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Les Très riches Heures, p

5. Atti del R. Istituto de Scienze, lettere ed arti, 1907, p. 837. — Revue de l’Art, 1908 (2),

p. 3i5 ; et pour la discussion de la découverte de M. Biadego, Laudedeo Testi, Rassegna d’Arte,

1910, p. i32, iofig. et pl.

Il6 LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES

diatement ce Pietre « poinlre d'Ytallie » (1377) qui vient se fixera Lyon à la fin du xiv' siècle* ou ce Gregorio Bono de Venise, envoyé en i4i6 par Amédée VII 1 de Savoie à Lyon, pour y exécuter des

copies du portail de la cathédrale .

La route leur avait été montrée dès le commencement du xiv' siècle par Filippo Rizzuti, Giovanni et Nicolo de Marsi, dont nous lisons les noms dans les comptes royaux de i3o4 à i322. Enfin, dans un instant, nous allons trouver chez le duc de Berry lui-même, la trace d'ouvriers italiens, nous pouvons même ajouter siennois, ce qui vient singulièrement confirmer la sûreté du sentiment de M. Berenson.

Si nous tentons pour la première série, un nouvel essai de classification, nous distinguerons immédiatement au moins sept techniques différentes.

Ce n'est pas l’auteur du frontispice, le Mois de Janvier, œuvre d’un grand maître (fig. g3), qui a enluminé les autres pages du calendrier, celle surtout d'une technique si spéciale, où nous voyons des hommes aux jambes très grêles, qui nous faisaient penser à Pisanello. D’une autre main les Signes du Zodiaque (fig. 107), dune si délicate et si précieuse anatomie : d’une autre le Paradis terrestre (fig. 97), d'une autre la Nativité (fig. 100), d’une autre 1 Entrée à Jérusalem (fig. io5), d’une autre le Couronnement de laVierge{$\. VI), dune autre la Rencontre des Mages (fig. i4»), l 'Adoration des Mages (pl. VIII) d'une facture si magistrale et si particulièrement artistique. Et je n'oublie pas le Christ au jardin des Oliviers (fig. 96) si admirable dans les ténèbres qui l'environnent.

Assurément, dans beaucoup de ces pages, des choses vues en France, étudiées d'après nature, certifient l'origine française du manuscrit : châteaux princiers connus, paysages, costumes, vie aristocratique et populaire, sont tout à fait, caractéristiques ; mais

1. Rondo! (N.), Peintres et miniaturistes lyonnais, dans les Réunions des Sociétés des Beaux-Arts

des départements, t. XI (1887), p. 43 1.

2. Mandach (C. de), Ballet, des Antiquaires de France, 1907, p. 2b.

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LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XV1' SIÈCLE) 117

aussi combien de détails de costumes, de représentations iconographiques aux règles très déterminées, sont, sinon italiennes, du moins d inspiration italienne, on pourrait bien dire, comme

Fig. 107. — Le Zodiaque du calendrier des Très riches Heures du duc de Berry.

(Musée Condé, Chantilly.)

M. Berenson, siennoise. h’ Adoration de la Croix (fig. to6) 11e doit-elle lias être rapprochée de la Présentation au Temple de Bartolo di Maestro Fredi (t i410) du Musée du Louvre: Jésus marchant au Calvaire, de Simone Martini (F i3/|4) : la Flagellation, de Pietro Lorenzetti (t 1 384) : T Adoration des Mages (pl. VIII), des vierges

de Duccio (t i32o). La Présentation au Temple rappelle singulièrement Taddeo Gaddi (f i366) : le Zodiaque enfin (fig. 107), page exquise, nous fait penser à Masolino di Cristofano di Fino da Panicale (né en i383). J’allais oublier, de l’école siennoise, le fameux Plan de Rome peint dans le Palais public de Sienne à la fin de 1 4 1 3 , par Taddeo di Bartolo (fig. 108), que précisément nous retrouvons dans le manuscrit de Chantilly (fig. 109).

Fig» 108. — Le Plan de Rome, par Taddeo di Barlolo (i/i (3). Fig. 109. — Le Plan de Rome dans Les Très riches Heures.

(Palais public de Sienne.) (Musée Gondé, Chantilly.)

Eug. Miintz étudiant ces admirables pages trouvait à côté de ces réminiscences siennoises, d’incontestables influences de 1 Antiquité que seule, à ce moment, l'Italie admirait. Certainement le mystérieux enlumineur de quelques-unes des miniatures des Très riches Heures en avait connu les chefs-d’œuvre, bien ignorés des artistes du Nord. Il pensait, par exemple, que le Guerrier perse aujourd’hui au musée d’Aix avait servi de modèle à l'Adam agenouillé du Paradis terrestre (fig. 97) ; il était, dit-on, au xiv” siècle en Toscane. Il faut au contraire l’écarter de la discussion. Découvert seulement en i5o3, il n’a pu servir de modèle à une miniature antérieure à 1 L\ 1 6 .

