FETES HUMANITAIRES
Le matin du dimanche fixé pour la célébration des Fêtes Humanitaires, Marc Albigny encore couché reçut ce petit mot : « Mon cher ami, excusez-moi. J'ai eu trop chaud à notre dernière réunion, avanthier. J'ai pris froid en sortant. Je suis sinon complètement aphone, du moins incapable de parler en public. Ma harangue lue par un autre ne porterait pas. La pire déconvenue sera pour moi. Exprimez à nos amis tous mes regrets et croyez-moi votre bien dévoué, François Salvian. »
— Ah ! la canaille ! Je m'en doutais. l\ a peur de se compromettre en célébrant l'internationalisme quand ks bruits de conflit entre la France et l'Allemagne ne sont pas encore dissipés. »
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Telle fut la première impression de Marc. Elle était jusle. Habile aux jongleries verbales et courageux en rêve, Salvian était faible devant les faits. Ceux-ci le surprenaient toujours en pleine utopie, le ramenaient brusquement à terre, et cette chute le rendait timide, lui enlevait tous ses moyens.
Or les notes échangées depuis une quizaine enti"e les cabinets de Paris et de Berlin avaient envenimé le problème chinois. La presse germanique lançait des flammes. Les journaux français ripostaient. Surpris parles événements, le cabinet Matonnay s'était hàlé de clore la session parlementaire et négociait dans le plus grand mystère, comme il est d'usage en république.
Tenu au courant de tout, en sa qualité de chef du parti socialiste gouvernemental , Salvian n'ignorait pas la gravité de la situation. Il avait consulté Fagnies, très impressionné lui aussi par la tournure que prenaient les événements. Les deux compères étaient tombés d'accord sur l'inopportunité de toute manifestation maçonnique en un pareil moment. Certes il était périlleux de mécontenter Albigny, les loges et l'extrême gauche du parti. Mais il eût été fou de heurter le sentiment patriotique poussé à son paroxysme par le langage belliqueux de l'empereur allemand.
Cette inquiétude n'était pas la seule à tenailler le tribun. II avait enfin fait la connaissance de son
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futur gendre et compris en quelques mots les fermes résolutions, l'ardeur relij^ieuse et chauvine qui se dissimulaient mal derrière les yeux bleus de Laurent Caltet. L'entrevue avait été à peine courtoise, pleine d'allusions et de sous-entendus : « Si je n'arrive pas à rompre ce mariage, s'était dit le démagogue, je perds ma fille à jamais ou je dois renoncer à la politique. Ce damné capitaine sera plus dangereux dans le civil que dans l'armée. Libre, indépendant, soufflé, encouragé par ma belle-mère, Marianne et Marie, il fera quelque affreux scandale. » L'alfaire de Brest, encore récente, légitimait ces appréhensions.
Une seule espérance restait à Salvian : agir sur cette Mme Haussoir qui r.viùl manigancé le mariage, l'effrayer, l'amener à défaire sa trame, à séparer les deux jeunes gens. Il la savai-t en relations avec la sœur de Guillaume IJorteux, Félicité, la « sainte laïque », comme on l'appelait, et il comptait se renseigner le plus tôt possible auprès de cell-e-ci, l'associer à sa démarche.
Sa décision prise, il chargea ses deux secrétaires, Talcèdre et Malet, de le remplacer aux Fêtes Humanitaires, d'assurer les Amicales de sa sympathie. Le Prolétaire ferait un compte rendu détaillé et très chaud de la journée.
Le plus malheureux de cette abstention fut Bernard. Il avait prévu le recul de son père et tout
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tenté pour le ramener à rexéciition de ses promesses, mais en vain. Sa mère et sa sœur étaient trop ravies de l'abîme que creusait, en cette circonstance, un pareil manquement à la parole donnée pour ne pas encourager et féliciter hautement « le renégat ». C'était là le terme de mépris que le fils dés-clé put lire sur les lèvres de sa fiancée et de Marc Albigny, quand il vint les prendre vers dix heures.
