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Paris, Leclerc, 1906, p

LES CORPORATIONS LAÏQUES (i26o-i39i)

encore dans le premier quart du xiv° siècle : le passage du compte de Guy de Laon, trésorier de la Sainte-Chapelle en i3i8‘, nous le prouve :

Ilem Richardo de Verduno et Johanni de la Mare, socio suo, pro dictis antipho-

nariis illuminandis de grossis et minutis . x 1. xiii s.

Item pro parvo libro laciendo pro pueris instituendis . xxxvm s.

On n’en sait pas davantage, jusqu’à présent.

« Pas plus que ses confrères, ajoute M. Henry Martin, Honoré n’a jamais inscrit son nom sur les livres illustrés par lui. Cependant, nous connaissons un volume dont les miniatures sont certainement son œuvre. C’est un Décret de Gratien, avec la glose de Barthélemy de Brescia, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de Tours.

« ... 11 est encore un autre volume dont l’enluminure peut lui être attribuée avec beaucoup de vraisemblance. ... Si Honoré est l'enlumineur du roi en 1296, c’est bien lui, vraisemblablement, qui a été chargé d illustrer le Bréviaire que cette année Philippe le Bel fit exécuter. Or, ce Bréviaire, on est à peu près autorisé à l’identifier avec un très beau et très intéressant manuscrit de la Bibliothèque nationale (111s. lat. 1023). » Il y a, en effet, plusieurs arguments en faveur de l’identification de ce volume, qui a fait partie de la Bibliothèque de Charles V, avec le manuscrit du compte de 12961 2, « par suite, continue M. Henry Martin, de l’attribution des peintures à 1 lonoré » .

L’hypothèse est séduisante, je l’avoue. Mais pour ma part, je ne croirai jamais pouvoir me permettre d’affirmer qu’un manuscrit enluminé, acheté par le Roi, est « vraisemblablement » de la main de tel artiste, parce qu’à un moment cet artiste a enluminé un livre pour le Roi. Guillehert de Metz, à quelque temps de là, ne nous parle-t-il pas des « soixante mille escripvains et enlumineurs »

1. Vidier (A.), Notes et documents sur le personnel, les biens et U administration de la Sainte- Chapelle, du XIIIe au XVe siècle, dans les Mémoires de la Société de i Histoire de Paris, t. XXXVIII (1901), Paris, Champion, 1902, in-8, p. 339.

2. Delislc (L.), Recherches sur la librairie de Charles V, Paris, Champion, 1907, in-8, 1. 1, p. 181 .

Cliché Mcly.

Fig. 36. — Miniature du Décret de Gralien (f° i58 vo).

(Bibl. de Tours.)

qui habitaient Paris, et le Dit des peintres ne nous apprend-il pas que — comme à bien d’autres époques — , la peinture, au moyen âge, ne nourrissait pas son homme, puisqu'il se demande « comment peintres peuvent trouver leurs vies, car à painturer trop de gens s’apareillent 1 ». Heureusement pour Honoré, nous avons un document authenlique qui va nous permettre de mettre en lumière et de discuter le faire de cet artiste.

Fig. 37. — Minature du Décret de G ratien (fo i64 vo).

(Bibl. de Tours.)

M. Henry Martin, en parlant du Décret de Gratien de la Bibliothèque de Tours, n’a pas manqué de mentionner 1 inscription de la fin du volume, que M. Collon, le savant bibliothécaire de la ville de Tours, avait relevée, en partie, dans son Catalogue des manuscrits " ; on s’est contenté, par exemple, jusqu’ici de la regarder comme une curiosité bibliographique, sans lui rien demander de plus, alors que c’est, peut-être, un des documents les plus importants de I histoire de l’art français. Elle n’est pas de celles qu’on discute : c est une véritable pièce d’archives, une quittance, qui. accompagnant le manuscrit lui-même à travers les âges, y adhérant, est par conséquent nattaquable (fig. 38).

i . La Curne de Sainte-Palaye, Glossaire de la langue française, V" Painturer. a. Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques de France (Tours), t. XXXVII, it)00, p. 45o.

LES CORPORATIONS LAÏQUES (ia6o-i3gi) 3g

En voici le texte :

« Anno Domini M°CC"LXXX octavo, emi presens decrctum ab Honorato illuminatore, morante Parisius, in vico Herenenboc de Bia, precio quadraginta librarum

pansiensium quas . conl'essus est récépissé et habuisse.

