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Houchot (H.), L'art et les artistes

novembre igo5, p. 26.

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)

d’Euse, né à Cahors, qui succéda en 1 3 1 6 à Clément V, et comme second pape siégeant à Avignon, présida en i3ai, à la fondation de la collégiale de Saint-Agricol. Ce qui est d’ailleurs confirmé par l’armorial de Ciaconius1.

Et pour qu’il ne subsiste aucun doute, pour bien indiquer que le tableau était parfaitement destiné à la collégiale d'Avignon, si nous examinons une gravure du commencement du xvii” siècle, représentant saint Agricol agenouillé près des murs d’Avignon, devant la Vierge qui lui apparaît dans le ciel, et que nous appliquions sur le panorama de la ville une fenêtre en papier découpé comme celle du tableau, nous reconnaîtrons immédiatement la rue du retable de Boulbon, celle de la Petite-Fusterie, au haut de laquelle était précisément la collégiale de Saint-Agricol2. C’est ainsi que dans le Retable de l’Agneau, on voit la rue du Gouvernement Courte du jour, de Gand.

Ainsi le retable de Boulbon fut exécuté pour la collégiale de Saint- Agricol : les armoiries, la vue de la fenêtre, le portrait du sainl avec son inscription, le prouvent sans conteste possible.

Mais reste l’oiseau figuré au bas du tableau, à droite. Celte charmanie petite cigogne, si vivante, ressemble-t-elle en quoi que ce soi! à la grue héraldique stylisée de l’écusson 1* Qui donc aura jamais l'idée de faire entre elles un rapprochement P Aussi, me rappelant non seulement les armes parlantes du moyen âge, celles des La Tour d’Auvergne (une tour), des la Rovère (un chêne), des Créqui (un créquier), des Bar (un bar), des Chaponay (trois chapons), des Porcelets (trois petits porcs), mais aussi les jeux de mots si chers à nos ancêtres, dont j’ai parlé plus haut (p. 8i), j'en étais arrivé à l’hypothèse d’un artiste cpii aurait pu porter le nom de Cigogne,

1. Ce qui a pu faire croire que l’écusson papal avait dû être ajouté au xvie siècle, c’est qu’il se rapproche de celui d’Adrien V I , fds de Florent, tisserand d’Utrecht, qui élu pape en i522, prit comme armoiries le blason de sa ville natale : écartelé d’or et de sable : aux i et 4 aux trois Z de sinople, aux 2 et 3 au lion d’argent. Aucun autre blason papal, en effet, depuis le xvie siècle jusqu’à celui de Pie IX ne peut en être rapproché.

2. Gravure de 1736, signée « J. Michel inv. et delin. » Le palais des Papes est à gauche et la rue part du pont de Saint-Bénézet.

Smoene, Ciconge ; ie lavais dit à H. Bouchot; on a vu ce qui! en pensait. L’abbé Requin, si compétent en ces matières, interrogé également, me répondit très aimablement : « Votre idée serait

défendable, si comme vous me le demandez, on connaissait un peintre de ce nom, ayant travaillé dans notre pays. Hélas! pas de renseignemenls à 1 heure présente ! »

J'insiste à nouveau sur ce point que notre retable a été fait certainement pour la collégiale de Saint-Agricol d’Avignon et très probablement exécuté à Avignon môme, puisqu’une des rues de la ville y est reproduite.

Cette représentation de la Résurrection est d’ailleurs très provençale. Ne la trouvons-nous pas identique, dans le Retable de la tarasque de la cathédrale de Saint-Sauveur d'Àix1, attribué à Lemoiturier, élève de Jacques Morel de Lyon. Les détails précis de la sculpture permettent d’expliquer celte main décharnée du tableau, certainement la main qui ayant reçu les trente deniers devient ainsi partie des instruments de la Passion ; dans le retable de Saint- Sauveur. nous voyons en effet à la même place le buste de Judas. Il nous fait aussi comprendre ce que doit être cet orceau de cuivre qui pend du bras droit de la croix, devant saint Agricol. Très probablement c’est la grosse lanterne de Judas que nous aperçevons à la même place dans la sculpture, cette relique que le Chapitre de Saint-Jean de Latran et les religieux de Saint-Denis conservaient si précieusement dans leurs trésors. Celte relique invraisemblable, sans aucune espèce d’authenticité, prit place dans le trésor de Saint- Denis, à la suite d’une erreur de scribe, qui, copiant au xiT siècle l’énumération des reliques de la Passion, écrivit sancta Lucetna. la sainte Lanterne, au lieu de sancta Lancea, la sainte Lance. Dès lors l’Abbaye se devait à elle-même de posséder une relique aussi curieuse; elle ne tarda pas à l’exposer à la vénération des pèlerins.

