ICI REPOSE MESS1RE LOYS DE LAVAL CHEVALIER EN SON VIVEN SEIGNEUR DH
Ce manuscrit, dont les feuillets ont 240 111m. de hauteur sur i65 mm. de largeur comprend 342 folios. Sauf en tête deux feuillets de garde et un r° blancs, à la fin un v° et un r° (R 342) blancs, au revers duquel se trouve la note de Roberte!1, les autres, c’est-àdire 676 pages sont magnifiquement enluminés de 1 85 miniatures à pleine page, et de 491 encadrements dans lesquels le texte occupe 120 mm. sur 78. Cette importante bordure comprend, en haut une bande d'or sur laquelle sont tracées en bleu trois lignes en français
1 . « Ces heures fist faire Loys de Laval, seigneur de Chastillon et de Comper, chevalier de l'ordre du roy et Grand Maistre des eaux et lorestz de France, qui trespassa à Laval le XXI* jour d’aoust nul CCCC IIII” et IX, à l'âge de soixante dix-huit ans. Et par son testament les donna à Madame Anne de France, fille du roy Loys XI* de ce nom, que Dieu absoille et seur du roy Charles VIII* de ce nom à présent régnant, duchesse de Bourhonnoys, de Forestz, de la Marche et de Gien vicomtesse de Carlat et de Murat, dame de Beaujolais, etc. Et les luy a envoiées le conte de Laval grant maistre dostel de France, nepveu et héritier dudit bon chevalier, seigneur de Chastillon. Robertet. » Anne était fille de Charlotte de Savoie. Mariée à Pierre de Bourbon II, elle fut régente du royaume pendant la minorité de Charles VIH ( 1 485); elle mourut è 60 ans, en i522.
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résumant le texte latin : sur le bord extérieur un petit tableau vertical de iio mm. sur mm.: dans le bas un tableau horizontal de 62 mm. de hauteur: dans l'intérieur enfin de chaque page, monte un petit panneau d'or de 18 mm. de largeur, sur lequel volent trois amours superposés, alternativement bleu, violet, rouge. C’est ainsi dans celte série plus de 980 miniatures, formant avec les grandes pages, un total de 1160 miniatures environ. On voit immédiatement la richesse de celte décoration, qui n'a peut-être pas de rivale dans notre art du milieu du xv“ siècle.
Mais si l’unité de l’œuvre est fort évidente, contrairement au Bréviaire Grimani par exemple, composé d’éléments tellement divers (voir p. 290), si on sent qu’une personnalité bien marquée a présidé à un plan très arrêté et en a surveillé jalousement l’exécution, il n'en reste pas moins qu’à l’examen nous allons rencontrer dans les premières pages une petite suite de miniatures admirables, certainement des plus belles de l’art français du xv“ siècle, qui paraissent complètement indépendantes du reste du volume, quoique certainement elles aient été exécutées pour le manuscrit, car elles sont exactement de la dimension des autres.
Ce sont d’abord cinq des Journées de la Création, à pleine page. L'Éternel, ici représenté par le Christ, crée la Lumière, le Firmament, la Terre, le Soleil et la Lune, les Animaux. Le visage du Seigneur est pâle, ses cheveux et sa barbe sont blond doré, sa robe violette: dans la miniature du f° 4 v°. les oiseaux les plus rares, des couleurs les plus vives, peuplent l'Eden. La figure du Christ est tout à fait de technique française, si différente, on le sait, de la tradition Eyckienne.
Du calendrier, rien pour l'instant à dire, sinon qu’il a été fait, indiscutablement, pour le manuscrit, comme en témoignent, non seulement les encadrements, mais les amours superposés et surtout les armoiries des Laval, peintes à droite, dans le bas du Mois de Janvier qui sert de frontispice au volume (pl. XXXV, fig. 2).
Viennent ensuite douze Sibylles, à pleine page, qui forment en
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quelque sorte un chapitre séparé, d’une économie toute différente du texte du Livre cl Heures. Leur cahier s’ouvre au f° 17 r° par l’Arche de Noé. Au v° on voit la Sibylle persane : à chaque v° est une Sibylle différente : la Libyenne (18 v°), l Erythrèenne (jg v°), la Cuméenne (20 v°), la Samienne (21 v°), la Cimmèrienne (22 v°), l'Européenne (23 v°), la Tiburline (24 v°), l’Agrippienne (2b v°), la Delphique (26 v°), l'Hellespontiaque (27 v°), la Phrygienne (28 v°). Au recto de chacun des tv suivants, leur faisant face par conséquent, une enluminure à pleine page à deux registres, reproduit en haut leurs prophéties, tandis qu’au bas les Prophètes tenant de longues banderoles sur lesquelles sont inscrites les sujets représentés au-dessus d’eux, font face aux Apôtres. Le v° du f° 28 est entièrement occupé par les armes des Laval, peinles sur une housse supportée par un guépard.
En dehors de la Crécdion et de ces Sibylles, tout le reste du volume sera d’une uniformité parfaite.