Unum aureum (?) . sse presentibus dominis domino

Bartholomeo decano pictaviensi et Bartholomeo archidia-

cono Tlio... censi et decano pap . et Gudlelmo clerico

et Pa... archidia. .. et Gudlelmo clerico. . . R. genero ipsius

Honorât! . die dominica . dederunt . in domo in

quamora [batur] magister . antehostiuin cameræ inq

On pourrait encore peut-être deviner quelques mots, mais les grattages ne permettent guère que des suppositions.

Donc nous avons : « En l’année du Seigneur 1288, j'ai acheté ce présent Décret à Honoré, enlumineur, demeurant à Paris, rue Herenenborc de Bie, pour le prix de quarante livres parisis, qu'il reconnaît avoir reçues et touchées... en présence des seigneurs Dont Barthélemy, doyen de Poitiers et Barthélemy,

archidiacre de Tho . et doyen de Pap .

du clerc Guillaume, et Pa . archidiacre et de

Guillaume clerc , de B . gendre du dit

Honoré, ... le dimanche, dans la maison où

demeurait maître . devant la porte de la

Chambre1.. » (fig. 38).

C'est précis, clair, indiscutable. Le volume a été acheté en 1288 à Honoré, enlumineur, demeurant rue Iderembourg de Brie, aujourd'hui rue Boutebrie. C’était précisément la rue des enlumineurs, et c’est là que, justement dans

i . Je prie M. Dorez, qui a bien voulu m’aider dans le déchiffrement de cette pièce fort difficile, de trouver ici tous mes remerciements.

le rôle de la taille de I2g2 nous avons trouvé Honoré. L’identification est donc absolument sûre.

N'était-il pas dès lors très simple, puisqu il existe ainsi un manuscrit enluminé certain d’Honoré, de le consulter avant d’émettre des hypothèses qu’on avoue problématiques P C est ce qui 11a pas été fait , car, écrivait dernièrement un éminent critique, son œuvre est demeurée jusqu’ici à peu près inconnue*. L’extrême amabilité de M. Collon m’a permis de feuilleter pendant plusieurs semaines, de photographier posément chez moi, cet énorme in-folio (il pèse huit kilogrammes). Nous pouvons donc en parler en connaissance de cause.

Empruntons d’abord à l’érudition de M. Collon, 1 excellente description qu’il en a donnée dans son Catalogue.

Mil' siècle. Manuscrit d'une écriture très soignée, vélin, 3^9 feuillets à deux colonnes avec gloses marginales, précédés et suivis de deux feuillets de garde. Titres rouges; 38 miniatures assez finement exécutées, au commencement de la première et de la troisième partie du Décret, et de chaque cause de la seconde partie, aux folios i, 98, n5 v°, i35, i43, i/|5, 1 47 . i5o, i55 v", i58 v”, 161, i64 v“, 175, i85, 189, 191 v”, 190 v”, 207 v”, 211, 2 1 3 v", 2 1 4 v°, 217, 218 v°, 225 v”, a44, 253, a56 v”, 262 v", 269 v°, 272, 273 v", 276, 278, 285 v , 3 1 6 , 317, 323 v° et 32 4 v°; au-dessous de chacune d’elles, on trouve une initiale en couleur sur fond d'or, et une autre analogue, mais plus petite, au commencement de la glose; toutes les autres initiales sont bleues et ornées de filets rouges. 4Go sur 290 millim. Rel. bois, recouverte de peau historiée : chaque plat est protégé par 5 gros clous de cuivre; traces de fermoirs en cuivre. (Provient de Saint-Galien, 277.)

C'est sur le second feuillet de garde de la fin, au bas, quest la note relative à Honoré (fig. 38).

A la fin, à l’intérieur du plat de la couverture, on lit cette note en écriture du xv° siècle : « Iste liber est magistri Iohannis de Landes dicti Boucandry, canonici Parisiensis. »

Le Décret, composé par Gratien entre 1 1 39 et 1 i5o, probablement dans le couvent de Saint-Félix a Bologne, avant sa nomination comme évêque de Chiusi, comprend trois parties. La première se compose de cent une Distinctions subdivisées en Canons ; la deuxième

1, Durrieu (Lecomte P.), Journal des Savants, janvier icjoy.

