Gaz. des Beaux-Arts, 1888(2), p. 4io
De Mélt. 18
d'Angleterre, gendre de Charles VI, il prétendit avoir reçu dans l'église de Notre-Dame de Halle, une révélation d'un moine blanc mystérieux sur la maladie du Roi, dont il devait trouver la guérison à Rome. Il obtint alors de Charles VI des lettres de recommandation pour Pierre de Lune (Benoît XIII), et pour le maréchal de France Boucicault, gouverneur de Gènes. Les circonstances politiques l’obligèrent à séjourner en Toscane et il adressa de ce pays au duc de Berry la lettre suivante. J’en supprime toute la partie qui a rapport à la maladie du Roi et aux remèdes qu’il espère avoir trouvés.
« Janvier i4o8. . . Et d'autre part, mon très redoublé seigneur, plaise vous savoir que en icelle ville de Sienne a un ouvrier de musayque, et avecques ce fait y mages de merqueterie tant belles et bien vestues de diverses couleurs de boys que oncques homme ne fu veu mieulx ouvrant que lui de celle science. Et pour ce, mon très redoubté seigneur, que je say que vous desirez veoir et avoir choses propres et plaisans et ouvriers souverains et parfais en leur art et science, j ai oflert a ic.elluy ouvrier bailler ije francs et le monter et faire conduire à mes despens devers vous, mais je n ay peu clievir de lui qu'il vueille riens accorder qu’il ne soit avant la saint Jehan passée. Si vous supplie, très puissant prince et mon très redoubte seigneur, que après ce qu’il vous aura plu veoir le contenu en ceste cédule, il vous plaise moy mander et commander vostre hon plaisir, comme à vostre très humble serviteur qui de cuer, de corps, de voulenté et de pensée l’acomplira de son povoir; et en attendant vostre response sur ce, je demourray à Jennes ; et ou cas, mon très redoubté seigneur, que vostre plaisir seroit que je feisse aler ces deux hommes par devers vous, qu il vous plaise mander à Jennes à Jehansac ou autre là où vostre bon plaisir sera, que se j ay affaire d’argent pour ceste cause qu’ils m’en facent délivrer ce que besoing sera, et je vous promes de vous en rendre bon compte. Mon très redoubté Seigneur, des nouvelles et de l’estât de court deRomme, je me déporte de Vous escrire, pour ce que le cardinal de Thury et le gouverneur de Jennes vous en escnvent par Huguemn vostre chevaucheur, plus certainement que je ne sauroie le faire. Très hault, très noble et très puissant prince et mon très redoubté seigneur je prie nostre Seigneur qu’il vous doint bonne vie et longue et accomplissement de vos bons désirs.
« Escript à Porte vendre etc. » (f° 78 v°).
Voici la réponse du duc de Berry .
« De par le duc de Berry et d’Auvergne, conte de Poitou, d’Estampes, de Boulongne et d’Auvergne.
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE) ,3g
« Salmon, Nous avons reçeu vos lettres faisans mencion que vous aves parlé à un homme à Jennes lequel se cognoist très bien, à vostre advis, en la maladie de mon Seigneur le Roy ; et avez grant espérance parce qu’il vous a dit qu’il gueriroit mondit Seigneur. I leust a Dieu que amsy fust. Et avecques ce avez trouvé un ouvrier très solennel de musayque et de faire ymaiges de merqueterie, auquel, pour ce que vous savez que nous prenons plaisir en choses estranges, vous traicteriez voulentiers qu’il veinst devers nous, et pour ce vous nous escrivez que ou cas que nous vouldrions que les diz deux hommes veinssent par deçà, nous escrivissions à Jehansac ou autre par delà, qu’ils vous délivrassent de l’argent tant qu’il vous seroit nécessité pour ceste cause. Sachiez que ledit Jehansac, ne aucun aultre qui soit par delà n'a de nous aucun argent, ne n ont telz marchans point accoustumé de délivrer pour nous aucun argent, fors de leurs marchandises quand nous en voulons avoir1, et pour ce ne nous samble pas chose bien convenable escrire sur ce audit Jehansac ne à aucun autre. Toutesfois pour cent lrans et vous leur en finissiez, nous ferons tant que vous en serez dédomagiez à vostre retour, se en faites parla meilleur manière que vous pourrez.
