‹ Les primairesChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA FIX D U.X IMILMAIKE

Marc AibiLiiiy, de plus en plus malade, avait dû suivre les conseils de son médecin. 11 était venu, dès les premiersjours de septembre, l'aire une cure aux eaux de Terrenoire. Il y retrouvait le docteur Nicolas Salviau, attaché au nouvel établissement de bains, lequel chaque année recueillait là, à quelques lieues de Gatteyrade, une multitude d'observations curieuses. Jeanne avait tenu à accompagner son père presque impotent et incapable de monter seul en wagon. Bernard se Joignait à sa femme. De sorte que le révolutionnaire, sa fille, sou gendre et l'oncle de celui-ci réunis au Grand-Hôtel prenaient leurs repas ensemble.

Cela n'allait pas sans tiraillements. L'humeur de

Marc s'était apaisée, mais son égoïste indifférence créait une atmosphère pénible. Il répondait aux questions sèchement on avec un rire douloureux. Son refrain était : « Qu'est-ce que ça fait? » Une seule préoccupation le hantait : achever son livre les Exploiteurs du socialisme. Or il laissait entendre devant Bernard et Nicolas que cet ouvrage implacable stigmatiserait les variations de François Salvian. Le docteur haussait les épaules, mais le jeune homme relevait l'allusion. A chaque instant la causerie menaçait de s'envenimer.

Dans le jeune ménage, d'autre part, la mésentente était complète. Depuis son mystérieux héritage, Jeanne traitait son mari comme un inférieur. Elle ne le consultait sur rien. Elle devenait coquette à sa manière. Elle avait à son service deux femmes de chambre qui la coitïaient, taillaient des robes compliquées sur des patrons de journaux de modes, et ne recousaient jamais un bouton aux habits de monsieur. Quand celui-ci hasardait la moindre observation, sa femme le prenait de haut, lui reprochait ses opinions bourgeoises, ses petits appointements d'employé électricien, l'exil à Lyon, sa famille, le mariage de Marie, le suicide de Nortier; elle allait chercher de vieux griefs qu'elle rajeunissait pour la circonstance. La colère dégradait son beau visage régulier. Elle devenait vite une mégère brune et débraillée ; le sarcasme de Marc dégénérait chez elle en invective.

LES l'IUMAlfiES 297

Cela ne l'empêcliail pas, cinq minutes après une scène grotesque et vulgaire, de chanter la Cité future et la Fraternité universelle, la Paix entre les hommes, les Sept joies du collectivisme. « Mais, ma pauvre petite, comment t'en tireras-tu alors, toi qui ne sais pas faire un lit, ni cuire un œuf à la coque? » Cet ordinaire argument de Bernard la faisait sourire de pitié. Il n'entendait rien à la pure doctrine. Toute sa vie il resterait un salarié atone, sans révolte et sans héroïsme. Maintenant elle se plaignait à son père, quand ils étaient seuls tous les deux. Le front à la vitre, l'allure lasse, elle répétait : « Si j'avais su ».

Les malades nerveux ont souvent une perversité spéciale. Albigny approuvait sa hlle, l'encourageait à l'indépendance, traitait François Salvian de coquin et de renégat, établissait des parallèles désobligeants entre son gendre et ses disciples : « Tiens, Pierre Mague, ce n'est pas un ange. Il a peut-être barboté dans l'affaire Sambuc. Eh bien, tu aurais été plus heureuse avec lui qu'avec ce pauvre et naïf garçon... » Une minute après, au milieu d'un silence, il ajoutait, relevant de la main sa jambe paralysée avec une crispation du visage : « Il J'a aimée, Pierre Mague. Il a eu un rude chagrin quand tu lui a préféré l'autre. C'est un écrivain distingué. Si je meurs avant d'avoir achevé mes Exploiteurs, c'est lui qui les terminera. »

Jeanne écoutait ces propos, rêveuse; elle finissait par se croire incomprise. La petite royauté qu'elle exerçait jadis dans son milieu lui revenait à l'esprit, lui rendait par le contraste sa situation présente plus amère. Marc s'appesantissait sur l'affaire Nortier, l'amoindrissement politique de Salvian : « Il est noyé:., il flotte, les pattes en l'air... Camille l'a emporté avec luiulans la mort. » Si bien que la jeune femme éprouvait une certaine honte d'avoir lié son sort au fils de ce « déchet du socialisme ».