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de trente-six Questions ; la troisième forme un traité de Pænitentia. C’est, en réalité un Dictionnaire des cas de conscience qui s’appliquent aux prélats, aux prêtres, aux clercs, aux laïques, enfin aux femmes. C'est dans l’illustration de cette dernière partie qu’Honoré semble devoir être tout particulièrement étudié. Nous trouvons là, en effet, un artiste malicieux sans méchanceté, narquois et candide.

Cliché Mély.

Fig. 39. — Miniature du Décret de Gratien (t- ,91 y»).

(Bibl. do Tours.)

Fig. 4o. — Miniature du Décret de Gratien (f° 362).

(Bibl. de Tours.)

d’une verve railleuse, mais pleine d indulgence sous son sérieux apparent. Car jamais artiste 11e fut certes plus officiellement grave que celui qui fut chargé d’enluminer ce Décret, quoiqu’il soit, dans sa conception artistique, en avance d’un demi-siècle sur les miniaturistes du xiv°, qui vont, sous l’inspiration nouvelle du sentiment profane, abandonner dans la représentation féminine, la tradition de la dignité pieuse et de la pureté parfaite ; c’est donc une personnalité tout à fait intéressante.

Lisons le texte qui accompagne la miniature du Prologue du Décret de Gratien (fig. 35). « Le genre humain esl gouverné de deux manières : par le droit naturel, par les coutumes. »

Ce sont les Coutumes que le Roi dicte à son secrétaire agenouillé devant lui, en présence de ceux qui leur doivent obéissance: le Chevalier, le Clerc, le Juge civil. Le Tiers-Etat n’a pas encore sa

De Mély. 6

place ici ; Étienne Marcel n’a pas fait son apparition. La figure du Chevalier, debout, de face, dans son surcot couleur laque qui tranche délicatement sur les vêtements verts qui 1 accompagnent, esl particulièrement élégante. Passons rapidement devant cette Sentence d’excommunication (f° i58 V), dont les petits personnages, vêtus de eris de bleu, de blanc, se détachent sur un fond rouge de deux

Fig. 4i. — Miniature ia Décret de Oralien(t " 27a). (Bibl. do Tours.)

Fie. t\i. — Miniature du Décret de Gratien (f° 273 v°). En haut à gauche le petit oiseau, marque d’Honoré. (Bibl. de Tours.)

tons, losangé et résilié d’or (fig. 36) ; mais regardons plus attentivement la Question du f° i64 v° (fig. 37). - Un clerc ayant un procès foncier avec un autre clerc, au lieu d’aller devant l’Evêque, s’est permis de traduire son adversaire devant le juge civil; quelle punition mérite le clerc? Comme il se défend bien, ce jeune prêtre, comme il plaide élégamment sa cause du geste de ses mains fines, comme sa petite figure futée respire l’intelligence ! Il y a là des verts olive, des rouges de Saturne, des feuilles de roses sèches, de l’effet le plus séduisant.

Ici (f° 191 v°)> nous venons demander 1 absolution dun gros péché assez fréquent au moyen-âge et de nos jours aussi peut-être 3g). Le repentir du couple agenouillé, la mine déconfite des pécheurs, ne peuvent manquer d’attendrir le cœur de l’évêque, qui

leur montre l’énormité de leur faute.

La Question du f 262 est très grave (fig. 4°) : 1111 homme ayant

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fait vœu de chasteté se marie néanmoins. Sa femme le quitte. Plus tard, le mari au regret vient la chercher. Que doit faire la femme? Combien amusante est sa petite figure délicate, et comme son air penché annonce bien la réponse négative qu’elle va faire !

Qu'elle est ennuyée cette petite jeune femme de la Question du f° 272 (fig.4i); comme ses yeux, sous son petit chapel blanc, dans son exquis petit costume rouge, sous son manteau vert, implorent bien le juge. En effet, elle a cru épouser un jeune homme noble, et voilà quelle apprend, trop tard, quelle est

la femme d’un serf qu’elle n’aurait jamais accepté si elle eût connu sa condition. A-t-elle le droit de demander la nullité du mariage pour épouser le premier?

