DECHIREMENTS
Marie Salvian pleurait dans les bras de Mme Ilaussoir. Un ji)ur gris et argent, celui du lent crépuscule des faubourgs d'automne, tombait des hautes fenêtres. Le parloir de l'Œuvre Chrétienne était désert et vaste. C'était là que les fiancés, quelques mois auparavant, avaient fait connaissance. C'était là qu'ils allaient se séparer tout à l'heure, pour un temps indéterminé.
Telle était la conséquence familiale de la dernière incartade de François Salvian. Redoutant les suites politiques de sa brouille avec Albigny à propos des Fêtes Humanitaires et le mariage religieux de sa fille avec un officier catholique, le tribun avait imaginé d'accepter une vieille invitation des socia-
listes berlinois. Il était parti sans prévenir personne et avait prononcé en allemand l'avant-veille, dans la capitale de l'Empire, un grand discours dont le retentissement, vu les circonstances, était énorme. 11 y constatait avec joie la toute récente amélioration — plus fictive encore que réelle — des rapports entre les deux nations voisines, il voyait dans l'aimable autorisation de la chancellerie une preuve manifeste de celte détente. Les mauvais nuages étant dissipés, il exprimait l'espoir que le prolétariat français et le prolétariat germanique, désormais indissolublement unis, sauraient déjouer les projets criminels de la grande industrie.
Il allait plus loin. Il reconnaissait les torts de la France, trop irritable et avide de colonies, qui ne ménageait pas les justes susceptibilités de sa rivale et ancienne ennemie. Il incriminait la caste aristocratique, catholique et militaire, responsable, selon lui, de cette attitude. Il dénonçait la propagande chauvine, cléricale, anti-révolutionnaire, laquelle s'exerçait, malgré les lois, dans des couvents mal désaffectés et corrompait la jeunesse ouvrière. Une attaque directe et intempestive contre l'Œuvre de Mme Ilaussoir, expressément nommée, se trouvait ainsi plaquée dans la péroraison de cette harangue sacrilège, comme un défi ou une vengeance :
« Votre père a tenu parole, — murmurait mélancoliquement Mme Haussoir en caressant les
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cheveux blonds de la jeune fille nppuyée contre elle. — Quand il vint, voici déjà cinq semaines, accompagné de Félicité llorleux, pour exiger de moi la rupture de \os fiançailles...
— Il a fait cela... il a osé!... ))
Marie ignorait cette démarche. L'idée que ce père qu'elle aimait persécutait ainsi son bonheur, cette certitude affreuse la bouleversait. Elle sécha ses larmes, leva vers mère Cécile — comme l'appelaient ses résidentes dans l'intimité — des yeux pleins de douleui'et de résolution.
• — Racontez-moi tout, madame, j'ai le droit de savoir.
— Eh bien, cela se passait quelques jours après les fameuses fêles. Félicité Ilorteux m'avait demandé un rendez-vous pour un de ses amis qui désirait m'entretenir d'une affaire grave. Elle m'amena un monsieur qu'à ses traits, à sa démarche, à ses premières paroles je reconnus aussitôt et qui, doucereux d'abord, jeta ensuite brutalement le masque, m'ordonna de vous séparer de Laurent. 11 me dit textuellement ceci, que je n'oublierai pas : « Je vous ai ménagée jusqa à présent, à cause de ma fille, mais prenez garde. Les a^sa\ds de Sambuc sont inoffensifs. Saiiibiic est taré et le Sénat est débonnaire. Un mot de moi, un seul, à la Chambre on ailleurs, amènerait la fermeture immédiate de vos locaux, la dispersion de vos pupilles. Ce mot, je le prononcerai
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impitoi/ablement, si vous ne déiruisez pas de vos mains cette alliance, fruit de vos efforts, qui me désespère et ruine mon crédit politique... »
— Quelle infamie!... murmura Marie le rouge au front.
