LE FIEF S.VL\I\N
Un de ces magnifiques soleils de fin d'automne, ( ninme il n'en brille que pour le Midi, éclairait ce nialin-là les environs de Carteyrade (Hérault) et la |Mlite gare blanche posée dans la campagne d'or ainsi qu'une grosse pierre meulière.
Devant le café des républicains, ti^nu par Malafosse, cousin de l'instituteur, l'orphéon se tenait rangé. Sa bannière rouge, en signe de loyalisme, portait cette inscription : « Vive la sociale ! » Elle était confiée à la garde d'un petit bourgeois ventru et rageur, à profil de Romain, connu pour ses propriétés et son avarice. D'imposants personnages radicaux, le maire, les deux pharmaciens, lesquels se ha'issaient, mais rivalisaient d'anticléricalisme, les adjoints, l'épicier
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et l'entrepreneur de maçonnerie étaient mêlé quelques ouvriers et à une quarantaine de viticul teurs qui se connaissaient, s'appelaient, s'interpellaient. Des fenêtres ouvertes et des boutiques venaient d'autres cris, d'autres plaisanteries. Sur le seuil de l'auberge « Au Bon repas », dont le propriétaire était suspect de modérantisme, une belle lille brune haussait les épaules et riait, montrant ses dents gâtées.
Tout le monde attendait impatiemment l'arrivée du train de Paris, qui devait ramener François Salvian dans son fief. La bonne nouvelle avait été répandue la veille par le frère même du député, le docteur Nicolas Salvian, et l'on préparait là, entre voisins et partisans, une petite ovation de famille. Certes le tribun était aussi admiré et aimé qu'exécré dans ce pays qui l'avait vu naître et qui se reconnaissait en lui. On lisait, on commentait avidement ses articles et ses discours. Sa fidèle majorité le blâmait de s'être abstenu au moment des Fêtes Humanitaires et le louait d'avoir pris la parole à Berlin. La nouvelle de l'union libre de Bernard avec Jeanne Albigny avait enciranté les purs, que désolait déjà l'annonce des fiançailles de Marie avec un officier réactionnaire. Car les électeurs de Carteyrade, sauf la minorité inerte et i^ésignée du clan Gallargues, étaient naturellement pour les mesures extrêmes et les manifestations violentes. Si les
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blancs souhailaient une contre-révolution et le rétablissement des tribunaux militaires, les rouges appelaient de tous leurs vœux la guillotine et un comité de salut public. Les idées humanitaires et antipatrio tiques avaient champigiionné là plus qu'ailleurs, le département n'étant pas sur la route des invasions allemandes, et le sentiment national s'était affaibli, énen^é dans une paix trop longue.
Les habitants de cette heureuse contrée agissaient donc surtout par contradiction ou haine politique. Leurs achats, leurs visites, leurs échanges, leurs sympathies, leurs alliances, leurs rivalités .se déterminaient d'après la question religieuse. Entre gens de croyance opposée, il n'y avait ni trêve ni contrat possible. Quiconque était vu dans une boutique, ou une demeure, ou un café du clan adverse, était aussitôt considéré comme un traître et honni. On n'admettait pas l'indifférence . Les nouveaux venus étaient priés de choisir ostensiblement et de se tenir à leur choix.
Pour le moment, les gros bonnets entouraient Nicolas Salvian descendu de son antique guimbarde et lui posaient tous à la fois d'indiscrètes questions, auxquelles il répondait de la manière la plus évasive. C'était un vieillard déjà. Agé de soixante-cinq ans, né dix-sept ans avant son frère, il ne lui ressemblait que par l'éclat du regard. Aussi réservé que François paraissait impétueux,
il était de petite taille, maigre et alerte, rasé de Irais, tout blanc, et portait à la boutonnière d'une redingote noire de forme antique la rosette de la Légion d'honneur. Il avait l'habitude, quand il faisait beau, de garder à la main son chapeau mou, et répétait volontiers : « Le meilleur remède, c'est le soleil ». Sa physionomie, fine et mobile, se plissait de mille petites rides pour la raillerie et se déplissait au repos, laissant voir alors une très grande boulé.
Philanthrope et sceptique véritable, dépourvu, depuis quelques années surtout, de préférence politique, il donnait ses soins à l'arrondissement pour des prix dérisoiies, gratuitement aux plus pauvres. On venait même le consulter des régions environnantes, car il avait étudié, un des premiers, les maladies du système nerveux et conti'ibué au succès des eaux de Terrenoire, Les républicains lui pardonnaient, en raison de sa parenté, d'être l'ami du curé et de plusieurs propriétaires royalistes. Les malveillants prétendaient que la peur de l'enfer lui élait venue avec la soixantaine et qu'il communiait en secret. Il se trouvait être ainsi le seul citoyen indépendant de Carteyrade et l'arbitre naturel des mille et un conflits qui divisaient la localité. Par une exception singulière, sa neutralité était admise Les réactionnaires disaient de lui : « C'est un brave homme, il vient à nous. » Les radicaux-socialistes
boucfonnaient : « Vu les services rendus, il faut bien lui pardonner quelques faiblesses. »
Délivré des impoiluns, il se rapprocha de la voilure. Une chétive jeune fdle aux yeux profonds, trop grands dans une ligure étroite et pfde, attendait appuyée aux coussins. Nicolas dit : « Petite Rose, le chemin de ler a du relard. Ne nous impatientons pas. » Elle répliqua : « Je n'y songe guère, parrain », d'une voix douce, voilée, où la tendresse se teintait d'ironie.