Quant à la technique et à 1 anatomie, elles sont ici tout à fait

i . Décrit el reproduit par L. Gonse, La sculpture française depuis le XIV‘ siècle. Pans, Quanlin, 1895, in-P, p. 3i. — Mély (F. de), Monuments Piol, 1906.

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particulières. Les figures sont traitées par plans avec l’énergie d’un sculpteur habitue a tailler en pleine matière. L ossature du crâne, aux mâchoires carrées, aux apophyses zygomatiques saillantes, aux fronts larges et durs sous la peau, sont d'une incomparable maîtrise. Pour la couleur elle est caractérisliquement personnelle, aussi vigoureuse dans ses blancs blafards que dans ses ombres puissantes, sans heurts blessants dans des distances pourtant extrêmes. Aussi, tout en ne suivant pas mon érudit ami H. Bouchot dans des rapprochements que je ne sens pas indiscutables, il m’a trouvé près de lui, quand il proclama 1 inconnu de Boulbon, un des plus grands peintres de toutes les écoles.

Or, j’avais noté naguère que la bibliothèque d’Aix en Provence possédait un manuscrit fort précieux, dont une page, très belle, était, disait-on, signée « T. Hugoniet me p.' ». Dans le Catalogue général des Manuscrits des bibliothèques publiques de France (Départements, t. XVI, Aix), M. l’abbé Albanès qui l’avait longuement étudié, en donnait la description suivante :

22 (R. A. 74). Livre d’heures.

Ces heures, qui ont été données à la Bibliothèque Méjanes par M. Rey, ancien évêque de Dijon, sont très belles sous tous les rapports et méritent une description et une étude attentive. Quand nous saurons ce qu’elles contiennent et quels ornements les embellissent, nous nous occuperons de leur histoire.

Page i . Calendrier en français, lettres en or, en rouge et en bleu. — Janvier. 10. « S. Guillemme (en rouge) ; 27. S. Julien. » — Février. 1. « S. Sever; 9. S. Ausbert; 10. S'° Austreberte ; 16. S‘“ Julienne; 28. S,e Honorine. » — Mars. 1. « S. Aubin, 7. S. Vigor ; i5. S. Alexandre; 28. S. Ernoulf ; 3i. S. Maurille. » — Avril. 1. « S. Valéri ; 9. S. Hue; i3. S. Tibur ; 16. S. Ernoulf; 20. S. Tybur ; 27. S. Nicostrat ; 3o. S. Eutroppe. » — Mai. 8. « S. Maxime; 9. S. Nicolas (en lettre d’or); 12. S. Servais; i5. S. Magloire ; 17. S. Patris ; 21. Sle Quitaire ; 27. S. Yldevert. » — Juin. 4. « S. Valéri; 8. S. Godart ; 12. S. Ursin ; i5. S. Lucien; 16. S. Cir, S‘° Julitte ; 19. S. Gervais (en or); 21. S. Florent; 25. S. Eloy. » — Juillet. 1. « S. Tbibauld ; 3. S. Marcial ; 4- S. Martin; 8. S . W icostrat ; i5. S. Maclou ; iG. S. W aast ; 18. S. Cler ; 21. S. Victor; 22. S,e Magdalène (en or); 3i. S. Germain. »

1. G est probablement ce miniaturiste que M. J. -J. Marquet de Vasselot signale comme G. Hugonnet dans Deux émaux de Jean Fouquet (Gazette des Beaux-Arts, 1904 (2), p. 1 44).

De Mélt.

Août. 1. « S. Pient; 20. S. Philibert; 22. S. Symphorien; 28. S. Vivien; 3i.