« Je croyais le connaître... Eh bien, je n'aurais jamais attendu ca de lui!... » répétait le révolutionnaire. La jeune fdle murmurait : « C'est mal, c'est très mal! » Elle emportait dans une petite valise un bonnet phrygien, un châle rouge et un bouquet d'églantines rouges, fleurs symboliques. Car la Vindiera avait prévenu qu'on n'eût pas à compter sur elle. Son amant Nortier lui défendait de participer à une manifestation anticléricale. Jeanne, qui avait une jolie voix, un profil impressionnant, et l'habitude des foules, lirait VOde à la Paix et à la Science de Guillaume Horteux, en remplacement de l'illustre artiste.
Elle était lière de ce privilège, moins irritée que Bernard ne l'avait craint tout d'abord, et elle entourait Albigny de gentilles prévenances au moment de monter en voiture : « Ton parapluie, ton paletot de derni-saison... Mais si, le ciel menace, et il ne faut pas que tu sois mouillé. »
De fait le temps était incertain. La chaleur matinale, les nuées errantes annonçaient l'orage. Le cocher prit l'avenue de Wagram en murmurant : « Ça rincerait sur les égiantinards, que je n'en serais pas surpris. » Albigny sourit, mais son visage, creux et tourmenté sous le chapeau mou, redevint sérieux comme on approchait de l'Arc de Triomphe. Une haie de sergents de ville protégeaient l'anarchie triomphante. Le président de la République avait d'abord promis de rehausser la solennité de sa présence, puis s'était décommandé à la dernière minute pour les mêmes motifs que Salvian.
Les fêtes occupaient tout l'espace compris entre l'Étoile et le Carrousel. Déjà les Amicales évoluaient au chant de VI nier nationale, instituteurs, enfants, parents mêlés à l'ombre de quelques drapeaux rouges. On défilait devant les trois pontifes de la Libre Pensée, Giffare, Gaussade et Sambuc, assez semblables, dans leurs redingotes noires, à des organisateurs de pompes funèbres. Beaucoup de badauds du dimanche, ouvriers et petits bourgeois, sans entrer dans l'enceinte réservée, échangeaient des réflexions désobligeantes sur le manque de tact des organisateurs.
Comment avaient-ils le toupet de célébrer la fraternité des peuples, alors que l'Allemague se hérissait de préparatifs militaires?
Albigny, sa fille et son gendre traversèrent des
groupes liosliles ou indifférents. Deux ou trois cris de « Vive la sociale ! » retentirent ici et là quand on reconnut le urand homme. Il salua gravement, heureiix tout de même, car il chérissait la popularité en feignant de la mépriser.
Michel Malet, se détachant du cortège des Amicales, accourut : i< Citoyen Albigny, nous descendons en corps jusqu'aux Tuileries, et là nous sommes reçus par la délégation des sénateurs et députés radicaux-socialistes. Ne voulez-vous pas vous mettre à notre tète? » Mais Pierre Mague survint, furieux de voir Jeanne et Bernard réunis, accusant rimpéritie de ses collègues, le manque d'ordre, la pusillanimité de Salvian, du président, la mollesse générale. Cette journée lui appartenait. Elle était la chose des irréguliers, non des secrétaires de journaux bourgeois. Il bousculait Malet, Bernard, tout le monde, si bien qu'à la fin son patron, énervé, le pria de le laisser tranquille.
Le propre des fêtes laborieusement improvisées, que ne soutient pas un anniversaire ou une tradition, c'est le désarroi moral. On se bat les flancs, on ne se réjouit pas. Les idées de justice, de fraternité et même de laïcité ne donnent pas une àme au corps vite fatigué et fléchissant de l'allégresse populaire. Bernard et Jeanne purent faire cette remarque en descendant, derrière Albigny, l'avenue des Champs-Elysées, que décoraient les vastes cai ton-
nages de Touve : la lin du juge, la Hn du prêtre, la fia du soldat.
C'étaient des pièces montées par un pâtissier inexpert. Surchargées de symboles qui se contrariaient, elles provoquaient la stupeur des passants. Le juge fuyait devant l'égalité, plantant là sa toque et ses balances que flairait avec mépris le lion populaire. Le prêtre reculait devant la liberté. Vne pile de livres de messe s'éboulait à côté de lui, au lieu qu'un jeune savant, une cornue à la main, considérait une série intacte de dictionnaires bien rangés à l'horizon. Le soldat, de sa propre initiative, mettait le feu à un trophée composé de fusils, de tambours et de drapeaux; la fraternité, le félicitant, lui tendait un rameau d'olivier.