Un signal annonça le train. Le chef de musique assembla son monde. Il s'agissait de ne pas rater l'attaque de Ylnlernalionale, accompagnement obligé de toute manifestation politique. Les électeurs formèrent la haie avec une remarquable discipline, laissant le maire, ses adjoints et quelques autres notables libres de leurs mouvements. A cet instant, un gaillard trapu, coiffé d'un haut de forme, habillé d'un complet gris à carreaux, tenant sous le bras une serviette gonflée et à la main un parapluie de coton, bouscula ceux du dernier rang en gémissant : « Nom d'une bombe, j'arrive juste! »
C'était l'instituteur Oscar Malafosse, arrière petitfds de protestants, huguenot lui-même, qui vengeait sur ses contemporains les persécutions subies par ses aïeux. 11 se disait à la fois anarchiste, socialiste et pacifiste, vantait l'excellence de la guerre civile, maudissait la guerre étrangère et tenait dans la tcr-
reur et l'admiration la jeune génération de Garteyrade. Également odieux au clan Gallargues et aux blancs qu'il déclarait « bons pour la lanterne », il avait été jusqu'à ces derniers mois le meilleur agent électoral de François Salvian ; mais il commençait à se détacher depuis qu'il entrevoyait pour lui-même la possibilité de la dépulation.
Sa figure toujours suante, ses grosses lèvres, sa moustache drue, son odeur, sa brutalité déplaisaient à Nicolas Salvian, que Malafosse traitait de « chiffe » dans l'intimité. Pourtant ils se faisaient bon visage, se fréquentaient par la force de l'habitude. Leurs discussions étaient célèbres. Ouvriers et vignerons s'écartèrent avec respect devant le citoyen instituteur, qui tenait les clés de la science et fermait si bien le bec aux réactionnaires.
Un long sifflement retentit, aussitôt suivi d'acclamations et du vacarme de la fanfare. Peu après, parmi l'agitation des casquettes, les accolades, les poignées de main, apparut la robuste silhouette de François Salvian, lequel, déchargé de sa valise, remerciait, saluait, étreignait avec cette cordialité brusque et ces mots vibrants qui avaient tant contribué à sa fortune. Il tanguait et roulait au milieu de ses partisans comme un vaisseau sur la mer houleuse. Il jouait le contentement, mais Nicolas fut frappé de sa pâleur et de ses traits tirés. Deux plis soucieux, partant des paupières, rejoignaient la
barbe en creusant les larges joues. L'amertume de |f la bouche était accentuée. La façon dont il embrassa impétueusement son frère révélait un trouble contenu.
Dès qu'on fut en voiture l'émotion déborda. Une bouffée de larmes empourpra le visage du tribun. Il passa la main sur son front : « Ah! je n'en puis plus, j'étouffe. » Puis Rose Naffé, assise en face, le vit avec stupeur qui sanglotait, lui le farouche agitateur, le maître de la tribune française.
« Mais, juste ciel, qu'est-ce qui t'arrive? » s'écria Nicolas Salvian, bouleversé lui-même par ce désespoir insolite. Il connaissait la nature flottante, hésitante, malléable du « cadet », ses changements d'orientation, son optimisme à métamorphoses, et il ne pouvait comprendre quelle grave conjoncture l'abattait ainsi. Il ajouta : « Tu peux parler. Cette petite est comme mon enfant... »
« Je sais », répondit François, saisissant les doigts minces de Rose NatTé avec une tendresse spontanée qui mit une délicieuse compassion dans les regards humides.de la jeune fille.
Puis revenant à lui, d'une voix âpre : « Bernard, mon Bernard, s'imaginant, bien à tort certes, que je lui ferais quelque dur reproche, est parti, sans un mot d'adieu, pour s'unir librement avec Jeanne Albigny, fille de mon ennemi mortel... En revenant de Berlin, j'ai trouvé sur ma table un billet
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laconique de Marianne, m'annonrant que la divergence de nos idées relit^ieuses les forçait, elle et Marie, à me quitter. Ma femme et ma fille sont allées s'installer chez la vieille qui me hait. Je n'ai plus de foyer et je n'ai plus d'enfants...
— Oh ! fit Nicolas choqué par cette conclusion mélodramatique : il me semble que tu t'exagères la portée et la durée de ces deux manifestations. Voyons, comment et quand as-lu appris la foucade de Bernard?
— Il y a trois semaines', officieusement par mes secrétaires, officiellement par une noie laconique rédigée chez Albigny et que mon journal a d'ailleurs insérée aussitôt.
— Tu étais bien au courant des projets du garçon?
— Sans doute... mais nous sommes... nous étions assez amis pour qu'il m'avertît lui-même de leur réalisation.
— C'est donc le procédé seul qui t'indigne?
— Eh oui... vu les circonstances. Depuis les Fêtes Humanitaires, Albigny, ce pion, a rompu avec moi pour me punir de m'ètre abstenu. Il m'est pénible que Bernard adopte contre son père les sottes rancunes de son beau-père.
— 11 ne les adoptera pas toujours, je t'en réponds. Laisse passer la lune de miel... Arrive au second point. Que te reprochent Marianne et Marie? »
Salvian ne put s'empêcher de sourire et répliqua en séparant les syllabes :
« Mon an-ti-clé-ri-ca-lis-me ».
— Et quoi encore? Ce n'est pas chose nouvelle cependant que lu es un mangeur de prêtres.
