Académie des Inscriptions et belles-lettres, 7 juin
LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI' SIÈCLE)
ROVILGE.S
Voici alors la plus ancienne vue de Bourges (fig. 1 43) que nous connaissions, tirée de la Raccolta di le piu illustri et famose citta di lutto il mondo (1576). On est bien obligé dy voir d'extraordinaires différences avec notre miniature. L'Adoration des Mages est en montagne,
Bourges est en plaine :
devant coule une rivière, l’Àuron. A gauche un clocher très petit, Saint-Pierre le Marché; la tour, la Tourde Berry, qui doit identifier la vue au lieu d'être au centre est à l’extrême droite, fiasse et sans poivrière, la cathédrale est tournée à l'opposé. Mais ce qui manque surtout, c’est au centre la Sainte-Chapelle, le monument
qu’un artiste travail- O ItLLAN 5 lant pour le duc de
Berry se serait certes bien gardé d’oublier
Cliché Mcly.
— Vue de Bourges d’après la Raccolta de 1575 (Bibl. nat., Département des Cartes.)
B Palais de S'* Chapelle S* Etienno
Cœur N.-D. de Fourehaut
Tour de Berry
Fie.
Cliché Blély.
i44- — Vue d'Orléans d’après la Raccolta de 1675.
(Bibl. nat., Département des Cartes.)
La Pucelle S'-Jacqucs Fort S‘*-Croix Porte do
Bourgogne
dans une vue de la capitale de son duché; ne parlons pas du palais du centre :
c’est la demeure de Jacques Cœur; il n existait pas en 1 4 1 6 . Enfin à droite, aucune trace de l'église et de la porte que M. Coggiola identifie avec Sont’ Agoslino et la porte San Marco ?
Quant à la question d’architecture, la cathédrale que nous voyons est tout à fait le dôme de Milan ; c'est ce qui m’avait frappé tout d’abord. Pour les petits clochers pointus, la Raccolta nous montre dans nombre de villes d Italie à Cbieli, à Sienne même, ces clochers
,5a LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES
qu’on croit si caractéristiques de la France : pour le dôme de Sienne, la coupole est tellement petite quelle n’apparaît dans la gravure, pour ainsi dire que comme une abside ordinaire.
Si ce n’est pas Sienne, il me semble donc qu'il ne faut pas davantage y voir Bourges: si c’était une ville de France, ce serait plutôt Orléans (fig. i44), que nous trouvons également dans la Raccolta. Là, mais encore dans une plaine, avec la Loire devant, tous les monuments occupent bien leur place. La tour avec poivrière est au centre, à l’extrême droite 1 église et la porte, a 1 extrême gauche, un petit clocher. Et cependant, peut-on affirmer? Si par hasard celait là simplement un paysage de fantaisie?
Quand autrefois j’avais interrogé les inscriptions des vêtements, j’avais découvert sur le galon du manteau d'un des cavaliers du centre de la composition, un nom isolé : PHILIPPVS. Et ma lecture prêtait si peu à discussion que, dans la critique que L. Delisle fit à l’Académie, le 26 avril 1907. de mes hypothèses sur la collaboration d’Henri Bellechose, c’était ce nom seul dont il admettait la lecture ; mais il ne cherchait pas à l’expliquer ; il 11e se rattache, en effet, en rien au sujet : c’est Melchior, Balthasar, Gaspard, Beor, Salomé, Gelomé, que nous devrions trouver. Mais PHILIPPVS ? Et en le lisant attentivement, il présentait même une particularité: il était écrit FILIPPVS, par FI, note très ethnique (fig. i45)- Car notre phonétisme du Nord écrit toujours PHILIPPVS par PHI, tandis que les Italiens écrivent FILIPPVS par FI. La chose est si indiscutable, que nos compatriotes, transcrivant ce nom quand ils le rencontrent, en transforment involontairement l’orthographe. Tel L Delisle, trouvant dans un compte la mention d’un miniaturiste du moyen-âge, FILIPPVS RABICANVS commençant par FI. transcrit dans le Cabinet des Manuscrits (t. 111, p. 36o) : PHILIPPVS par PHI.
Enfin quand nous lisons, identiquement tracé dans la bordure du chaperon du vieillard figurant à la droite dans une Descente de Croix : PHILIEP, signature de l'artiste qui exécuta les carions de
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI« SIÈCLE)
Cliché Mcljr.