— J'ai répondu, continua Mme Haussoir, sur le ton froid et méprisant qui convenait : je ne m'occupe pas de politique, mais seulement d'œuvres sociales. Je ne crains personne. Les périls accéléreront ma propagande. Quant au mariage du capitaine Caltet avec ma meilleure auxiliaire — oui, chère enfant, la meilleure, — je ne l'ai ni voulu, ni combiné. Mais il me comble de joie, il donne les plus grandes espérances de perfection chrétienne, -et je ferai tout pour qu'en dépit des obstacles il s'accomplisse.
— Merci, merci, madame... » La souffrance mêlée à la gratitude ennoblissait la physionomie de la jeune fille. Mère Cécile sentait la chaleur de sa joue, son frémissement, mais elle jugeait la dure vérité nécessaire à la trempe de cette âme d'élite. Puis la faiblesse de Salvian lui était apparue sous l'audace. L'indignation de sa fille et de sa femme aurait raison de ce malotru mieux que la douceur et les prières :
« Malgré les efforts de Félicité qui essayait de le calmer, votre père est parti furieux, jurant qu'il trouverait le moyen de faire plier mon fanatisme. A-t-il réussi? JuL-^ez-en. Sur les conseils de Xortier,
admirable en cette circonstance comme toujours, je vais profiter de la réclame faite par le député Salvian à notre Œuvre pour fonder cette maison de Lyon dont je vous ai déjà parlé.
— Ainsi jadis les persécutions stimulaient le zèle dus apôtres.
Mme llaussoir sourit tristement : « La persécution... limitée. Je sais que, tout en me dénonçant (Le l'autre côté de la frontière, votre père priait en sous main son ami le ministre Matonnay, lequel n'a rien à lui refuser, de me laisser bien tranquille. C'est encore Xortier qui m'a appris cela. Cette façon hypocrite de procéder m'indigne plus que tout le reste. On nous accuse, on nous accable en public et solennellement, mais en secret on nous ménage afin de ne pas s'aliéner des capitalistes puissants et capables de commanditer un journal. Eh oui. Jacob lloungar branle au manche. Le Prolétaire ne vit pas de l'air du temps et Camille Norlier a la réputation d'attaciier ses adversaires avec des chaînes d'or... Ma mignonne, c'est dur ce que je vous dis là, mais il vous faut connaître la vie comme elle est. »
Marie se leva, calme et décidée : « Aujourd'hui même je quitterai la maison de mon père, j'irai habiter près de ma grand'mère.
— Et voire maman?...
— Elle fera comme moi, j'en suis sûre. Depuis trop longtemps nous tolérons qu'on opprime, à côté
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de nous, nos croyances les plus chères. Noire soumission devient de la complicité. J'excusais avec peine l'union libre de Bernard et de Jeanne Alhigny... cette erreur de leur double orgueil...
— Les pauvres gens — interrompitMmeHaussoir.
— ...Ces derniers événements passent la mesure et prouvent qu'il est temps de réagir. Mon père, mon frère ont besoin d'une leçon. Ils comptent trop sur notre tendresse. Ils ne savent pas qu'une heure sonne où la conscience révoltée prime tout. »
Elle s'exprimait avec une netteté remarquable qui la montrait prête aux plus durs sacrilices. A ce moment la porte s'ouvrit et Laurent entra, bouleversé, un journal à la main.
« Asseyez-vous », lui dit Mme Ilaussoir. Elle se plaça entre lui et Marie pour faire obstacle à ces reproches injustes que la douleur traîne avec soi et qui amènent de l'irréparable. La précaution était superflue. Les traits creusés du capitaine, sa pâleur témoignaient d'une blessure profonde; pourtant ses premières paroles furent d'apitoiement et d'espérance...
« Douce, innocente Marie, cette épreuve-là me ferait vous aimer davantage, si c'était possible. Mon destin est étroitement lié au vôtre et rien ne nous séparera... Est-ce vrai?...
— Rien, Laurent... jamais... Je serai votre femme...
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— Devant mère Cécile, solennellement, je vous renouvelle ma foi... Mais reconnaissez qu'il m'est interdit aujourd'hui, après l'acte... insensé de votre père, de donner ma démission. Déjà mes camarades me suspectent, me tiennent à l'écart. Ils ne savent point, ô ma fiancée, combien vous êtes loin de ces affreuses doctrines. Si je quittais l'armée au moment même où François Salvian sacrifie son pays à l'Allemagne, et pour entrer dans sa famille, j'aurais l'air de m'associer à son apostasie, je me déshonore-
rais... »
Il allait ajouter « à ses côtés », mais se retint et, déployant le journal, monta ce gros titre en manchette :
LE DISCOURS d'un TRAUrCF.
