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DEUX AMOUREUX ET UN SECTAIRE

Marc Albigiiy, le pur des purs, le théoricien rigide du collectivisme, était veuf. Il habitait avec sa iiUe, au bout de l'avenue des Ternes, un petit appartement formant hôtel, à deux étages. Les pièces du bas servaient aux conciliabules du parti.

Chaque après-midi Bernard Salvian s'échappait vers les deux heures de son bureau de la place Beauvau, contigu à celui de Martin Matonnay, pour venir passer quelques instants auprès de Jeanne Albigny. Il la trouvait lisant ou écrivant dans sa chambre, assise à sa table, l'air sérieux. C'était une belle personne de vingt-cinq ans — ellle était née en octobre, lui en septembre de la même année, — d'une santé robuste, au protil de Médée, dur et classique, sous

d'abondants cheveux noirs qu'elle relevait sans coquetterie. Une peau très blanche, des yeux candides et fiers, l'élégance naturelle du geste, une voix assurée faisaient d'elle l'ornement des réunions dogmatiques que présidait hebdomadairement son père.

Elle l'aimait, ce père, et elle l'admirait de toutes ses forces. Elle le soignait avec un dévouement parfait. Marc Albigny avait cinquante-quatre ans. Depuis vingt ans il souffrait de douleurs qualifiées par les médecins de rhumatismes. Depuis cinq ans les troubles de la marche et de la vue avaient fixé le terrible diagnostic de sclérose de la moelle. Cela faisait à l'apôtre de la révolution intégrale une humeur difficile, par moment intraitable. La santé d'autrui l'irritait. Le contraste de sa débiUlé progressive avec la puissance intacte de son cerveau le rendait injuste et brutal. Alors Jeanne intervenait. Patiemment elle ramenait à l'espérance et au calme cette nature faussée par le mal. Elle subissait ses coups de boutoir, puis laissait le remords agir en lui. Elle réparait les conséquences de ses cruelles algarades, elle pansait les blessures qu'il causait fréquemment, car il avait la dent féroce et la rancune tenace. Elle dissipait ses perpétuels soupçons : « Mais non, papa, il ne te hait pas... Mais non, papa, ce n'est pas un traître. » Beaucoup de jeunes batailleurs, d'insupportables néophytes flat-

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talent la manie agressive du maître, accusaient un tel et un tel, rapportaient de méchantes paroles. Elle luttait contre eux, détruisait leur influence, dissipait les malentendus.

Tous les élèves et disciples de iMarc Albigny avaient été plus ou moins amoureux de, Jeanne. Pierre Mague, le secrétaire actuel, l'adorait et ne s'en cachait pas. Aucun ne pouvait se vanter d'avoir reçu d'elle un mot d'encouragement. Elle évitait leurs compliments et leurs avances avec une politesse glacée. Sur le terrain de la discussion politique il n'y avait pas de meilleure camarade, plus passionnée, plus enjouée. Elle méprisait les profiteurs du parlementarisme, le monde officiel, ceux qu'elle appelait les pilleurs d'épaves. Elle n'était pas charitable, parce <jue la charité avilit le pauvre et retarde la révolution. Elle détestait la religion sans la connaître, comme un outil d'asservissement. Les principes effrayants qu'elle tenait de lamille avaient si bien bandé son orgueil qu'elle n'admettait pjus qu'elle pût se tromper, car alors il lui eût semblé que la science, le progrès, la liberté humaine faisaient du même coup fausse route avec elle. Et cela est impossible à supposer.

Nourrie de tous les manuels et de tous les abrégés qui font la culture sommaire des démocraties, elle avait habitué son esprit aux formules en trois lignes, à ce codex social qui prétend remplacer les codes.

Elle se croyait émancipée des préjugés courants parce qu'elle ignorait l'envers des grands principes et leur plongée finale dans l'absurde. Le fanatisme huguenot de ses ancêtres revivait chez elle en anarchie.