« Escriptà Paris le premier jour d’avril i4o8 [i4og]. Ainsi, signé de la main de mon dit Seigneur : Jehan ; et du secrétaire : M. Erart. »
« Et, ajoute le dit Salmon, incontinent ces lettres veues, je me partis de Jennes pour aler à Paris. »
Ces deux lettres sont extraites de l’ouvrage de Pierre Salmon intitulé : Les demandes faites par le roi Charles VI. touchant son état et le gouvernement de sa personne, avec les réponses de son secrétaire et familier Pierre Salmon (Bibl. nat., ms. fr. 23 27g), ouvrage admirablement enluminé, dont nous parlions tout à l’heure (fig. 126) et qui fut étudié par nombre de savants2.
1. L’inventaire du duc de Berry nous fait connaître les marchands « d’au delà » avec lesquels il était le plus en rapports. A Gênes: Janus de Grimault, Thomas Sophie dit Rollant, Barthélemy Sac, Pierre Fatinant, Cosme Picamel ; à Florence: Antoine Manchin [Mancini], Michel de Paxi, Constantin de Nicolas, André Succre dit Massay, Forest de Corbechy ; à Venise : Loys Gradenigo (Cf. J. -J. Guiffrey, Inventaires du duc de Berry, p. lxxi).
2. Publié par Crapelet, Paris, i833, gr. in-8, 10 pi., pp. 85-go. — A. de Champeaux, Gaz. des Beaux-Arls, 1888 (2), p. 4io. — Moranvillé, Bibliothèque de l'École des Chartes, 188g, pp. 5 et 575 (il fait de nombreux renvois à Levèque, Buchon, Prost). — P. Durrieu, Les Heures de Boucicaut, p. 25. — J. -J. Guiffrey, Inventaires du duc de Berry, p. Lxxxvn. — Catalogue des Primitifs de igot, p. 35. — Dans Les Très riches Heures du duc de Berry, M. P. Durrieu fait en ces termes brève mention de ces lettres : i< Un document que nous possédons est relatif à Rengagement pour le compte du duc de Berry d’un maître habile dans l’art de la marqueterie de bois » (P- 97)- — Henry Martin, Les Miniaturistes (igo6), p. 36. — Histoire de l’art, t. III, p, i5g. — Revue de l’art, 190g (2), p. 6g. — Couderc, Album de portraits, pl. LV-LIX.
Le nom de l’artiste siennois ainsi amené à la cour du duc de Berry, n’est pas mentionné ici ; mais nous pouvons essayer de le
découvrir. . ,
L’école de marqueterie et de mosaïque de Sienne est aussi célébré que son école de peinture. Le Dôme, le Palais de la Seigneurie furent ainsi décorés par les ouvriers les plus habiles ; leurs noms nous ont été conservés, d'aborcl par Vasari, puis les études de M. Milanesi sur Les Arls à Sienne, ont précisé bien des détails. C'est ainsi que nous savons que les stalles de marqueterie du Dôme, entreprises par Francesco del Tonghio, aidé de ses fils Giacomo et Nanni, furent commencées en 1 362 et terminées seulement en 1387 par Angelo Romanelli,
Barna di Torino, Giovanni del Cicchia. Meme on y travaillait encore en 1 3q4-i396, quand le Conseil chargea Domenico di Nicolo detto del Coro d’estimer une partie du travail fait par Giacomo del Tonghio et Angelo Romanelli. Et Labarte ajoute qu'en i4o6. Domenico del
F,o. ,30. — Goliath : inlania do marbre du pavage du Dèmo do Sienne, par Domenico del Coro (vers 1 400).
Nous connaissons son faire à ce moment ; le Dôme
nous en a con¬
servé quelques spécimens (fig. i3o).
Il est tout pénétré de ce style mudejar dont
la Sicile sarrasine
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE) i4i
imprègne l’Italie et dont le minaret de la Grande Mosquée d'Oudjda (Maroc) nous offre un si remarquable exemple *.