Salvian reprit sur le même Ion :
« Mon prétendu an-ti-pa-trio-tisme. Je suis allé parler à Berlin pour la paix, et Marie est folle d'un olTicier de sacristie auquel mon geste a, paraîl-il, déplu...
— C'était raide, en effet, ce discours de Berlin, — murmura le sage médecin, — et je ne sais trop jusqu'à quel point ce n'était pas intempestif. Mais tout cela ne m'explique pas...
François Salvian haussa les épaules : « J'ai mis en cause là-bas une certaine Mme llaussoir, de l'Œuvre Chrétienne, qui a embobelinc Marie et manigancé ce mari.ige...
— Ah diable ! encore une histoire d'amour, en somme, mêlée aux querelles politiques. Eros chez les Euménides... Je ne vois rien là-dedans d'irréparable. »
Nicolas, esprit classique, affectionnait la mythologie, ce qui ne Fcmpèchait pas de panser les plaies morales comme les autres. Sa confiance dans le temps était extrême. Puis, connaissant les personnes en cause et la force du sentiment familial chez sa belle-sœur et sa nièce, même chez l'influen-
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cable Bernard, il estimait que les choses s'arrangeraient.
— Frérot, tu es en dépression... » Ainsi conclut Texcellent homme avec une pesée affectueuse sur l'épaule de son cadet. Il ajouta : « Tu es en dépression parce que ton activité politique a été contrariée ces temps-ci par les événements extérieurs. J'aime mieux te l'avouer; nous étions au courant de tout, des fiançailles de 31arie avec le capitaine Caltet... de l'union Bernard-Albigny.
— Allons donc, mais comment?...
— Crois-tu que les Méridionaux débarquent de Pon toise, ainsi que les paysans d'opéra-comique, avec des oies dans leurs paniers ? Nous lisons le Prolétaire, VAuhe socialisle, et puis on nous raconte les potins. Celui-là arrive de Paris. A cet autre on a dit telle chose au café du chef-lieu, chez machin... N'est-ce pas, petite, que nous nous apprêtions déjà à partir pour la noce?... car j'aurais été témoin, je suppose.
— Flambée la noce, riposta le député... j"ai piétiné les combinaisons de ces dames... Tu n'auras pas besoin de te déranger cette fois. »
Son accent triomphait. Nicolas comprit que le discours de Berlin avait un double but familial et politique. Comme il aimait sa nièce, il se promit de ramener François à des sentiments plus conciliants. Mais il fallait procéder par étapes et ne rien hasarder.
Le vieax praticien avait sa prudente méthode qu'il appliquait à tous les maux.
Le mas de Garrigoul, propriété de iMcolas Salvian, à l'extrémité du village, était une vieille et vaste maison, moitié ferme, moitié château, meublée de bric et de broc avec de délicieuses tables et chaises du dix-huitième siècle, d'affreux bahuts et fauteuils modernes achetés à Montpellier. Le maître (lu logis et la petite Nalïé habitaient deux pièces I ontiguës de « l'aile des maîtres », laissant le reste aux serviteurs, au vent et au délabrement. Un appartement complet de quatre chambres était réservé pour l'époque des vacances à François Salvian et sa l'amille. Inutilisé cette année-là et soigneusement fermé à clé, il exhalait, quand on l'ouvrit, un fort parfum de vieille boiserie et de poussière, que le tribun trouva délicieux. Il lui avait paru nécessaire, après tant d'angoisses et de douloureuses surprises, de se retremper un peu au pays natal. Ce démagogue, ce démolisseur de l'idée de patrie était le plus attaché des hommes à son coin de terre, à ses habitudes, aux aspects et horizons de son enfance. Souvent au beau milieu d'un discours il revoyait la placette de Carteyrade, les grands pins du mas de Garrigoul, et c'était là qu'il localisait inconsciemment le futur paradis social, l'Eden collectiviste promis aux hommes dépouillés des faiblesses humaines.
Nicolas vint le surprendre tandis qu'il faisait ses ablutions bruyamment, la tête plongée dans sa cuvette, avec des brrrou... de lion heureux :
« Gomment, tu n'as que cette petite valise!., Comptes-tu donc repartir demain? Les Chambres rentrent seulement le quinze novembre.
— Non pas demain, l'aîné, mais dans trois jours. Je suis attendu à Lyon pour une grande réunion samedi, et puis les journaux sont comme les enfants. On ne doit pas les laisser à eux-mêmes. En m'embarquant pour Berlin j'ai confié le Prolélaire à Constant Fagnies, à cette bonne pièce de Constant Fagnies qui ne demanderait qu'à me jouer un tour si mon absence se prolongeait.
— Il n'est donc pas ton ami? »
François, en gilet de flimelle, s'essuyant le cou et les cheveux avec sa serviette, robuste et rendu à la sérénité par l'eau froide, se mit à rire largement.