Comment Bernard Salvian lui avait-il plu? Elle eût été embarrassée de le dire. Sans doute par sa faiblesse masquée de rigueur qui promettait à sa compagne une apparence de lutte avec la certitude de la victoire. Elle l'avait conquis aisément, rien que par son loyal sourire. Il y avait un an de cela. Elle lui avait demandé quelques petits services pour de pauvres diables de sa connaissance, puisqu'il était au centre des faveurs, près de Matonnay, à la présidence du conseil. D'ailleurs elle lui laissait entendre que participer au gouvernement est indigne d'un vrai socialiste. Marc Albigny avait inculqué à sa fille son dédain pour François Salvian, rival heureux mais rhéteur sans doctrine, prêt aux palinodies et aux transactions.

Quand Bernard eut avoué son amour, si profond, si violent, que la mort seul eût pu* l'éteindre, la jeune fdle n'exigea pas de lui qu'il reniât Salvian. Mais elle s'appliqua à lui montrer tous les trous, toutes les défaillances du tribun. Inconsciemment elle vengeait ainsi Marc Albigny des injustices de la destinée. Elle rétablissait l'équilibre. Une fois maîtresse de cette position, elle attaqua, par allusion

d'abord, puis ouvertement, le catholicisme de Marianne Salvian: N'était-il pas d'un monstrueux illogisme que la femme d'un anticlérical militant allât à la messe et fit ses pàques? Enfin elle en arriva à Marie, amie et élève de Mme Haussoir, dont la conduite frisait la trahison.

Bernard était assez intelligent pour comprendre le travail de sape de sa bien-aimée. Mais il lui était doux de souffrir par elle et de lui sacrifier les affections jusqu'alors les plus chères à^^^oGBêtjîr. t]V§t ainsi qu'il entra d'abord da»îfsës vues quant ^ l'union libre, tout en pres^fent les eonuis tei'tj ribles qui en résulteraient Éc^r lui. Car m sa mère^ ni sa grand'mère n'acc^pteffaient une telle soyifioh. Salvian prévenu fit la grwma^e. Certeâiriuf''etait agréable que Marc Albigny mt.elfç^^^ué^Orénavant par des relations de famille. Par contre, il lui était pénible de subir l'assaut furieux du clan Gallargues dans la personne de sa Marianne et de la vieille harpie de la rue de Fleurus. N'était-il donc pas possible de limiter la protestation au mariage civil, sans aller jusqu'à la suppression du maire?

« Le maire, c'est le prêtre du Code », avait répondu Bernard d'après Jeanne ; et l'on en était resté là.

Ce dernier lundi de juillet, François Salvian, convoqué chez Marc Albigny à une réunion préparatoire des prochaines Fêtes Humanitaires, comptait

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faire un suprême effort en faveur de la cérémonie à la mairie. 11 avait averti son fils pour que celui-ci pût le seconder. Or Bernard était timide devant Jeanne et ses regards aigus. Il perdait contenance. Elle devinait aussitôt qu'on l'avait stylé.

Il mit la conversation sur sa sœur Marie dont les fiançailles avec le capitaine Laurent Caltet étaient le secret de Polichinelle. Les nouvelles se transmettent vite à Paris :

(( C'est déplorable, dit Jeanne de son ton railleur. J'aime bien Marie malgré ses opinions, mais son capitaine ne lui permettra pas de nous fréquenter.

=— - Elle lui désobéira... D'ailleurs, Caltet va quitter l'armée. La vie est ainsi faite que Marie vous paraît une réactionnaire el que les camarades de Laurent lui refuseront la main quand il aura épousé mademoiselle Salvian,

— ...Où mènent les doctrines ambiguës... », conclut sentencieusement la jeune fille qui nemanquait pas de pédanterie. Elle se rapprocha de son ami, lequel \it de tout près ces prunelles ardentes, ces paupières légèrement bistrées, ces narines et ces lèvres pures, ironiques, dont le souvenir le rendait fou. Klle lui caressa doucement la main :

« Quand donnerez-vousvotre démission?... Quand cesserez-vous d'appartenir à la bande des dupeurs du peuple?