Marie, la mnindevant ses yeux, répliquad'une voix sourde : « Vous avez raison. Je ne puis vous en vouloir... » Puis s'adressant à Mme Haussoir : « Diteslui, mère Cécile, ce que j'ai décidé... »
— Marie va quitter la maison paternelle, se relirer chez sa grand'raère. Elle tient à désavouer publiquement un acte qui révolte sa conscience. Vous n'irez point la voir, capitaine, et elle ne vous écrira pas. Ainsi vous mettrez votre amour à la pire épreuve, celle de l'absence et du silence. Du temps passera. Les choses s'atténueront. Si son père ne
veut pas la perdre, il trouvera le moyen de réparer lui-même le dommage causé, de rendre votre démission et votre union possibles. Sinon, comptez sur moi pour aplanir des difficultés qui ne sont insurmontables qu'en une heure de crise. Lorsque deux cœurs comme les vôtres ont fait un pacte, mes enfants, rien ne saurait prévaloir contre eux. Dès maintenant, et quoi qu'il advienne, la bénédiction de mère Cécile est sur vous. »
Cette femme sévère et habile rapprochait en parlant les deux fiancés, de sorte qu'ils se trouvèrent face à face, aussi émus l'un que l'autre et frissonnant. Laurent sur la tempe embrassa Marie qui jeta un léger cri, se sauva vers le fond du parloir, ouvrit une porte et disparut :
« Vous la retrouverez... », dit Mmellaussoir.
Mais Laurent se désespérait, se reprochait d'avoir eflTayé François Salvian au cours de leur unique entrevue et déterminé sa nouvelle attitude :
« C'est un politique. Ses actes ont un but. Je lui ai paru dangereux. Il a voulu à tout prix me détacher de sa fille.
— Sans doute, néanmoins il n'a pas prévu la profondeur de vos sentiments. Sa punition sera terrible. Allons, du courage, capitaine; croyezvous que je laisserais s'accomplir devant moi cette séparation si je la jugeais définitive. Ce soir même j'écrirai à Nortier, afin qu'il attende patiem-
ment l'entrée en fonction de son nouveau secrétaire. Je vous tiendrai au courant par votre sœur Emilie (les événements qui ne peuvent manquer de se produire... et surtout ne gênez pas la manœuvre par une démarche intempestive, quelque folie d'amoureux.
— 0 madame ! J'ai en vous, comme fous ceux qui vous approchent, une confiance aveugle. »
Mère Cécile, n'aimait pas qu'on parlât d'elle. Gentiment, affectueusement, elle tendit au jeune homme une main fine que terminaientdesdoigtsvolontaires.
Du faubourg Saint-Antoine à la rue de Fleurus, Marie comprima ses larmes et son chagrin. Elle se contraignit à marcher, suivant des voies larges, peuplées, bruyantes d'où ne venait à elle qu'un murmure confus comme celui de la mer. Les grandes inquiétudes nous arrachent à la participation, font une fourmilière de l'humanité qui nous environne.
Jusqu'alors, comme il arrive aux êtres jeunes, elle n'avait pas regardé en face l'étrangeté de sa situation. Fille d'un père changeant et divers que les hasards de la politique inclinaient à l'anticléricalisme, elle avait choisi comme directrice de conscience Mme Haussoir, la catholique moderne, qui se mêlait au peuple et, par l'apostolat direct, arrachait son masque au collectivisme. Il était fatal que, dans ce milieu ardent de l'Œuvre Chrétienne, elle rencontrât et aimât le pire ennemi
des doctrines de Salvian. C'est toujours au conflit sentimental qu'aboutissent les situations fausses dans les familles sans cohésion.