— Cerles oui, mon ami, à la mode parlementaire. Nous suivons le même chemin et il serait ravi de me voir tomber dans le trou. »
Après cette remarque humoristique, et comme il se rhabillait avec des gestes gauches mais rapides, il expliqua d'une façon plus détaillée les événements des dernières semaines. Il lui avait paru indispensable de frapper un grand coup, d'enlever à ses ennemis leur principal argument : « Salvian joue double jeu. C'est un patriote et un ami sournois des
léricaux. » D'où ce discours hardiment pacifiste dans la capitale de la Prusse, alors qu'on sortait à peine d'une alarme militaire et d'une crainte de -lierre. Il avait risqué, avec l'aide du socialisme allemand, une partie magnifique dont les heureuses conséquences seraient incalculables. Par réciprocité les camarades de Berlin s'engageaient à rassurer publiquement la France sur leurs projets en cas de mobilisation. « Ils ne marcheraient pas et feraient tout pour paralyser l'élan des armées impériales... »
Ramené à ses habitudes oratoires par le désir de persuader un frère qu'il savait patriote et qu'il sentait rétif, François se laissait aller à son mirage ordinaire et prenait ses espérances pour des faits. Nicolas d'un mot l'arrêta :
« C'est drôle... Il y a ce matin dans la Dépêche |des télégrammes qui ne disent pas ça... Tiens, regarde, le journal vient d'arriver... Déclaration de Rumpel. »
Le bavard prit la feuille et pâlit. Rumpel, le leader du socialisme allemand, expliquait que l'attitude, d'ailleurs infiniment louable, de Salvian et des collectivistes français n'engageait nullement le parti ouvrier germanique, contraint à plus de prudence par une opinion publique plus pointilleuse et plus sévère. Certes le prolétariat à Berhn comme à Paris souhaitait la paix. Mais il ne lui sacrifierait ni la dignité ni l'indépendance nationale et, dans Thypo-
thèse d'une agression étrangère, il ferait son devoir sans rechigner.
— Oh ! c'est trop fort, quelle indigne hypocrisie ! — rugit François hors de lui-même, — c'est tout le contraire de ce que m'avait promis ce tartuiïe de Rumpel avant mon discours. Mais je vais lui répondre du tac au lac et le ramener à ses engagements. »
Rajustant ses bretelles qui glissaient, il se précipita yers un guéridon, trempa sa plume dans l'encrier et commença une foudroyante riposte. Mcolas s'était assis tranquillement, regardait son frère écrire, raturer, déchirer deux ou trois brouillons. La colère débordante du député s'apaisait à mesure et ses vociférations revenaient peu à peu au ton de la réfutation. 11 tendait le bras, menaçait un adversaire invisible, l'adjurait, puis se grattait la tète et, par une mimique conciliante, exprimait son désir de s'entendre, de tomber d'accord. Toute sa nature, mêlée d'élan et de recul, était là. Il s'embarquait pour l'île escarpée de la Révolution et abordait à un rivage diplomatique. Une intime faiblesse dissolvait bientôt son impétuosité de prime saut. Il était de ces audacieux qui ont besoin d'un congrès tous les mois pour refaire l'unité du parti et qui dupent leurs troupes avec des palabres afin de ne pas en venir aux actes, aux réformes vraiment dangereuses et décisives.
En lin de compte il lut une note de dix lignes qui ménaiieait Rumpel, les socialistes berlinois, les antimilitaristes français et ne signifiait rien ; puis, satisfait, il déclara : « Portons ra nous-mêmes au télégraphe. J'ai besoin de me dégouidir. »
Après le déjeuner, assez silencieux et mélancolique, carFrançois Salvianpensait à safemmeetà sa fille, les deux frères allèrent s'installer sur un banc à l'extrémité du bois de pins qui fermait la propriété. Le vent chantait dans les grands arbres droits. La campagne baignée de lumière était partagée^par les noirs cyprès en carrés de tailles dilYérentes. On entendait les coups de feu des chasseurs, un chant lointain et monotone.
Devant cet adorable paysage le député ouvrit son cœur. Entraîné à gauche par les victoires de son parti et de la démagogie triomphante beaucoup plus qu'il ne l'aurait souhaité, il ne savait comment mettre un frein à tous ces appétits qui le poussaient. Ceux qui voyaient les choses à distance ne pouvaient comprendre la ruée formidable du prolétariat à l'assaut de la vieille société. L'absence d'autorité centrale rendait le progrès trop rapide et livrait le gouvernement à des forces à moitié aveugles, incapables de l'exercer. D'où une série de heurts, de chocs et de déraillements qui risquaient à chaque fois de broyer les chefs et de déchaîner un cataclysme :
a Si je n'avais fait ce discours à Berlin, j'aurais
été culbuté par Albigny, j'aurais perdu le peu de prestige qui me reste. Un forcené quelconque eût pris ma place et fait des sottises que j'éviterai. Yoilà ce que ne comprennent ni Marianne, ni Marie, ni Bernard, elles par fureur conservatrice, lui par frénésie anarchiste. Te rends-tu compte de ma situation? — il prenait les mains de Nicolas, ému et troublé par tant de franchise. — Afin d'avoir un journal à moi, de n'être pas dans les pattes de Gageron, je suis dépendant d'un Iloungar qui me traiterait de haut et me couperait les vivres du jour où il ne craindrait plus mon influence. Je règne sur les parlementaires, mais je suis l'esclave des syndicats, où grouillent une multitude d'ambitieux non satisfaits. Les éléments disparates de ma puissance, les francs-maçons, les huguenots, les Israélites, sont agglomérés encore par la haine de leurs communs adversaires les catholiques, mais lutteraient entre eux au lendemain d'une victoire trop complète. Je dois veiller à la bonne entente, replâtrer les lézardes, réconcilier chaque matin des gens qui se brouillent chaque soir... Si j'avais la paix à mon foyer, cela ne serait rien... Je les adore, entends-tu, je les adore ces trois êtres qui se séparent de moi, qui ne veulent plus me connaître, qui m'abandonnent, »
Sa douleur était sincère. Nicolas, pour l'apaiser, lui avouaalors qu'il avait eu la visite de Jeanne et de Bernard quelques jours auparavant. L'affaire de Romans
n'avait pas marché, et le jeune homme assez désemparé venait demander à son oncle une recommandation pour le directeur d'une fabrique d'électricité de Lyon : « Autant qu'il m'a semblé, ton garçon souffre d'être brouillé avec toi. Sa petite Albigny le domine et il n'ose paraître devant elle en fils affectueux et soumis; mais comme nous étions restés seuls un instant, il m'a interrogé sur tes sentiments à son égard avec une inquiétude réelle. Je lui ai répondu, ce qui était vrai, que tu ne m'avais tenu au courant de rien et je me suis porté garant de ta miséricorde... Il est parti rassuré, avec sa dame brune, comme un élève qui suit son maître... Elle le mènera à la férule s'il n'a pas le courage de se révolter... »
Pendant ce récit, François étonné et ravi murmurait : «Est-ce possible!... le cher petit... ah! cette Jeanne!... parbleu, si je lui pardonne!... » puis quand le docteur eut achevé :
« Pourquoi, espèce d'animal, m'as-tu fait attendre jusqu'à présent pour m'annoncer ces bonnes nouvelles?...