Au pied de ces allégories, Maria Poinçon, grosse comme uu éléphant blanc dans sa tunique droite « à l'antique », vendait des programmes explicatifs. Elle était assistée de Fabricius Corat, en complet gris clair, lequel jouissait du triomphe de sa chère maîtresse et serrait les paumes des compagnons. Très riche, exploité par tout le monde, candide et enthousiaste, attendant de bonne foi pour la semaine qui vient la réconciliation de l'humanité, le nègre Fabricius ignorait le doute, l'ironie et la médisance : « Jamais, ma chère, disait la Yindiera à son amie Poinçon, jamais ton ne retrouveras oune poire comme cet Othello. » Jaloux à contre-temps, il pas-
sait sa vie à se faire pardonner, par des cadeaux magnifiques, les écarts de son aveuglement.
Bernard souffrit quand l'énorme commère pressa sur son giron la gracieuse Jeanne. Il fallut aussi complimenter Gaston Touve qui guettait les admirateurs derrière les socles de ses œuvres. Malgré l'arrosage, une terrible poussière commençait à monter dans l'air chaud. Les humeurs se ressentaient de la lourde température. Des querelles éclataient un peu partout entre partisans de la paix universelle et, comme il n'y avait pas de sergents de ville, les commissaires de la fête avaient du mal à apaiser ces nombreux conflits. Les administrations des journaux socialistes, s'étant chargées à forfait du rafraîchissement des citoyens, versaient sur tout le parcours des « absinthes hygiéniques » à deux sous le verre et des « vermouths du prolo » à trois sous. En outre, les guinguettes foisonnaient aux alentours. Dès onze heures et demie on vit circuler des ivrognes mécontents ou sentimentaux qui harcelaient les orateurs, s'attendrissaient à tort et à travers, ou menaçaient de casser la gueule à quiconque « rigolerail de la laïque ».
Comme les Amicales arrivaient place de la Concorde, les fanfares attaquèrent la Carmagnole. De; sifflets répondirent de la rue Royale et des toits d( l'Automobile Club. Les drapeaux noirs de ranarchi( mêlés aux drapeaux rouges du collectivisme déco-
raient les statues des villes de France. Toutefois les organisateurs n'avaient pas osé toucher à Strasbourg qui gardait les rubans tricolores et les fleurs de la Ligue des Patriotes. La tension des rapports francoallemands avait rendu cette concession nécessaire.
A ce moment, Marc Albigny, épuisé de fatigue et pâle comme un cadavre, dut se séparer de ses disciples, s'asseoir un moment sur une chaise. Il faisait signe qu'on le laissât tranquille, mais une nuée de jeunes médecins et d'étudiants en train de s'organiser pour le délilé « de la santé et de la joie » l'entourèrent, lui tàtant le pouls, donnant chacun son avis. Un d'eux, plus exalté que les autres, avec une barbe rouge en pointe et des yeux à fleur de tête, disait : « Citoyen Albigny, il faut vous conserver pour le grand soir !... »
Jeanne accourut, supplia les bavards de s'éloigner; aidée de Bernard, elle trempa un linge dans 'eau, mouilla les tempes de son père, lui fit respirer un flacon de sels qu'elle emportait toujours )ar précaution : « Ça va, fifille... merci... c'est fini... )ieu,que c'est bête !... » répétait Marc haletant, couv'ert de sueur et désolé de penser que plusieurs "eporters plus ou moins sympathiques avaient assisté
cette petite scène. Il avait la pudeur de son mal et iissimulait héroïquement ses souffrances.
