Bulletin des Antiquaires de France . 1907, p
LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI' SIÈCLE)
de ( corneille do la Chapelle ^ou de Lyonj, avec la mention « peintre du Roy », charge que ce dernier n’obtint qu’en 1647*. Prochainement je montrerai Jean van Eyck, mort en 1 44 f ■ peignant vers 1 4 2 R dans une de ses plus célèbres pages, un monument construit seulement en i454.
Bref, M. Callewaert explique qu’ : « il n’est pas admissible qu’un miniaturiste, travaillant sur commande, ait complètement néglio-é la personnalité du destinataire de son œuvre pour se substituer à lui en parsemant tout le livre de ses propres armoiries, devise et insignes de profession ».
Ai-je jamais avancé que Louis van Boghem avait travaillé « sur commande » ? Tout au contraire, je vois là une œuvre d’études très personnelles, qu’il a probablement offerte à sa femme. N’est-il pas bien naturel dès lors qu il ait semé tout au travers de son livre ses armoiries, — celles fie sa femme par conséquent, — ses initiales et celles de son fils et mis enfin sa signature (fig. 3i3)P
Si les pièces d’armoiries diffèrent quelque peu de l’écusson actuel des van Beughem, ignore-t-on qu’au commencement du xvT siècle elles sont encore assez imprécises et qu’un champ d’or barré d’azur (f° 22) n'est pas nécessairement très différent d’un champ bande d azur. D ailleurs les van Boghem ne furent créés vicomtes qu’en 1766, et c’est seulement à cette date que leurs armoiries furent officiellement arrêtées.
Ce qui trouble enfin M. Callewaert, cest que « Louis van Boghem, grand architecte, n aurait pas alors été seulement un grand miniaturiste, mais quil aurait été encore un habile relieur, car la tranche dorée du livre porte, elle aussi, sa devise et son nom : IVSQ. A LA FIN. L O à 5 VAN BOGHEM ». Je ne saisis pas très bien. Parce que le relieur a mis sur la couverture, le nom et la devise inscrite dans le manuscrit, s’ensuit-il nécessairement que miniaturiste et relieur soient une seule et même personne? Parce qu’au
1. Mély (F. de), Corneille de Lyon, dans les Monuments Piot. !.. X\ III fini iY De Mélï.
bas d'un cadre, dans une exposition, on retrouvera les armoiries et le nom peints sur la toile, affirmera-t-on vraiment que c'est le même qui a fait la peinture et le cadre. Nous ne savons pas si Louis van Boghem était relieur : mais nous n’ignorons pas qu il était dessinateur, puisque c'est lui qui avait fait, en petit, les dessins des tombeaux de Brou exécutés par Conrad de Meyt (\ . p. 353).
Enfin je remarque là un détad intéressant. Alors que dans le manuscrit nous lisons LOWICH VAN BOGHEM (fig. 3 1 3) , qui correspond bien à la signature «pie nous connaissons, Lwjck van Boghem, il v a sur la tranche du volume : LOYS van Boghem ; ce n est donc probablement pas la même personne qui a inscrit les deux noms.
Mais il y a autre chose. Puisque M. Callewaert reconnaît la peine qu’on a souvent à découvrir dans quelque coin d’un tableau ou d’une miniature, les initiales de la signature d'un artiste, il ne faut pas négliger l’entrelacs de l'écusson qui est au bas des Quatre Saints couronnés (pl. NX Y. fig. 3), en tête du volume ; malgré sa complication, on peut facilement y retrouver un L, un V. deux HB accolés et, au-dessous, J, initiale de Jehan, que l’artiste a signé au bas de sa Gageure avec la Gouvernante. Et ce n’est réellement pas là une inscription ordinaire, mais une véritable remarque, et mise à la place où à la même époque, les maîtres imprimeurs vont mettre la leur. Le volume porte donc ainsi en tête sa marque, comme l’oiseau d’Honoré de 1288 (fig. '17), Siferwas (fig. 263), Johannes (fig. i5i), Martinus (p. 1 55), Pavo (1447) (fig. 168), Fouquet (pl. XXXV), le W. de Willelmus Vreland (1467) (fig. 172), Bénigne Guyot (fig. 221), véritables artistes éditeurs qu’il faut bien garder de confondre avec les miniaturistes, même de premier ordre, qui travaillaient sous leurs ordres et qui alors eux inscrivaient leurs noms au cours du volume, sur les galons des vêtements, comme Filippus (fig. i/|5), Picart, de Tours (fig. 1 58), Chugoinol (pl. IX, fig. 1), Alexander 20 du Boëce de la Bibliothèque nationale (fig. g5), Watreloos (fig. 1 98), Jean de Montluçon (fig. 217), Simon de Sev... (fig. 189), Bara (fig. uS5), Gosart du Bréviaire Grimani (fig. 236), Demersau (fig. 272).