C'étaient là des expressions de Marc Albigny.

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Bernard répliqua : « J'ai prévenu Malonnay qu'il ait à me chercher un successeur... Ça l'a un peu épaté. Ce n'est pas l'habitude qu'on renonce ainsi aux fonctions de chef de cabinet adjoint, sans raison, par intransigeance...

— Par honnêteté...

— Si vous voulez. Le vieux renard m'a fait toute sorte d'objections. Il tient au fils à cause du père. Puis, quand il a vu ma froide décision, il m'a promis de me trouver un emploi indépendant... De nouvelles usines d'électricité sont en projet dans le département de la Drôme, dans l'Isère... J'aurai le choix... D'un autre côté, Jacob Iloungar s'occupe aussi de me caser. Il a le bras long...

— Et la conscience courte... C'est bien le Iloungar du Prolétaire et des champagnes ?

— Lui-même... Ne froncez pas le sourcil, mon amazone. Il faudra manger, cependant, quand nous serons en ménage. Ah ! — reprit-il avec un soupir involontaire, — nous ne devrons point trop compter sur l'aide des miens. Ce sera la rupture, j'en ai peur. Maman est si entêtée, père si faible et grand' mère... grand'mère !... ))

Il se tut, préparant sa transition ; puis, comme Jeanne déjà en garde l'épiait, il préféra brûler ses vaisseaux :

« Ma chérie, ma femme devant l'Humanité, ô vous qui m'avez choisi librement et qui êtes au-des-

SUS de toutes les conventions sociales, n'attachezvous pas une trop grande importance au fait de dire oui à monsieur le maire? Ce serait tellement plus commode. Réfléchissez. »

Elle éclata de rire : « Ouf, mon ami, vous voilà déchargé d'un gros poids. Avouez que depuis que vous êtes ici vous ne pensez qu'à cette incidente... »

Puis, s'adossant à sa petite table et jouant avec son coupe-papier comme avec une férule :

« Lorsque vous m'avez demandée en mariage, Bernard, j'ai posé mes conditions d'avance : Union libre, démission... Je n'ai pas changé d'avis, moi. Au lieu qu'on vous a influencé et que vous cherchez à revenir sur votre parole. Ne niez pas. Tous étiez enthousiaste. Je vous entends encore : C'est à nous de donner Vexemple. Il est honteux de s'arrêter à mi-chemin dans V application des principes... Oh ! j'ai bonne mémoire...

— Que vous êtes rigide !...

— C'est ma fierté...

Des coups secs frappés à la porte interrompirent ce gênant dialogue. Jeanne avait reconnu le visiteur et cria joyeusement : « Tu peux entrer. » 11 restait de l'ironie dans sa voix claire.

— Bonjour, enfants, dit Marc Albigny. Puis s'adressant à Bernard qu'il tutoyait : « Je ne sais si ton père est déjà en bas. J'ai entendu plusieurs fois tinter la sonnette. On a ordre de faire attendre au

salon. Mais je ne me montre pas. En ces sortes de conciliabules, où l'on débat des programmes de cérémonies, je m'arrange pour arriver toujours le dernier. Comme cela les décisions sont prises et je n'ai plus qu'à approuver, qu'à contresigner. »

Le révolutionnaire s'assit brusquement. Il avait une longue figure osseuse, les mêmes yeux que sa fille, un peu divergents, un front très élevé. Sa bouche et ses cheveux plats mêlaient le blanc au noir sans grisonner. Des rides pareilles à des cicatrices tournaient sa .physionomie au sarcasme. Un tic de la lèvre et du nez trahissait en lui le grand nerveux. Il était plongé dans une redingote noire trop large pour sa maigreur, comme un ouvrier endimanché.

— Quelle est l'utilité de ces Fêtes Humanitaires? demanda Jeanne qui avait les mis deux mains sur les épaules pointues de son père. Bernard était un peu jaloux de cette tendresse filiale.