Elle savait maintenant ce qui, en Laurent Caltet, l'avait conquise : la loyauté énergique. Elle commençait à trop souffrir de l'habileté du tribun pour ne pas apprécier le manque complet de celte qualité parlementaire. Laurent, dans ses affections et ses haines, ne tenait compte ni du succès ni de l'insuccès. La tension des rapports franco-allemands inclinait Salvian nu patriotisme, l'empêchait de se rendre aux Fêtes Ilunianitaiies. La détente de ces mêmes rapports le rejetait à l'inlernatiorialisme. Était-il donc une i^iroiiette?
11 lui fut désagréable de s'avouer qu'Albigny avait une fixité plus grande. C'était un fou stable dans sa folie, mais par là même dépourvu de bassesse. Sa fille Jeanne, héritière des bons principes, ferait du faible Dernard ce qu'elle voudrait et le détacherait de tous les siens. Il appartenait au dernier interlocuteur, comme son père à la circonstance.
« Ce sont les mous qui causent les catastrophes... » Marie prononçait cette phrase presque à haule voix, qnandelle aperçut le Luxembonrg. La nuit venait sur les ailes d'un vent froid qui éparpillait les feuilles déjà jaunes. La jeune fille réfléchit que cette année-là les circonstances politiques, ses liançailles et celles de son frère, avaient supprimé la
villégiature habituelle dans le Midi. On s'était contenté de courts déplacements aux environs de Paris. Sa mère l'avait emmenée à Fontainebleau. Toutes deux passaient là une semaine délicieuse et sans préoccupations en compagnie du ca[)itaine Caitet qui venait les voir de Melun. Usant de divers prétextes, Salvian était resté à Paris. Que fallait-il penser aussi de celte Mme de Sainlines, belle et jeune, qui jouait, disait-on, un rôle dans sa vie? Auraitelle, le cas échéant, assez d'influence pour envenimer une brouille passagère, la changer en rupture définitive?
Car Marie n'admettait pas un instant l'hypothèse que Salvian, déjà séparé de son fils, supporterait plus de quinze jours l'absence de sa femme et de sa fille. Puis elle eut une bouffée de colère en songeant à la scène qu'il avait faite à Mme Ilaussoir. Il s'agissait d'avoir du courage et de lui marquer la limite de son autorité paternelle.
Quand elle arriva rue de Fleurus, sa mère et sa grand'mère causaient à voix liasse dans la demiobscurité du salon. Elles affectionnaientl'entre chien et loup pour leurs confidences.
(( Ah! que je suis malheureuse! » s'écria la jeune fille, et elle passait des bras de l'une à l'autre sans s'expliquer, comme si un deuil mystérieux s'ajoutait aux ténèbres. Puis elle s'assit entre les deux femmes et raconta tout, les paroles de Laurent, sa résolu-
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lion, les conseils de Mme Haussoir. Ce récit augmenta encore la colère de Mme Gallargues qu'avaient déjà exaspérée le discours de Berlin, et auparavant l'union de Bernard et de Jeanne Albigny. Son Bernard, son préféré, parti sans la prévenir, sans l'embrasser, avec cette tille de damnation, après une parodie sacrilège où Marc Albigny jouait à la fois le rôle du prêtre et celui du maire!
« Et maintenant voilà ton mariage à toi ajourné, sinon rompu, par la faute de ton père... 11 l'a fait exprès... Je suis certaine que toutcela estcombiné... Il ne sera content que quand il aura déshonoré sa fille après son fils... Ah! si mon cher homme était encore là!... »
Dans les circonstances graves elle évoquait ainsi son défunt mari, personnage effacé et timide qu'elle mettait jadis en avant à l'occasion de toutes les querelles. Elle aimait la bataille. C'était son affaire. Ses gestes, sa menaçante mimique dans le bas crépuscule lui donnaient l'air d'une devineresse et, non contente des malheurs réalisés, elle prédisait des fléaux sans nombre :
« Qui n'hésiterait à t'épouser aujourd'hui, ma pauvre enfant, après le scandale de ton frère... et les criminelles paroles de l'a ît/re. — L'autre, c'était son gendre. — Le jour de la déclaration de guerre, toutes les canailles se prévaudront de l'attitude de Salvian pour refuser le service militaire et déserter
en masse. On se fusillera dans les rues. Qui m'aurait dit qu'en donnant ma fille à ce faux modéré alors si patriote, si raisonnable, je préparais de mes mains ces catastrophes. Car il n'est pas douteux que ta dot ait servi...