— Parce que je voulais te laisser d'abord exposer tes griefs. Tu ne m'aurais pas écouté aussi bien... » La nuit, rapide et fraîche, surprit les deux frères causant encore devant l'horizon assombri. Salvian, délivré d'un gros poids, racontait maintenant son voyage à Berlin, la réception des social-démocrates,
150 LES PRUIAIRES
le discours : « J'avais traduit mon français en allemand et appris par cœur, de sorte qu'à chaque instant j'avais peur que ma mémoire ne me jouât un tour. J'essayais de me monter la tète; au fond, je n'étais pas très fier. Ces Prussiens m'applaudissaient trop. Eh bien, te le dirai-je, le pire écœurement a été dans l'Yonne, au retour, quand j'ai compris que ces auditoires de paysans et d'ouvriers m'acclamaient par terreur de la guerre... Cette complicité sournoise m'a dégoûté... Ah! il y a des heures où tout n'est pas rose dans nos mandats de pacifistes. Dans le train, après Dijon, je me demandais : quel accueil me réservent-e//es à Paris? Quand Monique m'a remis ce billet de ma femme, je savais ce qu'il y avait dedans, et... c'est slupide.-.je n'osais pas l'ouvrir... Et puis j'ai eu un accès de rage et je me suis juré de ne pas faire un pas dans la direction de ces méchantes. »
Le soir même Nicolas Salvian écrivit à Marie, à Mariamie et, pour plus de sûreté, à la grand'mère Gallargues qui lui témoignait de l'amitié. Sur un même ton chaleureux, avec des arguments divers, il plaidait la cause de son frère et au nom même du christianisme outragé demandait qu'on pardonnât au pécheur. Il montrait à Marianne les affreux remords qu'entraînerait pour elle la destruction volontaire du foyer et les déplorables conséquences quant au mariage éventuel de Marie. 11 faisait appel
LES PRI3IAIRES 151
à sa piété, à son amour, à son bon sens, à son expérience de la vie. Il se gardait de raconter les tortures et les aveux de François, car il n'ignorait pas que les femmes mesurent leurs exigences aux regrets qu'elles inspirent.
Le lendemain matin le tribun encore coucbé reçut, avec le numéro de la veille du Prolétaire, deux lettres de ses secrétaires et une de Claire de Saintines. Ce lui fut une déception. Il attendait quelque chose de Marie.
Talcèdre et Malet lui dépeignaient le fâcheux effet produit par la déclaration de Paimpel. Ils n'avaient pas encore le télégramme vengeur du patron, mais ils l'attendaient et souhaitaient qu'il fût conçu en termes nets, qu'il coupât court aux railleries des réactionnaires. C'était aussi l'avis de Fagnies, directeur intérimaire, lequel g-arderait une . attitude expeclante, afin de ne pas compromettre le journal en l'absence de son ami. Le bruit courait qu'Albigny traitait de nouvelle frime et de manigance le discours de Berlin et ne perdait aucune occasion de calomnier son nouvel allié. Quant à Mague, depuis le départ de Jeanne et de Bernard, il promenait une hypocondrie telle que l'on craignait pour sa raison...
Zut, zut et zut...! maugréa François Salvian en froissant le chitïon de papier. Il fut sur le point de déchirer,- sans le parcourir, le billet parfumé de
Claire de Saintines. Au milieu de tous ces événements elle lui était devenue presque indifférente. Mais il se ravisa et lut les premières lignes, puis au milieu, puis la fm : « ...Très cher, je vous accompagne en pensée à travers vos pérégrinations et suis, ai-je besoin de l'ajouter, de cœur avec vous, avec nos frères de la révolution, dans cette lutte à outrance. Que cela devait être beau là-bas, votre éloquence, cette langue allemande sonore et philosophique maniée par vous, et l'enthousiasme des auditeurs! J'aime Rumpel à travers Salvian. Nous disions hier encore, avec Daniel et la Yindiera, que l'heure allait peut-être bientôt sonner, grâce à vous
et à vos amis, de la fraternité européenne
...Nortier réserve son avis. Je pense qu'il désapprouve vos doctrines, mais il admire votre tactique et votre ténacité... Ce que la fureur des gens m'amuse!... On raconte que votre famille vous a quitté, que tout le monde vous abandonne, que mon lion est seul contre tous. Bravo, lion, bien rugi! Venez me conter cela le plus tôt possible. Je suis avide de détails... Nous allons ce soir au bal. J'aurai la robe blanche, les fleurs que vous aimez au corsage et un ruban rouge comme notre drapeau dans les cheveux. Je ferai de la propagande, moi aussi, près de mes danseurs... Votre amie tendre et admiratrice passionnée... Claire de S... »
Salvian songea à la joie que lui eussent causée ces
lignes enfantines quelques mois auparavant. Comme les cruelles alertes nous ramènent au sérieux de l'existence et mettent le jouet à sa vraie place! Cette petite femme, si jolie, si légère, dévorée de snobisme! Elle s'imaginait que rien n'était important en dehors d'elle. Sa robe l'intéressait plus que le malheur de son ami. Elle était de celles qui vont au théâtre le soir de la mort de leur amant, parce qu'il ne faut pas avoir Vair.
