n'était pas belle. Ses paupières boursouflées, des traces de larmes, récentes, sa mise négligée l'enlevaient à son trône mondain pour la mettre au niveau des autres.

François subit mélancoliquement les condoléances du ménage. Les Saintines leplaignaienttrop. Ils insistaient trop complaisamment sur la répercussion politique qu'allait avoir l'éclipsé du Prolétaire, sur la satisfaction probable des ennemis. Ils se consolaient de leur propre désastre en exagérant

ïJSU LES PfUMAHŒS

celui du voisin. Ils donnaient au visiteur envie de leur répondre : « Pas tant que ça »

Salvian ressentit là comme jamais le côté factice des relations entre gens de caste et de catégorie différentes. Il songeait: « Pourquoi suis-je ici?» Afin d'échapper aux redites et aux lamentations vaines, il s'informa de laVindiera, laquelle continuait sa tournée d'Italie.

« Ah! mon Dieu, je l'avais oubliée, — fit Claire avec un émoi comique. — Elle doit être ruinée, elle aussi.

— .le l'associerai à mes inventions, — objecta généreusement Daniel.

— Bah! conclut le député, une nuit de Paris réparera tout cela »

La jeune femme lui soumit le cas Dani, comme elle avait fait pour Jean Pasme. Salvian ne connaissait-il pas une profession lucrative, peu fatigante, n'exigeant pas de connaissance spéciale.

(( Il y a bien la diplomatie... Rien de plus simple que d'en parler à Caussade... si tel est, mon cher, votre désir... »

Mais Saintines n'aimait pas ce milieu léger et superficiel des Affaires étrangères. Il aurait préféré quelque sinécure du côté de l'Instruction publique, une bibliothèque par exemple : « Je stylerais un secrétaire qui accomplirait le gros de la besogne, et j'aurais trois heures dans la journée pour mon vernis, mes tablettes et mes oiseaux.. .V propos, la

caisse du Prolétaire me doit encore une centaine de Irancs. Je nous invite tous les trois au Café Anglais. Il Faut être beau joueur. Cela porte chance. »

Mme Haussoir admirait profondément Nortier. Elle n'avait jamais vu que son profil honnête et généreux. Elle traitait de calomniateurs ceux qui émettaient quelque soupçon sur la droiture de son caractère. Mais telle était la force de cette àme mystique et sa foi dans la Providence que l'écroulement de toutes ses illusions la laissa calme et debout.

Elle réunit ses auxiliaires et leur tint à peu près ce langage : « Mes amis, le financier qui vient de disparaître était l'administrateur et le soutien de l'Œuvre Chrétienne. Il m'avait aidée à fonderies maisons et dispensaires de Paris, de Reims et de Lyon. Il alimentait et tenait nos caisses. C'est vous dire qu'il ne nous reste rien... matériellement. Moralement, nous sommes intacts. Je vous supplie de ne pas vous alarmer, de ne pas montrer aux déshérités dont vous avez la charge une angoisse qui s'ajouterait à leurs maux. Je vais dès aujourd'hui me mettre en campagne pour trouver la somme strictement nécessaire à la continuation de nos travaux. Priez Dieu que je réussisse. »

Dès lors elle fut comme le capitaine qui de la passerelle, pendant la tempête, donne des ordres à tout

l'équipage. Elle vendit ses locaux de Reims à Houngar qui depuis longtemps les guettait pour ses stocks de vin de Champagne. Elle se défit à bon compte de son immeuble de Lyon. 11 s'agissait avant tout de sauver TCEuvre de Paris et la maison mère du faubourg Saint-Antoine. Plus lard on récupérerait la province.

^Quelques jours après le suicide du financier, un banquier suisse de ses amis, qui avait reçu des instructions spéciales, remettait clandestinement à Albigny cent mille francs pour sa fille Jeanne et à Suzanne Nortier cent autres mille francs réservés de longue date par son père. Toutes les précautions avaient été prises pour que la loi ignorât ces legs détournés, pour que cet argent fût à l'abri des créanciers et de leurs poursuites. Marc Albigny ferma les yeux, ainsi qu'il l'avait promis. Suzanne Nortier ne se soumit qu'à la condition de verser cette somme à l'Œuvre Chrétienne où elle-même entra comme auxiliaire appointée. Cette jeune fille avait un cœur héroïque. Elle prétendait nourrir sa mère de son travail. Mère Cécile, mieux au courant des nécessités de la vie, engagea Mme Xortier à accepter l'hospitalité et une place d'intendante que lui offraient des parents riches.