S. Fiacre. » — Septembre. 1 . « S. Gille, S. Leu ; Y S. Antoine ; 7. S. Osmer ; 10.

S. Amador; 12. S. Ysidore ; i5. S. Lubin ; 18. S. Lambert; 22. S. Paer; a5.

. Firmin. » — Octobre. 2. « S. Légier ; 6. S'" Foy ; 9. S. Denis (en or); 11.

. Nigaise; 12. S. Pience ; 16. S. Michiel ; 20. Les XI mil vierges; 22. S. Mellon;

23. S. Romaing (en or); 25. S. Crespin; 3o. S. Amant; 3i. S. Quentin. » — Novembre. 3. « S. Eustace ; 6. S. Liénard ; 11. S. Martin (en or); 13. S. Bris; i5. S. Maclou ; iG. S. Aignien; 19. S" Barbe. » — Décembre. 1. « S. Eloy ; 3.

S" Christine; G. S. Nicolas (en or); 10. S" Avoie ; 18. S. Ladre. »

De cette longue série de saints particuliers, dont la dévotion privée a fait choix pour les ajouter aux saints du calendrier général, nous tirons immédiatement une conclusion : un livre qui n'a aucun saint provençal, aucun saint lirinois, n'a été écrit ni à Aix, ni à Lérins, comme on l'a prétendu, ni en Provence. Cette série de noms désigne nettement le Nord de la France ou l'Ouest. Quant à la présence sur le calendrier, de saint Victor, sainte Madeleine, saint Ladre, ce n’est pas une difficulté, ces noms étaient adoptés presque partout.

... Page 36. Prières à la sainte Vierge... Nous devons faire remarquer que la première de ces prières est au masculin, ce cpii serait singulier si le livre avait ete écrit expressément pour une femme.

pa<Te 30q. Prière à la sainte Vierge, en français : « Doulce dame de miséricorde, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jhesu Cnst IX mois en vos precieuLx dans, et l'aleistates de vos doulces mamelles... Ave Maria. [O] très doulce dame, pour ycelle grant joye que vous eustes quant. . . Suivent quinze « Ave Maria » et quinze prières identiques pour le commencement, variant seulement pour le motil de joie rappelé. . .

Notre manuscrit est orné de douze grandes miniatures. Il devrait en avoir quinze, mais on en a enlevé une entre les pages i32-i 33 , et une autre entre les pages 1 5o et , 5 1 , et celle qui devait remplir la page 5 1 n'a pas été peinte. Toutes les pages, de la première à la dernière, ont une large bordure de plus de trois centimètres, et les marges de chacun des douze mois du calendrier contiennent, en plus, une scène, en rapport avec la saison et, d'autre part, le signe correspondant du Zodiaque. Les initiales ornées sont en très grand nombre; les grandes de quatre centimètres au carré sont toutes sur fond d'or ; les moyennes et les petites, en or sur couleurs fines. Le volume est revêtu d'une belle reliure en maroquin de couleur sombre, postérieure à sa date, ayant le dos et les plats couverts de bordures, de guirlandes et de vignettes dorees ; on y remarque trois monogrammes divers, l'un au centre, composé de deux RR accolées, les deux autres formés d’un M et d un A, d un P et d un B.

Le Manuscrit que nous venons de décrire est regardé comme ayant appartenu a la reine Yolande, femme de Louis II de Naples et comte de Provence ; il est connu

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généralement sous le nom d Heures de la reine Yolande. Il aurait été écrit pour elle de la main du Monge des Iles d or, qui l’aurait enrichi des choses les plus rares recueillies par lui. C est ce que M. le Président de Saint-Vincent affirme, d’après Jean et César Nostradamus, sur les gardes du volume, dont il a cru nous apprendre l’origine et l’histoire d’une manière indubitable. Et cependant, il y a là une double erreur. L ouvrage est postérieur à la reine Yolande, et le Monge des Iles d’or n’en peut etre 1 auteur, puisque personne ne croit plus à l’existence de ce personnage inventé par les Nostradamus. Eut-il réellement existé, il n’aurait pu écrire un livre où de nombreuses hautes indiquent une main habile en calligraphie, mais inexpérimentée pour le reste, qui met trop fréquemment une lettre à la place d’une autre, et commet trop souvent des omissions sans les corriger.