Cet après-midi-là le docteur dut, comme il disait, « travailler de son métier » et donner ses soins aux malades des environs. François demeura seul au logis en compagnie de Rose Nafte. On l'appelait ainsi parce qu'elle avait été rencontrée sur la route, six ans auparavant, par Nicolas Salvian; elle traînait un paquet plus gros qu'elle. Interrogée sur le contenu de cette besace : « Ce sont, répondait-elle d'une toute petite voix, des naffaires pour mes petits frères... » Elle prononçait naffé et fié. Touché par sa pauvre mine et sa taille exiguë, le médecin apprenait qu'elle était l'aînée d'une famille de cinq enfants, que ses parents, venus de Touraine à Carteyrade à la suite de nombreux déboires, exerçaient un vague commerce d'épicerie et de mercerie ambulantes. Il allait les trouver, s'entendait avec eux, et, moyennant le versement d'une certaine somme, adoptait leur fille comme « petite aide ».
Cet euphémisme permit au vieux savant d'élever
154 LES l'IllMAlUES
Rose, de lui apprendre la lecture, l'écrilure, des rudiments de calcul et de géographie et de soigner une tuberculose et une coxalgie commençantes que la misère et les durs travaux eussent aggravées. Son ^mi le curé enseigna à l'enfant l'histoire sainte. Ses progrès religieux furent si rapides qu'elle put faire sa première communion l'année suivante. Ignorante jusque-là comme une petite sauvage, elle émerveillait ses deux maîtres par les lueurs étranges et mystiques qui commencèrent soudain à l'illuminer. Ils assistèrent à cet étonnant spectacle : la formation spontanée d'une àme. Rose avait le sens naturel du divin, elle épelait l'univers comme le livre sacré et trouvait dans les fleurs, dans les nuages, dans le coucher du soleil des motifs à prières et cà méditation. Sa croix, son chapelet, ses images pieuses l'embrasaient de ferveur. Elle écrivait à la Sainte Tierge des lettres sans orthographe, mais d'une simple et pénétrante poésie, qui commençaient souvent ainsi : <( Mère bienheureuse des enfants sur les routes... » Afin de transmettre le bienfait qu'elle avait reçu, elle lisait patiemment le catéchisme auxpetits pauvres du village : « Quand votre cœur se gonflera, c'est que le bon Dieu est près de vous... Le Saint-Esprit est un oiseau. Il ne faut pas l'eftaroucher. » Le soir elle priait au pied de son lit pendant des heures, en proie à une véritable extase, jusqu'à ce que son parrain, frappant à la porte, eût exigé d'elle qu'elle se couchât.
LES PlilMAIUES 155
François Salvian était au courant de ces particularités par les récits de sa femme et de sa fille. Ce lui était une consolation de parler d'elles deux avec Rose NatTé c|ui l'écoutait étendue sur une chaise lonaue-, au soleil devant la ferme, avec une couverture sur les genoux et une douillette de soie bleue autour des épaules. Nicolas exigeait qu'elle passât ainsi chaque jour trois heures immobile en plein air quand il ne pleuvait pas :
(( Alors vous l'aimez bien, ma grande Marie ?
— Oh oui, monsieur... Elle est si belle. Elle a les mains si douces. C'est elle qui m'a donné mon paroissien nenf. Je pense à votre famille chaque fois que je m'en sers. Pourquoi n'est-elle pas venue cette année?... »
Le tribun ne répondit pas. Il regardait ces larges yeux bleus, limpides comme l'eau qui reflète le ciel, ces traits trop délicats, ces lèvres pâles et minces. Il admirait que ce fragile bibelot humain eût franchi dix-sept années sans se briser :
« Mademoiselle Marie, — continua Rase, — a le même nom cpie la Sainte Vierge. Aussi elle comprend encore mieux que moi...
— Que comprend-elle mieux que vous, petite Naffé?
— Mais le lan^aoe de la Bonne Mère. A cette heure-ci on ne l'entend pas parce que tout est trop clair, trop brillant. C'est au moment où le soir
tombe qu'il flotte autour du mas une musique. Ce ne sont pas les Anges. C'est Elle. Il n'y a qu'Elle pour ces mélodies-là. Quand Mlle Marie est ici, nous nous mettons à ma fenêtre toutes les deux et nous écoutons ses conseils.
