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UNE MYSTIQUE ET DEUX AMOUREUX

A quelque temps de là, par une journée de juillet pluvieuse et chaude, dans le salon d'un modeste appartement de la rue Monge, trois personnes attendaient avec impatience le résultat d'une demande en mariage particulièrement délicate. Le capitaine Laurent Galtet, fiancé de Marie Salvian, sa sœur Emilie, principale auxiliaire de l'Œuvre Chrétienne, et Mme Haussoir savaient qu'en ce moment même la jeune fille faisait part à son père de sa très formelle intention. Mme Salvian était au courant de tout depuis trois semaines. Mais on redoutait la résistance du tribun, carlecapitainepassaitàbondroitpour conservateur et catholique. Il avait même, lors d'une

récente fermeture de couvent, offert son bras à la

mère supérieure expulsée; ce qui lui valait, avec quinze jours d'arrêt, la certitude de stagner indéfiniment dans son grade, malgré son mérite et ses notes excellentes.

Il était plutôt petit, agile, serré dans son veston comme dans un uniforme, avec un visage imberbe, bien dessiné, volontaire, où luisaient d'admirables yeux bleus. Son àme intrépide apparaissait là. Toutes les deux minutes il se levait et allait à la fenêtre guetter la voiture.

« Pourquoi tant de housses, chez toi, petite sœur?

— Par économie, grand bêta... » Emilie Caltet adorait son frère et avait pour lui des soins maternels, bien qu'il fût son aîné d'un an. Orphelins de bonne heure, ils avaient vécu côte à côte; mais sitôt Laurent sous-lieutenant,.Émilie, qui se savait laide et qui gardait une foi très vive, se consacrait aux œuvres de charité. La rencontre de Mme Haussoir l'avait affermie dans sa vocation. Elle passait la plus grande part de son existence, au faubourg Saint-Antoine et habitait rarement rue Monge où elle avait cependant conservé un pied-à-terre. Dans sa terne figure' ronde la bouche seule était remarquable par son expression de bonté.

Mme Haussoir, au contraire, était belle de cette beauté sans âge que dispensent le cloître et la pureté. Sescheveuxbrunsrelevéssurunfrontdroit,sansrides,.

sans pensées basses, son nez fin, ses lèvres un peu charnues, la fière mélancolie de son attitude, sa corpulence d'abbesse même composaient un ensemble impressionnant. Elle dit : « La chère enfant, c'est une dure minute... » sans aucune émotion apparente, et cependant sous cette froideur couvait une flamme de prosélytisme.

Elle avait compris, la première, qu'il n'y a aucnne pitié, aucun égard à attendre de la Flépublique maçonnique; dès la dispersion des ordres elle adoptait le costume laïque noir, pareil à un sac serré à la taille, et menait sa propagande chrétienne avec une foi des premiers âges et une sagacité toute moderne. Elle recueillait, dans des maisons agencées nar ses soins et à peu de frais, les petits déshérités des deux sexes, leur enseignait un métier, ne s'enquérait jamais des opinions religieuses de leurs parents, n'exigeait aucun certificat, aucun répondant. Elle attendait tout de l'exemple, de Tambiance. Bientôt, environnés de soins, d'attentions, de prières, ces abandonnés sentaient s'éveiller en eux la notion du 'divin et la reconnaissance. Ils entraient dans la règle, sans s'en douter, par la porte du sensible et du traditionnel.

Ceux qui approchaient cette femme extraordinaire subissaient son charme et sa loi. Elle convainquait en peu de paroles, ses arguments étaient sans réplique. Il y avait en elle alternativement de la rigueur

sans jansénisme et de la douceur sans faiblesse. Elle ne faisait jamais par elle-même ce que pouvait exécuter autrui. Son adresse en affaires stupéfiait Nortier, sa générosité triomphait des pires obstacles et la rigueur de sa piété épouvantait l'abbé Dalcis. Elle savait éviter ainsi les pièges nombreux delà sécheresse et ceux, plus subtils, de la Grâce. Sans cesser d'être humaine, elle dominait.