Mais il insistait tout particulièrement sur le Zodiaque, où il

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voyait une copie 1res probable de statues antiques, dont il ne pouvait par exemple retrouver le prototype.

Et de fait l’hypothèse est réellement très séduisante, si on étudie dans ses détails cet admirable tableau (fig. 107), le mot n'est pas trop important.

D'abord que représente ce Zodiaque? Qui sont ces deux personnages? Est-ce une femme etun homme, deux hommes, deux femmes ? Ces points d’interrogation peuvent paraître quelque peu extraordinaires ; et pourtant! Le comte P. Durrieu l’appelle l'Homme anatomique : peut-être est-ce astrologique qu il aurait dû dire? Car d'anatomie, on n’en voit guère ici; ce n’est pas un écorché ; ce n'est pas davantage l' Homme du Livret de la Saignée (ms. du xve s., Pal. Germ. n° 5 de la Bibl. d’Heidelberg), signé Hans Grunawer picktoravit (fig. 110). Ici. les signes du Zodiaque représentés sur le corps du personnage de face indiquent les rapports astronomiques et horoscopiques entre les membres du corps humain et les constellations zodiacales.

Pour affirmer cpie c’est un homme on prétend que le sexe est caché par le Scorpion. N'insistons pas; il est facile de constater que le scorpion, simple ligne transversale, ne cache rien du tout. C’est une femme; Ses cheveux longs et bouclés, ses bras grêles, ses jambes fines, permettent de l’affirmer1.

Les hésitations mêmes de la critique apportent immédiatement un très sérieux appoint à la discussion.

’ig. 110. — L’Homme anatomique, signé Hans Grunawer picktoravit (xv« s.).

(Bibl. d’Heidelberg, ms. Pal. Germ. n° 5.)

I. MM. G. Ludwig et P. Molmenti, dans leur Vittore Carpaccio (1906), ne nous montrent-ils pas par vingt exemples, que les meilleurs critiques se trompent couramment non seulement sur les noms, mais sur le sexe même des saints?

Naguère. M. Salomon Reinach appelait l'attention sur 1 ’éphébique gracilité de certaines représentations féminines antiques, et M. Robert de la Sizeranne me racontait dernièrement son embarras devant la Prêtresse d’Ostie ; l’écartement et la petitesse des seins, l’étroitesse des hanches, les formes imprécises, dénotent une mentalité spéciale, très éloignée de celle des artistes du Nord.

Or, nulle part, la différence d’expression de l’anatomie féminine ne s’accuse avec une aussi claire évidence que dans le rapprochement de deux des plus belles pages qui voisinent dans les Très riches Heures : le Paradis terrestre (fig. 97) et le Zodiaque (fig. 107).

Chacune d’elle synthétise en quelque sorte une école; l’une réaliste et quelque peu gauloise, celle des Flandres, dont l’idéal féminin sera Y Eve aux cheveux plats de Jean van Eyck du Musee de Bruxelles, l’autre idéaliste, celle de l'Italie, toute éprise des chefs-d’œuvre qu elle voit sortir de son sol. comme ce délicat miroir étrusque (fig. 111). A Sienne, la Justice d’Ambrozzio Lorenzetti, qui, nous le savons, copiait au sortir de terre, vers 1 334, l'Aphrodite détruite avant i348‘, à Florence, à San Marco, la Vierge exquise de

un miroir étrusqu—

(Collcct. Dutuit, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.)

Fra Angelico, enfin la Calomnie de Botti-

celli, en sont l’indéniable expression.

M. P. Durrieu, dans son beau livre, a consacré au Zodiaque un passage très intéressant. On y sent l’hésitation d’un savant très embarrassé entre ce qu’il voit et l’affirmation d’un maître vénéré qu’on ne veut pas discuter. L. Delisle ne rapproche-t-il pas en effet la figure humaine surchargée des signes du Zodiaque de certaines illustrations analogues qui se trouvent dans les ouvrages d astrologie judiciaire (fig. 112 par exemple)? Ne parle-t-il pas dune ligure

L Sclilosscr, Jahrbuch de Vienne, iÿo!i, p. ih-

LES MAITRES MINIATURISTES (iSgi-XVI* SIÈCLE)

Cliché Mély.

Fig. i i 3 . — L’Homme horoscopique.

(Bibl. nat., ms. fr. 91 5s, f° 116.)

du manuscrit de Copenhague (Fonds Tholt, n° 240); ne signale-t-il pas celle du ms. lat. 735 1 que M. P. Durrieu s’empresse d’ailleurs de déclarer affreuse ; celle du manuscrit d’Heidelberg, de Hans Grunawer (fig. 110), n’est pas affreuse : c’est autre chose simplement : sa destination n’est pas artistique, mais scientifique.