Le déjeuner de deux mille couverts — en vingt ables de cent convives — était servi sous des tentes,
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iOO LES PRIMAIRES
dans le jardin des Tuileries. Nestor Gageron l'avait organisé sur un plan à la fois copieux et économique et stimulait le zèle des serviteurs qu'il bousculait et tutoyait. Le Montmartrois reparaissait sous le châtelain. Il avait requis pour cette besogne les garçons de bureau de son journal VAube socialiste, ceux du Prolétaire, les vendeurs des deux librairies annexes et ses propres domestiques. Lui-même les aidait, en bras de chemise, veillant à tout, pressant le déballage des bouteilles. Habillé de coutil blanc, clignant des yeux, Jacob Houngar le regardait faire avec admiration. Qu'on pût être à la fois si roublard et si cordial, cela émerveillait le gros juif. Il répétait : « Quel homme, quel type!... »
Tout en s'activant, Nestor Gageron débinait ferme son maître et rival Saivian qui avait flanché à la dernière minute, au risque de mettre ses camarades dans le pétrin. Il n'eût pas été fâché de dégoûter Houngar du Prolétaire et de détourner ses capitaux \ersV Aube socialiste. Le banquier voyait le jeu, mais n'en approuvait pas moins une si légitime indignation : c Oh ccrtainly Saivian a tort. II lui en cuira. » L'apparition de Marc Albigny entre Bernard et sa fille jeta un froid. Ce véritable révolutionnaire détestait les profiteurs de la révolution. Il jeta un regard dédaigneux sur les préparatifs, Gageron, Houngar et leur clique, puis demanda sèchement : « Où serai -je ?... »
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— Mais à la place d'honneur, mon clier maître, en face de Gaussade, et vous parlerez en premier... » répondit le beau Nestor sans s'interrompre.
On entendit des rires et des éclats de voix. Martin Matonnay guidait vers les cuisines quelques jeunes personnes de sa connaissance déjà fort excitées et arborant des toilettes tapageuses. 11 salua de la main « les pontifes », comme il les appelait, et son copain Bernard qu'une familiarité si déplacée irrita. Albigny murmura : « Le petit mutle! »
Le banquet ne fut servi qu'à une heure, et à trois " heures seulement les toasts et les discours commencèrent. Celui de Marc, bref et dur, négligeant la désertion de S;ilvian, mais sligmatisanl. « les mous et les lâches» en général, souleva des applaudissements frénétiques : « Citoyens, conclut le célèbre doctrinaire, il paraît que l'Allemagne impériale et militaire nous en veut. C'est possible. La France de la Liberté a toujours en le privilège de mettre en rage les autocrates... et la Rome papiste souffle sur le feu... Mais les travailleurs allemands nos frères me chargent de vous dire qu'en cette circonstance ils se rangent tous à nos côtés, dussentils, pour nous protéger, affronter les baïonnettes des soldats... Si leur souverain sème la guerre étrangère, il récoltera en même temps la guerre civile. Tôt ou tard le droit se met en travers de la force et lui défend d'aller plus loin. »
Ces paroles, lancées d'une voix métallique, rassurèrent momentanément la portion de l'assemblée qui les entendit. Jeanne, assise à côté de Bernard, retrouva sa naïveté pour lui dire tout bas: «Comme c'est beau!... )> Le jeune homme pensait : « Ce n'est pas très vraisemblable », mais se rangea aussitôt à l'avis de sabien-aimée.Les méchants proposqui couraient sur son père et sur le prochain mariage de sa sœur le rendaient morose. Il sentait s'accentuer la scission entre les purs et les gouvernementaux du style de Salvian. Ne serait-il pas, à brève échéance, la première victime de cette rupture? Son vis-à-vis, correspondant à tête de porc d'un journal viennois manifestement hostile à la France, l'agaçait encore par des bravos sans pudeur.