Nicolas Salvian, grâce à sa subtilité de clinicien, observait de près ce manège. Son neveu Bernard ne ui cachait pas d^ivantage ses désillusions. Il avait cru que Jeanne serait la compagne idéale dans lesbons- et les mauvais jours, qu'elle sanctifierait! l'union libre. Or elle se révélait à la fois comme une indolente et une virago. Ses idées sur l'existence étaient outrancières ou baroques, exprimées dans un jargon de plombier philosophe. Elle parlait couramment du « grand souffle humain et social qui régénérera la planète », de « la vieille mentalité ancestrale qu'il s'agit de transformer par la science », ^^ d'un meilleur devenir » : « H y a des moments, ajoutait le jeune homme, où cette phraséologie de manuel me donne des rages de dents. Quand elle commence, j'ai envie de mettre du coton dans mes oreilles.

■ — Tu trouvais cela charmant autrefois, répondait l'oncle Nicolas.

— Eh oui, je n'étais pas encore blasé. Aujourd'hui j'envie. le sort de ceux qui ont épousé de bonnes dindes bien rondes ou des muettes. »

Un matin, pendant le déjeuner, Marc Albigny, qui d';i illeurs mangeait peu, eut un vomissement de sang accompagné de contractions violentes et douloureuses de l'estomac. On le coucha aussitôt. Pendant quelques minutes. le docteur Salvian montra une mine soucieuse, répondant par monosyllabes aux questions pressantes de Jeanne., F^uis, après une piqûre de morphine et l'apphcation d& compresses glacées, la crise se calma, le malade put prononcer quelques paroles. A sa fille qui incriminait l'action des bains, il déclara : « Je ne veux pas interrompre mon traitement... Me rétablir ou crever. » C'était péremptoire.

Le lendemain arrivait Pierre Mague, lequel, débarrassé de sa besogne à Paris, venait rejoindre son maître à.Terrenoire et devait écrire sous sa dictée les Exploiteurs du Socialisme. Ce fameux pamphlet n'avançait guère.

Pierre Mague apportait des nouvelles. Il s'installa aux côtés de Jeanne, près du lit de Marc que les potins amusaient encore un peu et dont; la face pâle et tirée esquissait devtemps en temps un sourire. Bernard et Nicolas étaient allés; faire une pro-

300 LES PRIMAI UES

menade aux environs. On entendait dans les couloirs de l'hôtel les chuchotements du personnel et des baigneurs qui s'informaient de la santé du révolutionnaire. Car la mort soudaine, fréquente chez les grands nerveux, est la terreur des villes d'eaux et le désespoir des aubergistes. Ici le cas se compliquait de ce que la personne menacée était une célébrité parisienne, un ennemi de la société. Les étrangers et les petits bourgeois du Midi harcelaient de questions les filles de chambre.

« Écoutez- les, soupirait Albigny d'une voix caverneuse et voilée. Ah! ce qu'ils seraient contents, les cochons!,,. »

Sa fille le fit taire en lui mettant ses doigts sur la bouche, Pierre Mague, la comprenant, reprit son réc4t : « ,.,Fagnies et Gageron s'entendent à merveille. Le Prolétaire et ÏAuhe réunis font d'excellentes affaires. Houngar doit prochainement doubler le capital. Bref, Salvian est complètement oublié et on prévoit même qu'à moins d'un miracle il sera battu aux prochaines élections, tout près d'ici, dans son lief,,. »

Les yeux noirs et divergents d'Albigny exprimèrent la joie. Il murmura :

« Et l'enquête Nortier?.,. » Car les syndicats ouvriers, à son instigation, avaient décidé d'approfondir les responsabilités du roi du caoutchouc dans la constitution du Prolétaire à six pages et