« Pauvre petite hallucinée, songeait François. L'éducation de mon frère et des curés l'a soustraite à la vie réelle. C'est ce qu'ils appellent : former les cœurs. »
L'enfant reprit : « Elle nous ordonne de tout supporter, sauf le blasphème... de ne nous dérober qu'à l'esprit du mal... d'intercéder pour les pécheurs... Sa robe est couleur de la lune. Elle a un diadème fait de quatre étoiles. Son sourire délie la douleur. »
Ces paroles mystiques avaient pour Salvian un timbre amer et doux. Un vieux fonds de poésie traditionnelle et d'éducation catholique frémissait derrière son orgueil et ses connaissances positives. Pourtant il voulut réagir, et montrant la cour de la ferme, les poules qui se poursuivaient, le chien dans sa niche, le soleil étincelant : « Le jour aussi a bien sa valeur. Il appartient au travail et à l'eftort. Il ne connaît pas les songeries, et c'est lui seul qui rend la santé. »
Rose dirigea vers cet aveugle si sûr de lui des regards étonnés et apitoyés, -puis avec une tranquille audace : « Seriez-vous comme notre pauvre
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instituteur, qui croit fous ceux qui prient le Bon Dieu?.. Mais non... ce n'est pas possible... Mlle Marie, qui est si fervente et qui vous aime tant, ne vous abandonnerait pas ainsi. »
Elle étendait vers la lumière, pour se protéger le visage, des doigts minces et transparents. Elle semblait écarter l'astre auquel en réfèrent naïvement les incrédules, comme si son ardeur remplaçait la foi, et sa brutale clarté l'évidence. Salvian, que le mot d'abandon avait jeté dans une sorte de stupeur, se taisait. Il examinait ses torts, ceux de sa femme, ceux de sa fille et les pesait dans cette balance qui lui servait à retrouver son équilibre.
Une grosse voix méridionale rompit le charme. C'était l'instituteur Oscar Malafosse qui venait faire visite à son cher député. Satisfait de son complet gris, de sa situation sociale, de ses pieds énormes, il riait à l'avance en brandissant son parapluie : « Je vous dérange... si, si... je vous dérange, mais ça m'est égal. Le salut de la République avant tout. Vous nous fuyez, mademoiselle. Suis-je donc un ogre, un épouvantait ?
— Excusez-moi, monsieur Malafosse, parrain m'a chargée d'une commission.
— 11 n'est pas là, le docteur? — reprit le bel Oscar avec un accent monstrueux. — Je vois ce que c'est... quelque malade dans le voisinage... Il n'en manque pas en cette saison qui empoignent des
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rhumes et des bronchites... Aussi je mets le cachenez le soir. »
Étant naturellement sans gêne, il s'assit à calii'ourchon sur la chaise longue que venait de quitter la jeune fille et, déjà confidentiel, se pencha vers Salvian attentif : « A vous parler franchement, votre discours de Berlin aurait produit meilleur effet si l'Allemagne avait mis les pouces. Mais ce n'est pas le cas... Vous avez lu les déclarations de Rumpel, je suppose... Hé hé, ces gens-là se méfient. Ils sont très forts décidément.
— Que pense-t-on ici, dans le pays ? demanda le tribun que le pessimisme de Malafosse horripilait et qui faisait des efforts considérables pour surmonter sa mauvaise humeur.
— Ce qu'on pense... de vous, ou de la guerre?
— De moi, parbleu.
— Que vous êtes un brave homme, mais, permettez-moi de vous le dire, un peu bizarre. Donner votre fille à un clérical, à un traîneur de sabre... Vous taire aux Fêtes Humanitaires... Ce ne sont pas là des attitudes très civiques, avouez-le, allons. »
Malafosse renforça ses arguments d'une tape sur l'épaule de son interlocuteur. Pour lui démocratie et familiarité étaient synonymes.
c( Ma lille n'épousera pas le capitaine Caltet... J'ai suffisamment prouvé, en allant parler à Berhn, que je ne redoutais pas les manifestations ultra-pacifiques.
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— Sans doute, hé oui, évidemment... Mais co sarré Rumpel... »
Salviau furieux se leva : « Ahcà, comment faut-il faire pour vous contenter, vous autres ? Je risque ma situation parlementaire et politique, — vous ne savez pas combien l'on est patriotard actuellement à Paris, môme dans les faubourgs, — je joue mon élection à la vice-présidence de la Chambre afin d'aplanir les difficultés pendantes entre nous et notre voisine de l'Est... je passe Téponge sur la guerre de 1870 et TAlsace-Lorraine. . .
— Penh, fit Malafosse avec dédain, l'Alsace-Lorraine...
— Vous êtes un intellectuel, vous, mon cher ami, mais tout le monde ne vous ressemble pas, malheureusement. Bref, je piétine des préjugés dans le moment le plus défavorable, alors que ces sacrées affaires de Chine et l'intransigeance de l'Empereur ont réveillé le chauvinisme latent de mes compatriotes... et le socialisme unifié me remercie avec des blâmes pubHcs ou tacites, et Albigny, beau-père de mon fils...
— Un rude gars, cet Albigny...
— Oui, sans doute... il est commode d'être un rude gars quand on vit dans une tour d'ivoire d'où Ton maudit et bénit les passants... et Albigny me traite de faux frère, de lavette et blague mon lyrisme. Un peu plus on m'accuserait de trahison.
Je ne puis pourtant pas, pour vous plaire, me faire naturaliser Prussien ! . . . »
Parlant avec véhémence, il marchait âe long en large, les mains dans ses poches, comme dans les couloirs du Palais-Bourbon un jour de crise. Malafosse continuait à l'exciter, avec une admiration envieuse, notant les gestes et les allures de ce lion du collectivisme pour les copier quand il lui aurait, le plus tôt possible, chipé son mandat.