Chaque matin de bonne heui'e Mme Haussoir, accompagnée tantôt de Rose Naffé, sa préférée, tantôt d'Emilie Caltet, partait pour recueillir des fonds.

Les circonstances n'étaient pas favorables. Le bruit de la participation de Nortier à l'Œuvre Chrétienne d'une part, et de l'autre au Prolétaire s'était répandu et déroutait les consen^ateurs. Ils ne comprenaient pas pourquoi ce catholique avait accepté de subventionner le socialisme. Souvent l'éloquence de la quêteuse se heurtait à une indifférence glacée, ,î un refus rapide et poli. Les gens sont trop heureux d'avoir un prétexte avouable pour ne pas desserrer les cordons de leur bourse.

Alors la sainte femme s'obstinait. Elle n'acceptait pas les mauvaises raisons. Elle exposait les résultats déjà obtenus à l'Œuvre, la nécessité de désarmer la colère et l'envie par raumùne. Elle suppliait, elle s'indignait, riant elle-même ensuite de son insistance sans vergogne. Pendant ces dialogues et ces débats, la petite Natïé, assise à côté d'elle, apprenait à connaître la sécheresse du monde. Ses yeux bleus s'agrandissaient encore. En redescendant l'escalier, elle disait à sa bienfaitrice : « Ils ne savent donc pas qu'Us mourront ». C'était pour elle une stupeur que l'inconscient égoïsme de ces messieurs et de ces belles dames, tranquilles dans leurs luxueuses maisons. Elle constatait qu'à Carteyrade, chez les paysans, la solidarité était plus grande. Mme Haussoir lui expliquait qu'à Paris les riches et les pauvres s'ignorent. Ils n'habitent pas les mêmes quartiers. Ils ne se rencontrent pas. Les usages

créent entre eux d'infranchissables barrières. D'où ' la méconnaissance et la haine.

Un idéal tenace a raison de tout. Au bout d'un mois, par petites sommes et billets de cinquante ou de cent francs, mère Cécile avait réuni vingt mille francs qui, avec l'apport de Suzanne Nortier, permettaient de joindre les deux bouts. On put distribuer du travail aux ouvrières, acquitter les dettes les plus criardes, continuer les distributions de pain et de médicaments, payer le petit traitement des auxiliaires sans ressources. On ne sombrait pas, c'était l'important. Sans désemparer Mme Haussoir organisa une vente de charité qui rapporta encore six mille francs. Mais elle était à bout de forces, par excès de tension nerveuse, et dut s'aliter, laissant à Emilie Caltet la direction effective des services.

Trois mois plus tard, c'est-à-dire vers la fin de juillet, les collections Nortier s'éparpillaient sous le marteau du commissairc-priseur, l'hôtel du faubourg Saint- Honoré était acheté par une famille américaine; un deuxième essaim de faillites s'élevait de ce désastre déjà ancien à New-York, à Londres et à Hambouro-.

A la même date, Salvian qui se croyait hors d'affaire et remonté sur sa bète, tant il avait l'optimisme tenace, affronta la tribune malgré les avertissements de Fagnies. L'abbé Dalcis, qu'il fréquentait beaucoup depuis ses malheurs et qui voyait

également la vie et les hommes en rose, lui avait conseillé ce coup d'audace. Les timides commettent de ces erreurs. Ce fut un essai désastreux. Les ministériels, amis de Caussade, craignant de se compromettre, désertèrent leurs bancs un à un et se répandirent dans les couloirs. Ils blâmaient fort cet orateur obstiné, déploraient son manque de tact. Les députés de la droite et du centre s'abstinrent d'applaudir et même d'écouter. On ne leur reprochait que trop leurs accointances avec Norlier. Salvian sans argent, sans crédit, sans journal, cessait de les intéresser, redevenait pour eux l'adversaire banal et un peu taré que l'on a nul profit à ménager. Enfin les radicaux et socialistes de la nuance Gageron, Houngar, étaient ravis de châtier par un froid mépris la campagne anti-maçonnique, la trahison de leur ex-leader.

On le traita eh provincial. Quelques maigresapplaudissements saluèrent sa péroraison comme une délivrance et, quand il regagna sa place, aucune main ne se tendit vers lui. L'avis général fut : «. C'est un deuxième suicide... 11 aura du mal à remonter le courant. »

Il était trop fin pour ne pas comprendre. Il passa sa colère sur l'abbé Dalcis qu'il rendit responsable de son échec, traita de jésuite et de tartuffe comme aux plus mauvais jours de l'anticléricalisme.