J’avoue ne pas très bien comprendre le cas du f° 273 v°. Il y a là une question de parrain, de marraine, un peu embrouillée pour un laïque comme moi. Mais la jeune femme emporte son bébé dans un geste si exquis, pendant que le juge montre la porte au mari, que je n’ai pas cru devoir laisser passer, sans m’y arrêter, cette jolie miniature (fig. 4a)-

Beaucoup plus simple est la Question du f° 276 (fig. 43). Une jeune fille est mariée contre sa volonté : le mariage peut-il être annulé ?

Cliché Mcly.

Fig. 44- — Miniature du Décret de Gratien (f° 278). (Bibl. de Tours.)

Cliché Mcly.

Fig. 43. — Miniature du Décret de Gratien (f° 276).

(Bibl. de Tours.)

Le Code civil, de nos jours, prévoit le cas, mais le moyen-âge le discutait. C 'était même pour éviter toute équivoque, certainement, qu'en Pologne, autrefois, au pied de 1 autel, devant 1 assemblée, le père de la fiancée lui donnait un retentissant soufflet, ménageant ainsi à sa fille, pour l'avenir, un cas officiel de nullité.

F° 278 (fig. 44). Le mariage avec une courtisane est-il valable? En tous cas, le prêtre prononce ici la bénédiction nuptiale ; nous n'avons pas à nous préoccuper des suites.

La Question du f° 285 est assez compliquée. Le moyen-âge a vécu dans la sorcellerie; pour être au xx' siècle, les paysans de nos jours 11e sont pas moins superstitieux. Ce cpie nos ancêtres appelaient le « nœud de l’aiguillette ». nos campagnards l'appellent « mal fait ». Or, au cours du mariage, le mari est frappé d’un « mal fait » : la femme a-t-elle le droit de le quitter ? Bien humainement est étudiée la figure déconfite de l’époux, auquel le juge me semble prodiguer d'excellents conseils. Je n’ai pas lu les longues colonnes qui leur sont consacrées, préférant m’arrêter quelques instants à 1 une des plus passionnantes propositions du moyen-âge (f° 3 1 6), qui ont trouvé leur écho jusqu’à Balzac, jusqu’à Guy de Maupassant. C’est l’éternelle histoire de Martin Guerre, époux de Bertrande de Rols, et d’Arnaud du Tilh, qui fit tant de bruit au xvic siècle, que l’arrêt mémorable de Toulouse, rapporté par Coras, eut sept ou huit éditions.

Une femme est l’épouse d’un chevalier qui part pour la guerre. On apprend qu’il est fait prisonnier, puis qu’il est mort. Au bout du temps convenable, la veuve convole en nouvelles noces. Plus tard, le premier mari revient des prisons de l’ennemi. Que doit faire la femme? Que doit ordonner le juge (fig. 45)? Cruel embarras devant les supplications du revenant, devant les explications du second mari, devant les larmes de la pauvre petite jeune femme. Car elle pleure, mais pour lequel ?

Une des dernières miniatures n’est pas la moins curieuse (f> 323 v°) (fig. 46). C’est un festin : une jeune fille a été grisée de vin, puis

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d’amour. Si le jeune homme, — que nous voyons au coin à droite, — l’épouse dans la suite, y a-t-il eu rapt ? Non certes, car tout est Lien qui finit bien.

Quelle différence entre cet esprit, fin, léger, élégant, qui donne la vie a tous ces petits personnages, en peignant sur leur visage, par leurs gestes, des sentiments qui n’auraient presque pas besoin de commentaires, el la lourdeur germanique du même temps. Telle

Fie. 45. — Miniature du Décret de Graticn (f° 3i6). (Bibl. do Tours.)

Cliché Mély.

Fig. 46. — Miniature du Décret de Gralien (fu 3a3 v°). (Bibl. do Tours.)

la miniature de Conrad de Scheyern (fig. a4), également du xni° siècle (Codex lat. 17401 de Munich), qu’il en faut rapprocher, pour montrer quel fossé profond sépare les deux esthétiques. Certes, Honoré eut fait d’un épisode regrettable de la vie de cette abbesse, un peu trop oublieuse de ses devoirs de chasteté, un petit tableau des plus piquants ; les illustrations des cas de conscience de Gratien nous le certifient ; tandis que le pinceau du célèbre moine d’outre-Rhin 11e nous montre qu'une page brutalement banale, bien éloignée, certes, de celles si délicatement esquissées sur les bords de la Seine, par l’artiste parisien.