LES PP.IMAIUES 301

dans la publication des papiers Sambuc. Ici Mague, directement intéressé à ce que l'affaire tombât dans l'eau, fit un vague geste de mécontentement. Jennne le regarda. Il rougit et Albigny, pendant une minute, jouit de l'embarras de son secrétaire. Puis bon enfant il reprit :

(' Et llorteux? v

Knclianté de la diversion, Mague se frappa le front : « Complètement maboul. iMalgré les protestations de sa sœur, qui ne veut pas admettre qu'il soit fou, on a décidé de l'interner. Ça doit être fait à l'beure qu'il est. »

Le malade rejeta la tète sur son oreiller et parut suivre dans l'espace, autant que sa diplopie le lui permettait, la triste destinée de l'auteur de l^ Univers sans miracles. Il la comparait à la sienne. Après un long trajet, sa pensée égoïste aboutit à cette constatation qu'il exhala plus qu'il ne l'exprima : « Je préfère mon lot. »

Tout en bavardant et quand il pensait qu'elle avait les yeux ailleurs, Mague s'empressait d'admirer Jeanne, dont le beau profil classique et la taille penchée l'impressionnaient à nouveau. Elle lui semblait moins distante, moins inaccessible qu'autrefois. Gomme il s'était levé pour offrir au maître un verre de sirop, sa main rencontra la main de la jeune femme qui ne s'écarta pas. Pierre n'était pas beau. Michel Malet symbolisait sa figure disgraciée

par trois points et une ligne dans un triangle. En revanche, il était fat, intelligent et sensible aux atmosphères. Or depuis son arrivée il flottait une bienveillance autour de lui et une malveillance autour de Bernard. Ce soir-l;i, avant de s'endormir, il se dit que les amoureux dédaignés ont quelquefois de singulières revanches : « Après tout, une union libre, ce n'est pas un pacte éternel. »

Albigny n'eut pas de nouvelle crise, mais sa faiblesse restait extrême et il ne se levait que deux heures chaque après-midi. Il déplorait l'interruption de son traitement. Son scepticisme vis-à-vis de la médecine avait fait place à une confiance d'enfant, €til paraissait croire que quelques bains lui ^rendraient la vigueur et la marche. Nicolas Salvian, qui lui tenait compagnie, regardait baisser ce cerveau comme baisse une lampe où l'huile se fait rare. Bernard allait quolidiennemenl à Montpellier surveiller une installation de force motrice pour le compte de ses patrons de Lyon. Jeanne et Mague flirtaient sérieusement $ous l'œil indulgent du malade.

La chaleur était grande pour le mois de septembre. Par sa fenêtre ouverte venaient à Marc les flonflons des répétitions au casino. Les persiennes rejointes n'empêchaient pas les rayons du soleil d'entrer dans la chambre. Il les admirait, disant au docteur : « Avez-vous remarqué combien les hommes

LES PUIMAH'.ES aoa

dits civilisés redoutent et fuient le divin soleil? Ils ont inventé, pour lui échapper, un tas de clôtures et de barrages, des églises, des vitraux, des laboratoires. On dirait que son ardeur est l'ennemie. »

Il transpirait beaucoup, essuyait sans cesse son maigre et long visage, autour duquel tournaient les mouches importunes. Il soupirait : « Elles sont bien pressées! »

Quand tombait le soir, il avait un retour d'amertume. Il se désintéressait dfe tout, fermait ses cahiers: de notes et laissait flotter la conversation. Bernard, ÎNicoIas et Mague comprenaient alors qu'il désirait rester seul avec Jeanne et s*'éloig4iaient discrètement» Le révolutionnaire prenait la main de sa fille, la gardait longtemps dans les siennes sans parler, avec un petit « hum, hum! » périodique de satisfaction; ses yeux s'attendrissaient. Cette enfant, — - car il l'imaginait toujours petite et en jupes courtes, — était l'unique douceur de sa rude vie. Il n'avait jamais fréquenté, pour son apostolat, que les mécontents, les irrités, les malheureux, jamais prononcé que des' paroles de revendication ou de haine, jamais goûté que des joies fielleuses.