Les* nouvelles de Cartevrade étaient détestables.

286 LES PlllMAIKES

Oscar Malafosse avait indignement exploité la mort de Nortier. Il répandait le bruit que Salvian, complice du financier, avait été chassé du Prolétaire et songeait à renoncer à la politique. Ces calomnies, venant de monsieur l'instituteur^ prenaient quelque chose d'officiel. Nicolas écrivait que la prochaine campagne serait rude et exigerait de gros sacrifices. Il plaignait le cadet, lui envoyait des encouragements, mais on devinait dans ses lettres la crainte d'être sollicité pécuniairement. Ce docteur resté paysan avait le cœur généreux et la main étroite. Une grande et sagace bonté s'alliait en lui à la parcimonie.

Il fallut bien cependant s'adresser à sa bourse. François n'avait pas retrouvé de journal. Il ne pouvait être question de faire amende honorable à Jacob Ilountiar. Les gains étaient donc terriblement réduits et la dépense demeurait la même, malgré la stricte économie de Marianne. Celle-ci essuya de Mme Gallargues un refus net et motivé : « Si ton mari, ma pauvre enfant, était demeuré dans la doctrine qui fut celle de notre famille, il n'aurait pas été trop loin, n'eût pas eu besoin ensuite de Nortier pour faire machine arrière, et ces malheurs ne seraient pas arrivés. Voudrais-je vous aider, que je ne le pourrais pas. Il me serait impossible de vous avancer un billet de cinquante francs. Or c'est de dix mille francs au moins que vous avez besoin. »'

LES PRIMAHIES 28:7

Marianne fut indignée. Salvian ne lui avait jamais été plus cher que depuis qu'il était malheureux. Elle se reprochait de l'avoir abandonné quelques mois auparavant. N'était-elle pas la cause du changement d'attitude politique qui lui avait valu une alliance avec un pirate el la déconsidération dans son propre parti? Ses remords la rendaient tendre et susceptible. Elle répondit vivement à sa mère et il en résulta un froid qui enchanta la vieille dame parce qu'il la mettait à l'abri.

Alors le député se tourna vers son frère. Après un échange de lettres aigre-douces, qui allaient chercher de lointains griefs mais revenaient finalement au style ailéctuoux, Nicolas finit par s'exécuter et envoya en pestant la somme demandée.

Le jeune ménage Caltel dut son salut à la petite NatTé. Laurent, perdu dans la grande ville, novice en affaires, ne pouvait se recommander de son stage auprès de Nortier. Il gravissait le calvaire du solliciteur, grimpait des étages, subissait de mauvais accueils, des allusions désagréables, mais ne se rebutait pas et cachait sa peine à sa compagne.

Il était fier, il était loyal, et il ne savait pas insister. Or un beau jour Rose Naflfé toute joyeuse vint annoncer à son amie que le marquis de Vernières, de passage à Paris, était prêt à prendre Laurent comme régisseur de son domaine de Lafousse, dans les Cévennes. La jeune fille connaissait de Iob-

gue (Jale la marquise, propriétaire à Garteyrade <'t cliente du docteur Nicolas Salvian. Elle lui avait exposé la terrible situation de l'ex-capitaine, vanté le charme et les vertus de Marie. Sa naïve éloquence touchait la grande dame qui persuadait aisément son mari. C'était l'exode, mais dans des conditions excellentes, et c'était aussi le salut. D'ailleurs Laurent avait un seul désir: quitter une ville et un métier dont il n'avait connu que l'horreur, que les aspects bas et cupides.

La rage de la Vindiera, quand elle apprit le malheur qui frappait sa bourse, futatroce. Llle brûla les portraits et lettres deNortier. Chaque soir, dans sa prière, elle suppliait la Madone d'envoyer le scélérat en enfer. Elle commença, comme suite à ses m.émoires, un portrait satirique intitulé Camille Vlmposleiir et entra en pourparlers avec un journal de Milan pour une série de révélations anonymes sur les mœurs privées du roi du caoutchouc. Puis, avec le bon sens de sa race, elle comprit que le voyage de Paris ne serait qu'une dépense de plus, un aliment pour la malignité publique, et elle s'occupa aussitôt d!organiser une nouvelle tournée en Amérique. Elle accablait de télégrammes et de lettres Jean Pasme, le chargeant de défendre ses intérêts et ignorant que le Bon Juge était dans le même cas qu'elle, mais fort sceptique quant aux revendications posthumes. Elle s'irritait surtout de ce que, prévenue à temps par des

amis bien renseignés, elle n'avait pas tenu compte de leurs avis: « C'est loi, Yindiera, la plus grande Ijestia. »