Elle aimait Marie Salvian, et surtout la volonté de cette jeune fille en lutte avec un entourage d'oppresseurs. Elle l'avait accueillie avec joie ainsi qu'une âme exceptionnelle et, sans l'entraîner à la révolte, elle lui avait appris à rester elle-même, marqué la limite des concessions possibles. Elle n'avait jamais vu Salvian, qui la croyait son ennemie, mais elle se le représentait exactement avec son optimisme voulu, ses nuages de métaphysicien, sa faiblesse et son entêtement.

« La voilà ! » s'écria Laurent.

Sa sœur le retint : « Ne la confesse pas dans l'antichambre... Nous avons hâte nous aussi...»

L'entrée joyeuse de Marie Salvian prouvait la réussite de sa tentative. Elle était belle, alerte, ses yeux brillaient. Elle embrassa Mme Haussoir et sa future belle-sœur, serra la main de son fiancé avec un joli rire tendre.

«Victoire!... C'est accordé... Cher papa!... Il était en train de déclamer, comme il fait, à voix très haute

quand je me suis glissée sans bruit dans son cabinet. Il s'est interrompu, comprenant que je venais pour quelque chose de sérieux. — Eh hien,pelUe, qiCavezvous à me demander? — L'autorisation, père chéri, d'épouser le capitaine Lustrent Caltet, frère d'vne de mes amies, qui n est pas du Imit dans vos idées, mais que f aime de tout mon cœur et qui m'aime. — Ta mère le sait et t'approuve? — Elle le sait et elle m'apjiroHve. — Ici il y eut un petit silence. Père me regardait et rélléchissait. Un pli se gonflait sur son front. J'avais assez peur. — Le capitaine Callel de l'affaire de Brest ? Vous voyez, cher, qu'on vous a noté en haut lieu. — De Vuffaire de Brest, c'est cela même, papa. — .4/*.' ait! voilà qui va encore simplifier ma situation... Il est riche, ton fiancé? — Il n'a que sa solde. — Ta sais que tu as toimême une très petite dot, bien que mes ennemis me croient millionnaire. De qpoi vivrez-vous ? — Mon mari quittera l'armée, oii ses convictions religieuses lui rendent l'avancement difficile aujourd'hui, ail son mariage demain le mettrait dans une position fausse. Il entrera dans l'industrie. C'est un savant autant qu'un militaire.

J'attendais le bon effet de cette incidente. Père aussitôt se dérida, m'ouvrit ses bras, j'y tombai, tandis que maman, arrivant à son tour, se déclarait ravie et sûre de mon bonheur :

« Je l'espère — conclut papa. — Demain on me

traitera de clérical, on dira que je donne ma fille à un ennemi de la République, mais ça m'est égal si tu es heureuse. Je n'ai aucune raison plausible, dans les conditions où la chose se présente, pour te refuser mon consentement. — Il a été convenu, monsieur le capitaine, que toutà l'heure chez grand' mère Gallargues vous trouverez mes parents et leur bénédiction toute prête. Je n"ai pas perdu ma journée. »

Laurent et sa sœur exultaient. Mme llaussoir, qui connaissait par ouï-dire la rouerie et la versatilité de Salvian, était plus réservée, inquiète d'une acceptation si prompte. Elle mit son peu de chaleur sur le compte de ses angoisses quant à l'Œuvre Chrétienne : « Les menaces se multiplient. On m'avertit qu'un certain sénateur Sambuc doit reprendre l'attaque dont vous nous aviez préservés, chère Marie.

— Une canaille, ce Sambuc... Oh! mais il est de ceux qu'on amadoue avec de l'argent... Votre ami Nortier saura lui clouer le bec. »

A ce nom, Mme llaussoir tressauta : « Au lait, le rendez-vous, Laurent, c'est bien aujourd'hui cinq heures? Soyez exact. On m'a promis de vous donner satisfaction séance tenante; — puis, devant l'interrogation muette de Marie, — j'ai parlé de votre fiancé à Nortier, sans le mettre au courant de vos projets, bien entendu. Le lendemain de la démissdon €t du mariage, il faut que vous ayez de quoi vivre.

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que vons soyez indépendants... Si, si, il est très important, dans votre cas, que vous ne deviez rien à personne.