— Allons, maman, c'est du passé cela (fît Marianne avec impatience). Le présent, et il suffit à nous désoler, c'est la folie de Bernard, le coup de tète de son père et le désespoir de celle-ci, qui est l'innocente victime de tant d'erreurs et que je plains par-dessus tout.
— Tu ne veux pas la lampe?... » demanda la vieille dame. Elle avait l'art des interruptions.
— i\on, merci, tout à l'heure. Je croyais que Bernard hésiterait à quitter sa situation auprès de Matonnay... douze mille francs, logé, chauffé, toutes les espérances d'un grand avenir politique. — La pratique ménagère se montait en énumérant tant d'avantages perdus. — Il faut que cette Jeanne Albigny lui ait tourné la tète. Ah! elle montre le poing au bon Dieu dans les Fêtes ^ Humanitaires, C'est un métier cela. Et aujourd'hui mon pauvre garçon et cette demoiselle instruite courent les routes à la recherche d'un morceau de pain. On m'a dit qu'il sollicitait une petite place dans une fabrique d'électricité à Romans ou à Valence, lui qui pouvait devenir conseiller d'État... Quelle pitié!
- — Cela le regarde... tu ne les aideras pas, j'espère. »
La dureté de la vieille bourgeoise révolta Marie qui murmura doucement : « Oh! grand'mère!... » Elle n'aimait pas que les ressentiments servissent de prétexte à l'économie.
Marianne continuait :
« François, lui, a eu la nature faussée par les mauvaises influences, les belles dames. On prétend que je suis jalouse. Je suis simplement prévoyante. Cette maison de la rue Saint-Honoré où on l'encensait, où on le dorlotait lui a été néfaste... Sais-tu, chérie, le télégramme qu'il m'a envoyé de Dijon, car il revient par étapes et fait ce soir une nouvelle conférence : « J'ai cm devoir celle rcparalion à mes principes et à monparli. M expliquerai au retour... tendresses..^ »
— C'est ignoble — déclara Mme Gallargues. Craignant d'avoir été trop indulgente, elle ajouta : « Et impardonnable... ->•>, puis un « hum » de la gorge qui signifiait chez elle le comble de l'indignation.
— Au retour il trouvera sur son bureau une lettre très courte, mais qui l'impressionnera, conçue à peu près ainsi : « Moi aussi, ta fille aussi, agissons selon notre conscience. Nous allons vivre près de ma mère, rue de Fleuras... Nous y resterons jusqu'à ce que lu te sois résigné à respecter nos amitiés, nos volontés et nos croyances. »
— C'est trop doux. 11 ne comprendra pas et ne (•('dera pas. Il viendra vous chercher, vous enjôlera et recommencera huit jours après. »
iMarianne secoua la tête : « Tu te trompes, maman. François n'a pas de caractère, je puis bien l'avouer devant sa fille. Mais son intelligence est supérieure. Il se rendra compte que c'est sérieux et, comme il est adroit et fin, il laissera passer l'orage... »
Puis, après un silence, et par un elTet de cette contradiction que provoquent les rancunes exa- ■ gérées et les espérances inavouables entre personnes du même avis :
« ...Tu ne t'imagines pas cependant que je vais quitter mon mari pour toujours, que cette enfant ne verra plus jamais son père... C'est une épreuve passagère à laquelle nous le soumettons... »
La terrible vieille dame avait espéré mieux. Sans répondre elle se leva, sortit en bougonnant : « la lampe, la lampe. »
Marie, demeurée seule avec sa mère, dont elle ne distinguait plus le visage, mais dont elle aimait le cœur et la voix, alla s'agenouiller près d'elle, lui embrassa les mains lentement. Ses lèvres rencontraient l'anneau d'or donné à sa fiancée par François Salvian et qu'elle n'avait jamais quitté.