Elle écrivait aussi. à Maria Poinçon, la conjurant de taper « le nègre ». Or Maria Poinçon, à la première nouvelle du krach, avait lâché son Othello prestement. Gela s'était passé de la façon la plus simple du monde. Fabricius Gorat, sortant de l'entrevue décisive avec Fagnies et Salvian, était rentré chez sa maîtresse, son éternel refrain à la Ijouclie ; « Je n'ai plusqu'àme touer ». En guise de consolation Maria lui déclarait: « C'est cela, tue-toi. Moi, je te quitte. Car tu penses bien que j'ai autre chose à faire qu'à nourrir un moricaud. Bonsoir. Le revolver est dans le premier tiroir de la commode. »

Ces paroles et ce conseil dégrisèrent Corat de telle manière qu'il renonçait au suicide, cherchait le moyen de s'en tirer, et finissait, à force de recommandations, par dénicher une place de surveillant dans une compagnie de théàtrophones sur le boulevard. Désormais on put le voir là chaque soir, revenu des grandeurs humaines, de la politique et de l'amour, rôdant au milieu des maniaques qui assistent de loin à l'Opéra et au café-concert, un tuyau dans les oreilles. Il ne souffrait pas trop d'être ainsi passé brusquement de l'état de millionnaire à celui de réclame déambulante. Il contait son aventure aux passants avec une terrible mimique etla moralité obli-

gatoire : « Pendant houit jours j'ai pensé à me touer. C'est ma maîtresse, oime romancière de génie, qui m"a sauvé dou désespoir. »

La parité de leur infortune rapprocha ainsi Maria Poinçon et la Yindiera. Elles échangèrent une correspondance pathétique. Puis la comédienne réfléchit qu'elle ne trouverait jamais une meilleure dame •de compagnie que cette grosse personne délurée et i>avarde. Elle lui proposa de s'embarquer avec elle au mois de juillet pour New-York. Malgré tous ses ennuis, François- Salvian ne put s'empêcher de rire lorsqu'on le mit au courant de la combinaison, et il eut cette réflexion prophétique : « A quand la brouille et le pugilat? »

Car, malgré tout, sa bonne humeur finissait par reprendre le dessus. Il apprenait par Gendrart que Fagnies s'associait à Gageron et à Houngar pour fondre en un seul organe quotidien VAube socialiste et le Prolétaire: « Bah! s'écriait-il. Fagnies est un pédant, Gageron une chiffe, Houngar un vieux roué. Ça ne marchera pas quinze jours. Ils viendront me trouver pour que je les réconcilie et remette leur barque à flot. » .

On le prévenait qu'Albigny, s'étant rapproché de Sambuc, cherchait à le faire excommunier, lui Salvian, par les syndicats socialistes et menait une formidable campagne de diffamation. Il répondait: « Albigny est perdu. Il n'en a plus pour longtemps.

Laissez-le jouir de son reste. Le jour où je placerai un beau discours, les ouvriers me reviendront. Ce sont de grands enfants terribles, et jamais ils ne retrouveront une trom;)cUe comme la mienne. »

Son fils Bernard, privé de sa collaboration au Prolèlaire et réduit à ses seules ressources, lui écrivait des lettres douloureuses où, sans se plaindre directement de Jeanne, il laissait entrevoir un grand découragement : « C'est mon garçon... Il exagère, disait-il en riant à Marianne éplorée. Tout ça se passera avec le temps. Dans trois mois je les tirerai encore d'aiiaire. Quand il y a du loin au râtelier, les chevaux se réconcilient. »

Un peu plus tard Bernard vint à Paris soumettre à son père un cas de conscience. Il avait appris que Jeanne venait de faire un héritage de cent mille francs, mais on lui cachait obstinément le nom du donateur. Sa situation irrégulière au point de vue du code ne lui permettait pas de s'opposer formellement à ce que sa femme acceptât cette grosse somme. Le jeune homme se rongeait de scrupules. Tous ses griefs contre les Albigny lui remontaient aux lèvres.