— Vous pensez à tout, madame, que vous êtes bonne ! » dit Marie avec attendrissement, mais Mme llaussoir n'aimait pas les effusions. Elle y coupa court par un éloge de Camille Xortier, grand honnête homme et resté généreux malgré son immense fortune : « Je n'ai jamais recours en vain à son cœur. Sans lui, je n'aurais pu fonder l'Œuvre ChrétienTie. Quels excellents conseils il m'a prodigués. Vous savez si sa vie est pleine. Eh bien, il a tenu à rester mon administrateur. C'est lui qui revoit tous mes comptes. Et enthousiaste ! Et Français ! Ah ! dans la veulerie générale, de pareils caractères font du bien.

— Si les affaires s'envenimaient, — interrompit Emilie Galtet qui ne pensait qu'aux dangers menaçant l'Œuvre, — nous aurions un appui dans Félicité Horteux, la sœur du philosophe. Elle vous aime et vous admire, mère Cécile, et elle est, par son frère, très écoutée des gens au pouvoir.

— C'est vrai... murmura Mme Haussoir dont les yeux regardaient l'avenir, aussi bien celui de ces jeunes gens qui se mariaient parmi tant d'embûches, qia'« celui de son entreprise charitable

Elle songeait qu'au-dessus des agitations terrestres et de l'énergie déployée il y a le consentement divin

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qui brise les armes des méchants. Ses calculs généreux s'achevaient en prière.

Laurent et Marie, le cœur bondissant, avaient pris une voiture découverte pour aller de la rue Monge à la rue de b'ieurus. 11 pleuvait à torrents. Le cocher avait relevé la capote et les deux amoureux, libres désormais de se montrer ensemble en public, se tenaient la main sous le tablier de toile cirée. Enfin l'épreuve redoutable était franchie! Depuis quinze jours, depuis que Marie avait l'approbation de sa mère et de sa grand'mère, ils entrevoyaient cet obstacle : le refus de Salvian. Certes, le tribun n'osait guère résister à sa femme. Certes, il. n'aimait pas faire de peine à sa tille. Cependant on pouvait craindre que son intérêt politique ne primât cette fois sa tendresse paternelle et sa faiblesse conjugale.

« Songez donc — disait Marie de sa plus douce voix, — mon frère Bernard, c'est encore un gros secret, va s'unir librement à Jeanne Albigny. Il est vraisemblable que malgré nos elTorts la famille se séparera. Ni grand'mère, ni maman ne se plieront à ce scandale. La résistance, même transitoire, de papa quant à mon mariage eût par la suite légitimé toutes les révoltes, toutes les sévérités. Je crois d'ailleurs qu'il l'a compris.

— Ça s'équilibre — r répliqua Laurent avec optimisme. — Nous scandalisons le socialisme. Votre frère scandalisera la bourgeoisie.

— Oh! ce sera grave... Marie hocha la tète... Je pressens de bien mauvaises heures. Mais nous serons l'un près de l'autre et nous aurons une force double pour prêcher l'indulgence et le pardon. »

Sa crainte était que Laurent ne fît un sacrifice trop lourd en abandonnant l'uniforme. Il la rassura :

« A l'époque où nous vivons, à Paris ou en province, le soldat est un fonctionnaire. Il doit se taire et subir les plus atroces humiliations, celle par exemple d'accompagner un commissaire qui cro- • chète la porte d'un couvent. Pendant cette opération à Brest il faisait un temps affreux comme aujourd'hui ; stationnant avec ma compagnie, sous le crachin, dégoûté de moi-même et de la France, je me jurai de quitter l'armée et de rentrer dans la vie civile. Au moins là on peut flanquer sa main sur la figure de la brute qui moleste des femmes... xN'ayez donc aucun remords, ma chérie,, même si je n'avais dû vous épouser, j'aurais dit adieu à mes galons. »

C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi « ma chérie ». Elle lui marqua sa reconnaissance par une pression de ses jolis doigts. Puis, ramenée à l'étrangeté de leur situation par ces paroles indignées, elle ajouta : « Vous serez indulgent pour mon père. Son talent de parole l'a perdu. C'est un avocat qui a choisi la mauvaise cause par ambition, parce qu'elle était celle de la masse et la plus facile. Mais

il est bon et libéral en somme, quand son parti n'exige pas de lui des actions mauvaises et tyranniques. »

Laurent sourit. Cette excuse filiale impliquait le blâme le plus rude et le plus précis.

