‹ Les primitifs de la musique françaiseChapitre 5 sur 22 · La Musique d'égiise, p. 60 à 67 (Janin, éditeur, Lyon · texte numérisé non relu

La Musique d'égiise, p. 60 à 67 (Janin, éditeur, Lyon

La première fut le motet., (jui n'était point encore ce que le vocable a plus tard signilié, dans l'acception devenue classique vers répo(jue de la Renaissance. Le motet est alors, comme ce terme môme l'indique, une courte composition littéraire — « motet » veut dire « petit mot )) — paraphrasant une idée musicale. L'idée musicale est exposée, au grave, en valeurs plus ou moins longues, dont le thème est un fragment emprunté à un chant : c'est la teneiire (ou tenure), en latin ténor \ Sur ce « ténor » est disposée une partie chantante, écrite selon les règles de l'organum pur, mais avec des paroles : ce sont elles qui constituent le motet. Aussi, quand cette forme fut entrée en vigueur, arriva-t-il, la plupart du temps, que le motet littéraire ne fut qu'une simple adaptation de paroles à un organum vocalisé, déjà entré dans le répertoire.

Précisément, dans les manuscrits de Saint-Martial de Limoges, nous trouvons un organum, trope ■ ou paraphrase d'un chant de Noël, Stirps Jesse, dont la notation est accompagnée, en basse, du Benedicamiis Domino solennel, du 2'' ton liturgique (v. Edition Vaticane, aux premières vêpres^).

C'est \hile premier motet. Le thème de la teneure est disposé rytiimiquement d'une manière irrégulière, et purement fantaisiste, de façon à coïncider avec les

1 . Le vieux français ayant régulièrement formé le mot teneure, du latin tenorem, je préfère employer ce mot, au lieu de « ténor » qui peut prêter à confusion avec la voix ainsi nommée depuis.

2. Le trope, du mot grec tropos, qui veut dire » changement » ou « paraphrase », est un développement littéraire et musical d'une pièce déjà existante, très en faveur du ix« au xiii" siècle.

3. Voir dans mon étude sur les 7'e«o;'s latins du ms. de Montpellier, l'indication des pièces bâties sur ce sujet.

notes principales du motet qui formeront avec lui des consonances parfaites, suivant les lois de Forganum. En effet, les premières pièces de ce genre et de cette époque n'étaient pas soumises à la mesure : les théoriciens le disent formellement, tels VAnonyine IV publié par De Goussemaker, la Discantus positio viilgaris et, beaucoup plus tard encore, le moine anglais VValter Odington '.

De plus, par une singularité rare, mais précieuse, nous possédons de ce premier motet deux versions, l'état primitif, dont la copie remonte environ aux années 1100-1125 (Bibl. Nat., latin 1139, f^ G9), et une seconde forme, où l'on a amélioré et enjolivé la mélodie (ms. 3549, f° 166), plus récente d'un demi-siècle.

Un passage de la finale, après un épisode de carac-

i . Je profite de cette occasion pour rectifier l'opinion que j'avais suivie il y a quelques années, d'accord avec l'ensemble de mes confrères, sur la' date à laquelle a vécu ce tiiéoricien anglais fort réputé, ([u'on a placé beaucoup trop tôt, par suite de la confusion faite entre Walter of Enesbam et Walter of Euesham. Mais l'excellente notice de VEnglish National Biographij a replacé ce théoricien à sa vraie date, c'est-à-dire au premier tiers du xiv» siècle.

i6 LES PRIMITIFS DE LA MUSIQUE FRANÇAISE

tère populaire, présente un certain intérêt : la première version répète trois fois, au-dessus de la teneure sur ré grave, le mot laus l laus ! laiis! sur le ré aigu, et la seconde version ajoute ici une vocalise, dont les éléments sont empruntés à divers passages de l'exposition de l'œuvre.

Malgré ces tentatives, de telles œuvres sont encore fort rares au xii" siècle, qui préfère toujours le chant orné de l'organum pur aux paroles glosées des motets. Ces grands organum eux-mêmes — et, cependant, formés seulement de deux voix, — demeurent avant tout, pendant un certain temps, un procédé qu'essaient les compositeurs, mais surtout usité par les improvisateurs d'une seconde partie aiguë, qui « organaient » ainsi à plaisir, en contrepointant dans une tessiture élevée, les mélodies exécutées par les chœurs.

C'est le moment où le plus ancien symphoniste, dont le talent ait mérité d'être cité, a vu son nom clamé par la renommée : maître Léonin, organiste de la cathédrale de Paris*. Il écrivit en effet, chose nouvelle, le premier « Livre d'Orgue » que l'on eût encore vu, pour toute une série de pièces de l'année liturgique. On ne possède plus exactement, sous la forme où il l'a écrit, ce Livre d'Orgue de Léonin, mais son contenu a formé le noyau de l'œuvre magistrale d'un de ses successeurs, Pérotin, surnommé « le Grand ». L'un et l'autre de ces compositeurs ne sont pas d'un âge

4. On ne sait rien de plus précis sur ce Léonin : rien dans les archives de Notre-Dame, ni de Saint-Victor, ne permet de le confondre avec le chanoine Léonin, ni avec le poète Léonius, comme l'ont conclu hâtivement divers historiens. D'ailleurs, notre organiste n'a pu être chanoine titulaire de la cathédrale, ses fonctions le rangeant parmi les « clercs de matines » (v. ch. v).

CONCEBT A COR U ES

David, psaltérion ; Eiiian, petite haiiie : Etan, un autre instrument à cordes pincées ; Idithum, vièle ; un autre personnage avec gigue (ou lira) .

(Ivoire français, xii" siècle, Britisli Muséum.)

UN TROUVÈRE FAISANT HOMMAGE DE SES ŒUVRES A MARIE DE BRABANT, REINE DE FRANCE

A gauclie, le musicien couronné (v. p. 91) tient une vièlo.

aussi reculé que l'ont abusivement pensé certains musicologues ^

Pérotin, en effet, a composé, non pas pour la cathédrale de Paris telle qu'elle était au milieu du xii^ siècle, mais pour « la grande église de la Sainte Vierge », — vulgairement « Notre-Dame », — dans le même chœur où Robert de Sabilon (voir chapitre m) exerça ses fonctions au xiii" siècle. Par conséquent, il fut contemporain de la construction de l'édifice actuel, dont la première pierre fut bénie parle pape Alexandre III, en 1163, le chœur achevé et le maître-autel dédié vingt ans plus tard. Deux actes de révèqueOdon de Sully" mentionnent pour la première fois le « quadruple » Videriint, parmi les pièces qu'on pourra chanter à Noël (lettre de 1198), et l'autre « quadruple nSederunt, le jour de saint Etienne, pour les chanteurs duquel il institue une gratification par son testament (t 1208). Or ces deux pièces sont des œuvres de Pérotin.

Nous connaissons aussi l'un des « librettistes » — pour employer un langage moderne, — qui fournissait des paroles à Pérotin, par exemple pour le « conduit » Beata viscera : c'est le célèbre poète latin parisien Philippe de Grève, qui commença à écrire vers 1190, fut chancelier de l'Église de Paris à partir de 1218, et mourut en 1236. De plus, les volumes de déchant et d'organum qui ont conservé les « conduits » de Pérotin, se trouvent datés par les pièces qu'ils contiennent : tel

1. Ainsi, on place ordinairement l'activité de Pérotin vers 1150. Oswald Koller le fait vivre un peu après le commencement du xiv siècle, et met Léonin au xi». Pierre Aubry le mentionne dans les premières années du xiii». Il y a de la marge 1

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