Albigny ricana : « Nous éprouvons le besoin périodique de refaire l'unité de notre pauvre parti. Il en a tellement besoin. De Fagnies, impérialiste masqué, à François Salvian, opportuniste rouge, nous avons toutes les nuances, tous les contrastes. Dès qu'on cesse de manger du curé, on ne s'entend plus. Si les réactionnaires étaient malins, ils se retireraient de la lutte, nous laisseraient nous entredévorer. Mais ils préfèrent nous combattre, c'est-à-

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dire nous renforcer, puisque nous sommes une troupe conquérante. »

Il parlait ea articulant, séparant les membres de phrase. Son éloquence était à l'opposé de celle de Salvian, méthodique, dure, sans envolées : un couperet. Ses ennemis l'appelaient : le rogneur d'ailes. Bien que son érudition fût colossale, il avait du mal à écrire, et ses petits articles caillouteux, insérés tantôt dans les feuilles de chou de l'anarchie, tantôt dans VAuhc socialiste, nsi\d.ieni aucun succès. Son action exigeait la présence réelle.

Bernard essayait de sourire, bien que l'hostilité latente de son beau-père envers son père lui fut infiniment désagréable. Elle aggravait les mauvaises dispositions de Jeanne.

Albigny reprit : « Et puis ces réunions à grand tapage sont une aubaine pour notre presse. Le loyal Gageron voit monter le tirage de son jiapier. Houngar écoule son Prolétaire... je ne te chagrine pas, hein, garçon? Tu connais aussi bien que moi la boutique. »

N'ayant jamais pu réunir les capitaux nécessaires à la fondation d'un journal, ce misanthrope gardait rancune aux plus heureux que lui.

On parla de l'avenir. Marc approuvait sa liUe de se passer des « simagrées ». Sans être précisément avare, il tenait à ses petites rentes, garantie de son indépendance. « Il préfère l'union libre... de

(«nit contrat », disait celte gale de Gageron. Le mariage de Marie et de Laurent fut de nouveau sévèrement jugé : « Ça va faire un effet déplorable. Le peuple n'y comprendra rien... »

— Ah! vous voyez, » murmura Jeanne triomphante.

Bernard écarta les bras : « Qu'y puis-je? Ils s'aiment. La liberté vaut pour tout le monde. »

Albigny protestait aigrement. En épousant un militaire fanaticjue, Marie passait au camp adverse. Cette union scandaleuse était l'œuvre de Mme llaussoir, une rouée qui complotait avec les pires ennemis du régime et qu'on laissait par faiblesse manœuvrer impunément :

<( ... Ses fondations prétendues charitables sont tout ce qu'il y a de plus illégal. Plus courageux, plus partisan que Salvian, Sambuc l'a démontré avant-hier au Sénat, Certes ce père conscrit est une fripouille, mais pour ce discours-là je lui rends... momentanément... mon estime.* Il a bravé les foudres de Nortier, le protecteur de Mme Ilaussoir. Je le connais, î^ortier, mon frère de lait. Je sais ce dont il est capable. Et comme la hardiesse est toujours récompensée... les accusations de chantage, peut-être justifiées, que l'on portait contre Sambuc, ont passé comme une lettre à la poste... C'est le cas de le dire... »

Content de sa plaisanterie, le révolutionnaire

montra des dents abîmées dans un sourire douloureux. Ni sa fille, ni son gendre ne lui donnaient la réplique. Leurs deux pensées se rejoignaient ailleurs.

Il s'en aperçut et se leva avec peine : « On sonne, on sonne. Il l'aut pourtant que je descende recevoir les organisateurs de cette machine. »

Entre ses doigts nerveux il prit les mains des amoureux. Son regard fébrile s'attendrit :

« Eh bien, mes petits, quand vous unissezvous"!... » Il insistait sur le terme.

— Dès que Bernard aura une place... puisqu'il quitte le ministère.