« N'avez-vous pas dans le Midi im parent médecin?

— Mon oncle Nicolas?... A Carteyrade?... Oui... nous irons le voir. C'est tout le contraire de papa. Il aime la solitude et le silence. Je crois souvent que je tiens de lui. La brutalité de la foule me l'ait horreur et je ne passe jamais devant la Chambre sans tristesse. Car là se transforme en ruse et en lois ce qu'il y a de pis dans la multitude : l'instinct d'avidité et l'envie.

— Que pense votre père de cette opinion?

— Que je subis l'influence maternelle... Cher Laurent, vous avez dans notre famille et ses disputes une image réduite de la France actuelle. »

Rue de Fleurus, ce fut une déception. Au dernier moment Salvian s'était ravisé et sous un prétexte quelconque se dérobait à l'entrevue. Marianne Salvian avait les yeux rouges. La grand'mère Gallargues était pâle de fureur. Marie ne pouvait croire à ce manque de parole :

(( Mais il n'y a pas deux heures il me jurait...

— Deux heures! ma pauvre petite, en poliiique ce temps suffit à retourner une veste La vieille

dame ajouta en grommelant : « Ce n'est pas la première l'ois... » Elle et Marianne furent aussi aimables et empressées que possible pour faire oublier à Laurent l'impolitesse de son futur beau-père. Malgré tout, le capitaine restait décontenancé, cherchaitdes sujets de conversation qu'on abandonnait, par un accord tacite, quand on constatait qu'ils sonnaient faux. Le thé et les petits gâteaux préparés augmentaient la gêne et le malaise. A quatre heures et demie, Callet, prétextant l'urgence de son rendezvous avec Nortier, prit congé des trois femmes éplorées :

« Salvian vous fera ses excuses lui-même, je vous en réponds, — lui dit Marianne d'un ton gros de menaces.

— Monsieur, ma pelite-fille vous aime; vous êtes un vaillant soldat et un bon catholique. Je vous adopte », ajouta grand'mère Gallargues, avec un éclair dans le regard qui signiliait : « Enfin! la lutte va donc recommencer. »

Marie accompagna son fiancé dans l'antichambre : (( Laurent, rappelez-vous la prière que je vous ai faite dans la voiture. Mon père est à plaindre, car il n'avait que moi pour l'excuser et le défendre, et maintenant c'est à vous que va mon exclusif amour... » Sur le pas de la porte elle murmura encore en lui envoyant un baiser : « Pensez à Marie jusqu'à demain ».

Consolé par ce geste et ces mots, le jeune homme se mit en route pour aller trouver le gros personnage qui lui promettait son appui. Le temps, redevenu beau, semblait lui sourire. Il n'était pas probable que François Salvian persévérât dans son attitude, simple accès de mauvaise humeur bien excusable chez un collectiviste qui voit entrer un réactionnaire dans sa famille. N'était-il pas de notoriété courante que la volonté du tribun cédait toujours devant celle de sa femme et de sa fille.

Laurent, au rythme de la marche, t'voquait sa première rencontre avec Marie, au l'ond d'une impasse voisine de l'église Sainte-Marguerite, là-bas, faubourg Saint-Antoine. Il y avait six mois de cela. L'animation du jour de l'an subsistait dans ce quartier pauvre. Les flammes des rôtisseries dansaient derrière des pyramides de victuailles et de bouteilles. La neige fondue assourdissait le piétinement d'une foule composée de familles joyeuses. On chantait, on riait. Des ouvriers promenaient sur leur dos des enfants emmitouflés de laine et rouges de froid. D'infimes petits commerces encombraient les trottoirs.

A l'Œuvre Chrétienne, Mme Ilaussoir entourée de ses auxiliaires avait organisé une fête d'un caractère sobre et touchant. Ses pupilles recevaient leurs parents, leur otTraient à goûter, comme de véritables maîtres et maîtresses de maison. On avait

récité des vers, tire une tombola, dansé des quadrilles. L'émulation de ces jeunes êtres privés de tout et qui pratiquaient l'aumône fleurie, l'oiïrande d'un pauvre à un plus pauvre, cette charité contagieuse faisait au-dessus des petites têtes une atmosphère de légende dorée. Dans l'humble salle aux bancs de bois, décorée de guirlandes de papier bleu, flottait un encens de douceur. La musique d'un piano bien ordinaire devait être agréable aux anges.