Son sens de la justice, aux arêtes dures et dont il renouvelait le tranchant, n'avait jamais été amolli par la pitié. Il croyait que le prolétariat a droit à la conquête des biens, que c'est son tour, et que le nombre aura raison de la richesse. La fréquentation

30i LES PRIMAIRES

des politiciens ne lui avait pas enlevé ses illusions, mais l'avait comblé de dégoût et il pensait que le pillage méthodique des bourgeois, prélude nécessaire de la délivrance, devrait commencer par une hécatombe de parlementaires dits socialistes.

Depuis trente ans il ruminait cela six heures par jour, comme Socrale écoutait son démon. Ce sombre fanatisme lui tenait lieu de foi, d'idéalisme, de sympathie. Quand sa fille était née, il avait cru d'abord qu'il ne l'aimerait pas. Puis, après la mort de sa femme, elle était entrée dans son cœur vide et elle l'avait aussitôt peuplé. Elle fut la fraîcheur de cette âme aride, le répit de cette combativité perpétuelle.

— Petite...

— Père...

— Quand ce sera notre triomphe, je ne serai plus là depuis longtemps. Mais toi, tu verras ces nobles choses. Alors tu viendras sur ma tombe, au Père- Lachaise, n'est-ce pas, car je veux être enterré dans les faubourgs... et tu me crieras : « Papa, c'est fait! » N'oublie pas, c'est très important.

— Oh! que tu me fais de peine! » répliqua la jeune femme avec une tristesse vraie. Elle s'étonnait aussi d'une recommandation si peu conforme au sto'icisme matérialiste qui avait bercé sa jeunesse. Elle redoutait pour ce penseur la déchéance. L'aventure d'Horteux la terriliait.

Marc continua, d'une voix apaisée qui n'était pas

LES^ PKlMAinES 305

du tout celle de la controverse : « Ne t'effraye pas... La couleur du soleil change au moment où il va disparaître... La conscience humaine fait comme, le soleil... Elle éclaire déjà l'autre côté, celui des morts, quand elle rougeoie encore sur les vivants... Mais depuis quelque temps, je m'imagine qu'elle ne s'éteint pas... Chut! c'est un secret entre nous deux. Les autres croiraient que je deviens galeux. »

A ce moment un brouhaha se produisit dans la cour de l'hôtel. C'était l'heure où la diligence amenait les voyageurs de l'express de Paris. Jeanne s'approcha de la fenêtre et ne put retenir un cri de stupeur. Elle venait de reconnaître François Salvian, Marianne et Rose Naffé, qu'accueillaient son mari et l'oncle Nicolas.

— Qu'est-ce que c'est? demanda Marc.

— C'est... C'est mon beau-père et ma bellemère. Ah, par exemple! Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?

— Mais jouir de mon mal, — reprit Albigny avec son plus méchant rictus, — ■ et sonder en même temps les sentiments du clan Gallargues. Ils ont appris par le docteur que ça se gâtait à Carteyrade, qu'Oscar Malafossegagnait du terrain. Sacré Salvian, il est bien capable de vouloir se réconcilier avec moi in extremis. Ça lui ramènerait toujours deux ou trois cents voix et un peu de l'estime des syndicats. Ah mais non. Je ne le verrai pas. »

30G LES ITilMAlUES

Le révolutionnaire ne se trompait point. Sous prétexte d'une visite à Marie et Laurent, récemment installés comme régisseur au domaine de Lafousse dans les Cévennes, François Salvian n'était pas fâché de tàter l'opinion de son fief. H savait aussi que son pire adversaire soignait aux eaux de Terrenoirè une aneslhésie générale et il espérait profiter de cette indilféreuce pour faire la paix. La prései^e de Marianne et de la petite NaflCé, désireuse d'embrasser son parrain, aplanirait les difficultés. Gomment fer-mer sa porte à un brave homme qui se présente ainsi en famille?

Quelques minutes plus tard, l'oncle apparaissait avec son bon sourire de conciliateur. On l'avait jugé plus capable que Bernard de mènera bien cette négociation. Albigny fit un signe à Jeanne, 11 voulait laisser venir Nicolas.

Celui-ci commença par s'écrier :

« Mon cher ami, il m'arrive quelque chose d'heus reux. Félicitez-moi.

— Quoi donc, docteur?