— Tu as raison, dit Marc au jeune homme. Je n'aurais pas aimé avoir un fonctionnaire pour gendre... Mais hàte-toi, si tu souhaites ma bénédiction paternelle. Car, saperlipopette, ça ne va guère en ce moment. Non... Merci... je ne veux pas qu'on me donne le bras. Ça serait une mauvaise habitude à prendre. »

II disparut, de sa démarche raide, laissant derrière lui, comme partout où il passait, une atmosphère de mélancolie et de malaise. Ses souffrances, son inutile talent, ses colères, ses espérances mortes lui faisaient un angoissant cortège. Dès qu'il apparaissait dans une réunion publique avec sa tète d'apôtre du Diable et ses arguments incisifs, les ouvriers avaient presque peur. Des gens le haïssaient sans savoir pourquoi. D'autres se seraient fait fusiller

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pour lui. Il semblait composé de plusieurs personnages, les uns sympathiques, les autres antipathiques, qui exerçaient leur action séparément.

Quand il entra dans son salon, pareil à celui d'un dentiste peu fortuné, une douzaine de personnes assemblées parlaient toutes à la fois, discutaient, riaient, fumaient. A l'arrivée du chef, il se fit un silence. Chacun s'avança pour lui serrer la main. Il répétait, sans nuancer, ce seul mot « bonjour », étant peu familier et n'aimant pas le faux empressement. C'est ainsi qu'il accueillit les frères Touve, .René Popiolle, le nègre Fabricius Corat et sa maîtresse Maria Poinçon, ex-beauté à tête molle et flasque, le bohème Gendrart, brandissant son éternelle pipe, l'obséquieux Martin Matonnay, Nestor Gageron, directeur de VAube socialiste, et François Salvian. Il daigna féliciter Sambuc pour son discours contre Mme llaussoir. Le sénateur devint rouge de plaisir, et son collègue et rival Giffare qui le suivait blêmit, la haine de ces deux hommes étant inexpiable. Albigny dit encore quelques mots à l'oreille de l'historien et ancien ministre Léon Caussade, lequel arrangeait la Ptévolution de I70o au goût du jour et faisait d'elle le véritable point de départ de l'humanité régénérée.

Tout à coup un petit homme grisonnant, barbu, chevelu, en proie à une étrange exaltation, écarta ceux qui lui barraient le chemin et criant : « Marc,

mon vieux Marc », se jeta au cou du maître de maison. C'était Guillaume llorteux, le philosophe du matérialisme, l'auteur de l' Univers sans miracles, > qui chérissait Albigny et le lui témoionait intempestivement. Il y eut des sourires.

« Mes chers camarades, dit Albigny, je pense que vous vous êtes mis d'accord sur le programme des Fêtes. La date demeure fixée au deuxième dimanche d'août, n'est-ce pas?

— Oui, oui, répétèrent plusieurs voix.

— Mon secrétaire va dresser la liste de vos intéressantes propositions.

Pierre Mague, plus livide et maigre que jamais, s'assit devant une petite table et s'apprêta à prendre des notes. Avec la perspicacité des jaloux il avait vu dans l'antichambre le chapeau de Bernard Salvian et il se doutait que le jenne homme était à l'étage supérieur, près de Jeanne. De sorte qu'il dirigeait sur Salvian père des regards sans aménité, lui souhaitant le déshonneur et la mort.

Léon Caussade, docte, grave, son lorgnon à la main, expliqua l'ordre et la marche. C'était un de ces ternes qui font la République grisâtre, mais qui jouent dans les loges un rôle important. Anticlérical fanatique, il n'en laissait rien voir et donnait aux conservateurs l'illusion de l'impartialité. Il semblait d'ailleurs qu'il eût un masque sur la figure et de l'étoupe dans le larynx. A la façon dont il s'arrêta

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pour laisser sonner la pendule on reconnut le conférencier.