Quand la grand'mèrc revint avec la lumière, elle comprit qu'il fallait se contenter de cette brouille
imparfaite et, dissimulant sa déception, s'occupa des détails ménagers:
« Puisqu'il ne s'agit que d'une villégiature, — Marianne et Marie ne purent s'empêcher de sourire, — je vous ferai mettre le grand lit dans cette pièce. Avez-vous le linge qu'il vous faut?
— Monique est avertie. Elle nous apportera tout ce soir, après dîner.
— Quand rentre-t-?7?
— Je l'ignore. Il ne le dit pas dans sa dépêche. Bientôt j'imagine, à cause de son journal.
— Ah ! ce Prolétaire ! Je ne le lis pas, moi, mais ma concierge m'en parle de temps en temps. Il paraît que c'est plein d'horreurs et l'on y a raconté tout au long la hurlesque cérémonie qui nous enlève notre Bernard.
— Oui, conclut mélancoliquement Marianne, Salvian a pensé que cette concession le réconcilierait avec Albigny. Mais l'envie de ce méchant homme ne désarmera pas pour si peu. C'est vrai que la situalion de mon pauvre mari n'est pas commode. Nous le quittons parce qu'il est trop révolutionnaire et les autres se séparent de lui parce qu'ils le trouvent trop bourgeois... Vilaine chose que la politique !
— Pas quand on la fait franchement, patriotiquement,... comme Gambetta... »
A ce moment un coup de sonnette fit tressaillir les trois femmes. Marianne dit à voix basse « c'est
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|jiiii! » Déjà elle, redoutait une scène, des cris, une réconciliation trop rapide et par conséquent stérile.
La bonne vint annoncer : <( Monsieur le curé, qui n'a qu'un mol à dire à madame. »
C'était l'abbé Dalcis. Salvian, qui pensait a tout, lui avait envoyé de Berlin une lettre pour le prier d'user de son intluence auprès de sa belle-mère et d'apaiser une irritation facile à prévoir. Il se rappelait la malléabilité, les manières polies du conciliant jecclésiastique. 11 faisait appel à sa charité chrétienne.
Le prêtre comprit en entrant que la querelle était allumée et qu'il arrivait un peu tard. Pourtant, après les compliments d'usai^e, il aborda l'objet de sa visite :
(( Ce discours de Berlin, prématuré et fâcheux à certains égards, a le mérite de calmer les esprits et...
— J'ai le regret, monsieur le curé, de n'être pas de votre avis, interrompit sèchement Marianne. Bien que prononcé par mon mari, ce discours est une lourde maladresse. »
Mme Gallargues poussa son « Hum! » guerrier. Marie prit une livraison et se mit à la feuilleter ostensiblement sous la lampe.
— Notre Seigneur, madame, ne nous a-t-il pas enseigné et même ordonné l'indulgence?
— Cela n'implique pas que nous devions lui sa- I lifier d'autres vertus. Et puis, tenez, monsieur le Miré, il vaut mieux l'avouer, vous tombez mal. Nous
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nous inslalloiis ici, ce soir même, ma fille et moi, afin de laisser tout entière à M. Salvian la responsabilité de son altitude...
— El ce n'est pas fini... » ajouta Mme Gallargues que sa sympathie pour son ex-confesseur de Gémenos venait de quitter brusquement.
L'abbé Dalcis, interloqué de cet accueil, n'insista pas. Il était de ceux qui ne s'entêtent [loint aux batailles perdues. Après quelques propos vagues, quelques phrases banales sur les difficultés de la vie publique, il tira sa montre, poussa un léger cri de surprise et s'esquiva, froidement s due.
Le dîner fut triste. Marie pensait à Laurent, aux combats de sa tendresse et de son patriotisme. N'était-elle pas maintenant pour lui la fille d'un demi-traitre, d'un homme sans foi? Marianne pensait à Salvian qu'elle aimait et qui allait souffrir. La grand'mère cherchait les moyens de prolonger cette cruelle situation el de la rendre insoluble. La perversité de certains vieillards est sans fond. On entendail, dans la pièce à côté, le déménagement du mobilier, les souffles rudes de la concierge et de son ivrogne de mari, lecteur assidu du Prolétaire.