Très léger, très expressif, le dessin d’Honoré très vivant, est excessivement simple. Point de ces gestes contournés, tourmentés, que l’école de Pucelle va bientôt mettre à la mode, vers i320 (fig. 66).

C’est le Français dans toute l’acception du terme ; aucune influence du Nord ne l’a touché. Il ne se perd pas dans la recherche des détails ; il travaille par masses, si on peut ainsi parler d’un miniaturiste. Quant à sa couleur, elle est tout à fait spéciale. Les visages de ses petits personnages sont absolument blancs ; et c’est sur une simple tache de céruse, qui les fait paraître un peu enfarinés (fig. /jo), que, d’un pinceau très tenu, l’humoriste, en quelques traits d’une incomparable maîtrise, exprime dans ces têtes à peine grosses comme une lentille, des sentiments que nous saisissons immédiatement. Et chose étrange, à cette même date, aux deux extrémités du monde, Japonais de l’époque de Ivamakura et Parisiens de la rue Herembourg-de-Brie, traitent les figures de leurs petits personnages d’identique façon.

Depuis que je connais les Ordonnances du commencement du xv” siècle qu’on trouvera plus loin (p. 79), relatives aux marques obligatoires pour les miniaturistes et qui, certainement, netaient que la consécration officielle d’une tradition lointaine, je crois qu’il ne faut jamais quitter un volume sans interroger soigneusement la première

page, à l'endroitoùles imprimeurs vont inscrire plus tard leur nom. C’est là, en effet, que nous trouverons plusieurs marques indiscutables, plusieurs noms de chefs d’ateliers : Johannes, Guillaume Wreland, Loyset Lyedet, Bénigne Guyot, dont

Cliché Mcly.

Fig. 47- — Bas du prcmicr f° du Gralien enluminé par Honore. Le petit oiseau et le petit lapin en marque.

(Bibl. de Tours, ms. 558.)

il sera prochainement question. Or, Honoré était bien chef d’atelier: et au bas de la première page, au centre, nous voyons un petit oiseau qui, je crois, doit retenii particulièrement notre attention (fig. l\ 7). Dans le volume, il me semble bien distinguer deux mains d’enlumineurs, qui ont obéi à une direction unique : c’est certain, M. Henry Martin nous 1 a montrée, mais qui,

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dans l’exécution, ont des différences sensibles. Certaines miniatures sont beaucoup plus spirituelles que les autres ; dans les cas de conscience féminins notamment, les figures sont plus futées, plus distinguées. Si alors nous en examinons le détail, nous voyons à côté des plus fines, et cela sans nécessité décorative, le petit oiseau de la première page, aux f°* i , 1 35 , 1 45 , 1 55 , 190, 273 (fig. 4a), 276, 285 v°,

Cliché Mély.

Fig. 48. — Première miniature des Miracles de saint Louis. En haut à gauche le petit oiseau.

(Bibl. nat. ms. fr. 5716.)

tandis que près des autres, aux f°* g3 , 1 85 , 189, pour n’en citer que quelques-unes, nous voyons un petit lapin. Or, en regardant la première page, au bas, à gauche, mais au-dessous de l’oiseau, nous voyons ce même petit lapin (fig. 47)- Y a-t-il là une indication utile ? Est-ce la marque de deux collaborateurs associés? Non pas d'un maître et d’un ouvrier, mais de deux patrons associés, par exemple Honoré et son gendre, Richard de Verdun ? Je n'en sais rien, je ne veux rien avancer, mais il ne me semble pas inutile de signaler cette assez curieuse coïncidence qui revient si souvent.

En tous cas, maintenant, il nous est permis de parler du faire d'Honoré, grâce aux charmantes miniatures qui viennent de nous passer sous les yeux ; nous pouvons dès lors, tenter des rapprochements.

Cliché Mc'lv.

