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UN DISCOURS-PROGRAMME

(( Donc, citoyens, — continua François Salvian qui connaissait la légèreté de ses auditeurs et résumait toujours son argumentation, — donc, citoyens, j'ai préconisé le rapprochement avec l'Allemagne, même au prix de grands sacrifices, tant que j'ai cru ce rapprochement possible... et je le crois encore possible si nous procédons par étapes, sans rien brusquer... »

Tout en parlant, un bras appuyé à la table, l'autre précisant son intention par des gestes fins, l'orateur perçait de son regard le fond de cette salle Bellin, plus longue que large, située en haut de la Croix-Rousse et assez mal éclairée. Depuis trois quarts d'heure environ qu'il déblayait le terrain à l'aide des lieux communs ordinaires, il avait

reconnu un certain nombre de figures parmi les deux mille visages d'ouvriers^ de canuts et de petits patrons attentifs qui buvaient sa parole magique. Le directeur de VAube Socialiste, Gageron, était là ainsi que Pierre Mague et Gifîare. Le premier jovial comme d'habitude, le second morne, le troisième distrait. Un peu plus loin se tenait Jean Pasme, le Bon Juge, envoyé sans doute par Claire de Saintines. Celle-ci, malgré son enthousiasme, n'avait pas fait le voyage. L'ovale noir de Fabricius Corat très exalté était proche de la ])0ule graisseuse et blanche de Maria Poinçon, de la face tragique de la Yindiera. Beaucoup de députés et sénateurs régionaux et de reporters parisiens corsaient le publichabituel de ces réunions provinciales. Il n'y avait pas à s'y tromper: c'était une séance importante; et les événements extérieurs donnaient aux paroles que le tribun prononçait la valeur d'un discours-programme.

« J'étais encouragé dans mon- attitude par celle des social-démocrates qui tous alors, sans exception, sans aucune espèce d'exception, se disaient hostiles à la politique agressive de la chancellerie. Yoici une lettre qui en fait foi. »

Talcèdre, assis sur l'estrade derrière le patron, lui passa le document demandé. Salvian mit son lorgnon, glissa une main rapide dans ses cheveux blonds ébouriffés, et d'ime voix bien timbrée, incisive, qui lui retroussait l'angle des lèvres, lut lente-

ment avec des pauses calculées une première déclaration de Rumpel. L'Allemand protestait de ses sentiments internalionalisles et pacifistes et de ceux de ses collègues au Reichstag. Il priait son camarade français de ne point tenir comple des mauvais propos et de venir par lui-même à Berlin s'assurer de l'état des Cvsprits,

(( Et c'est moi qui change, citoyens, — conclut le leader socialiste auquel revenait l'accent du Midi avec la belle humeur de l'auditoire, — et c'est moi qui suis la girouette dont se moquent agréablement ces immuables etsa2:es doctrinaires du centre t-auche... ou du centre droit... Je les confonds comme ils se confondent. »

Les rires apaisés, il poursuivit rejetant son binocle dans la poche de côté de sa redingote : « A ce moment se place ma grande trahison des Fêtes Humanitaires. Ne protestez pas, citoyens. J'ai trahi mon parti et mes amis, paraît-il, en m'abstenant de parler au dessert de ces mémorables agapes. Qu'aurais-je pu dire de plus et de mieux en effet que le sévère, que le sage Marc Albigny, grand théoricien que je salue au passage, mais auquel son haut et volontaire isolement a créé une situation privilégiée, spéciale, d'apôtre infaillible et de juge. Je n'aurais rien ajouté à ses magnifiques formules; et l'état de tension indéniable qui régnait de nouveau entre les deux gotivernements français et aile-

mand me conseillait, nous conseillait à tous la prudence... Eh! oui, la prudence. A qui donc cette vertu éminente est-elle plus indispensable qu'à nous autres révolutionnaires sur lesquels on rejetterait bien vite, en cas de désordre, tout le poids des fautes et des crimes. »

Ici un arrêt, une gorgée d'eau fraîche, un éclaiFjj de réflexion, puis avec force :