Il développa en quelques mots l'urgence de ces Fêtes Humanitaires réclamées par tous les bons esprits. « Attendu que, sous divers noms, les participants aux bienfaits de la vie ont toujojirs adoré le Soleil, seul Dieu incontestable, qui propage en tous lieux la joie et ta raison... On reconnaissait à Caussade ce défaut qu'il abusait, comme tous ses pareils, des métaphores et multipliait périlleuscment les incidentes. Pendant ce début Mague bâillait, les invités s'étaient assis tant bien que mal sur les chaises, fauteuils et tabourets qui ornaient l'intérieur bourgeois.

Bientôt l'orateur arriva au vif de son sujet. Les projets de divertissements, nombreux et pittoresques, comprenaient : un défdé des repri'sentants des Amicales suivis d'élèves des écoles et de leurs parents, les uns et les autres chMiidiniï Internationale « qui témoigne, mieux que la Marseillaise, de nos véritables aspirations. »

— Aux voix, interrompit Albigny... A mains levées... Adopté.

Giffare demanda : « Devrons-nous, pour la circonstance, revêtir nos insignes maçonniques? »

On fut d'avis que non. Cet étalage de ferblanterie et de rubans risquerait de choquer le sentiment égalitaire de la foule. Léon Caussade laissa

échapper cet aveu : « Il est inutile de se distinguer extérieurement des autres », puis continua par les idées des frères Touve.

Louis avait composé une cantate qu'étudiaient depuis un mois cent choristes. Gaston préparait trois grands groupes de cartons représentant la fin du prêtre, la fin du juge, la fin du soldat. Au pied de chaque groupe seront déclamés des pièces de vers et des morceaux de circonstance. La citoyenne Maria Poinçon, ici présente, s' est chargée du recrutement des artistes.

Des applaudissements éclatèrent. La citoyenne Poinçon s'inclina, puis, d'une toute petite voix qui contrastait avec sa corpulence, déclara : « La grande tragédienne italienne Vindiera, qui ne séjourne que rarement à Paris, nous a promis son gracieux concours. Elle déclamera uneodeàGahléedu maître aimé Guillaume Horteux... »

— Une ode à la paix — rectifia^Horteux, qui désirait soumettre sa prose héroïque à l'appréciation immédiate des organisateurs. Déjà il sortait de sa poche un épais rouleau. On eut grand'peine à lui faire comprendre qu'on avait confiance en son génie, qu'on préférait la surprise. L'admiration pour lui n'allait pas jusqu'à écouter deux fois ses chefsd'œuvre, qu'il essayait six ou sept jours de suite sur sa sœur Félicité, sur ses amis et tous ceux qu'il rencontrait.

Entin il l'ut question d'un canon couvert de fleurs que promèneraient des enfants, d'un mystère « humain et fraternel » de René Popiolle représenté au bénéfice de la caisse de secours des loges, d'un cortège « de la Santé et de la Joie », d'un « Buffet tenu par VAube socialiste et le Prolétaire réunis ».

— Pas de réclame... dit nerveusement Albigny de sa place.

Mais Gageron protesta. C'était un gros garçon au visage réjoui, à la voix grasse, un débrouillard qui ayait fait de la misère, aimait les bonnes choses et ne s'en cachait pas. Son journal lui rapportait cent mille francs par an, sans compter les tours de bâton. Il cria en riant: « Vous voulez nous mettre sur la paille. Chacun de nos administrateurs verse dix mille francs pour la fête, n'est-ce pas, Salvian? Il faut bien que nous nous rattrapions. »

Salvian gêné se tut. Mais la remarque parut trop juste et Ton autorisa le buffet.

Restait l'attribution des discours. On convint que Gageron, Albigny et Salvian parleraient, celuici en dernier comme le plus éloquent et le plus capable d'entraîner les cœurs. Il tiendrait un langage résolument paciliste, internationaliste, antireligieux, qui effacerait la mauvaise impression de ses faiblesses récentes pour l'adversaire. Martin Matonnay, au nom de son père, se portait garant que le Gouvernement ne désavouerait aucun orateur et donnerait à la

journée, par sa participation indirecte, un caractère quasi officiel.