En résumé M. P. Durrieu écrit: 0 Les artistes employés par le duc Jean ont su ennoblir et rendre même séduisante cette représentation, ingrate en elle-même» ; puis, comme il n’a jamais rencontré dans un livre d 'Heures, en dehors du manuscrit de Chantilly, cette représentation, il ajoute : « Comment Les Très riches Heures constituent-elles ainsi parmi les manuscrits un exemple unique? Comment l’image de 1 Homme anatomique s’y est-elle glissée? Intéressant problème de bibliographie à résoudre : nous nous bornons à le signaler aux chercheurs » .

Effectivement c’est là un problème bien intéressant ; mais en le regardant comme bibliographique, il est impossible à résoudre : car c’est au contraire un problème essentiellement artistique, que le passage d’un inventaire, qu’une affîrmalion paléographique, ne peuvent qu’obscurcir. C’est, en effet, en Italie que nous allons rencontrer le monument antique qui va nous permettre de présenter une solution au moins admissible.

L’artiste qui a peint les personnages du Zodiaque (fig. 107) a simplement copié celles des deux Grâces du célèbre groupe de la Librairie du dôme de Sienne, qui ont conservé leurs têtes. La photographie des deux aspects du groupe, à l’échelle de la miniature, va nous permettre de recomposer immédiatement le Zodiaque.

Dans le groupe, vu de l'ace (fig. ii3), découpons la Grâce de gauche et posons-la sur l’autre Grâce, avec une tête, vue de dos,

De Mély. 16

à gauche, clans le groupe photographié par derrière (fig. 1 1 4)- Elle s’applique, aussitôt en suivant la ligne du dos, très naturellement, laissant apercevoir le creux du rein ; dans le mouvement de déhanchement, les jambes présentent un écartement absolument égal à celui du Zodiaque, et l’ensemble peut géométriquement se superposer au Zodiaque de Chantilly.

Fig. ii3. — Le groupe des Trois Grâces (face). Fig. II). — Le groupe des Trois Grâces (revers).

(Librairie du Dôme, Sienne.) (Librairie du Dôme, Sienne.)

Mais les bras manquent. Si je découpe ceux de la femme du Zodiaque et que je les applique le long du corps de la Grâce de Sienne, ils l’épousent sans raccord, et quand les épaules prennent la place de celles de la Grâce, les coudes se collent aux hanches sans qu’on puisse soupçonner une soudure.

Mais quelle esthétique peut donc être l’origine de la disposition vraiment étrange de ces bras si graciles, si maniérés?

On trouve bien dans une représentation des Grâces sur une pierre gravée, reproduite par Roscher1, une Grâce dont le bras gauche tombe, tenant une rose dans la main, tandis que dans les autres

. Roscher' s Lexicon, t. I, p. 884-

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ia3

groupes, le bras est au contraire relevé, comme dans l’admirable médaille Tornabuoni.

Un peu plus tard, dans un bas-relief votif publié par O. Jalin1, on rencontre bien la main droile tombant dans un mouvement presque identique à celle du Zodiaque', mais ce ne sont toujours que des fragments de solution. Enfin une médaille de Tranquillina, femme de Gordien III, frappée en Tbrace vers 240 ap. J.-C., conservée au Musée de Gotha, reproduite par Imhof-Blumer2, peut complètement nous satisfaire. Elle nous fait connaître en effet un nouveau groupe de Grâces, aux bras tombants, d'un type absolument inconnu3 (fig. ii5). Là nous voyons alors le bras gauche de la femme du Zodiaque absolument identique au bras extérieur de la Grâce de gauche, et son bras droit, absolument semblable à celui de la Grâce de droite ; même inflexion, même présentation des mains, dont la mise au carré impose la concordance absolue.

Il est un point, bien minime en apparence, qui n’en est pas moins fort caractéristique. La chevelure des femmes du Zodiaque est surmontée d’une boucle de cheveux très accusée; c’est là un détail tout à fait spécial à l’art grec. Si donc l’artiste l’a figurée dans le Zodiaque, alors qu’on la chercherait vainement dans les autres figures de femmes du xv° siècle, c’est assurément qu’il l’a copiée sur un original grec. Or, dans le groupe de Sienne, cette mèche frisée est particulièrement indiquée.

N’est-il pas une objection à prévoir? Ne pourra-t-on dire que les Grâces arrivées seulement à Sienne après i458, n’étaient peut-être pas connues au début du xv" siècle.

Fig. 1 1 5. — Les Trois Grâces, au revers d'une médaille do Tranquillina.

(Musée de Golha.)

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