INFLUENCES INTERNATIONALES. - COMPOSITEURS ET THÉORICIENS
D'où Pérolin, au moment où semble triompher la mélodie populaire et où Ton ne connaissait encore que l'organumà deux parties, a-t-il pu prendre l'idée d'écrire à plusieurs \oix? Son talent, ou son génie seul, sutfitil à lui donner l'inspiration ? La question est peut-être insoluble, mais il existe au moins un élément de réponse.
Vers la fin du x\f siëcle, les écoles de Notre-Dame de Paris, noyau de la future — et prochaine — Université, étaient fréquentées par de nombreux étudiants de toutes les contrées de l'Europe. Parmi ceux-là, les Anglais — et l'on comprenait déjà sous ce nom les habitants de toutes les Iles Britanniques : Anglais, Gallois, Irlandais, — formaient le collège le plus important.
Il y aurait beaucoup à dire sur la pénétration du milieu universitaire et ecclésiastique français, parisien surtout, à cette époque, parles éléments anglais; depuis l'un des homonvmes de Léonin, chanoine chargé de desservir la petite église de Saint-Benoît, — et je ne cite ici que ceux qui s'occupèrent de musique, — nous connaissons un certain nombre des étudiants de la « nation anglaise » à Paris, qui se fixèrent souvent chez nous.
et furent précisément les contemporains de Léonin et de Pérotin. C'est, par exemple, Girald le Gambrien, dont les récits de voyage renferment des traits importants pour l'histoire de la musique populaire ; c'est Jean de Salisbury, qui d'élève devint professeur aux écoles parisiennes et mourut évoque de Chartres ; puis Jean Ballox, un des théoriciens, justement, des nouvelles formes de la musique; Jean surnommé « de Garlande », autre théoricien fameux, dont je toucherai un mot tout à 1 heure ; c'est surtout le célèbre Etienne Langton, archidiacre de Notre-Dame et chancelier, la principale illustration de la chaire fran(;aise à cette époque; il cultivait la composition musicale : sa « prose » mesurée, bien connue, pour le jour de la Pentecôte, Vetii, sancte Spiritiis, est précisément écrite dans le nouveau style, et citée comme telle par Aristote Heda. C'est lui qui commença l'un de ses plus remarquables sermons par le premier couplet de la chanson que les bardes irlandais aimaient à v sonner » sur leur « krwth », la ciianson de Bêle Aelis, qui lui servit de thème à un remarquable discours 1.
C'est enfin Robert de Sabilon, successeur même de Pérotin comme « maître déchanteiw » de la catiiédrale, et, quelques années plus tard, cet autre professeur ang-Iais fixé à Paris, dont l'un des écrits a conservé de
1. Etienne Langton retourna dans son pays d'origine, comme archevêque de Westminster. Je rappellerai encore, pour mémoire, les étroites relations de saint Thomas Becket, l'archevêque de Cantorbéry, avec l'abbaye parisienne de Saint-Victor, à l'époque même où Adam en était préchantre : et encore, un peu auparavant, Etienne Harding. célèbre abbé de Citeaux, dont la Bible historiée est lune des beautés de la Bibliothèque de Dijon : Aelred, autre abbé du même ordre, dans le Spéculum cavitalis duquel se trouvent d'intéressants détails sur l'exécution des motets avec accompagnement d'orgues, etc.
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si précieux détails sur l'enseignement et les maîtres musiciens de cette époque ^
Or, ce qui faisait l'étonnement de ceux qui entendaient les « peuples britanniques », c'est qu'ils ne ciiantaient pas à l'unisson leurs airs populaires, comme on le faisait partout ailleurs, mais qu'ils y improvisaient diverses autres parties, en même temps qu'ils excellaient dans le jeu des instruments -, la iiarpe en particulier, où leurs musiciens populaires savaient faire résonner un brillant déchant fleuri sur les basses d'une lente teneure. Joignons-y l'accord du « krwtli », dont la disposition permettait de faire entendre un perpétuel « organum » de trois sons, et convenons que l'idée d'écrire des « triples » et des « quadruples » fut inspirée à Pérotin parles procédés, tout instinctifs sans doute, des étudiants de la « nation anglaise » qui fréquentaient alors les écoles du cloître de Notre-Dame ^ De fait, tel de ses organums purs (cf. p. 21) ressemble beaucoup à un duo de pibroc ou de bag-pipe sur les tenues d'une cornemuse « à gros bourdon », tandis que leur rythme évoque celui de la gigue. Pérotin, lui aussi, serait-il d'origine anglaise?...
Mais, autre fut néanmoins le répertoire de musique française créé par Pérotin et son école, autre celui des premiers polyphonistes anglais : les manuscrits encore existants en témoignent. Et l'organiste de Notre-Dame de Paris a bien réellement fourni les modèles nouveaux, imités ensuite — tel son Viderunt, ou VEx semine, —
1. L'Anojiyme IV de Cuussemaker : cet anonyme écrivait vers 1272.
2. Girald le Cambrien, Descriptio Cambriae, I, vi, à diverses reprises.
3. Ces écoles étaient alors là où se trouve l'actuel presbytère de Notre-Dame.
par ses confrères d'outre-Manclie. Il y eut donc une influence ou des réactions réciproques des écoles française et anglaise dans les environs de l'an 1200.
Robert de Sabilon, anglais, fut, ai-je dit, le successeur de Pérotin dans la direction du chœur de Notre-Dame, « in choro majoris ecclesia? B. Yirginis Marias Parisiensis ». Il s'attacha à écrire dans la même manière, en la perfectionnant, et fut un excellent professeur. Les dates que j'ai citées plus haut montrent que sa carrière n'a pu s'écouler que vers le second tiers du xiii* siècle : il est donc contemporain des grands trouvères. C'est au même temps qu'il convient de placer les traités de la Discantus positio vidgaris et de l'Anonyme VIII, qui se rattachent à son enseignement : d'ailleurs, ces traités citent des motets adaptés après coup à des organum de Pérotin, ou ayant pour auteur Philippe de Grève, ou figurant pour la première fois dans les additions aux Miracles de Gautier de Goincy (je rappelle que ces deux poètes moururent en 1236).
Jean dit « de Garlande », également originaire de la Grande-Bretagne, où il naquit vers 1190, étudiant d'Oxford, vint achever ses études à Paris; il y prit ses grades en 1210, et enseigna pendant un certain temps dans le Glos-Garlande\ d'où son surnom. Plus tard, il professa à l'Université de Toulouse, où on le trouve mentionné entre 1229 et 1232: il y est encore signalé, comme poète, vers 1232. Professeur d'humanités, Jean de Garlande a rédigé un De Grammatica qui semble avoir été estimé ; mais il fixe surtout notie attention par les traités musicaux qui portent son nom, ou qui furent