Pour être mis tout à fait en lumière, ce manuscrit demanderait de bien longues pages : je laisse alors de côté les encadrements exécutés certainement d’après des modèles excellents, mais qui sont d’artistes de second ordre ; je parlerai surtout des grandes miniatures.
Le Christ et les Sibylles sont admirables ; la gravure ne saurait rendre le charme extraordinaire de ces figures exquises invraisemblablement lumineuses, le teint velouté des chairs, le blanc des voiles qui tranche si nettement sur l’or des cheveux, enfin l’opposition du manteau bleu sur la robe de lacjue ombrée d'or, dans le vert d’eau de la chaise sculptée où est assise la Sibylle libyenne (pl. XXXVI, fig. 1).
Au f° 3g, une Pieta. rappelle celle qu’on croit pouvoir attribuer à Rogier van der Weyden : au f° 5o v°, une Vierge très particulière, devant laquelle est agenouillé Louis de Laval (f° 5i r°).
Avec le f° g6, commence une série de miniatures d’une technique très différente. Elles sont très gouachées, très gommées, extrêmement brillantes, on les dirait vernies ; elles se poursuivent jusqu’au f° 1 60 ; elles sont d une facture courante. Au milieu d’elles, on rencontre çà et là quelques miniatures de la première main, entre autres un
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Couronnement de la Vierge qui rappelle Memling, avec des ombres violettes, très inattendues à cette époque, sur les vêtements blancs.
Avec le f° 17g, reprennent les extraordinaires miniatures, certainement françaises. Mais au lieu de rester dans la technique ponenlaise, comme les précédentes, elles rappellent par la présentation, par le faire, par le coloris, Fra Angelico. Ce sont aux f'” 17g, 180, 1 8 1 , des Saints assemblés, aux figures singulièrement énergiques, des portraits certainement; au f° 182, des Saintes dont les auréoles d’or innombrables se perdent dans llnfini, pendant qu’au premier plan les voiles blancs, les manteaux d’or, les robes bleues, les voiles d’or, les vêtements laqués, les robes blanches se jouent avec une incomparable douceur sous les nimbes d’or brillants qui vont s’étageant par milliers, jusqu'aux limites de l horizon. L’auteur de cette miniature est assurément un de nos plus grands maîtres français.
Fort intéressant est le Dit des Trois Vifs et des Trois Morts (pl. XXXVI. fig. 2); il termine en quelque sorte une série, car nous allons maintenant tourner 62 f“ sans rencontrer une seule grande miniature. C’est seulement au f” 252 quelles vont recommencer et alors, presque chaque page en portera une.
Jusqu’au f° 3o2, elles seront secondaires. Mais là, par exemple, une admirable main va , de nouveau, retenir notre attention. Autant dans la série des Sibylles et des Assemblées des Saints, le dessin large, les couleurs brillantes, claires, les physionomies personnelles, dénotent un peintre de chevalet, autant le faire de celles-ci est l’œuvre d’un grand miniaturiste. Le dessin en est très poussé, les détails précieux, les chairs ivoirines. Ce sont ainsi deux artistes de tout premier ordre, laissant bien loin derrière eux leurs autres collaborateurs. Ils ne sauraient se comparer : et cependant leur rapprochement ne peut que les faire valoir.
Du second nous trouvons une petite suite de Miracles accomplis par des saints spéciaux qui s’appellent : S. Claude, S. Julien, S. Jérôme, S. Hubert, S. Tugual, S. Charlemagne.
Cet artiste est remplacé au f° 3 1 3 par une autre main, inférieure,
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mais le f° 320 nous ramènera aux souvenirs de l’Angelico ; le f° 335 enfin, nous montrera un Jugement dernier dans le sentiment du Retable de Beaune.
Tel est, très rapidement analysé, ce précieux manuscrit, dont, avec tan! de raison, on déplore de ne pas connaître l’auteur.
Mais après cet examen, il semble vraiment difficile de croire qu’un seul artiste a pu mener à bien ce volume. Non seulement, combien d’années lui aurait-il fallu pour terminer ces 1160 enluminures, mais comment expliquer des différences de faire si extraordinaires, qu’on ne saurait vraiment les caractériser par les termes « d’œuvres de jeunesse », « de plein du talent », « d’âge mûr », dont on se sert si souvent pour sortir d'impasses qu’on veut absolument franchir (voir p. 269).
Reprenons donc simplement le volume et interrogeons-le.
Nous savons quil a été lait pour un très grand seigneur, Louis de Laval, seigneur de Châtillon, mort en 1489 à soixante-dix-huit ans; il était né en 1 4 1 1 - Comme dans son portrait il paraît âgé de cinquante-cinq ans environ, le manuscrit pourrait donc avoir été éxécuté vers 1 465 . Il fut légué, à Anne de France, fille de Louis XI, qui naquit en 1462 et épousa Pierre de Bourbon IL Y a-t-il à rapprocher ces deux dates et à se demander si par hasard, le manuscrit regardé dès cette époque comme admirable, n’aurait pas été donné à la fille du Roi, parce qu’il avait été terminé précisément au moment de sa naissance ? Ceci n'est rien.