Ce qui est hors de doute, c’est que ces heures n’ont pas été écrites dans le Midi, l’absence au calendrier, aux litanies et partout, des saints de Provence, en est une première preuve. Les costumes en sont une seconde. Nous signalons entre autres, les coiffures à pain de sucre et les grands turbans dont on a affublé les femmes qui figurent aux pages 25, io3, 189, 221 , 3o9, 329. Ce ne sont pas là des coiffures provençales, et, comme les noms des saints que nous avons relevés, ces particularités de modes féminines nous reportent au Nord-Ouest de la France.

Du reste, pour faire du Monge des lies d’or l’auteur de ce livre et pour lui attribuer, non seulement l’écriture, mais encore les peintures et les enluminures de ce beau manuscrit, il a fallu une grande inattention. L’attribution n’aurait quelque chance d être admise, que dans le cas où toutes ces peintures seraient anonymes, et où la désignation de 1 artiste qui les a faites dépendrait complètement d’une tradition plus ou moins fondée, ou d’une appréciation entièrement libre. Or, parmi les grands sujets qui décorent notre manuscrit, il en est un qui porte une signature, et comme il est naturel de penser que tous sont sortis de la même main, cette signature unique doit valoir pour tous les autres et en désigner l’auteur commun.

C est le tableau de la page 3o9, le onzième du groupe actuellement existant, qui porte le nom du miniaturiste qui Ta exécuté. Si petits que soient les caractères de 1 inscription, on y lit néanmoins clairement, en lettres d’or, dans le coin à gauche, aux pieds de la Sainte Vierge, les mots suivant : « Œ. üjujonut mt p [in*it] », A une pareille place, ceci ne peut être que la signature d’une œuvre par celui qui Ta faite. L’artiste a eu raison de signer cette miniature de préférence aux autres car elle est la plus soignée, la mieux ornée de toutes. Aux pieds de la sainte Vierge, assise sur un trône resplendissant de dorures, il a fait figurer une dame agenouillée, tournée vers elle dans la posture d une suppliante, et lui adressant une prière que Ton peut lire à côté, écrite en lettre d’or: « O mater Dei, memento mei. »

Nous avons là, selon toutes les apparences, le portrait de celle, à l’intention de qui les présentes heures ont reçu leur ornementation définitive, et cette figure repa-

rail, toujours la même, dans plusieurs des autres tableaux, avec sa robe rouge et son voile noir. Nous regardons aussi comme des portraits diverses autres figures que l'on découvre au milieu des ornements ou des tableaux, et qui nous semblent représenter des personnes vivantes ; ce seraient des membres de la famille de la propriétaire du livre.

Ce beau manuscrit parait avoir appartenu successivement au commandeur de Panisse, au cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, au grand séminaire d’Aix, qui le posséda jusqu’à la Révolution française, au président de Saint-Vincent, et enfin a M Rev, chanoine d’Aix, puis, évêque de Dijon, dont l’ex-libris imprimé est colle à la garde. Il est entré à la Bibliothèque Méjanes, avec les manuscrits de ce dernier.

Seconde moitié du xv” s. Vélin, 333 pages. 228 sur 170 mm. Rubriques en rouge, miniatures, bordures, lettres ornées, llel. maroquin sombre, dentelles, petits fers, tranche dorée.

Cette longue, minutieuse, captivante description était bien faite, on le comprend, pour piquer la curiosité. Puisque donc les reglements de la Méjanes sont impitoyables, il n’y avait qu’une ressource: aller sur place examiner la miniature. L’amabilité de M. Roman, que je suis heureux de remercier, me procura toutes les facilités

pour photographier le manuscrit 1 .