— Je vous ai souvent parlé de ma petite filleule, Rose Naffé, que j'avais dû laisser à Paris, auprès de Mme Haussoir de l'Œuvre Chrétienne. Eh bien, elle est ici. Elle vient d'arriver. L'Œuvre Chrétienne est reconstituée et madame Haussoir reste à sa tète.

— Vous m'en voyez ravi. Jeanne, tu t'occupera^

LES l'UlMAUŒS 307

de cette enfant. Tu lapromèneras, tu la distrairas... sans toutefois la convertir à l'atliéisnie.

— Vous blaguez, donc vous allez mieux... C'est le moment d'êli*e indulgent.

— Oh! vous savez, cher docteur, l'indulgence est contraire à mes principes. Je n'ai pas la manière évangélique. Allons, je lis dans votre œil que Vous allez exiger de moi une faiblesse, une petite vilenie. Ça ne serait pas gentil, après m'avoir si bien soigné. Vous auriez l'air d'exiger un paiement. »

Jeanne feuilletait un livre. Elle sourit cruellement. Le docteur rougit, mais persévéra :

« Je n'exige rien. Je crois seulement qu'il n'y a qu'un malentendu entre mon frère François et vous. Il est ici avec sa femme. Voulez-vous le recevoir?

— Ah ah ! il vient à Ganossa, — fit le socialiste avec une froideur soudaine. — Il escompte mon mauvais état, mon anémie... »

Nicolas eut un haut-le-corps ; « Gomment pouvezvous croire'?...

— Docteur, excusez-moi. Je connais les politiciens mieux que vous. Celui-ci est votre frère et fut mon allié. Mais c'est un traître et comme tel je refuse formellement de le laisser pénétrer ici.

— Songez à votre fdle, à Bernard...

- — Ma iille pense comme moi. N'est-ce pas mignonne? Quant à Bernard... »

D'un geste brusque, saccadé, le névropathe iudi-

308 LES PHIMAIRES

qua que l'opinion de son gendre lui importait peu. Nicolas Salvian comprit qu'il avait fait fausse route. Cette volonté implacable était demeurée intacte dans un corps délabré. Elle ne manquait pas de grandeur, et le vieux praticien s'inclina devant elle :

« Je n'insiste pas... j'inventerai donc un prétexte... »

Sur ce dernier mot Albisrnv se dressa tout trem,blant, et d'une voix formidable : « Un prétexte! Je vous le délends bien. Vous direz à ce drôle ce qui est... que, s'il franchissait ce seuil, je lui cracherais à la face... Des misérables comme lui retardent la révolution et la tueraient si elle n'élait immortelle. Je veux que dans mon testament François Salvian soit condamné pour le temps qui lui reste à vivre. Je veux que jamais les syhdicats ne se rapprochent de lui ni de ses complices. Il y va de l'avenir du prolétariat. Voyez-vous, monsieur, ces choses-là sont plus hautes que nos ordinaires et mesquines disputes. Ces hypocrites qui jouent sur les deux tableaux, riches et pauvres, agio et révolte, sont le grand fléau de notre parti. Au point où j'en suis, car je vais mourir, on n'a pas le droit d'atténuer. Honte et malheur à votre frère! »

Bernard, qui guettait dans la pièce à côté le résultat de l'entrevue, reçut ces outrages en pleine poitrine. 11 soutirait de savoir que sa femme les écoutait, les approuvait. Il la détestait. Quand Nicolas fut

LES PlUMAIRES 'M')

allé porter cette terrible réponse, il entra et dit à Jeanne :

« Mon père et ma mère sont là. Je dînerai donc avec eux.

— Bien, mon ami. »

Ce soir-là Albigny, sa fille et Pierre Magne prirent leur repas dans un petit salon à part. Cependant que le tribun, Marianne, Bernard, l'oncle et Rose Nalïé occupaient une grande table dans la salle commune. Cette séparation fit jaser l'hôtel. On en conclut que le jeune ménage avait du plomb dans l'aile et que le socialiste intransigeant n'était pas près de mettre sa main dans celle du socialiste gouvernemental.