« Dès que l'horizon s'est dégagé des nuées sombres qui l'obscurcissaient, dès que j'ai entrevu la possi-] bilité d'intervenir sans envenimer... je suis intervenu, citoyens, j'ai pris le train pour Berlin et, négligeant' les vaines clameurs des professionnels du patriotisme, j'ai confessé hautement notre foi... Ce Salvian, quel fantoche, le mot a été dit et par un des nôtres... Quel fantoche! il profite de l'instant où Croquemitaine se tait et s'apaise pour regagner les suffrages perdus. En vérité, je plains les malheureux qui ne voient dans les difficiles négociations du prolétariat, de l'action prolétarienne encore bégayante, que je ne sais quels bas calculs électoraux et démagogiques. Notre tâche est lourde à nous autres qui luttons contre toutes les haines religieuses déchaînées, tous les appétits d'une bourgeoisie en fureur etd'une aristocratie mal domptée. Si nostroupesnous tirent dans le dos tandis que nous essayons de les mener péniblement à la victoire, celle-ci deviendra impossible, »

Il était visible que peu à peu l'assemblée, prise à la chaude éloquence et à la dialectique rusée du député de Garteyrade, entrait dans .son avis, dans ses calculs et s'abandonnait à son autorité. Rien n'encourageait plus Salvian que cette pénétration progressive de ses partisans par son verbe. Alors il se sentait dominateur. Alors une multitude d'images hardies et brillantes accouraient à l'appel de ses paroles et venaient se ranger dans l'ordre qu'il souhaitait. Il se livrait au démon intérieur, habile à enfler de poésie une proposition paradoxale, à présenter le douteux comme certain, l'irréalisable comme imminent. Sa colère, son ironie, son audace devançaient la colère, l'ironie et l'audace de la foule maniée par lui, puis subissaient toutes les inclinaisons et métamorphoses d'un sentiment vague lancé sur des mots. Par une série de tâtonnements rapides, d'affirmations et de réticences, il arrivait à cette communion complète où le rhéteur et ceux qui l'écoutent galopent d'un même cœur vers l'illusion, vers la griserie et le mensonge. Or sa finesse suivait si bien les progrès de sa véhémence que jamais il n'était plus maître de lui qu'au sommet d'une période ardue. Pareil à l'aigle qui fond pour lier sa proie, il se laissait glisser enfin ivre d'espace vers l'objet de sa démonstration et ne le quittait que déchiqueté, réduit à une bouillie de sophismes :

« Or quel fut à Berlin le plus hardi introducteur

de nos doctrines humanitaires? Riimpel lui-même^ toujours Rumpel. Aiirais-je aussi nettement blâmé l'imbécile chauvinisme français, l'idée de revanche et ses dérivées de misère et de sang, si j'avais prévu que Piurapel tirerait de mon effort fraternel une conclusion égoïste, personnelle, et apaiserait le centre allemand par un désaveu qui équivaut à un parjure?... Eh non, mille fois «on, car nous ne tenons pas à être dupes, nous autres représentants de la sainte, de la vénérable Révolution française... et si l'on repousse notre accolade, si l'on répond à nos avances par des injures ou le mépris ou par une de ces railleries fausses qui nous remercient hypocritement pour nous donner figures de traîtres, si l'on fait cela, je le dis bien haut, nous entreions en défiance; et nous garderons, nous aussi, notre poudre sèche, nos mains dans nos poches et l'air glacial. »

Une voix du crû, où la gouaillerie se faisait traînante, s'éleva tout à coup : « Citoyen Salvian, vous redevenez patriotard. Vous subissez l'influence de Fagnies. »

Car Constant Fagnies, suspect aux syndicats à cause de son indépendance et de sa modération relative, était particulièrement impopulaire à Lyon, où toutes les opinions sont extrêmes et mystiques.