Un toast de Sambuc : « A l'extinction de tous les dogmes », se perdit dans la rumeur générale. Alors le sénateur GilYare, se penchant vers ]\larlin Matonnay, murmura confidentiellement : « L'occasion serait superbe, pour vous autres au ministère, d'emprunter à Sambuc ses dossiers pro-allemands — sous prétexte de mettre en mouvement les loges de là-bas, — de les faire photographier et ensuite de fermer le bec à la maçonnerie quand elle essaiera de vous débarquer... ce qui ne tardera guère. »
Martin Matonnay, maçon lui-même, avait l'habitude des chantages politiques et des pires transactions. Il ne fut pas trop étonné qu'un frère trois points
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lui donnât un semblable conseil. Il répondit sur le même ton : «C'estune idée, j'y réfléchirai... » etparut ne pas entendre le « On vous offrirait gros de ces pièces-là » que mâchonna le tentateur. ^
Maintenant c'était le tour de Gageron de parler iii nom delà presse. Son éloquence familière faisait rire. Il commença par nier les colères allemandes, puis traita de c( petits nenfants trop impressionnables » ceux qui donnaient encore dans ce godant. Nouvelle pierre dans le jardin de Salvian. Il jura que dix ans plus tard « l'Europe serait organisée en république sociale, sous la surveillance paternelle d'admirables émancipateurs tels que noire vénéré maître Marc Albigny. »
La grimace sardonique de celui-ci montra qu'il se fût bien passé d'une aussi compromettante vénération. Il n'aimait guère qu'on le reléguât parmi les momies, les pièces de musée. Les initiés songèrent : « Quelle rosse, ce Gageron! »
Il y eut un grand silence quand Jeanne Albigny, coiffée du bonnet phrygien, un châle rouge jeté sur les épaules, se leva pour réciter VOde à la Paix de Guillaume Ilorteux.
Ce penseur de la primaire se vantait de s'être fait lui-même. Employé dans une ferblanterie, il avait appris le latin tout seul à douze ans et plus tard le grec de la même manière. Il s'était élevé ainsi, d'étage en étage, par la protection des contre-
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maîtres de la démocratie, de Caussade notamment, jusqu'à une chaire de sociologie au Collège de France. Sa rapide ascension lui avait légèrement tourné la tète. Il répétait volontiers : « Je suis la conscience du régime. »
Pour l'instant, placé à droite de son interprète, il écoutait de trois quarts, avec un ravissement non dissimulé, les strophes en prose qu'il limait et polissait depuis deux mois. Dans tout ce qu'il écrivait, il y avait des idées assez originales, un certain souffle; mais une forme pénible, rebutante, sans nuances gâtait les meilleures intentions. Comme la plupart de ses pareils, Horteux ignorait la brièveté, la concision et cet art de lâcher cà temps les métaphores qui distingue les poètes de race. Il craignait de n'être pas compris, revenait sur les définitions et les comparaisons. Il n'échappait pas à cette vanité du style qui consiste à mettre en italiques les passages les plus insignifiants. Il supposait son lecteur ou son auditeur capable de le suivre dans tous ses méandres, infatigable et privé d'ironie.
Le noble visage de Jeanne Albigny, tel que d'une sibylle populaire, son organe héroïque, son geste sous le châle rouge, sa prestance exhaussèrent un textemédiocre,pastichéduZarathoustradeNietzsche, et soulevèrent l'émotion de l'assemblée. Comme elle énumérait les demi-dieux de l'Olympe scientifique « qui font reculer les dragons du mal et de la dou-
leur jusqu'au fond de l'antre où les liéheige la superstition catliolique )>, un roulement de tonnerre et la lueur d'un éclair soulignèrent ce défi à la Providence. Jeanne, sans se troubler, montra le poing au ciel et chacun déclara l'inspiration magnifique. Bernard, plus fin que son entourage, estima qu'elle allait un peu loin. Que penseraient sa grand'mère et sa mère quand ils le sauraient uni librement à cette virago de l'athéisme? Mais relevant les yeux il la vil droite et fière, petite tache écarlate sur le fond sombre des nuées; les battements de son cœur firent taii'e sa raison. Il s'estima trop heureux de sacrifier les plus chères affections à la conquête d'une si belle proie.
L'ode achevée au milieu d'une tempête d'acclamations, Horteux embrassa la Muse toute tremblante. Alors une étrange vieille personne, aux longues boucles grises, se précipita vers Jeanne Albigny et la serra convulsivement dans ses bras maigres. C'était la bonne Félicité, sœur du philosophe, connue dans tous les milieux anarchistes pour sa charité évangéliqiie. Du matin au soir elle arpentait la ville, secourant les détresses qu'on lui signalait, tirant des riches à force d'objurgations les sommes nécessaires au soulagement immédiat des pauvres, soignant ceux-ci gratuitement, vêtue elle-même comme une mendiante et respectée par les plus rudes. Les divergences d'opinion lui
importaient peu. Elle sollicitait l'aumône deNoitier et celle de Houngar, la générosité de Mme Haussoir comme celle du ministre Matonnay. Inlassable, jamais rebutée par un refus ou une démarche, elle brillait d'amour pour son prochain, à condition qu'il fût sans ressources. Avec les autres, ceux qui ont de quoi se yêtir'et manger, elle était sèche et même désagréable. Entre temps elle écrivait des petits vers insignifiants, des fables de morale civique quet'on répandait dans les écoles. Chez elle comme chez son frère l'expression écrite bégayait.