François Salvian ressentit vivement l'injure et n'en laissa rien paraître. Toutefois, comme il fumait un cigare après le dîner, en compagnie de son fils dans lagrande rue deTerrenoire, il lui dit brusquement :

« Est-ce que tu aimes encore Jeanne?

— Pourquoi me demandes-tu ça?

— Parce q\i'il me semble qu'elle et son père se moquent de toi, mon garçon. Alors, si j'étais sûr de ne pas te faire trop de mal, je te raconterais quelque chose. »

La température était étouffante. De temps en temps un éclair de chaleur illuminait la route. Bernard se recueillit une minute et il lui i^rut que ces

lueurs brèves descendaieut jusqu'au fond de sa conscience. 11 répliqua d'une voix ferme : « Je peux tout entendre.

— Bien vrai ?

— Parole d'honneur.

— Sache donc que je faisais erreur lorsque je calmais tes scrupules quant aux cent mille francs dont a hérité ta femme... Cet argent ne vient pas, comme je le supposais, d'une amie de Simonne Albigny...

— Ah!... et d'où vient-il?

— Tu ne devines pas... J'ai su la vérité, il y a dix jours, par Laurent qui la tenait lui-même de bonne source. »

Bernard sentit instinctivement qu'il allait souffrir, qu'il en voudrait à son père de cette confidence inutile, de cette mesquine vengeance. Mais il était trop tard pour arrêter sur les lèvres du tribun ce nom fatal : « Nortier ».

(( Oui, reprit Salvian, c'est Nortier qui en mémoire de sa mère adoptive a voulu avantager la petite-fille de Simonne Albigny. L'homme de bronze, l'inaLtaquable Marc a été consentant, tout ce qu'il y a de plus consentant. Quel tartuffe ! Il est peu probable qu'il apporte lui-même cette contribution à renquête des syndicats. Hein! si je voulais- parler, me défendre, voilà une arme!... mais elle te blesserait. .»

Un gémissement interronipit le père imprévoyant. A côté de lui la silliouette de son fils se courbait humiliée vers le .sol, cependant que le premier souffle de l'orage faisait frémir les hauts platanes : « A.h, malheureux ! s'écria François, tu l'aimes encore. J'aurais dû m'en douter. »

Bernard, en rentrant à l'hôtel, s'apprêtait ;'i faire à sa femme une scène effroyable. Il ne la trouva pas dans sa chambre. Elle devait être chez Albigny. Elle y était en effet, ainsi que Mague. Tous deux, fort inquiets, se penchaient sur le lit, épiantle souffle du malade gui venait de s'évanouir. On était allé chercher l'oncle Nicolas et le médecin des bains. Les deux docteurs arrivèrent presque en même temps.

Jeanne leur fit un récit rapide de ce qui s'était passé. Son père hsait encore, à la lueur d'une bouc;ie, en compagnie de son secrétaire, quand soudain il s'était arrêté, avait rejeté la tête en arrière et laissé tomber le livre sur les couvertures. A l'appel de Mague, elle était accourue. Ils avaient promené en vain un flacon de sels sous les narines, appliqué des compresses glacées sur les tempes.

— Chut, chut! fit l'oncle qui auscultait le cœur, tandis que son confrère examinait les yeux immobiles.

Bernard interdit regardait cette scène, ce corps étendu, ce long visage osseux, la grande barbe blanche et noire. Il aAfait oublié son t^rief. Mais il

était furieux que sa femme, nue et souple dans son peignoir, eût passé quelques minutes en tête à tète avec ce prétentieux Pierre Mague. Une jalousie animale primait en lui tout autre sentiment.

Le médecin des bains sortit de sa poche un petit étui, rejeta le drap, fit une injection de morphine. Puis il partit à la recherche d'une machine électrique.

jNicolas Salvian dit à Jeanne : « C'est sérieux, mon enfant. C'est une congestion.

— Ah, mon Dieu ! »

Elle n'avait pas encore le langage laïque. Elle s'affaissa auprès du lit, promenant ses lèvres sur la main maigre et froide qui pendait. Cependant on s'occupait de glisser une boule bien chaude sous les pieds du malade, et concurremment d'ouvrir la fenêtre, afin que l'air de la nuit pénétrât. Le tonnerre grondait au-dessus de l'hôtel, de larges gouttes tièdes commençaient à tomber. Les spectateurs de cette scène cherchaient à se rendre utiles, sauf Bernard qui se sentait là un étranger et n'arrivait pas à prendre une attitude conforme aux circonstances.