Pendant les quarante-huit heures qui suivirent, les deux frères, profitant de leur tête-à-tête, eurent de longs et affectueux entretiens sur tous les sujets qui les préoccupaient et les divisaient. Nicolas connaissait les chemins du cœur de François, tortueux certes et de plus en plus obstrués par les ronces de la politique, cependant encore praticables. A chaque visite nouvelle du cadet, il constatait les progrès effrayants de cette maladie qu'on pourrait appeler la (( démagogite » et qui livre les meneurs du peuple à tous les aléas de la surenchère. Il le voyait rongé de crainte à la pensée de perdre ses partisans, oubliant sa culture de normalien et ses humanités pour revenir à cette conception primaire des choses et des gens qui constitue le dogme puéril des ouvriers émancipés, des ratés de la science et des ambitieux de bas étage. Ce vivant, ce fougueux lutteur, d'une activité prodigieuse, doué comme aucun, qui malgré quarante-huit ans et quelques poils gris ne vieillis-
sait pas, cet orateur infatigable se rapetissait et se déformait pour passer sous la toise de son parti, pour complaire aux bandagistes bourgeois de la révolution lente. Forcé de mentir à sa nature et de se renier sans cesse, rejeté de sophisme en métaphore par les exigences de ses auditoires, il était absolument désorienté et il implorait une direction comme le voyageur perdu une boussole.
Nicolas lui conseilla fortement de revenir au patriotisme et de s'y tenir. Il eut recours aux arguments les plus susceptibles de toucher cette conscience bourrelée : « Regarde un peu quelle serait la responsabilité si la guerre éclatait demain. Or rien ne te permet d'affirmer qu'il n'en sera pas ainsi. La prudence de Rumpel, ce malin singe, est une indication. A ton journal même on n'est pas tranquille. Tu m'as avoué que les lettres d'injures trouvées dans ton courrier lors de ton passage k Paris l'avaient été fort désagréables, alors qu'en temps ordinaire tu n'y aurais pas fait attention. A peine lui as-tu donné l'accolade, que le socialisme allemand te tourne le dos.
— Tout cela est exact, — murmurait le tribun, — mais comment faire? Je suis engagé.
— Engagé, vis-à-vis de qui? Tu as une occasion superbe de prouver ta bonne foi et le double jeu des social-démocrates : cette réunion de Lyon demain soir. Explique carrément que tu t'es trompé, qu'on
t'a trompé, que la révolution française a tout à perdre en désarmant, quand la révolution germanique s'avoue militariste et s'incline devant un despote armé jusqu'aux dents... Tu es capable, avec ton talent, de bouleverser ton public et de ramener la grande opinion, laquelle fioit bien tôt ou tard par aç;ir même sur vos svndicats...
— Ûh! nos syndicats sont inébranlables... 11 y a là des têtes de granit. ..
— Tu exagères. Il y a là ceux qui guettent vos sièges à vous autres les parlementaires et qui, une fois casés, mettront aussi de l'eau dans leur vin rouge, je t'en réponds... »
François Salvian ébranlé réfléchissait ou croyait réfléchir. Dans le fait il composait déjà son discours. Les exhortations de son aîné coïncidaient avec une lettre de Camille Norlier reçue quelques heures auparavant.
Le financier s'autorisait d'une admiration el d'une sympathie réelles pour blâmer l'entêtement d'un adversaire dont il avait rêvé de faire un ami. Il lui criait casse-cou et l'avertissait, en termes clairs, que le projet d'un journal en commun deviendrait irréalisable si le directeur du Prolétaire ne trouvait pas à bref délai le moyen de rattraper la gaffe de Berlin. Il ajoutait en post-scriptum : « Je suis sûr, connaissant la race, que nos juifs eux-mêmes vous désapprouvent et que Jacob lloungar est gêné. »
— A ta place, — continuait Nicolas, — je prendrais Toftensive contre Rumpel, contre les doubles visages de l'internationalisme... et, de retour à Paris, j'en profiterais pour consentir au mariage de ma lille avec un ofticier de l'armée française....
— Eh là, eh là, pas si vite.
— Le plus vite possible au contraire. J'ouvrirais mes bras tous grands au capitaine réactionnaire. Je préluderais à la réconciliation nationale, qui sera demain nécessaire, par une réconciliation de famille. Albigny rugirait peut-être, mais tous les braves gens applaudiraient. Hein, qu'est-ce que tu penses de mon programme?
— Il est ingénieux, répondit Salvian tenté par f idée de retrouver sa fille et sa femme à la faveur d'un geste magnanime... et peut-être adroit. Il ajouta avec un sourire malicieux qui allait bien à sa large face débonnaire : « Mais c'est pour le coup qu'ici même, dans mon fief, on me traitera d'opportuniste. Si tu avais entendu Malafosse.
— Laisse-les dire, va. Ce crétin d'Oscar n'y connaît rien. Je réponds de la fidélité de tes électeurs. Ils te suivront dans tes variations, étant impressionnables comme toi et admirateurs des courbes élégantes. Tu serviras mieux ton parti avec l'étiquette de collectiviste-opportuniste qu'en mi'ritant le surnom de Prussien. Au fond tu aimes ton pays. Je devine admirablement les sentiments divers qui t'agitent
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depuis trois jours... Nous sommes du même avis. Embrasse-moi. »
Quand François Salvian fut monté en voiture avec sa valise, Nicolas, se penchant à. l'oreille de Rose, lui dit joyeusement : « Avant trois mois, petite, nous irons à Paris pour un mariage... Chut... Celuilà qui part ne s'en doute pas encore. Mais moi à cette heure j'en réponds. »