De larges gouttes de pluie commençaient à tomber quand les deux mille convives se dirigèrent sans ordre vers la Comédie-Française où devait être représenté le Mystère laïque de René Popiolle. Quelques loges et avant-scènes étaient déjà occupées. Le «juge humain » Pasme et les Saintines avaient retenu leurs places longtemps d'avance. Aussi bien il s'agissait d'une bonne œuvre : les pupilles de la francmaçonnerie. Sollicitée par son prudent mari de rester à la maison, Gertrude Fagnies avait aussitôt résolu d'enfreindre la consigne et elle paradait au balcon, dans une toilette rose extraordinaire qui comprimait sa poitrine imposante et son cou de taureau. Du paradis on l'entendait rire et se moucher. « Quand Gertrude assiste à une séance de la Chambre, disait Fagnies, je la devine à son reniflement. »
Le scénario de Popiolle, assez simplet malgré ses prétentions au sacrilège, comportait un cruciliement de la Vie (avec un grand V) que to^iuraient et bafouaient les prêtres, que libéraient les savants. Un programme détaillé expliquait ce symbolisme sans fraîcheur aux parlementaires congestionnés par les charcuteries du déjeuner, enclins à l'incompréhension et au sommeil. En dépit d'une claque bien stylée et d'une interprétation suffisante, l'ennui l'emporta sur l'esprit sectaire. Dès le début de la seconde partie du Mystère, la salle se vida à moitié. Pasme et les Saintines, Martin Matonnay et ses joyeuses compagnes, (iertrude Fagnies, Gilfare et sa femme, Caussade et sa nièce avaient tenu bon. Mais les autres spectateurs notoires préféraient s'en aller « à l'anglaise » ; et dans les coulisses l'auteur, averti de cet exode par ses comédiens mécontents, prenait une tigure farouche, voyait là un tour des jésuites.
La journée s'acheva dans un déluge et dans la boue. Les derniers manifestants poursuivaient sous l'averse les voitures des autorités, chantaient des refrains obscènes et révolutionnaires. On ne savait s'ils acclamaient ou s'ils conspuaient les organisateurs de la fête.
Albigny fatigué et dégoûté était parti en voiture avant la fin avec Guillaume et Félicité Ilorteux, laissant à Bernard, qu'il traitait déjà comme son
gendre, le soin de raccompagner Jeanne. En arrivant rue Mariotte où habitaient, ses amis, il eut la fâcheuse iospiration de descendre et d'entrer chez eux pour prendre une tasse de thé.
Dans la bibliotlièque du philosophe, qui jouait en même temps le rôle de salon, François Salvian attendait depuis une heure le retour de Félicité pour la conduire chez Mme Ilaussoir. L\^nervement de cette ultime démarclie ne lui avait pas permis de supposer la rencontre avec Albigny, après le billet du matin. Il eut un mouvement de surprise en apercevant le père de Jeanne. Celui-ci le rassura ironiquement.
« Oui, c'est moi... ce n'est que moi, mon cher député. Je vois avec plaisir que votre mal de gorge ne vous empêche pas de circuler... »
Félicité gênée disparut sous prétexte de chercher les tasses. Guillaume Ilorteux, éternellement préoccupé de lui-même, ne remarquait rien. Aucun des deux adversaires ne voulait céder la place, de sorte qu'il se fit un grand silence pendant lequel on entendait la pluie qui battait les vitres.