Comme on apportait la machine, Albigny parut revenir à la vie. Ses paupières demeuraient paralysées, mais ses yeux remuèrent, ses lèvres essayèrent ce mot : « Jeanne...

— Papa, papa, je suis là. »

Il n'y avail plus en elle que la petite tille tendre et douloureuse qui ne veut pas que son père meure. Elle essuyait, sur le beau front, une sueur gluante et glacée. Cette résurrection lui rendait courage : « Pierre, — dit-elle à Mague, — aidez le docteur, vite... »

Mais lés praticiens jugèrent inutile l'intervention de l'électricité, puisque le malade respirait et parlait. Ils renouvelèrent la piqûre, avec de la caféine cette fois, pour relever le cœur. Bientôt, en effet, le pouls reprit et ils le tàtaient d'un air satisfait. Le garçon de l'hôtel, épouvanté, apportait deux ballons d'oxygène. On en fit respirer un à Marc, et Bernard consentit à aider celui qu'il considérait déjà comme son rival. D'ailleurs on eût pu croire que Mague était le mari de Jeanne, tant elle s'adressait à lui avec une confiante familiarité.

Ces soins se prolongèrent longtemps. Le médecin des bains, voyant Albigny plus calme, alla se coucher. L'oncle Nicolas et Jeanne restèrent auprès du lit. Bernard et Mague, réunis dans la pièce à côté, s'étendirent chacun sur un canapé.

Les coups de tonnerre s'espaçaient. La pluie avait cessé. Les feuilles s'égouttaient avec un bruit lent et rythmé sur les dalles du perron. Marc Albigny voulait dire quelque chose. Sa fille, qui épiait ses'essais à la faible lueur de la lampe, avait beau approcher son oreille, elle ne percevait qu'un souffle

muque, giUtural. Pourtant, à un moment donné, elle recueillit ceci :

« Je meurs...

— Non, chéri, non, tu guériras... ». Le moribond ne pouvait bouger, mais ses regards exprimèrent un mécontentement et une angoisse tels que Jeanne éperdue renonça à le contredire. Il reprit, avec une énergie incroyable, trébuchant sur les consonnes :

« Je meurs... dans la foi socialiste... entre les bras... les bras de la révolution... »

Ses dernières paroles furent ainsi d'un mystique. L'oncle Nicolas, constatant le décès, se tourna vers Jeanne avec une pitié profonde, pour la prévenir qu'il n'y avait plus d'espoir. Mais elle avait compris, et ses traits tendus, irrités contre le sort, gardaient une dureté tragique.' Elle se demandait elle aussi, plus loin que son orgueil et sa folle certitude matérialiste, où voguait désormais cette amc tant niée, vers quels océans inlinis de la conscience universelle. Elle ne réveillait pas les deux hommes endormis à quelques mètres d'elle. 11 lui semblait osciller, maintenant que son père n'était plus, entre une détresse totale et une immense liberté. Les grandes affirmations creuses dont sa tête était pleine s'effaçaient devant cette terrible réalité de la disparition soudaine. 11 lui restait comme appui : le doute.

A cet instant, la porte s'ouvrit avec lenteur, et la mince et longue Rose Natfé en rgbe de chambre

pénétra sur l,a pointe des pieds, comme une petite 3mbre blanche évadée des limbes. Elle avait de loin 5enti la mort, grâce à sa prescience surnaturelle. Elle ne prononça pas un mot, ne fit pas un geste. Elle s'agenouilla au pied du lit, son chapelet entre ses mains pâles, et pria avec ferveur pour l'incroyant. 5a présence n'étonna ni le docteur, ni Jeanne, [lelle-ci fut sur le point d'imiter la miraculeuse snfant, de s'humilier, d'implorer comme elle..., mais le respect humain la tint debout. Qu'aurait pensé Mague de cette défaillance !

Page 1