Le tribun saisit cette interruption avec joie : « L'activité de Constant Fagnies est bonne. Elle est profitable à tout le parti, à la classe entière des

travailleurs; étant de celles qui s'appliquent inlassablement à la confection des lois ouvrières, à l'amélioration du sort des déshérités. Je ne suis pas, je ne s:rai jamais de ceux qui excommunient et qui calomnient les meilleurs combattants au service d'une cause, parce qu'ils entendent la tactique d'une manière différente, parce qu'ils ont une conception personnelle de la lutte. Constant Fagnies, mon ami, que j'admire et que je continuerai à admirer, ne vous en déplaise, Constant Fagnies est un juriste. 11 aborde les questions pratiquement, par le code. La brèche qu'ila ouverte dans cette citadelle bourgeoise est considérable. C'est par elle que passeront plus tard, avec des clameurs de victoire, les outranciers et les irréductibles qui le vilipendent — non — qui le méconnaissent aujourd'hui. »

— « Vive Albigny ! » cria un autre.

— « Parldeu, — reprit Salvian sans souiller, — Marc Albigny est notre conscience. Il est laplus haute fleur au sommet de la houlette de fer que brandit ce pasteur dépeuples, le socialisme. Une fleur de métal, splendide et dure. Mais notre force, citoyens, et le gage de notre prochain triomphe, c'est que nous avons dans notre sein, c'est que nous vénérons également les théoriciens des cimes comme le grand Marc et les réalisateurs comme Fagnies. Nous avons des héros pour toutes les heures. Elles peuvent toutes sonner pour nous. »

Gomme il projetait cette dernière phrase, après tant d'images hardies, vers l'extrémité de la salle, d'un geste large et prophétique, il crut apercevoir Bernard qui applaudissait derrière un groupe. L'idée que son fils, venu pour l'entendre, était témoin de sa générosité, la surprise de cette chère présence lui donna des forces nouvelles. Il prit un grand temps, comme au théâtre l'acteur sûr de son rôle et de son effet, but une gorgée de rhum et d'eau, puis avec une ironique douceur, progressivement nuancée de menace : « Je ne rends pas tous nos frères allemands responsables de la félonie, ce mot n'est pas trop fort, de Rumpel. Mais que Rumpel ait pu parler comme il l'a fait et jouer son hôte trop confiant, sans être aussitôt démenti par ses collègues du Reichstag, voilà qui est déjà une mauvaise note et qui doit nous mettre sur nos gardes. Nous avons un dépôt précieux que nous ne pouvons hasarder : ces droits de l'homme et du citoyen, première affirmation de la conscience universelle, qui demeurent au fronton de la démocratie ainsi que ces rampes lumineuses visibles de partout dans la nuit. Le caporalisme prussien, s'il s'implantait jamais chez nousàla faveurd'une guerre malheureuse, éteindrait cette lueur indispensable. Pareils à la vestale antique, nous ne permettrions pas le sacrilège. Et puisque une fraction du socialisme allemand nous fait savoirj par la bouche d'un de ses champions les plus auto-

rist's, qu'elle combattrait derrière son empereur, nous lui déclarons, nous, qu'il lui faudrait l'ouler aux pieds, avec notre charte civique, un million de poitrines prolétariennes. »

Le cap difficile était franchi. L'orateur tenait son public, mais pour une minute seulement, et il fallait en profiter, car la sympathie populaire est fragile. Aussi l'internationaliste repentant eut-il recours à la vanité provinciale et locale :

« Ce n'est pas ici, à Lyon, que j'aurai besoin de beaucoup d'efforts pour relever ce zèle révolutionnaire, qui défend, non la patrie elle-même, mais les conquêtes morales des aïeux et le droit à la liberté. Vous avez toujours été, vous, prolétaires de Lyon et du Rhône, les remparts de cette liberté. Toujours on vous a vus à l'avant-garde des idées nouvelles, prêts à verser votre sang pour les propager. Je le reconnais, l'heure est trouble et les réalisations pacifiques, que nous espérions immédiates, se trouvent reportées à demain par ceux mêmes qui, détenant la force brutale, auraient le plus de mérite à renoncer à elle... Prolétaires de Lyon et du Rhône, vous avez la garde du drapeau rouge en ce point stratégique spécial, en cette Mulatière qui unit le Nord au Midi, les ardeurs du soleil à la lente concentration des brumes. Groupez-vous autour de votre drapeau de classe et si, pour le malheur de tous, l'Allemagne militariste, mal contenue hélas! par