Fig. 4g- — Miniature de l’ Y mage du monde (f° i). En haut, à gaucho, le petit oiseau. (Bibl. nat., ms. fr. 574 )

Blâmera-t-on mon imprudence, si j’attribue à Honoré lui-même, cette première miniature des Miracles de saint Louis (ms. fr. 6716 de

. la Bibliothèque nationale) (fig. 48). Les

^fir. <fc cft trfMûti petites figures du Décret de Gralien, notam¬

ment les fig. 3g, 4i, 44. ne se retrouvenlelles pas avec leur air malicieux et distingué, dans ce groupe d’évêques du procès de sanctification du roi Louis IX? Les gestes sont les mêmes, les cheveux sont identiques, les colorations semblables; il n’est pas, enfin, jusqu’au petit oiseau, si inutilement perché à l’angle supérieur de la miniature, qui ne soit une vieille connaissance ; mais au contraire, ne faudrait-il pas se montrer très circonspect, malgré le petit oiseau du sommet de la miniature (fig. 4g), malgré le même petit oiseau de la remarque de la première page (fig. 5o), pour les enluminures de 1 1 mage du Monde (ms. fr. 574 de la Bibl. nat.)? Vraiment, on sent la même inspiration, on découvre la même école ; mais combien cette miniature est éloignée de celles du Décret de Gratien, de celles des Miracles de saint Louis. Aussi, je ne pense pas, pour celles-là, pouvoir parler d’autre chose que de 1 atelier d Honoré.

Mais, après ces deux rapprochements, y en a-t-il un à faire avec le Bréviaire de Philippe te Bel? Réellement, je ne le crois pas. Mettons côte à côte les miniatures du frontispice du Bréviaire de Philippe le Bel (fig. 5i) et les enluminures du manuscrit de Tours. Alors que dans ce dernier, les cheveux sont courts, les barbes rondes et à petites frisures, dans le Bréviaire de Philippe le Bel. les cheveux sont en boucles longues, les barbes en coup de vent ; dans 1 un , les corps sont souples et vivants vraiment sous les vêtements; dans l’autre, les corps sont cintrés.

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Fig. 5o. — Marque de la première page de 1 ’Ymage du Monde : le petit oiseau .

(Bib. nat., ms. fr. 574.)

LES CORPORATIONS LAÏQUES ( 1260-1 3g 1) 49

Quant à la couleur, elle est absolument différente : les figures du Décret de Gratien, nous l’avons vu, sont tout à fait blanches ; dans le Bréviaire de Philippe le Bel , les carnations sont vivement colorées ; dans le premier, les vêtements sont traités par teintes plates, avec un verl, un rose, tout particuliers; dans le second, les vêtements sont étudiés et ombrés. Je ne parle pas du petit oiseau cpii manque ici, ce serait une, pétition de principe ; mais en plus des différences de technique que nous relevons, seule, la première page, mérite de nous arrêter. Réellement, celle-ci (fig. 52), la moins mauvaise du reste de 1 illustration est-elle digne de l’éloge qu’en fait Léopold

Delisle, qui la regarde « comme d'une grande élégance unie à une simplicité du meilleur goût » P Ce mouton n’en est pas un : il semble sortir d’une boutique de joujoux de Nurenberg; ces femmes, taillées à coups de haches, sont de pièces et de morceaux mal rajustés ; quelle comparaison à faire avec les exquises petites femmes si vivantes, si expressives du Gratien de Tours? Les rapprocher, c'est les juger. Enfin 1 un des manuscrits est absolument français, celui d’Honoré de 1288; l’autre a subi une influence du Nord. Anglaise? Germanique? Je ne saurais le dire. En tous cas, le dernier est beaucoup plus proche parent du Bréviaire de Belleville, œuvre de batelier de Pucelle (Bibl. nat. ms. lat. io/|83) (fig. 66), que de notre Honoré.

Reste un dernier volume que M. Sidney C. Cockerell a étudié

De Mély. 7

Ifcaunftu nrtfflUuntatjrm littuua mpumtut-famcm tnflfaiixntotoîcütrao aoftj

Fig. 5a. — Miniature du Bréviaire de Philippe le Bel.