C'était là que Laurent Caltet, amené par sa sœur Emilie, avait aperçu une longue et souple jeune fille vêtue de noir, d'un empressement, d'une grâce exquise, qui conduisait, en se penchant, une ronde de minuscules fillettes. Sa voix harmonieuse reprenait le refrain :

« Belle pomme d'or, à la révérence.

N'y a qu'un Dieu qui nous reste en France.

Allez, mes amis,

La guerre est Onie, Belle pomme d'or, tirez-vous dehors. »

Emu, ravi, il s'était informé. Il avait appris que cette chasseresse aux bandeaux blonds, au fin sourire, que cette suivante de la Diane antique, qui taisait sauter des petits chrétiens, était la fille de François Salvian. Bientôt Emilie le renseignait plus complètement, vantait la douceur et le courage de cette amie dont elle ne parlait guère, mais qui

repiV'seiitait une des plus belles victoires de TAme sur le milieu, de la religion sur ses détracteurs. Rien n'avait pu détourner Marie Salvian de la voie traditionnelle, et elle s'était attachée à Mme Haussoir d'une alTection totale, sans réserves. Son influence ranimait la foi un peu assoupie de sa mère. Elle écartait d« l'Œuvre Chrétienne les foudres du ti'ibun anticlérical.

Laurent avait dit à Emilie : « F*résente-moi... »

Comme il s'inclinait devant la jeune tille, ses yeux, en se relevant, rencontraient les siens, et il avait ridée immédiate que cette conjonction valait pour toute la vie.

Pendant le premier échange de propos sans importance, il songeait que de nombreux obstacles se dresseraient devant cette union, qu'on les surmonterait... Ce rêve lucide le faisait balbutier. Marie venait à son aide. Puis on parlait de l'armée, de la garnison de Melun, de Fontainebleau... Puis il y avait le mystère, la délicieuse brume des passions naissantes, alors que chaque son, chaque reflet concourt au vertige, que l'on se cherche à travers les mots.

Ensuite, c'avait été l'inutile résistance qui ne fait qu'accélérer le désir, l'éloignement qui le précise, la mélancolie qui le prolonge. L'admiration et l'adoration parallèles de Marie et d'Emilie Caltet pour Mme Haussoir faisaient qu'on se retrouvait

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souvent, tantôt rue Monge, tantôt faubourg Saint- Aiitoine. La pens('.e du fougueux capitaine était con- >tnmment à Paris. Les obligations de son métier lui pesaient. Dès qui! le pouvait, il s'échappait et venait se réapprovisionner des chères images qui peuplaient ses songeries. Quand les entrevues se faisaient rares, il guettait Marie au coin de la rue du Bac, et feignait la plus vive surprise dès qu'elle lui apparaissait, déjà souriante et rose, et marchant de son pas Jéger.

Le jour de Pâques, en sortant de la messe sur la place Saint-Thomas-d'Aquin, il s'était fait présenter à Mme Salvian, puis comme celle-ci s'écartait un peu et tandis que les cloches sonnaient, il avait en tremblant avoué à Marie son amour. Elle baissait la tête sans répondre, pareille à l'épousée qu'encadrent le porche et les chants pieux. Mais comme il s'inquiétait déjà, s'imaginant qu'il avait erré, qu'elle ne l'aimait point, il sentit qu'une main tendre pressait la sienne et il entendit, à peine chuchotes, ces mots divins : « Je serai votre femme... »

Excité par ces beaux souvenirs, Laurent arriva devant l'hôtel Nortier. C'était, en haut du faubourg Saint-Honoré, une construction ancienne et somptueuse que Ton voyait au fond d'une cour carrée par un portail ouvert à deux battants. Le concierge sonna pour avertir. Un valet en livrée accueillit le

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visiteur sur les marches basses du perron, l'introduisit dans un vestibule où se trouvait une longue table de marbre rose, puis dans un salon orné de tapisseries. C-ertaines représentaient des chasses, d'autres des nymphes grasses tendant des arcs derrière des jets d'eau. Le jeune homme considérait machinalement ces splendeurs. Il n'avait aucun goût artistique et toute démarche lui était pénible.