Point n’est besoin de revenir sur tout ce qu’en a écrit M. 1 abbé Albanès. On ne saurait voir Là, et il le montre clairement, le Livre d’Heures de la reine Yolande: il n’a été ni écrit, ni enluminé par le Monge des Iles d’Or2, c’est certain ; mais comme dans la description du Catalogue, fort nombreux sont les détails trop superficiellement décrits, erronés, ou même passés sous silence, il importe de la reprendre, en partie du moins; l’utilité d’un nouvel examen, plus

1 M Aude a parlé de ce manuscrit dans le Magasin piltoresgue, 1901, p. 229.

2 Ce Monge des Iles d’Or aurait été moine au monastère de Saint-Honorat de 1 Ile de Lenns e ,e serait retiré dans un petit ermitage aux Iles d’Hyères. Il aurait été attaché aux maisons des Baulx, ic Duras, de Turenne et aurait travaillé aux manuscrits enlumines du roi Rene (Cæsar de Nostra- Zrnus l’Histoire et Chronique de Provence, Lyon, Rigaud, .6.4, in-P, P- 545) D après le ‘ Cahier (Noue. Mélanges, t. IV, p. 200), il se nommait François d Oberto. Dans la Collection Armand du Cabinet des Estampes de Paris, t. LXIX, p. 26, on trouve une miniature d un maruscrit du Vatican, avec le nom de Cibo, qui lui est attribue.

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Fie. 170. — Signature de Chugoinot.

(Bib. d’Aix-cn-Provencc, ms. 3a.)

attentif, plus soigneux, plus critique, plus artistique ne tardera pas en effet à en ressortir.

J’examinais donc la miniature signée T. Hugoniet; je détaillais, à la loupe, les traits d'or graciles qui formaient les lettres, tracées dans l’angle gauche inférieur, sur un pavage en bandes alternativement gris clair et gris foncé,’ quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas Hugoniet avec un grand H, mais hugoinot, avec un petit h (fig. 170). Puis après cette première constatation, en serrant encore la précision nécessaire dans ces questions si nouvelles, on pouvait voir, sortant de la large ligne d’or qui encadre la miniature en l’entourant, le lleuronnage inférieur d’une majuscule gothique dont la partie centrale et supérieure était ainsi cachée, tout comme le bas des deux premiers jambages de l’m de Ainsi, le cadre,

tracé après l’achèvement de la miniature, avait, en mordant sur la signature, supprimé presque la première lettre, la majuscule du nom, qui semble commencer ainsi par un minuscule. Ce qui en apparaît 11e permet pas d’y voir une autre lettre qu’un <| donnant par conséquent pour la signature restituée : Chugoinot nu: j :

Mais de cette lecture nouvelle, aucune conséquence immédiate ne semblait devoir découler: un changement de nom d’artiste, Chugoinot au lieu de Hugoniet, et c’était tout.

Pourtant, après avoir admiré le faire très habile et très particulier de cette miniature délicate (pl. IX n° 3), « plus soignée que les autres », comme le fait judicieusement observer M. l’abbé Albanès, je ne pouvais m’empêcher de chercher où j’avais vu déjà les chairs blafardes de la figure de la Vierge, l’anatomie de son visage au menton carré, aux mâchoires exagérées si volontairement accusées, même dans une aussi petite peinture ; mais rien ne précisait mes souvenirs. Et je me contentai alors d’admirer lencadrement exquis de cette jolie page, dans le bas à droite, cette jeune fille si calme, recevant dans son giron la licorne blessée par le trait

,go LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES

de l’archer debout à l'autre extrémité, illustration charmante de la capture de la licorne1, pendant que M. Roman, l’aimable conservateur-adjoint de la Bibliothèque, me contait le symbolisme qu’on croyait y découvrir. L’archer, c’était Charles VII le Victorieux, la licorne blessée, l’Angleterre, chassée de France, se réfugiant dans le sein de Marguerite d’Anjou, fille du roi René, dont le mariage avec Henri VI d’Angleterre fut conclu en 1 445 , pour sceller l’alliance nouvelle de la France et de l’Angleterre.

Deux pages plus loin, on rencontre une miniature presque aussi précieuse. Mais ici, c’est l’encadrement surtout qui en fait tout l’intérêt (pl. IX, n° 2). Quel plaisir pour les yeux de détailler ce beau chevalier endormi près de la fontaine, vers lequel s’avancent gracieusement, portant l'anneau, ces trois gentes Hindoues, coiffées de turbans si caractéristiques, dont la virginale nudité apparaît sous leurs gazes transparentes. De quel manuscrit oriental sont-elles tirées? Quelles Lashmis de l’Inde, quelles Devis japonaises apportées des Pays d’Orient au roi René, avec tant d’autres curiosités de l’Inde, ont pu leur servir de modèles? Le Songe du Chevalier de Raphaël n’approche pas de cette exquise composition.