(Bibl. nat., ms. lat. ioa3.)

clans le Burlington Magazine en 1906. C’est une Somme le Roi qui est au Fitzwilliam Muséum de Cambridge et qu’il croit pouvoir attribuer à Honoré (fig. 53). Je n’en connais que la photographie, mais ce document — un peu incertain, comme toujours, — ne m’éloignerait pas cependant d’accepter l'identification de M. Sidney C. Cockerell. Les types sont bien français ; dans leur économie, les petites figures rappellent assez le manuscrit de Tours, quoique 1 Équité ait déjà la pose un peu contournée du milieu du xiv' siècle ; par contre, la Félonie, les Israélites et Moïse, ont des gestes sobres, des vêtements simples, tandis que leurs figures me paraissent d’un ton clair et plat. Elles seraient donc beaucoup plus proches parentes de l’atelier d’Honoré que le Bréviaire de Philippe le Bel ; du moins, je n’aperçois là rien qui s’oppose essentiellement à un rapprochement. Enfin, puis-je le dire? Dans Y Arche de Noé, j’aperçois aux angles, disposés justement comme dans le frontispice du Décret de Gratien, le petit oiseau et le petit lapin du manuscrit d'Honoré (fig. 47 )• Ce nest. peut-être, probablement même, rien; mais ne vaut-il pas mieux signaler des choses inutiles que d’omettre des renseignements qui pourront servir un jour?

Les idées qui précèdent ont été discutées par Léopold Delisle dans le Journal des Savants (octobre 1910). Les critiques quon y trouve sont de deux sortes: les unes objectives, bibliographiques, les autres purement artistiques.

« M. de Mély, écrit l'éminent savant, dans ce qu’il dit des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Ylmage du Monde, fr. 674, et les Miracles de saint Louis, IV. 5716, semble dans leur rapprochement avec le Gratien de Tours, tenir grand compte de petits oiseaux et de petits lapins qu'il a vus sur les premières pages de plusieurs de ces manuscrits... L aiTaibhssement de ma vue m empeche de distinguer

LES CO RP 01\ AT 10 N S LAÏQUES (ia6o-i3gi) 5i

les petits oiseaux et les petits lapins, qui suivant lui, seraient la marque de l’atelier d'Honoré. »

Or, on peut regarder le bas de la première page du Gratien de Tours (fig. 47): le petit oiseau et le petit lapin sonl bien visibles . je pense. Et sur toute la série des miniatures du Gratien, qui sont de la même main, nous voyons dans les unes, à l’angle supérieur, comme perché (fig. 42), dans les autres au bas de la page, comme gîté, ici le petit oiseau, là le petit lapin.

Prenons le premier feuillet de \' Y mage du Monde (Bibl. nat.

ms. fr. 574), non seulement au bas, nous avons le petit oiseau (fig. 5o), mais en haut de la miniature, il y est, le bec en l’air

(fig. 4g)-

Regardons les Miracles de saint Louis (Bibl. nat. ms. fr. 3716) non seulement au bas nous avons le petit oiseau, mais en haut, le voici le bec en l’air (fig. 48).

Et il est d autant plus étrange que Léopold Delisle ne le voie pas, que c’est lui-même, qui, le premier, dans ses Recherches sur la librairie de Charles V (planche XIII), a reproduit cette page avec le petil oiseau.

Mais n'avons-nous maintenant rien à ajouter ?

A voir dans le volume des Miniaturistes (1906) de M. Henry Martin, le portrait de Jeanne, comtesse d’Eu et de Guines, une des miniatures du manuscrit 6829 de l’Arsenal, une Somme le Roi écrite par Lambert le Petit en i3ii, nous devons immédiatement faire un

rapprochement avec la technique de l’artiste qui a enluminé le Gratien de Tours. En voici une page enluminée (fig. 54): elle représente La Bête de l’Apocalypse ; elle est encore beaucoup plus caractéristique que le portrait de la comtesse d’Eu. Or que trouvons-nous à la première page du volume, au début? Le petit oiseau et le petit lapin (fig. 55).

Cliché Mély.

Fie. 55. — Première page de la Somme le Roi, attribuée k Honoré.

(Bibl. de l’Arsenal, ms. 63a9.)

Enfin, c’est la première miniature du manuscrit latin 85o4 de la Bibliothèque nationale, le Livre de Dina et Kalila, de i3o5, publié par M. Couderc', dans laquelle le faire, le coloris, le fond quadrillé du Gratien de Tours se reconnaissent immédiatement. Et au f° io, on retrouve encore le petit oiseau et le petit lapin, identiquement disposés.