Salvian le rassura. Marc était un mauvais caractère, mais un honnête homme, incapable d'une transaction louche. C'eut été folie que de refuser une pareille aubaine... Le faible Bernani se laissa convaincre et repartit pour Lyon rasséréné.

Enfin il n'était pas jusqu'aux Saintines à qui le tribun ne dut porter des consolations et des espérances. La vente des oiseaux comestibles ne marchait pas. Les dix mille francs étaient épuisés et Daniel hésitait à lancer ses tablettes de café et son vernis. Le Bon Juge, pressenti pour un petit emprunt, disparaissait subitement. Les parents riches et titrés avaient rompu de longue date avec ces renégats, admirateurs du collectivisme, et ne semblaient guère pressés de rétablir les relations. Bref, Daniel fut tout heureux de trouver un modeste emploi de placier en automobiles. Ils habitaient maintenant à l'extrémité de Passy un petit pavillon moisi et délabré où Salvian venait les voir une fois par semaine. Il évitait soigneusement de se trouver seul avec madame. Elle, de son côté, épouvantée et maladroite comme un oiseau tombé du nid, ne cherchait plus à tirer des visiteurs, ses anciens tlirts, autre chose que des emplois, des promesses fermes et des moyens de subsistance. La destinée, qui s'acharne sur les frivoles, la ramenait au sérieux par les voies les plus rapides,

(( Voilà l'été, — répétait François. — C'est ma saison et le soleil est mon complice. Il est impossible que la guigne me poursuive jusqu'à la canicule. C'est une dame du Nord qui n'aime pas la chaleur. Elle va rentrer chez elle et fermer les volets.

— A moins qu'elle n'enferme les voleurs »,

ajouta l'aimable Albigny, à qui l'on rapportait ce propos pittoresque.

La vision claire de son discrédit vint au député d'une manière indirecte. Il était allé prendre des nouvelles de Guillaume Horteux qu'on disait tombé en enfance. Félicité, ses boucles grises flottant sur ses, épaules maigres, les yeux mouillés delarmes, le reçut avec des soupirs, l'introduisit auprès de son frère.

Le philosophe était étendu sur un canapé, contre sa table chargée de livres poussiéreux qu'il n'ouvrait plus depuis deux mois; mais il défendait qu'on y touchât. Chose étrange, il avait engraissé; son regard s'était éteint et les paroles sortaient de sa bouche avec peine, comme enroulées sur une langue pâteuse. Son grand front plissé, ses lunettes, son accent caverneux complétaient un aspect de pontife gâteux. Il reconnut le visiteur et hocha lentement la tète : « Mon pauvre Salvian, nous voilà dans le cinquième dessous...

— Demande-lui comment vont Marianne et Marie », cria Félicité qui expérimentait sans cesse la lucidité du malade et ne pouvait admettre la triste réalité.

Mais Horteux, sans comprendre : « Votre satuition — il retournait ainsi les syllabes — est plus pénible que la mienne. Moi, c'est le crâne, c'est là que ça rie va pas. Vous... nettoyé, rasé, fini... partout fini... Ah bigre!... »

Salvian était extrêmement impressionné, non seulement de trouver dans cet état l'auteur de l'Univers sans miracle, mais surtout de la prédiction. Il fut sur le point de répondre : « Je me remonterai », puis réfléchit au ridicule de ce débat' et accepta le fâcheux augure.

Horteux, remuant toujours la lête, insista : « Déplorable... votre satuition. Plus un sou... abanné... abadonné... de tous... Ah bigre! »

Si bas qiu'Mfùt, il était content tout de même de constater la déchéance d'auti'ui et un navrant sourire incomplet tordit sa face d'hémiplégique.

Dans l'antichambre, Félicité, qui d'ailleurs adorait son frère et le soignait avec un dévouement incomparable, dit à Salvian : « Vous l'avez vu... le pauvre... Encore aujourd'hui c'était relativement bien... Il trouvait ses mots... Imaginez que je suis si triste... .le n'ai même plus le courage d'écrire une fable... Depuis Les deux rais et le. saucisson, je n'ai plus travaillé... »

Le député rentra chez lui, s'assura que sa femme et sa tille étaient sorties, s'enferma dans sow cabinet. Alors, pour la première fois depuis ces navrants épisodes, il mit sa tète entre ses mains et pleura longtemps, de toutes sesforees, sur la destruction de ses grands projets.

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