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)
Réellement ce manuscrit est-il aussi « richement enluminé » que veut bien le dire M. Callewaert? S'il est des plus intéressants, précisément au point de vue des encadrements, il est au contraire très largement esquissé. C'est la manière d’un artiste habitué à faire des projets de sculptures et des études plutôt sommaires, bien plus que celle d un miniaturiste. Et je ne crois vraiment pas, qu’on puisse traiter les ornements du manuscrit « d’architecture idéale et fantaisiste, qu'un architecte ne pourrait réaliser en pierre. » Il faut n’avoir point admiré le
retable de Brou (fig. XXXI), ni les retables de Jan Borreman du Musée du Cinquantenaire de Bruxelles, pour traiter d’irréalisable celte dentelle tracée sur le parchemin. Van Boghem, au contraire, avec ses personnages courts et trapus est tout à fait dans la tradition du retable de Saint-Denis de Liège1.
Et voilà qu’en plus nous allons rencontrer là un détail si caractéristique, qu’un miniaturiste même très habile, mais
, 1’ i* i - l * 1 Fig. — Statue de Marguerite do
nuire que I artiste qui dessilla les mausolées Bourbon, avec colonncl tes incurvées.
, . . , . . (Église do Brou.)
de brou, n aurait certainement jamais inventé. Au tombeau de Marguerite de Bourbon à Brou, les colonnettes présentent une particularité tout à fait étrange. Un peu audessous des chapiteaux qui les surmontent, elles s’incurvent comme une gouttière qui veut épouser une corniche, pour se redresser brusquement verticalement (fig. 3o8). C’est une forme absolument insolite, qui semble particulière à Brou. Or qu’on veuille bien re-
i . Destrée (J.), Le Retable de Saint-Denis à Liège, Liège, Poncelel, s. d. in- 8° (Extrait du Ballet, de l'Institut archéologique Liégeois, 1. XL, igio). — Mély (F. de), Arts anciens de Flandre, iqi3^
pl. VI.
Four du chœur de la cathédrale de Chartres (pl. XXXII), ne connaître ni le
garder la Fuite en Égypte (fig. 3o()) ; de chaque côté, la colonnette qui supporte la petite niche est incurvée comme la colonnette du tombeau de Marguerite de Bourbon. Bien mince détail certainement. mais qui vraiment vaut la plus claire des signatures.
Enfin, ajoute en terminant M. Callewaert, comment l'artiste, au milieu de ses travaux absorbants, aurait-il pu trouver les loisirs nécessaires pour enluminer un manuscrit aussi riche? N'avons-nous donc pas vu que justement de i52a à 1 5aB les travaux de Brou avaient été interrompus ; et ne furent-ils pas précisément repris avec Conrad de Meyt en l'année 1026. date où le manuscrit vient d’être terminé? Qui nous dit d’ailleurs que ce manuscrit est œuvre de loisirs, quand nous savons qu'il fut achevé avant l'exécution des sculptures de Brou et que nous trouvons entre lui et Brou de si étroits rapports.
D ailleurs, ignorons-nous qu'à la lin du xv' siècle, les architectes étaient devenus des sculpteurs d’ornements?
La construction était pour eux chose secondaire, et l'église de Brou , la dernière venue dans le feu d'artifice du style flamboyant, en fut 1 éblouissant bouquet *.
Ainsi les objections qui m'ont été faites me semblent, au contraire, confirmer 1 hypothèse que nous avons ici un Livre d’Heures de famille, composé en quelque sorte de projets de sculptures, dans lesquels l'imagination ingénieuse de Louis van Boghem prépare les modèles définitifs qui seront exécutés par Conrad de Meyt après i526.