Voilà donc un miniaturiste qu’on pourrait appeler sans hésitation le maître au petil oiseau et au petit lapin, comme on a baptisé naguère, sans de meilleures raisons du reste, un certain nombre d’artistes : le maître au caducée, le maître aux cartes à jouer, le maître aux courtes jambes, le maître aux cygnes, le maître aux dauphins, le maître aux dés, le maître des demi-figures, le maître à l'œillet, — et j’en omets volontairement bien d’autres — , parce qu’on n avait aucun renseignement plus précis à fournir sur leur personnalité. Ici, au contraire, nous avons un document de premier ordre, qui manque à tous les autres : une pièce d’archives attachée à un manuscrit, portant précisément le petit oiseau et le petit lapin que nous rencontrons dans une série d’œuvres identiques de faire, de coloris, de technique, qui sort de chez Honoré ; de plus nous

i . Album de portraits, Paris, Berthaud, s. d. [1910], in-4°, pl. IX.

avons encore, marqué de la même façon, un volume, Le Livre de Dina et Kalik, où sont représentés Philippe le Bel et ses quatre iils pour qui, nous le savons, Honoré travailla spécialement.

Comme on voit le petit oiseau et le petit lapin à la place où les imprimeurs mettront plus tard leur remarque, comme nous apercevons dans ces mêmes volumes le petit oiseau, perché à l’angle des miniatures les meilleures, ne sera-t-on pas en quelque sorte autorisé à considérer le petit oiseau d’abord, comme la marque de l’atelier d'Honoré quand il sera au Fig. 56. — Miniature dm'a somme le bas de la première page du manuscrit, puis, Montbéliard!”^6 p" E“°'m° de comme la signature du maître lui-même, quand

(Bibl. Mazarinedo Paris, ms. 870.) . . 11 il’ •

on le verra isole sur le bord d une miniatures

1295. Il est bien du même temps qu’Honoré, cet Etienne de Montbéliard qui signe ainsi une charmante Somme le Roi (fig. 56), de la Bibliothèque Mazarine (ms.1 870) :

« Et cist presens livres fu finez l'an nostre Seigneur corant par MCC quatre vingz et quinze ans, ou mois de décembre par la main Estiene de Montbéliard prestre, vicaire perpétuel S. Meulon en Pontoise. Deo gratias. »

xin" Nous avons trouvé sur un volume enluminé de Flc. 5?. siècle, la fin du xi° siècle le nom de Frictosus (p. 10) ; (Détail dThmStu™

. , . ! . . . suivante.)

nous rencontrons au xme siecle dans la miniature d’un Gratien (fig. 58), celui de Fructusus presbyler inscrit (fig, 57), par l’artiste lui-même comme Fortin, Bogerus, Jean de Gaïbana. Issenbardus, sur le volume qu’ils décorent1.

Terminons ce xin" siècle en signalant un Alulphus de Tournai,

i . Ce manuscrit a passé en vente à Paris en 191 1. J’ai pu le photographier, mais je ne saurais dire où il est maintenant.

Gregorialis en trois volumes de la bibliothèque (mss. 44 1-443). L’artiste qui s'appelait Jean de Querceto, s’est fait connaître en inscrivant son nom dans deux peintures (t. I, f“ 2, et t. III, f> 2).

de Cambrai

G Apocalypse française (ms. IV.

i3og6 de la Bibl. nat.) provenant de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne est très curieusement enluminée (fig. 5g). Au f° 167, on lit :

« L’an de lincarnacion MCCC et XIII, le semedi après le sain Donis, fut parfais cis Apokapse. Colins Cliadewe l’ordinat et l’enluminât*. »

Cliché Mêly.

Fig. 58. — Miniature d’un Gratien signée Fructusus presbyter.

Dans le Cabinet des Manuscrits (t. I, p. 206), Léopold Delisle signalait naguère comme du xiv' siècle, le Livre

d’heures de la reine Jeanne de Bourgogne, conservé à Saint-Pétersbourg1 2 au Musée de l’Ermitage portant comme souscription : « Ces heures furent escriptes et d’ymaiges aournées pour très grand et très doulce dame Madame Jehanne, contesse de Bourgoigne, famé du roi Phelippe, nostre sire, par frere Gilles Mauléon, moyne de Saint- Denys, l’an nostre Seigneur Jésus Crist MCCCXVII (lig. 60). » Après une année de correspondance, j’ai fini

Cliché Mély.

5g. — Page de V Apocalypse enluminée par Colin Chadewe.

(Bibl. nat., ms. fr. 18096.)

1. Archives de l'Art français, t. IV, p. 193. — Berger (Sam.), La Bible française, p. 354-355.

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