Eniin une porte s'ouvrit et Nortier en personne parut. Il mit sur sa figure sévère un demi-sourire semblable à un rictus :

« Très heureux de vous voir, mon capitaine. Mme Ilaussoir s'intéresse à vous et elle est assurément la personne en qui j'ai le plus de confiance... mais asseyez-vous donc... ou plutôt non. Venez dans mon bureau. Nous y serons mieux pour causer. »

Cet homme âgé, riche, robuste donnait une impression d'énergie telle que Laurent, gravissant l'escalier derrière lui, pensait suivre la réussite. Au premJer palier on s'arrêta : « Voici l'appartement de ces dames. En cette saison je les expédie à la campagne, en Touraine. Mais moi' je suis captif des affaires et ne vais là-bas, hélas! que tous les dimanches.

Puis montrant un tableau magnifiquement encadré :

« Un Rousseau... de derrière les taillis... Au fait, aimez-vous la peinture?

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— Certes, déclara le solliciteur qui ne s'y connaissait nullement, mais ne voulait pas avoir l'air de mépriser les chefs-d'œuvre.

— En ce cos je vous montrerai un petit Romney qui n'est pas vilain. J'en ai refusé soixante-quinze mille francs. »

Il fallut encore, au deuxième étage, admirer un Troyon et un Terburg. La main nerveuse et forte du millionnaire traçait dans l'air les signes cabalistiques des connaisseurs et des marchands de tableaux. Laurent regardait surtout cette nuque large sous les cheveux blancs, ces épaules carrées, ces jambes musclées. Le conquérant du café et du caoutchouc avait des allures de vieil officier de cavalerie. On avait envie de l'appeler « mon général ».

Quand on fut dans le cabinet de travail, dont la décoration plus sobre consistait surtout en tableaux de statistique et en photographies de cimes alpestres : (( Je suis un grimpeur passionné, dit Nortier. Quand j'ai huit jours, je file en Savoie. C'est mon pays. Vous ne connaissez pas la Tarentaise, Aime, Bourg-Saint-Maurice, Yulmis? Non, tant mieux, je vous montrerai ça un jour. »

Sur ces paroles engageantes, on s'assit et la conversation sérieuse commença. Laurent dut donner des détails sur sa famille, sa jeunesse, sa vocation et sa carrière militaires, ses opinions politiques et religieuses, comme s'il se fût trouvé devant un

juge ou un médecin. Le iinancier lui posait des questions précises, puis écoutait les réponses attentivement, son menton glabre dans ses doigts écartés que terminaient des ongles roses. De temps en temps il mâchonnait entre ses dents : « Oui, oui. Hum, hum. Très bien, très bien. »

Cet interrogatoire achevé, Nortier prit un air tout à fait aimable : « Mon capitaine, vous voulez quitter l'armée et je vous comprends, car à notre époque elle ne montre que ses servitudes et cache un peu trop s€s grandeurs. Vous n'avez pas de fortune. Votre désir serait de donner votre démission et de trouver aussitôt une occupation intéressante et des appointements fixes qui remplaceraient votre solde.

— C'est cela même — déclara Laurent qui sentait sur lui les regards fixes et pénétrants d'un véritable inquisiteur.

— Or, j'ai justement besoin d'un secrétaire, d'un homme de confiance, pour transmettre mes ordres â mes chefs de fabrique. Vous serez l'employé modèle qu'il me faut. Sans doute vous ignorez tout des affaires. Mais cela me plait. Laissez-moi dire, — Laurent ne songeait nullement à interrompre, — laissez-moi dire que stylé par moi et par les faits vous arriverez mieux et plus vite que par la filière et les théories. Parlez-vous l'anglais, l'allemand?...

— L'anglais, l'allemand, oui, monsieur.

— Vous ne détestez pas les voyages, les déplacem en I s rapides?

— Je suis militaire.

— C'est juste. Quel est votre vice, votre d('faut, votre travers dominant? Cela, Mme llaussoir ne peut l'avoir deviné. Elle ignore tout des faiblesses humaines. Aimez-vous le jeu?

— Je n'ai jamais touché une carte' de ma vie.

— Mais l'autre, le grand, la spéculation...

— Je me suis toujours contenté de ma solde et de mes très petites ressources.'