Tout à coup l’artiste disparaît des comptes ; il n’est pas mort cependant, puisqu’en 1 4 1 4 il réapparaît à Sienne. Il contracte à ce moment un engagement avec la fabrique d’Orvieto ; mais Sienne le rappelle presque aussitôt ; il ne quittera plus la ville jusqu’en 1428. C'est pendant cette période qu'il va exécuter les stalles deGa chapelle de la Seigneurie (fig. i3i). Mais entre le style du pavage du Dôme (vers
Fie. 1 3 1 . Les stalles delà chapelle delà Seigneurie de Sienne. Marqueterie de bois par Domenico del Coro (après 1 4 1 4).
. Ballet, du Comité d' Archéologie, 1910, p. 24 1, pl.
i4oo, fig. i3o), et la marqueterie des stalles de la Seigneurie (vers i4i4, fig. i3i), il s'est produit dans la manière de l’artiste une évolution très étrange. Comparons les deux œuvres. Rien nest plus italien certes que ce Goliath du dallage du Dôme : mais que dire de
lira Irown ÊH Imtsw îinufi wrm î>ct»fg
Fig. i3a. — Une des stalles de la Seigneurie de Sienne, par Domenico del Coro.
(Estampage par Didron).
Cliché Mclv.
Fig. i 33 . — Une des stalles de la seigneurie de Sienne, par Domenico del Coro.
(Estampage par Didron).
ces représentations divines, si curieuses de la chapelle de la Seigneurie (fig. i32 et 1 33)? Il y a là, écrivait Didron', un maître assurément en cette matière, vingt-deux stalles qui traduisent le Symbole de Nicée comme chez nous, où chaque apôtre tient une banderolle sur laquelle est tracé un des articles de notre foi. Il voit là une représentation peut-être unique en Italie; et si quelquun connaît l'Italie, c’est assurément Didron. Et quand il les étudie dans leurs détails iconographiques, il constate que, si « les Italiens répugnent à donner au Père Éternel le nimbe crucifère », qu’on trouve au contraire si souvent en France, on le voit ici dans la qua-
i. Annales archéologiques, t. XYI, p. 283-284.
LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI« SIÈCLE) ,43
trième et dans la sixième stalle, qui l’ont tellement frappé qu’il en a pris un estampage, que nous pouvons reproduire ici (fîg. 102 et 1 33) . Et ce rapprochement avec chez nous, il y a cinquantecinq ans, à un moment où l'art italien régnait en maître incontesté, doit nous ouvrir de singuliers horizons, maintenant que nous connaissons par tant de travaux précieux l’œuvre des grands artistes employés par le duc de Berry. Devant ces marqueteries, qui rappellent de si près les plus belles pages de chez nous, le Missel de Saint-Magloire de l’Arsenal, les miniatures si extraordinaires de Beauneveu du ms. fr.
i3oqi de la Bibliothèque nationale que le comte B. de Lasteyrie publiait naguère (fîg. 1 34) h comme aussi une page des Heures de Turin (fîg. 1 35) , conservée au Louvre, devant ces prophètes assis, dans leur isolement si techniquement français, n’est-on pas en droit de penser que l'artiste qui part de Sienne vers i4og, pour n'y revenir qu’en i4i4- qui, après avoir été si nettement italien avant son départ, se trouve si imprégné de sentiment français lorsqu’il fait sa réapparition cinq années après, qui nous montre des inspirations de l'œuvre de Beauneveu, dont le livre exécuté pour le duc de Berry était précisément a Bourges des i4o2, des réminiscences des sculptures de la Chaise Dieu (fîg. i36), qui produit enfin une œuvre peut-être unique en Italie, si inspirée de la technique de chez nous, ne peut-on réellement penser, dis-je, que c’est là celui qui, grand artiste de Sienne, fut amené à la cour du duc de Berry par Pierre Salmon ?
I'ig. i34. — Un des prophètes du manuscrit der Beauneveu.
(Ms. fr. i3oqi de la Bibliothèque Nationale).
i. Monuments Piot, t. III, pl. IV.
Et le sentiment ponentais1, n'est-il pas encore beaucoup plus accentué dans cette Nativité (fig. i37), plaquée sur la porte de la sacristie de la chapelle de la Seigneurie, si différente de toutes celles que nous a léguées lart italien, que les meilleurs critiques auxquels 1 L je l'ai montrée ont cru y
voir, au premier moment, lœuvre d'un artiste du Nord ?