Mais faisons un départ. Il y a là, deux sortes de miniatures, celles à pleine page et les encadrements. Les grandes appartiennent à quatre mains au moins: une série comprend, le Christ, les Sibylles, les souvenirs d'Italie; une autre, les pages gommées ; une troisième, les Miracles des Saints, aux couleurs ivoirines. Je ne parle pas du reste.
Les premières, je le répète, sont absolument françaises. II y a bien longtemps, dès 1 881 , A. Ramé, au Comité des travaux historiques, les avait rapprochées du célèbre Livre d'Heures d’Etienne
Chevalier aujourd’hui à Chantilly : il montrait les rapports de technique, d’inscriptions, de couleur qui les unissait; l’impression actuelle ne saurait différer. Fouquet, qu’on connaît moins mal qu’à cette époque, se retrouve dans les Sibylles, qui rappellent si bien Agnès Sorel du Musée d'Anvers, dans la Lapidation de Saint Etienne, qui fait souvenir, mais comme une copie rappelle un original, du patron d'Etienne Chevalier du Musée de Berlin.
Les Guerriers, les Batailles (pl. XXXVII, fig. i), on doit les comparer aux miniatures de Y Antiquité des Romains de M. à aies Thompson, dont une est signée JEAN F. (pl. XI, XII, XIII et fig. 201, 202, 2o3; pl. XXXVII, fig. 2).
Les réminiscences deFra Angelico nous permettent de rappeler le voyage en Italie de Fouquet, où il laissa, quoi qu’on en dise, de si brillants souvenirs (voir p. 232).
Mais tout cela, c’est une impression personnelle; et si dans une des pages nous lisons ROMA, si dans les tentures nous voyons RE, VA que je ne puis expliquer, rien ne nous autorise, ici, à contredire l'affirmation de M. André Michel, que Fouquet connut l’injure du mépris et de l’oubli, rien ne nous permet de percer ce prétendu mystère, dont l’œuvre du grand artiste est entourée, dit le comte P. Durrieu (voir p. 227 et 23 1 ) .
Ajoutons que parmi ces premières miniatures, si parentes de Fouquet — du moins de ce que nous croyons en connaître — . il en est pourtant quelques-unes, qui rencontrées autre part, seraient immédiatement regardées comme de l’École de Touraine et rattachées au pinceau qu’on suppose celui de Bourdichon (voir p. 33o et fig. 276). Telle la Vierge (F 5o v°), telle une Sainte Anne (F 286), dont les carnations, les mouvements, les yeux clignotants et dissymétriques, sont si proches parents des Vierges en prières des Heures dAnne de Bretagne.
Le Dit des Trois Vifs et des Trois Morts (pl. XXXVL fig. 2) nous fournil dans l’embase du cadre, mais en lettres presque invisibles, brun sur brun, tracées seulement en quelque sorte par une ligne
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d’ombre, à la fin du xyi' siècle, par une main qui rappelle les faux du secrétaire du comte de Béthune 1 2 :
[NOBJLE HOME IIIE DVCIIESNE VAJE CHENBRE ET CONSELLER DV ROI.
M. Dorez, en me faisant connaître le ms. fr. 7856, contenant l'Etat de la Maison Royale, m'a permis d'identifier ce Dnchesne, qui s’appelait Jean dit Cadoillet, et fut nommé Valet de chambre du Roi en 1572. Comment son nom se trouve-t-il inscrit d’une façon si discrète sous cette représentation ? II n’a certes aucun rapport avec les artistes qui travaillèrent au volume cent vingt ans auparavant ; mais il indique qu’il séjourna au moins quelque temps entre les mains de ce Valet de chambre : c’est un renseignement bibliographique intéressant.
Je passe les miniatures vernissées où je n’ai rien découvert, pour arriver aux Miracles des Saints : là aucune difficulté. Sur l’embase de la première miniature de la série, un phylactère, à la suite d'un cryptogramme qui rappelle une inscription reproduite dans 1 ’Archæoloçjia Ertesito (de Budapest)5, en lettres que le Moyen Age appelait VAlphabetum Servianum, donne WIELAN, en clair (pl. XXXVIII, fig. 1). Or Wieland est un artiste bien connu ; c’est lui que nous avons l’habitude d'appeler Wreland, quoique les textes publiés par Laborde dans ses Preuves des ducs de Bourgogne nous donnent toujours Wieland. Ce serait alors quelques pages nouvelles de cet artiste, dont j’ai déjà publié plusieurs miniatures signées W, notamment dans 1 Histoire du bon roi Alexandre du Musée Dutuit (voir p. iq8 et fig. 172 et ss.).
Je dois enfin signaler une des miniatures d’encadrement, celle du f° 3o8, car elle porte très lisiblement sur le collet d’Osias, RVBEVS (pl. XXX VI II, fig. 2).
Quand on sait que les imprimeurs furent bien souvent d'abord