— Ah! tant mieux — fit Nortier relevant la tète et élargissant d'un doigt nerveux un col qui le gênait. — Le jeu, voyez-vous, mon ami, c'est recueil, ou plutôt le piège des pièges. On ne se méfie pas, on se laisse envahir, on perd de vue le licite et l'illicite. Vous êtes un homme discret... eh bien, ilyaàcinqcentsmètresd'i(i,rueSaint-IIonoré, de très braves gens, les de Saintines dont vous avez sans doute entendu parler. Ils reçoivent beaucoup. La petite femme fait joujou avec le socialisme. Elle estl'Egérie dç François Salvian... »

« Pourquoi me raeonte-t-il cela? songeait Laurent. Serait-il au courant de mes projets? »

Mais rimpassibihté de son interlocuteur le rassura.

« Donc voilà un garçon, je parle du mari, ignorant des affaires, léger, un peu hurluberlu, qui

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s'avise, il y a cinq mois, de jouer sans me consulter sur les mines d'or, ...il se laisse entraîner... En trois semaines, si je ne m'en étais mêlé, sa fortune entière y passait. J'ai pu, en me donnant bien du mal, reconstituer sa mise, le remettre à flot... Ces nobles, quels cornichons, comme ils sont mal armés pour la lutte! Étonnez-vous après cela du peu de résistance des conservateurs. »

Là-dessus le moraliste tomba dans une rêverie et un silence que le jeune homme se garda d'interrompre. Son attitude demeurait illisible comme sa physionomie. Quand il reprit la parole, ce fut pour énoncer des chilfres :

« Vous aurez mille francs d'appointements par mois. Pas de congé en dehors du dimanche. Six heures de travail par jour. Généralement vos soirées libres. 11 est rare que je me mette à la besogne après mon dîner. Je vous traiterai en ami, n'exigeant de vous qu'une exactitude silencieuse et scrupuleuse. Vous êtes actuellement célibataire, mais il est probable que vous vous marierez. Vous me promettez de ne jamais mettre Mme Caltet au courant de ce que vous apprendrez ici... Nous commencerons quand vous voudrez. Mon caissier, le lendemain de votre démission, vous versera une gratilication d'un mois de traitement. »

Nortier se leva pour couper court aux remerciements de son obligé : « Du tout, du tout... Je suis

ravi de vous acquérir et de faire plaisir à notre grande amie..-. A propos, on prête au sénateur Sambuc l'intention d'interpeller incessamment sur l'Œuvre Chrétienne et le faux scandale de Reims... Est-ce que Mme Haussoir s'émeut de ces bruits?

— Elle m'en parlait ce matin même, avec une certaine crainte.

— Dites-lui de se rassurer. Il circule une lettre de chantage bien caractérisé dudit Sambuc. Si cette arme ne suffisait pas, nous en aurions d'autres. On m'a signalé un dossier maçonnique que l'on pourrait

. avoir en y metlant le prix. J'y mettrai le prix. Cette crapule de GifTare... »

A ce moment la porte s'ouvrit sous une poussée brusque et une femme assez grande, souple, brune, encore belle, entra comme dans les tragédies. Elle était vêtue de voiles noirs et de parures de jais qui flottaient et brillaient autour d'elle. C'était la Vindiera. Elle dit à Nortier avec un fort accent italien, une mine irritée et amère :

« Pardon si je dérange. Ma... je ne puis pourtant attendre deux heures dans le vestiboule...

Puis à Laurenf, dont la jeunesse lui plut, avec un gracieux sourire qu'éclairaient des dénis encore blanches :

« Monsieur, il faut excuser ma barbarie montagnarde. 11 n'y a pas plus de quarante ans que mes parenis sont descendus des Alpes à Venise, dans une

charrette en bois de couleur avec des grelots qui tintaient... »

Le financier, soudain rouge et empressé, fit les présentations avec des gestes gauches où tremblait le désir. En voyant ce père de famille passer ainsi du sérieux au frivole, dos sages conseils aux chaînes de Gircé, le capitaine songeait mélancoliquement : « Mme Haussoir, en effet, ignore tout des faiblesses humaines. Sa psychologie optimiste, comme il est de règle chez les êtres d'action, ne tient pas compte des métamorphoses. »

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