Et, défait, elle semble le double d’une délicieuse Nativité qui se trouve dans l'admirable Livre d’Heures de la duchesse de Gueldres, exécuté vers 1^20, de la collection de Mgr le duc d’Arenberg à Bruxelles (ms. 71. p - 70), dont je parlerai un peu plus loin (p. 1 64) -
Nous venons de rencontrer le nom de Beauneveu. Il eût été bien étrange vraiment, que dans une œuvre aussi
capitale, exécutée pour le duc de Berry, qui avait Beauneveu en si grande estime que Froissard lui-même signala.! 1 mhm.te du Duc et de son artiste, ce nom n’eût pas été prononcé, le. les rapports entre l art français et X Album de Bergame nous condu.sent a une constatation tout à fait curieuse.
Fig. i35.
- Dieu le Père, miniature des Heures de Turin. (Musco du Louvre.)
désigner les art.stes qui décorèrent " ar opposilion aux Orientaux, par conséquent les
L,t— !rs pour Tes Italiens ; l’es ponentais sont ainsi les artistes gothiques, originaires des pays soumis aux rois de France et aux ducs de Bourgogne.
LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI« SIÈCLE) i45
M. Roger E. Fry publiait il y a cinq ans clans le Burlington Magazine un admirable petit album que venait d’acquérir M. Pierpont Morgan. Quoique le savant critique anglais en ait reproduit les pages pleines d’un art si nouveau (fig.
1 38 et i3g), quoiqu il ait fourni les arguments les plus ingénieux pour l’attribuer à l’art français, enfin à Beauneveu lui-même, et je déclare partager absolument sa conviction, la découverte passa inaperçue. C’était cependant, je crois, une pièce de la plus haute importance pour l'histoire de l’art français. Mais à ce moment on n’avait pas encore songé à rapprocher l’Album de Bergame des Très riches Heures de Chantilly, et les pages de M. Pictro Toesca, publiées cependant depuis une année, n'avaient pas retenu l’attention.
Or, il me semble cpiil y a un rapprochement indiscutable à faire entre Y Album de Bergame et deux albums attribués à Beauneveu :
celui de M. Pierpont Morgan et celui de 1 Ashmolean Muséum d’Oxford, publié par M. G. Frizzoni dans la Rassegna d’Arle (1910, p. 1 48) . Dans les deux, les petites femmes assises (fig. i38) ont tout à fait la même technique que celles de l'Album de Bergame publié plus haut (fig. ia3).
Enfin dans ces deux petites tètes (fig. i3g) si italianisantes, la femme est toute inspirée de l’esprit qui a guidé le pinceau du Mois de Mai des Très riches Heures. Quand, comment, cette influence s’est-elle exercée au commencement du xve siècle ? Il y a là un problème tout nouveau. Si nous touchons du doigt
De Mély.
Fig. 187. — La Nativité. Detail de la marqueterie des stalles de la Seigneurie de Sienne, par Domenico del Coro (après 1 4 1 4)-
Fig. i36. — Un des prophètes de la Chaise-Dieu.
Fig. i38. — Page de V Album attribue h Beaunevcu.
(Collection Pierpont Morgan.)
l46 les primitifs et leurs signatures
l'influence française à Sienne après i/,i4, l'influence italienne sur Beauneveu qui survient ainsi inopinément aujourd'hui, nous ne pouvons l'expliquer jusqu'ici que par ce rapprochement.
Mais revenons à nos lettres de Pierre Salmon. Même ainsi étayée, la pièce d’archives apportée laisse place à bien des doutes. Que maintenant on n'ait plus le droit d’affirmer que le duc de Berry n’eut jamais à sa cour d’artistes italiens, c’est certain. Il en est venu, et de Sienne, nous pouvons l’affirmer, et des meilleurs. Mais est-ce à dire qu’ils aient eu quelque influence sur l'execution des Très riches Heures, quoiqu’ils fussent à Bourges pendant qu’on travaillait au manuscrit? Le document s’ajoute à ce que le séjour de Jacques Coene à Milan nous laissait soupçonner, et c’est tout. J’aurais donc signalé simplement ces lettres, sans les rattacher précisément aux Très riches Heures, si je n’avais pu y joindre la description et l’inscription d’une des miniatures les plus intéressantes du iolume lui-même.