Encore une fois il me faut abandonner l’abbé Albanès. Non, Chugoinot n’a pas choisi « la plus soignée de ses miniatures pour la signer », mais il en a signé une, parce que seule, peut-être, elle a été exécutée par lui. Dans nulle autre en effet — même dans l’encadrement des petites Hindoues — je ne retrouve sa manière aussi précieuse que particulière.

Quoique d’une jolie composition, le calendrier est grossièrement exécuté. D’une main lourde et différentes par le fond, par la couleur, par l’économie, sont les miniatures des pages 25, 74 (celle-ci

, Celte légende a des racines très lointaines. On en trouve les premières traces dans les Cyramdcs oui sont certainement d'origine clialdéenne. « Le rhinocéros est un quadrupède ressemblant au cerf avant sur le nez une très longue corne. On ne peut le prendre que par le parfum et la beauté de femmes bien habillées. Il est en effet très porté i l’amour » (F. de Mcly. Les Lapida, res de Antiquité Leroux, iqoa, in-4”, t. III, p. 94). Nous retrouvons d ailleurs la même représentation dans l’encadrement du Buisson ardent de la cathédrale d’Aix, de Nicolas Froment.

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est encore honnête), 107, 1 1 5 (où l’on trouve dans la bordure une assez jolie Mélusine) : d'un faire pauvre, celles des pages 177, 209: d'une touche ordinaire, mais meilleure cependant, celle de la page 221 ; une seule se rapprocherait, mais de bien loin, de la Vierge et des Hindoues, l’enluminure de la page 1 6 1 . Et la manière si différente s'en peut même distinguer sur la gravure (pl. IX, n° 1), où elle est reproduite pour faire ressortir précisément par comparaison, la supériorité d'un maître, qui a tenu à figurer pour une petite part très personnelle qu'il signe, dans une œuvre dont il était probablement l’éditeur.

Où et quand ce manuscrit a-t-il pu être exécuté? Problème bien difficile à résoudre, écrit M. l’abbé Albanès. D'après lui, en effet, les noms des saints inscrits au calendrier, indiquent une œuvre du Nord ou de l'Ouest. Peut-être aurait-il pu préciser davantage, et appeler d’abord l'attention des critiques sur les six noms de saints qui ne sont pas écrits comme les autres: saint Guillemme, au 10 janvier, en rouge ; saint Gervais, au 19 juin ; sainte Madeleine, au 22 juillet; saint Denis, au 9 octobre; saint Martin, au 11 novembre; saint Nicolas aux 9 mai et 10 décembre, en or; ce n’est certes pas sans motif que l’écrivain les a fait ainsi ressortir. Peut-être faudraitil voir là les noms des membres d'une famille: et comme un seul nom est en rouge, j’inclinerais à penser que Guillemme fut peut-être le nom du possesseur, tandis que ceux calligraphiés en or pourraient être les prénoms des personnes qui lui étaient attachées par les liens du sang: remarquons que dans ces cinq derniers noms, il n'y en a qu'un de femme, sainte Madeleine, et que M. l'abbé Albanès a fait remarquer que les prières étaient écrites pour un homme.

Il aurait fallu ensuite retenir certains saints inscrits plusieurs fois dans le calendrier: saint Ernoulf, saint Tibur, saint Valéry, saint Eloy ; puis constater, après avoir consulté plusieurs martyrologes, que les saints de la province de Normandie, de Rouen surtout, se trouvaient là en nombre relativement important : saint Sever,