— Ces fêtes étaient belles, réussies?... demanda Salvian sans s'adresser à l'un plus qu'à l'autre. Florteux, qui dépouillait son courrier, marmotta quelque chose d'indistinct. Alors Marc Albigny, outré d'un tel cynisme, répondit en séparant les syllabes, afin de rendre l'affront plus sensible :
— Belles... sans co;ite, puisqu'il n'y avait là que
(les liommes sincères, réunis s:ins arrièrc-pensje, sans aucun intérêt électoral. »
Cette fois l'allusion tombait mal. Salvian était ! tenaillé par trop de tracas iamiliaux et poliliques pour supporter en plus des avanies gratuites. Il i riposta :
« — Les hommes sans arrière-pensée, mon cher ami, sont infiniment rares dans tous les partis. Vous ne comptez point parmi eux, car en ce moment vous cherchez à m'outrager. Laissez-moi donc être fi'anc •4 mon tour : ces fêtes étaient intempestives. Leur caractère auguste et sacré, puisqu'elles avaient lieu sous votre égide, augmentait leur caractère odieux. J'ai employé, pour me dégager, une formule polie. C'est votre faute si, pour me défendre, j'en suis réduit maintenant à la brutalité. »
Horteux qui écoutait avec surprise, la bouche ouverte, cet échange d'aménités, crut que la terre allait se fendre, le plafond tomber. Mais Albigny, encore calme, tendit en avant ses mains nerveuses :
« Pardon, Salvian, pardon, vous déraillez. Le brutal, c'est moi. Vos diverses variations, bien connues, ne vous laissent que la faculté de l'incahérence... »
Puis changeant de ton : « Oui, je vous reproche votre hypocrisie, vos faux-fuyants. Pourquoi n'aviezvous pas, dès le début, refusé de parler? Si l'attitude de l'Allemagne et l'excitation des patriotes
VOUS faisaient peur — il insista sur le mot injurieux, — vous deviez l'avouer et vous retirer. Mais vous avez préféré l'acceptation immédiate, quitte à nous laisser ensuite aller tout seuls à la bataille...
— 0 la bataille... sans morts ni blessés...
— Croyez-vous? — L'accent d'Albigny se faisait à mesure plus vibrant et plus incisif. Il s'était même dressé chancelant sur ses jambes, et appuyé au dossier de sa chaise, désignait du doigt son interlocuteur comme s'il le marc|uait en public. — Quelqu'un aujourd'hui a été blessé, grièvement, vous Salvian, qui manquiez à un engagement d'honneur, qui recuHez devant le devoir. Laissez, Horteux, je sais ce que je lais et ce que je dis... Salvian, vous devez tout au prolétariat. C'est lui qui vous a tiré de la platitude, du poncif oratoire, du centre gauche, qui vous a donné des forces et des ailes. Mais vous n'avez pas compris que ces présents des pauvres vous liaient, qu'ils vous créaient l'obligation stricte de mener avec nous la vraie guerre... eh oui, la guerre civile, la seule sainte, la seule nécessaire. Votre âme de bourgeois et d'opportuniste est incapable d'action... Elle n'a jamais fait, elle ne fera jamais éclater ses cadres étroits. Vous êtes un prisonnier, malheureux... de votre éducation, de vos préjugés, de votre belle-mère, de votre femme, de. votre fille... Comment réformerait-il la société, celui qui ne sait pas dompter sa famille, qui tremble
(levant une union libre, devant les larmes, devant les scènes... devant toute responsabilité! » •
Le cruel Marc était allé jusqu'au bout de son souffle, cependant que Horleux essayait en vain de l'interrompre. Salvian recevait cette douche assis, fermant les yeux et haussant les épaules, avec un faux dédain que démentait le tressaillement de ses larges joues. Il sentait son insuUeur enchanté de rompre avec lui sur une question accessoire. Il connaissait trop la tactique pouradmettre, chez Albigny, une vraie colère. Seulement le mauvais drôle allait le séparer de Bernard et rendre tout rapprochement ultérieur impossible. Ces pensées se succédaient dans son esprit avec une rapidité merveilleuse tandis qu'il cherchait une parade et hésitait entre un éclat ou un éclat de rire.
La première solution, qui vidait la querelle, lui parut pour l'instant préférable. Il se leva donc à son tour et dit très posément à Guillaume Horteux :
« Excusez-moi. Ce pauvre Albigny m'a l'air un peu souffrant, un peu énervé par sa journée de plein air. Je ne saurais le suivre sur son terrain et transformer votre bibliothèque en arène athlétique. »
Pour sortir après cette déclaration, il devait passer devant son adversaire, lequel, soulagé, ricanait, méditait un dernier outrage. Au même moment la porte s'ouvrit et Féhcité parut toute pâle entre ses
boucles grises, avec le plateau et les tasses. Elle avait entendu et ses doigts tremblaient :
« Marc, Salvian, je vous en supplie, pour vos enfants, réconciliez-vous...