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l'Allemagne collectivi.sle, tend à vous l'enlever, résistez de toute votre vaillance, mêlez pour un instant le chant de l'antique Marseillaise à celui de la jeune Internationale, acceptez même la suprématie momentanée, oh! toute momentanée, de l'étendard tricolore, afin que les semences de beauté, et d'égalité ne soient pas détruites. Reculez de quelques années en arrière plutôt que de faire reculer le monde de cent cinquante ans. »

Le tribun trempé de sueur s'assitau fracas des applaudissements. Son audace paraissait grande de mo.difier ainsi sesbatteries quelques jours avant la rentrée des Chambres et de reconnaître inutiles ses récentes avances à rAllemagne. On écouta à peine les deux ôUi trois députés et sénateurs qui prirent la parole après lui sur des questions de propagande. Les esprits étaient surexcités, encore pleins de l'argumentation de Salvian, les oreilles gardaient son ] accent. Beaucoup songeaient : « Il faut que la guerre soit menaçante pour qu'il fasse ainsi machine arrière, lui qui est bien renseigné. » Les plus farouches partisans de la paix à tout prix accomplissaient leur examen de conscience et s'étonnaient de sentir leurs théories, qu'ils croyaient si fermes, va.-^ cillantes au contact des faits.

L'ordre du jour suivant fut voté par acclamation&^j « Les citoyens membres du socialisme unifié et mai dataires du parti, réunis au nombre de deux mille

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cinq cents à laC salle Bell in, après avoir entendu les lovales explications du camarade François Salvian, déclarent s'associer à son étonnement quant à la conduite de Faimpel et des représentants de la social-démocratie au Reichstag, — acceptent, vu les circonstances, une modification de la tactique parlementaire dans la nouvelle session des Chambres qui va s'ouvrir, — admettent que la parfaite abnéoalion du rollectivisme de lanuue française et sa tenue ultra-conciliante seraient une duperie si les groupes de langue germanique ne lui témoignaient pas les mêmes sentiments exprimés en termes identiques, — décrètent la nomination d'une commission de six membres qui, s'abouchant avec six membres de la social-démocratie, avisera à dissiper les malentendus et à peser, de tout son poids, sur les décisions' pacitiques des deux gouvernements respectifs, — émettent le vœu qu'à l'avenir ces flottements de doctrine ne se produisent plus. »

Comme disait Fagnies : « Le prolétariat a un goût désordonné pour les incidentes. »

C'était pour Salvian la victoire, l'éponge passée sur ses variations. Il triomphait modestement. A la petite porte de sortie réservée aux membres du bureau se pressaient quelques zélés des comités lyonnais et les amis venus de Paris. Gageron, riant dans sa bai'be, lui dit : « Bravo, vieux, tu leur-z-en bouches un coin aux tètes de boche. » Car Nestor

avait conservé le cœur, les préjugés et le langage d'un communard de la vieille espèce, quoiqu'il vantât dans VAube socialiste le système froid et rationnel de Karl Marx. Au fond il aimait bien cet éloquent normalien qui lui avait appris à écrire, dont le journal ne prospérait guère, alors que VAube socialiste, plus amusante et mieux fournie, comblant ses lecteurs de concours et de surprises, arrivait par étapes aux gros tirages :

(( Pourquoi diable t'es-tu dérangé? lui demanda François avec surprise. Tu ne supposais pas que j'allais vous apprendre du nouveau.

— Je voulais voir comment tu nous en tirerais. C'était délicat après la balade à Berlin. Nous voilà plus à l'aise.

— Magnifique, mon cher, étonnant! Notre amie m'a chargé de mille choses... Elle sera joliment contente, quand je lui raconterai le gros succès. Ah! vous avez eu là de ces formules!... »

C'était le bon juge Jean Pasme qui manifestait son admiration, en sautant sur ses petites jambes ainsi qu'une poupée à ressort. Il tenait à bout de bras, au-dessus de sa tète chauve, son chapeau cabossé par la bousculade. A son grand chagrin, en dépit d'une réclame colossale, il n'était jamais ni reconnu, ni salué par les ouvriers. Cela tenait à ce que son visage n'avait rien qui attirât l'attention. Quoique reproduit chaque semaine par un grand

nombre de journaux illustrés, il ne se différenciait pas assez des innombrables physionomies de la magistrature, toutes taillées sur le même patron.