— C'est l'eut- être imprudent, — lit remarquer Salvian en appuyant sur les mots. — Il y a aujourd'hui une note de l'agence Ilavas d'une tournure singulière où il semble que l'Allemagne prenne encore une fois la mouche à propos des affaires de Chine Si les choses s'acuravaient, il ne faudrait pas que le ministère fût lié à nos manifestations de parti. »

Un murmure de désapprobation accueillit ce conseil :

— Salvian, déclara Sambuc, vous manquez d'entrain depuis quelque temps. L'été ne vous va pas, quoique vous soyez du Midi. Mais ne brisez pas l'admirable élan de nos troupes. D'abord les choses ne s'aggraveront point. Tout est au calme, à la sympathie même, entre nous et nos frères allemands. Ensuite c'est au moment de l'orage qu'il est, je crois, le plus utile de dresser les paratonnerres. Le pacifisme en est un. Ne raisonnons pas en patriotards. Notre attitude forcera le public à réfléchir. Deux grands peuples, prêts au socialisme, ne doivent pas se bouder pour la possession d'un champ de riz et (le quatre villages chinois. Que la France cède au besoin et donne l'exemple de la sagesse.

Albigny ricanant conclut à voix basse : « La leçon est bonne. » François Salvian entendit comme tout

le monde. Désireux de concilialion, il ne voulait pas mécontenter son hôte et n'insista point.

Quelques instants plus tard, à la faveur du brouhaha qui suivit la discussion générale, il s'approcha de Marc et lui glissa dans l'oreille :

(( Nous serons alliés dans quelques semaines. Je m'en réjouis de tout mon cœur. Mais ne croyez-vous pas que ces enfants feraient mieux de se marier conformément à l'usage... je veux dire à la mairie — ajouta-t-il précipitamment. Toute leur existence peut se trouver gênée par un geste intempestif.

Il parlait debout, gras, conciliant, luisant de santé, penché sur son maigre interlocuteur qui l'écoutait assis avec un hargneux sourire et le coupa en pleine bonhomie :

(( Mon cher, excusez ma franchise. Je ne suis pas un bourgeois. J'ai élevé ma tille dans mes idées. L'écharpe vaut le goupillon. Jeanne et Bernard se libèrent des préjugés même républicains. Je les approuve et trouve stupéfiant, oh! uniquement au point de vue politique, que vous ne les approuviez pas comme moi...

— C'est que, balbutia l'autre, ma pauvre femme...

— Mme Salvian se consolera avec le mariage Caltet... » riposta l'impitoyable Marc...

Il était allé un peu loin, dans le débridement de sa joie féroce. Salvian supportait mal qu'on ton-

chût à Marie. Il se redressa comme à la tribune, quand un outrage trop direct l'atteignait et riposta d'un ton sifflant : « Je ne connais pas le capitaine Caltet. Je sais seulement que si ma fille l'a choisi, c'est qu'il est digne d'elle et que, s'il tient à elle, il quittera l'armée.

— Il fera bien... Gaussade, un petit renseignement... Yous prétendiez tout à l'heure...? »

Albigny rompait l'entretien. « Goujat », grommela Salvian outré par ces manières méprisantes. Il souffrait d'être toujours dans une posture inférieure, malgré tant d'avantages, devant cet insupportable doctrinaire. Il entrevit la possibilité de secouer le joug tout de suite brutalement, d'envoyer promener le pontife, ses fêtes, sa maladie, de lui jeter au nez la vérité sur sa bile recuite et ses idées racornies. Un peu plus tôt, un peu plus tard , ne faudrait-il pas se séparer de Bernard, renier ce fils absurde, pris au piège de l'intransigeance... C'était une des forces du tribun de savoir maîtriser sa colère. Il passa son humeur sur le boîtier de sa montre qu'il cassa d'un coup sec dans sa poche, puis se mêla aux groupes où l'on discutait maintenant les détails de la cérémonie.

De loin, Pierre Mague observait cette petite scène avec une satisfaction véritable. Il était sûr, cett« fois, d'être vengé.

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