— Jamais — cria Albigny; — cette explication sera la bonne. Bernard choisira entre lui et moi. Je combattrai désormais à visage découvert cet homme néfaste, entré dans notre parti par surprise et pour l'avilir. Je le restitue au clan Gallargues. »
L'interpellé était déjà dehors. Il se retourna, tenant le bouton de la porte, et mugit dans un sanglot :
« Adieu donc, orgueilleux. Puissiez-vous ne pas perdre une cause que vous servez par l'envie et la haine... Albigny, j'ai pitié de votre état. Nous nous retrouverons devant le peuple. »
Car, même en sa fureur, il restait classique et en référait au sutTrage universel. L'habitude des réunions publiques le rendait faible dans les drames clos.
« Devant le peuple », répéta-t-il une fois dans la rue, brandissant son parapluie encore trempé d'eau. Le ciel s'était dégagé. Une lumière pûle éclairait Paris. Afin de changer le cours de ses idées, Siilvian suivit à grands pas le boulevard des Batignolles, le boulevard de Courcelles et descendit le faubourg Saint-Honoré. Il croyait marcher au hasard et ruminer des projets de vengeance. En
réalité il cherchait un dédommagement et la compagnie de Claire de Saintines. Mais cette pensée était si hien cachée au fond de son orgueil blessé qu'il fut surpris de se trouver devant la maison.
« Madame est rentrée. Monsieur vient de sortir... » Le liasard servait le visiteur. On l'introduisit dans le salon. Il trouva là un programme des Fêtes Humanitaires qui acheva de l'exaspérer et une petite paire de ganls blancs qui le calma. Il n'eût pas été juste de faire à son innocente amie la scène qu'il n'avait pu porter chez Mme lïaussoir. Et tout à coup la bizarrerie de ses rapports intellectuels et sentimentaux avec cette jolie perruche du monde lui apparut. Que cherchait-il? Que lui voulait-elle? S'aimaient-ils? Ce flirt valait-il la peine de quelque sottise? Le tribun n'en savait plus rien.
Claire l'interrompit dans ces réflexions. Après la pièce de Popiolle, qui l'avait assommée sans qu'elle osât l'avouer, elle était revenue directement chez elle et elle avait passé à tout hasard, son deuil étant lini, une très gracieuse robe de chambre rose, couverle de dentelles. Elle joua l'étonnement :
« Vous ici, aujourd'hui... On déserte son poste, ami?
— Je ne déserte rien du lout. J'ai passé l'âge de ••es puérilités, et les mystères modernes ne me tentent pas. Me croyez-vous aux ordres de Marc Albigny? d
lU LES PRIMAIRES
Elle se mit à rire avec gentillesse : « Quelle humeur! Mon lion a faim, sans doute. Lui offrirai-je quelques biscuits? »
Elle allait sonner. Salvian la retint par son poignet fin et le contact de cette jolie main lui fit plaisir :
« Restez là que je vou"s voie seule une minute. Gela ne m'arrive plus jamais. Ignorez-vous que vous êtes, dans ma rude existence, le petit coin de repos tendre et confiant ? »
Déjà effarouchée, contente tout de même, elle levait vers lui des yeux de gazelle qui demande qu'on précise et craint qu'on n'aille trop loin. Il était sur le point de vaincre la timidité que dissimulait sa véhémence, de prononcer des paroles irrémédiables, quand un coup de sonnette et des pas rapides le maintinrent dans son rôle de soupirant muet.
C'était le long et mince Daniel de Saintines qui avait oublié quelque chose et en profitait pour saluer le maître, entamer une discussion sociologique à propos des fêtes de la journée. Tombait-il bien, tombait-il mal, c'est ce que les deux partenaires de celte comédie de l'amourette ne purent jamais déterminer. Mais cette arrivée intempestive les mit également de mauvaise humeur.