Au contraire, Fabricius Corat, en proie au plus violent enthousiasme, enchantait les sérieux canuts qui évacuaient la salle en silence : « Un nègre!... le nègre!... tiens, le voilà!... » On n'entendait que ces mots chuchotes avec sympathie. Pour le peuple, le noir est toujours un esclave à émanciper, un frère inférieur qu'on aime à combler de témoignages égalitaires, un objet de jardin d'acclimatation hissé à la dignité humaine. On considérait ses lèvres rouges, ses dents magnifiques, son exubérance.

Tout fier de sa popularité, il essayait de garder le bras énorme de Maria Poinçon . Mais la foule le séparait d'elle. Un remous le porta juste en face de Sahian qu'il embrassa. Il lui glissa même dans l'oreille, au milieu d'un flux de paroles, quelque chose comme une promesse. Colossalement riche et généreux, il aspirait à jouer un rôle impoi'tant. Celui de bailleur de fonds paraissait pour lui tout indiqué. Paraphrasant les blagues de la Yindiera, Maria Poinçon déclarait dans l'intimité : « C'est exceptionnel, une poire noire. » Son rêve d'ailleurs eût été d'inspirer la direction d'un grand journal et elle avait à placer un roman d'aventures et de confidences que se rejetaient successivement le Pro/é/atre et VAiibe socialiste.

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Tandis que cette brutale personne lui serrait les doigts à les lui briser, Salvian recevait les confidences de Giffare : « Cest la guerre à la raacon- Berie que vous venez d'engager ce soir. Mais nous avons des armes et je vous aiderai. » Si habitué qu'il fût aux vagues affirmations des hurluberlus qui envahissent la cuisine politique, le ton et la justesse du propos le frappèrent. Giffare, raté des loges eomme de tout le reste, n'avait pas eu parmi ses frères .*. f avancement qu'il espérait. Il rendait Sarnbuc responsable de ses déboires et, si l'acacia désapprouvait la nouvelle attitude vis-à-vis de TAllemagne, nul doute qu'on n'eût en ce mécontent un précieux auxiliaire : « Je vous rappellerai cette offre... » murmura Salvian.

Il guettait son fils et se faisait une joie de le serrer contre son cœur. Mais Bernard ne voulait pas revoir son père au milieu de cette masse d'inflifférents. Il attendait au dehors, dans la nuit froide, que les partisans eussent fini de défiler. Les remerciements et les éclats de voix du tribun lui réchauffaient l'àme. Depuis plusieurs semaines il était sevré de cette parole ardente et de cette tendresse qu'il n'aurait pas cru si indispensables à sa vie.

Enfin, Talcèdre ayant rer-u les dernières instruc- Uons du patron, Bernard vit une large silhouette qui franchissait le seuil éclairé. Il s'élança : ( Bon-

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soir, papa! » et tomba dans des bras grandes ouvertî qui se refermèrent sur lui violemment :

(( Alors tu me connais encore? Tu n'as plus peur de moi?

— Et toi, tu ne m'en veux plus?...

— Ah ! cher garçon... »

Ils tournaient des rues au hasard, des rues vastes et désertes sous les étoiles, pour échapper aux derniéres ovations.

« On yèle dans cette sacrée ville, grommela Salvian qui avait relevé le col de son paletot. Entrons prendre quelque chose là; nous causerons mieux, une fois à l'abri... »

C'était un simple cabaret où ne restaient plus que trois ou quatre vieux consommateurs, attentifs à leur partie de dominos. Le père et le fils s'assirent dans un coin et demandèrent des grogs bien chauds. Le tribun remarqua aussitôt l'air mélancolique de son Bernard. 11 avait maigri, ses traits étaient tirés et son vêtement, bien léger pour la saison, n'annonçait pas l'opulence.

« Ainsi donc, animal, au lieu de me prévenir, de me dire ça y est, et de m'amener ma bru, que j'aurais embrassée avec plaisir, tu te sauves comnte un voleur, sans un mot d'adieu. Je croyais que nou.-s étions amis, je t'appelais frérot, comme m'appelle Nicolas. Sais-tu que tu m'as fait un vrai chagrin. »

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