Il y a deux ans, dans un article des plus suggestifs de la Gazette des Beaux- Arts (octobre 1910) sur les Bois Mages et le drame liturgique, M. Ém. Mâle accompagnait son texte de l’extraordinaire Adoration des Mages (pl. VIII) des Très riches Heures du duc de Berry nous expliquait que là, peut-être, nous avions la représentation dun des plus brillants mystères du moyen âge. Le 6 janvier i366, en e e , les Dominicains de Milan avaient organisé un magnifique cortège des Bois Mages. Sortis de Sainte-Marie-des-Grâces, ils se dirigent vers Saint-Laurent. Là, ils trouvent Hérode assis sur son trône entouré de ses scribes. Ils le saluent. La cavalcade gagne Saint- Eustorge, où les Bois offrent leurs présents au divin Enfant. Mais
attribu
;. i3g. — Page de VAlbu
à Beauneveu.
(Collection Pierpont Morgan.)
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI* SIÈCLE) i47
avertis de ne pas revenir vers Hérode, ils partent par la Porte Romaine. Cette fête plut tellement au peuple de Milan qu'il fut décidé qu on la renouvellerait tous les ans. M. Em. Mâle signale donc les deux pages des Très riches Heures, la Rencontre des Mages (fig. i4o) et F Adoration des Mages . Il y voit l'illustration splendide de ce vieux drame liturgique. Rien n’y manque en elfcl, pas plus que dans les Adorations des Mages italiennes de celle époque, de Gentile da Fabriano à l’Académie des Beaux-Arts de Florence, de Pisanello et d Antonio Vivarini au musée de Berlin, de Benozzo Gozzoli à la Chapelle des Médicis. Là, aussi bien que quelques années plus lard, nous pouvons admirer les riches costumes de l'Italie, les beaux chevaux, les singes, les chameaux, les guépards, « tous les animaux de I Orient » , qui sont signalés dans les textes du xiv° siècle.
Mais cette Adoration des Mages ne nous fournirait-elle pas quelque renseignement ? Assurément tous les détails sont très italiens : la Vierge est une inspiration directe de Duccio, elle en a le costume : les Orientaux sont étudiés d’après nature comme par un Altichiero : les animaux « étranges » sont bien bêles de l'Orient, fidèlement étudiées, très différentes des ours de la ménagerie du duc de Berry. Quant aux guépards ils indiquent plus qu’une influence italienne. Le manuscrit des Très riches Heures est antérieur à 1 4 1 6. Si
i4o. — La Rencontre des Macjes. avec Paris dans le fond. Miniature des Très riches Heures.
(Muséo Condé, Chantilly.)
nous trouvons bien clans Y Album de Bergame de i395, un guépard appelé Leon Pardus, enchaîné dans un jardin, si nous apercevons le même au pied d'un oranger dans le manuscrit du Couronnement de G. Galeazzo Yisconti, à la Basilique de Saint- Ambroise de Milan, datant également de i395, richement enluminé par Anovelus de Imbonate qui signe la miniature du f° i46, c'est seulement en 1^1.
réellement que les guépards de chasse lont leur apparition en Europe, en Italie, à la suite du voyage en Orient de Nicolas, marquis d'Este. Et ils étaient même encore si peu connus en France au milieu du xve siècle qu'en 1476, Louis XI, ayant entendu parler des guépards de chasse, demandait à Hercule d’Este de lui en envoyer un1. Or, au premier plan de Y Adoration des Mages, nous apercevons un guépard assis, se léchant la patte droite, dans un mouvement incontestablement étudié d’après nature ; et c est, poui ainsi duc, décalque de la figure i3 de Y Album de Rome (fig. i40> ;'IISSI “act que la reproduction de la Curée de Y Album de Bergame dans le Moi, de Décembre. On doit donc croire que l'Album de Bergame et 1 Album de Rome2 ont fourni directement des modèles pour les Très riches
Mais les deux sages-femmes des Evangiles apocryphes, debout derrière la Vierge, Gelomé et Salomé nimbées, nous ramènent aux pays ponentais; il faut en effet, faire attention à leurs ventres en avant caractéristiques des Flamands. À cela, on peut répondre, que pour être très rare chez les Italiens, ce ventre proéminent se rencontre aussi parfois chez eux : telle la page si intéressante de Lorenzo Monaco à la Sainte-Trinité de Florence.
