GUILLAUIVIE DE MACHAUT, SON ŒUVRE. SON ÉCOLE, SON INFLUENCE
Toute une époque se personnifie, en général, dans un nom qui en évoque les caractères, poussés au suprême degré : la musique de nos primitifs français, au premier stade de son évolution harmonique, est représentée par Torganiste de Notre-Dame de Paris, Pérotin : à l'apogée de sa formation, elle trouvera, pour maître qui en traduira le mieux les accents, Guillaume de Machaut, chanoine de Reims. Personnalité singulière, il est, suivant les circonstances, homme d'église ou du monde, diplomate ou dilettante, pieux ou libertin, littérateur ou compositeur de musique. En tout cas, une intelligence vive et variée.
L'origine de Guillaume de Machaut, malgré des recherches consciencieuses ou de subtiles déductions, n'a point encore été élucidée. On l'a souvent confondu avec des homonymes, ses contemporains, mais à l'orthographe différente; les actes latins, toutefois, ne laissent aucun doute, et il y est appelé Guillelmus ou WiUielmus de Machaudio, avec les diverses variantes orthographiques alors en usage. Deux faits seulement sont certains sur l'origine et le moment de la naissance de ce personnage. L'auteur de l'Hôpital d'Amour, dans la
première moitié du xv^ siècle, met sur les lèvres du compositeur les paroles suivantes :
Guillaume de Machaut ainsi a\oye nom.
Né en Champagne fuz.
Et, après la bataille de Crécy, Guillaume de Machaut dit de lui-même, à propos de la mort que trouva dans cette funeste journée le roi Jean de Luxembourg :
Je fus ses clercs, plus de trente ans.
Or, l'année 1346 étant celle de Crécy, le secrétaire du roi de Bohême fut donc attaché à sa personne vers 1316, et l'on juge qu'il naquit entre 1295 et 1300, ainsi que d'autres déductions, tirées de ses divers ouvrages, semblent bien l'indiquer.
Guillaume de Machaut fut-il des élèves de la scola de Reims, où, dans cette hypothèse, il aurait commencé ses études musicales et littéraires? Nous l'ignorons. Un érudit moderne a prétendu que le jeune clerc a dû prendre en quelque Université ses grades en théologie, pour l'unique raison qu'on le trouve plus tard appelé « maître ». La raison ne vaut pas : Léonin et Pérotin, et Francon ont porté ce titre, sans prétendre jamais à être des théologiens.
De son éducation cléricale, Guillaume de Machaut garda, passé au service de Jean de Luxembourg, les croyances et Famour de la religion ; et, à la fois, dans le milieu élégant et mondain où il pénétra, il prend vite le ton, les allures, les mœurs de la société frivole. Ses connaissances littéraires semblent assez étendues ; son habileté de versificateur lui assure de rapides succès.
En prose, en vers et en musique, il célèbre tour à tour Jeanne, Agnès, ou Péronne, sur les coupes les plus nouvelles, les « tailles » les plus parfaites. Et, près des littérateurs, il passe bientôt pour le chantre par excellence de l'amour.
Je ne suivrai pas Guillaume de Machaut à travers sa vie aventureuse et singulière ^ Bornons-nous à ce fait, que, nommé à une « expectative » de prébende à Reims, son église d'origine, il en devient chanoine de fait en 1337.
Les souffrances et les privations endurées par les habitants de cette ville lors du long siège de 1356, sont l'occasion pour le compositeur d'offrir à la Vierge de Reims ses prières et ses plaintes dans l'émouvant motet Fe/^',2: Virgo, dont la poésie latine, comme toutes celles qu'écrivit Machaut, est des plus faibles, mais dont les accents mélodiques et les accords déchirants, vraies trouvailles, produisent le plus poignant effet. En voici le début jusqu'au passage où la partie principale de la basse instrumentale commence à faire entendre, en lentes valeurs, le thème de VAd te suspira?nus, gementes et fientes :
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1. On pourra lire l'e-xcellente biographie donnée par M. E. HoopfTner, Paris, 1908, sauf à tenir compte des réserves que j'ai faites aux pages précédentes.
La dernière partie de la vie de « maître » Guillaume de Machaut s'écoule assez paisible, partag'ée entre son canonicat de Reims et l'hôtel Saint-Paul ou la résidence du duc de Berry. Familier de ce prince et du roi Charles Y, son frère, il écrivit la fameuse Messe que la tradition rapporte avoir été composée à l'occasion du sacre de ce roi (1364). Le compositeur mourut en 1377.
L'œuvre musicale de Guillaume de Machaut est importante et variée. On en possède plusieurs manuscrits, dont les plus anciens datent du vivant de l'auteur : comme ils ollrent ses œuvres soigneusement ordonnées en volumes munis d'un prolog^ue, on peut conclure qu'en sa retraite le vieux maître a travaillé à donner une édition complète de ses productions. Toutefois, le volume écrit pour le duc de Berry renferme quelques pièces particulières.
Les compositions musicales de Machaut comprennent dix-sept lais; vingt-trois motets, profanes et sacrés, à trois et quatre voix (deux d'entre eux sont écrits avec une double teneure et quatre parties instrumentales) ; la Messe, à quatre ; des pièces instrumentales ; plus de quarante-cinq ballades notées, avec et sans instruments ; trente-trois « chansons baladées », presque toutes à refrain ; enfin six pièces diverses éparses dans le poème du Remède de fortune.
La plupart de ces œuvres sont profanes. Mais, dans
LblS PRIMITIFS DE LA MUSIQUE FRANÇAISE <51
les unes ou les autres, le compositeur présente à nos yeux le très grand intérêt d'être le premier, peut-être, et à coup sûr le plus illustre metteur en œuvre des idées de Philippe de Vitry.
Examinons succinctement les genres où excella Guillaume de Machaut.
Le lai, au xn*" siècle, est arrivé à sa forme la plus complète. Éloigné du lai narratif pi'imitif, il est plutôt formé d'une suite de petites mélodies souvent très exquises, telle en ce début de lai à Notre-Dame de Reims, composé par le chanoine musicien, d'une forme rythmique très libre :
Du motet^ j'ai donné précédemment le début d'un exemple latin. Dans le motet suivant en langue vulgaire, on admirera le tour élégant et expressif de la mélodie Biatité parée, sur la teneure obligée empruntée au répertoire populaire, et répétée en forme de basse contrainte jusqu'à la fin de l'œuvre :
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