Fig. i45. — La signature Filippus, dans la bordure du vêtement d’un des cavaliers du centre do l’Adoration des Mages des Très riches Heures.
(Musée Condé, Chantilly.)
cette superbe tapisserie du Musée du Cinquantenaire de Bruxelles, nous le voyons parfaitement écrit PIII1.
Et celte orthographe, FILIPPVS, essentiellement méridionale, nous allons la retrouver dans le Doccace de Carpentras (fig. 1 5g). Comme on le voit, la chose est d’importance, puisque, quand même ce ne serait pas une signature d’artiste, l’orthographe nous obligerait à examiner si le nom n'a pas été écrit par un Italien. Le très savant baron van Zuylen, l’archiviste de Bruges, a bien voulu m’écrire en effet, qu’il n’avait jamais rencontré, dans aucun acte, le nom de Philippus écrit autrement que PIII, et que la forme que je lui signalais était un indice de provenance plutôt italienne.
J’ai alors encore soumis le cas au Dr Coggiola; il me répondit : « Je crois avoir trouvé dans les murs de Sienne votre FILIPPVS [il écrit bien FI], En effet, dans un document très important, publié par Milanesi2, le Ruolo dei piltori ascritti al Breve dell’ arte cominciato nel 1389, on voit un artiste : « Filippo di Francesco di Piero di « Bertuccio nominato in dietro. Nel i3g4, a i di Settembre, sposa « Andreoccia di Mone Cerbolattaio ». Si ce Filippo se marie en i3g4, il peut fort bien avoir travaillé entre i4oo et 1420. » Or, il faut se rappeler que le Ruolo comprenait même les artistes mineurs « tutti li miniatori, a penello, a penno, e coloritori ». Comme ce Filippo n’est pas qualifié peintre, c’est que très probablement il était du second ordre, un simple miniaturiste.
Que demander de plus? Nous ne voulons pas, en effet, rattacher directement les Très riches heures à Domenico del Coro. Mais puis-
1. Destrée, Maitre Philippe et Jean de Bruxelles dit van Room, Bruxelles, Vromant, 1904, in-4, p. 9 et 1 1 et grav. — Voir plus loin à ce sujet l’étude du manuscrit merveilleux exécuté par Jean de Rome en i5o5, appartenant à Mgr le duc d’Arenberg.
2. Documenti per la Storia dell' Arte Senese, Siena, i854, t. I, p. 42.
De Mély.
qu’un artiste célèbre vient de Sienne à Bourges, il est plus que probable qu'il n’a pas traversé l'Italie et la France sans une petite suite. Filippus en faisait-il partie? C’est dans les suppositions permises puisqu'il est de Sienne également.
Si donc on admet pour cette œuvre admirable la direction artistique des frères Limbourg, il n’en demeure pas moins certain qu'ils eurent de nombreux collaborateurs, parmi lesquels furent des Italiens. Il se peut parfaitement que le passage de l’inventaire du Duc s’applique à notre manuscrit ; mais il serait bien imprudent de ne pas se souvenir du passage d’un compte des Ducs de Bourgogne, où nous trouvons, à propos d’un manuscrit, le nom d’un des plus grands artistes du moyen-âge ; seulement, c’était pour la surveillance, non pour l’exécution. Pourrions-nous, si nous retrouvions aujourd’hui le volume, dire qu’il est de Jean van Eyck ?
« À Johannes van Eicke, peintre de mondit Seigneur, qu’il avoit payé à ung enlumineur de Bruges pour avoir enluminé certain livre pour Mondit Seigneur, où il y a IIe LXXII grosses lettres dor et XII petites . ; VI fr. VI s. VI d. »
Le nom de Jean van Eyck figure seul ici, et cependant c’est un enlumineur de Bruges qui exécuta le travail.
Dès lors, puisqu' au xu“ siècle1, au xiu'2, au xiv'3, nous trouvons entre les Italiens et les Ponentais les rapports les plus frequents, les plus étroits, il serait vraiment bien surprenant qu’au commencement du xve, l’échange eût été complètement interrompu. Il n’existe pas, dit-on, puisque les archives sont muettes. Les deux lettres (pie je viens de rappeler, les monuments italiens que nous reconnaissons, les œuvres d’art siennoises fidèlement reproduites, la signature italienne de Filippus, la Curée, les guépards copies dans V Album de Giovannio de’ Grassi, les Grâces, montrent au contraire que, si les Très riches Heures sont le chef-d’œuvre peut-être le plus