Une chose est beaucoup plus préoccupante. Alors que les
,. Camus (Jules), Les Feuilles des jeunes naturalistes, t. XVIIt (1888), n° 2i4, P- I29- 2. Le Gallerie Nazionali italiane, t. V, p. 872.
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)
châteaux, les paysages de tant d’autres miniatures sont si minutieusement exacts qu'on peut les reconnaître immédiatement, alors que, précisément dans la miniature précédente, la Renconlre des Mages, on voit parfaitement, dans une disposition un peu conventionnelle assurément, mais qu’on ne saurait nier, derrière un de ces Monljoies si typiques qui bornaient la route de Paris à Saint-Denis1, Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, Montmartre qui à eux trois synthétisent Paris, quel pouvait bien être le paysage du fond de Y Adoration des Mages? L’article de M. Em. Mâle devait nous faire immédiatement songer à Milan, et nous rapprocher peut-être de Jacques Coene, qui certainement avant de revenir à Paris avait dû jouir du merveilleux spectacle du cortège des Mages.
Au milieu en effet, n etait-ce pas le Dôme? N’oublions pas que nous sommes au commencement du xv“ siècle et que la façade de Pellegrini n’existe pas encore. A droite, ne serait-ce pas Saint- Euslorge et Saint-Laurent, à gauche, le Castellum? El tout de suite, quoique très embarrassé par les montagnes du fond, puisque Milan est bâti dans la plaine, et aussi par la tour du milieu, entre le Dôme et le Castellum, bien difficile à identifier, j’interrogeai l’éminent Dr Ratti, le si aimable administrateur de l’Ambrosienne. Sa réponse fut très netle : « Impossible » .
J’envoyai alors des épreuves du fond de la miniature à plusieurs de mes amis d’Italie. L'érudit Dr Coggiola, conservateur de la Bibliothèque nationale centrale de Florence, auquel on doit la savante introduction de la magnifique édition du Bréviaire Grimani me répondit : « C’est Sienne. Vous trouverez ci-joint deux cartes postales dont la première représente la cathédrale, l’autre une vue de Sienne (fig. 142), absolument complète pour la démonstration que vous voulez faire. En effet, voilà au milieu la tour qui manque dans les photographies habituelles. Il n’y a p>as de doute possible. Votre miniature est bien Sienne, avec le Dôme à droite, la Signoria à gauche, et au milieu le
1. Le Roux de Lincy dans Paris et ses historiens (Paris, Impr. nat., 1867, in-4, p. 23o) donne la vue de ces Montjoies d’après le Maréchal d’Uxelles.
clocher de l’église et couvent de Saint-Dominique. Cette église était célèbre à Sienne, dont elle était une des gloires artistiques el historiques. Sa construction se place entre le xiv° et le xve siècle. Le clocher fut bâti en i3/|0. 11 avait justement, comme dans la miniature, une pointe haute, qui le rendait un des plus notables clochers de Sienne. Cette pointe a été détruite en 1704 et, à la fin du xvm' siècle, on a couronné
306 SIE H A. Panorama dalla Fortezia.
Fig. i4a. — La Vue de Sienne. Carte postale.
la tour avec la crénelure qu’on voit dans la carte postale. Tout, absolument tout, correspond. Le miniaturiste a donc voulu reproduire trois édifices principaux de sa ville. Son point de vue était quelque peu plus à gauche que dans la carte postale. L'église avec le clocher à l’extrême droite, par sa position et sa structure, c’est bien Sant’ Agostino, et la porte en dessous, c’est la'Porte San Marco ».
Telle est l'identification faite par un Italien très compétent.
Mais il ne faut pas oublier que le comte Durrieu ne peut admettre qu’une architecture aussi française puisse se rencontrer dans un paysage d ltalie ; et il affirme que c'est Bourges1.