Iga LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES

sa;nle Austreberte et sainte Julienne, de Pavilly, sainte Honorine, de Gr a ville, saint Hue, saint Godard, saint Romain, saint Mellon, saint Maclou, saint Vigor, et que le centre de la France était aussi largement représenté: Bourges, par saint Guillaume et saint Ursin : Angers, par saint Maurille et saint Aubin : Limoges, par saint Martial et saint Lienard : Saintes, par saint Eutrope : Nevers, par saint Cyr et sainte Julitte: Poitiers, par saint Pient: Saumur, par saint Florent: Tours, par saint Martin et saint Brice. Enfin, quoi qu'en dise l’abbé Albanès, montrer là plusieurs saints des provinces de Lyon, de Vienne, de Provence même, saint Philibert, de Tournus, saint Thibault, de Vienne, saint Victor, de Marseille, sainte Madeleine et saint Lazare, patrons de la Provence. Et surtout il aurait été nécessaire de tenter l'identification des meubles héraldiques brodés sur le drap mortuaire du catafalque qui précède l'office des morts : d'azur semé d’étoiles d’or, à la croix de gueules, avec un soleil d’or brochant sur le tout.

Mais en réalité, cela ne nous conduirait jamais qu’à déterminer le pays d’origine du possesseur, et non celui où travaillait le peintre: ce qui nous intéresse tout particulièrement.

Il est par exemple un très petit détail, omis jusqu'ici, qui me semble avoir un intérêt tout spécial. Sur le piédestal du trône de la Vierge, on peut, à la loupe, distinguer les ornements suivants:

i° Le monogramme du Christ, précédé d’un signe en lorme d$, avec une double barre ;

2° Un blason, meublé très rudimentairement des attributs de la Passion (à gauche la Colonne de la Flagellation, la Croix au centre, l'Échelle à droite);

3° Un entrelacs;

4° Le nom de MARIA, précédé et suivi du signe § déjà mentionné ;

5° Un entrelacs ;

6" Trois écussons, sans couleurs, simplement dessinés; le premier avec deux clés en sautoir, le second avec l'aigle de l’Empire, le

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troisième avec les lis de France. D'après leur disposition, il est évident que le premier est l’écusson du Pape, alors celui des Parenlucelli, de Nicolas Y, par conséquent, ce qui nous donne les dates extrêmes de i447 i455. Vraiment cette date rappelle le mariage de Marguerite d'Anjou.

La réunion de ces trois blasons nous fait immédiatement songer à cette vieille cité des Papes, traversée par le Rhône, où, dans le calme des jours, on entend encore aujourd’hui, mourant sur les eaux du fleuve, le cri des bateliers: « Pousse à l'Empire », pour gagner la rive gauche : « Pousse au Royaume » pour aller vers la droite, tandis que le château des Papes écrase Avignon de tout le poids de ses hautes murailles. Le Pape, L’Empereur, le Roi, ne sont-ils pas ainsi aux pieds de la Vierge ?

Voilà tout ce que j’avais recueilli dans mon voyage, et, au retour, je venais de tirer des épreuves de mes clichés, quand un examen plus attentif me fit faire une découverte nouvelle.

Au bas de la miniature signée Chugoinot, une cigogne avec son petit marchait le long du clair ruisseau. Une cigogne? Où donc avais-je vu cet oiseau? Dans quel tableau avais-je constaté sa présence? Cette lois la recherche ne fut pas longue: aussitôt le retable de Boulbon me revint à la mémoire : en un instanl je revis les chairs aux tons blafards, l’anatomie dure des mâchoires : puis l’article de H. Bouchot: puis la lettre de l’abbé Requin: « Votre hypothèse ne serait admissible que si nous avions un artiste de ce nom. »

Mais Chugoinot, en vieux picard, avec le ch chuintant, n’est-ce pas le français Cicoignot, comme chung en picard, c’est cinq? Et cicoineau, n’est-ce pas en vieux français « petite cigogne » ?

Ainsi donc voilà une miniature d’un faire et d’un coloris tout à fait particuliers, exécutée très probablement à Avignon entre 1 44 7 et i455 : elle est signée « Chugoinot » ; et lorsque nous savons qu’en vieux picard, chugoinot veut dire « petite cigogne », nous trouvons justement dans le bas, une cigogne avec son petit.

De Mély.

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D'un autre côté, nous rencontrons en Provence un tableau certainement d'origine avignonnaise puisqu’il a été fait pour la collégiale de Saint-Agricol d'Avignon. H. Bouchot le date des environs de i45o et déclare trouver une étroite communauté d'origine entre ce retable et l’œuvre d’Enguerrand Charonton, de Laon, bien voisin de la Picardie ; sa technique se rapproche étonnamment de celle de la miniature d’Aix ; au bas enfin, nous voyons, en sigle, une petite cigogne. Est-il vraiment très aventureux de proposer un rapprochement, alors que les maîtres, au début, l'autorisaient, si nous pouvions découvrir en Provence un artiste du nom de « Cicogne » ?

M. l’abbé Requin a cru par exemple devoir discuter ma lecture « Chugoinot )>, assurant qu'on devait lire « Hugoniet » et non « Chugoinot1 ».

Il ne conteste pas que, avant le nom « Çugontet », il n’y ail une petite ligne d’or, telle d'ailleurs qu'on la voit dans la reproduction (fig. 170). Mais, dit-il, en examinant attentivement ce petit fleuronnage, il est cl'or bruni, tandis que « Çugomet » est en or mat.

Je suis surpris qu avant tout il liait pas cru devoir rechercher pourquoi ce nom propre commençait par une petite lettre : un h minuscule au lieu d’un II majuscule; ce n’est cependant pas habituel ; les noms propres commencent généralement par une grande lettre. L’abbé Albanès, pour couper court à toute discussion, avait imprimé « Hugoniet » avec un grand H. Or, il y a un petit h. Et c’est alors que j'ai expliqué que la première lettre, la majuscule nécessaire, avait été cachée par l’encadrement, qu’on en apercevait seulement l'extrémité inférieure, et que ce ne pouvait être quun G.

La remarque de M. l'abbé Requin ne fait que confirmer mon hypothèse. Lorsqu'on a bruni le cadre, la lettre majuscule, cachée dessous, a été forcément brunie en même temps, puisquelle se trouvait sous le passage même du brunissoir.

Mais ce n’est pas tout.

Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1907, p. 256.

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI" SIÈCLE) ig5

Si nous feuilletons la liste des artistes avignonnais, publiée par M. l’abbé Requin lui-même*, nous trouvons, à la page 1 5 5 , un artiste, Jean Chaugenet, dit le Bourguignon, originaire du diocèse deLangres, qui après avoir habité Dijon en 1462 2 demeure en Avignon de i/|85 à i4g5. Je ne sais vraiment pas pourquoi, mais ce nom de Chaugenet, involontairement je le rapproche de celui de Chugoinot. Assurément, ce n’est pas notre Chugoinot, qui, lui, travaillait au milieu du xve siècle et qui d’ailleurs s’appelait T. Chugoinot: mais ne serait-ce pas quelqu’un de sa famille? Il est vrai qu’on peut dire que le nom diffère passablement.

Sans essayer de montrer, par des comparaisons avec des noms de la même époque, comment les scribes du moyen âge les déformaient, tels Malouel, qui, dans les comptes s’appelle Manuel, Mauloue, Maelwael : Rust, qui se transforme en Rince, Ruissel, Ruece : Sluter, qui devient Scelustre, je puis demander aux travaux mêmes de M. l’abbé Requin laide de son érudition reconnue. Là où il lit Chaugenet, M. P. Achard3 a imprimé Changenot, d'après une pièce d’archives dont M. l’abbé Requin ne parle pas d’ailleurs. Elle est extrêmement intéressante pour notre thèse, puisque précisément il v est question du chapitre de Saint-Agricol, dont la collégiale est peinte dans le retable de Roulbon : « Jean Changenot, peintre d’Avignon de « i5o9 à 1 5 1 g . Il eut pour successeur Nicolas d’Ypres ou d’Amiens, « cité comme peintre à Avignon de i5og à 1 5 1 g . Le chapitre de « Saint-Agricol réduit de a5 à 10 florins les droits de lods, dont ce « peintre se trouvait débiteur envers lui pour le droit de mutation « de la maison de Changenot4. » Donc, ce Changenot, peintre d Avignon, habitait une propriété dépendant du chapitre de Saint- Agricol.

« On dira peut-être : mais Changenot ce n’est pas non plus Chu-

1. Réunion des Sociétés des Bcaux-A rts des départements, 1889.

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